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“Quand
plusieurs personnes chantent ensemble, les harmoniques de leurs
âmes se rejoignent, pour former une trame aussi chatoyante qu’un
tissu de soie. “ Ces paroles tirées d’un texte soufi afghan pourraient
servir de devise au Festival des musiques sacrées de Fès, dont
nous vous racontons ici l’origine…
Nous étions
des milliers. Nous ne résistâmes pas longtemps.
La voix de Mohamed Reza Shajarian nous fit chavirer - du bonheur
de l’assiégée qui se rend sitôt ses murailles
prises d’assaut. Nous arrivions du monde entier. La voix de Yungchen
Lhamo nous catapulta plus haut que le Tibet. Nous nous dissipions
en conversations. La voix de Marie Keyrouz nous fit mettre pieds
nus et à genoux. Nous nous assoupissions sous les palmiers.
Les voix des Anuna nous métamorphosèrent en cristaux
si frais, si translucides, qu’à travers nous scintillèrent
les vertes prairies d’Irlande d’où ils venaient de débarquer.
À quel régime ne fûmes nous pas soumis ?
Diaphragmes secoués par les percussions ottomanes de Kudsi
Erguner. Gorges dénouées par les larmes andalouses
de Montserrat Figueras, d’Aïcha Rédouane et de Françoise
Atlan…
La farandole
de mes souvenirs pourrait durer des pages. Voilà plus de
dix ans qu’aux portes de chaque été, un festival
de musiques sacrées nous attire dans le nord du Maroc,
à Fès. Plus de dix ans que se tisse là une
très précieuse et très étonnante étoffe
d’émotions. Le fil – la soie ! - vient d’Iran, ou d’Irak,
ou encore d’Irlande, d’Inde, de Bosnie, du Brésil, de Mauritanie,
d’Espagne, d’Arménie, du Mali, d’Afghanistan, de Tchétchénie,
des États-Unis, de Mongolie, de Chine, de Bulgarie, d’Italie,
du Japon, du Canada… et de toutes les régions du Maroc.
Mais la soirie, que ce fil permet de tresser, mêle les âmes
de façon si imbriquée, si étroite, si serrée,
que l’on ne peut rien en dire, sinon qu’il s’agit d’une création
d’humanité. Peut-être même de la plus belle
des façons de créer l’humanité.
Est-ce pour
cela que ces chants sublimes lancés par-dessus les collines
de la capitale impériale du septentrion marocain, à
chaque fin de printemps, m’inspirent ainsi ? Pourquoi sinon
me feraient-ils frissonner de la sorte ? Quelles portes ouvrent-ils
en moi ? De quel vibrant sentiment d’appartenance à
un même tissu planétaire, une même générosité
universelle font-ils trembler toutes mes parois ? Et en quoi
les Rencontres de Fès – ce colloque très
éclectique, qui talonne le festival, chaque matin, aux
endroits mêmes où, l’après-midi et le soir,
ont lieu les concerts – bénéficient-elles de la
magie de ces musiques, au point qu’il en émane un Esprit
de Fès, générateur d’une “diplomatie
spirituelle “dont nul n’a envie de rire ?
Un quart de
siècle après qu’avec mes amis bourlingueurs du magazine
contre-culturel Actuel nous ayons forgé l’expression
Sono Mondiale, métissage de toutes les musiques
du monde – que Jean-François Bizot a défendu sans
relâche et que les Américains Mickey Hart, Peter
Gabriel ou Bill Lasswell ont satellisé sous l’expression
de World Music -, j’ai fini par penser que la beauté
de cette “sono” avait un caractère implicitement sacré.
Or, il est un fait indéniable : si vous prenez l’ensemble
du patrimoine musical mondial, à travers l’espace et le
temps, les plus grandes musiques jamais créées et chantées
ou jouées par l’engeance humaine sont explicitement sacrées.
Brancher sur la Sono Mondiale un festival de musiques sacrées,
voilà qui devrait mettre cette fonction au carré -
l’implicite multiplié par l’explicite ! - et constituer
un pont particulièrement beau entre les humanités..
Les chants
sacrés, dit-on en Afghanistan, sur les hauts plateaux de
Mongolie, et aussi au Tibet, mêlent les âmes en un
seul bouquet. Les âmes de ceux qui y participent directement
– en tant qu’auditeurs, et davantage encore bien sûr en
tant que chanteurs. Mais au-delà de cette communauté
éphémère, rassemblée le temps d’un
rituel, d’une chorale ou d’un concert, il semblerait que l’effet
d’une telle réunion de musiques concerne beaucoup plus
de gens qu’on ne l’imagine. Une musique marie un groupe d’humains
dans l’espace, mais aussi dans le temps, mettant en résonance,
non seulement les êtres physiquement présents à
l’évènement, mais aussi des humanités disparues,
parfois depuis longtemps, et qui demeurent pourtant en résonance
avec les subjectivités des participants, humanités
ancestrales assoupies, mobilisables par les chants sacrés,
plus que par tout autre truchement…
Une âme ?
Les modernes se méfient de ce mot, les scientifiques ont
tendance à l’abhorer. Dommage. À l’aune musicale,
on pourrait la définir comme une subjectivité transgénérationnelle,
un sujet traversant les générations. D’où
vient cette idée qu’un chant entonné à plusieurs
pourrait faire se tisser les âmes, les enracinant dans les
générations passées ? C’est par cette
question que je voudrais ouvrir ce livre. En vous présentant
une cantatrice remarquable, une magicienne du son, qui n’a jamais
chanté à Fès à ma connaissance, mais
pourrait bien le faire un jour, parce qu’elle éclaire ce
qui s’y passe d’un savoir ancré dans la magie des temps
les plus reculés.
Une humanité
qui ne chante plus tombe malade
Savez-vous
pourquoi le monde moderne va mal ? Parce que nous ne chantons
plus. La démonstration nous vient de la cantatrice Jill
Purce, qui enseigne le chant harmonique mongol et le yoga des
voyelles, en Angleterre et dans plusieurs pays d’Europe. La leçon
vaut le détour et je vous propose de l’écouter. La conséquence
ultime de notre désertion du chant serait, selon elle,
des plus tragiques. Nous ne savons plus accorder nos corps, qui
sont des instruments de musique fantastiques, nécessitant
de réguliers réaccordages au monde. Plus nous ignorons
cette dimension, semble-t-il, plus nous nous trouvons coupés
de l’univers, et plus le mal s’étend. Jusqu’à devenir mortel.
Jill Purce apprend ainsi à ses élèves à
chanter et à psalmodier, mais d’abord à écouter.
À écouter les autres et à s’écouter soi-même,
pour entendre le monde et entendre le souffle qui nous vient du
dedans.
Fille de grands
musiciens classiques, Jill a commencé par refuser l’enseignement
de ses parents, éprouvant le besoin de creuser sa propre
voie. Son apprentissage artistique est d’abord passé par
les yeux et par l’école des beaux-arts. Profondément intriguée
depuis l’enfance par l'origine des formes, elle s’est longuement
penchée, notamment, sur la spirale. Pourquoi les galaxies,
les fleurs, les conques de la mer ou les implantations de nos
cheveux adoptent-elles la même forme ? Son premier livre
s’intitula La Spirale Mystique – c’est devenu un classique
dans le monde entier. Il est imbibé de la sagesse soufie
des derviches tourneurs. Mais pas seulement : après
avoir été initiée par des mystiques musulmans,
la jeune Anglaise rencontra les représentants d’autres
traditions. C’est un médecin anthroposophe, le Suisse Hans
Jenny, qui lui fit comprendre le lien direct entre les formes
visuelles et les sons…
Jenny répandait
toutes sortes de poudres, de pâtes et de gelées sur
des disques métalliques qu'il faisait ensuite vibrer à
l'aide de sons de différentes fréquences. On voyait
alors comment, de ces matières amorphes, émergeaient
soudain, de façon extraordinaire, toutes les formes que
la nature crée, spirales, maillages, arborescences, rayures
ou mosaïques aussi imaginatives que les dessins des ailes
de papillons. Quand le son changeait, la forme changeait aussi.
Ce fut un choc. D'un coup, Jill comprit les innombrables allusions
au “son primordial” que l'on retrouve dans la plupart des traditions
spirituelles, qu’on l’appelle le “Verbe”, le “Om”, ou le “Tonnerre
de Shango”. À chaque note correspond un monde.
Mais notre
cantatrice est entrée dans le monde du son, au point d’en
faire son métier, avec des maîtres tibétains
– ainsi qu’avec le compositeur allemand Stockhausen, dans la maison
de qui elle vécut durant trois années, en Allemagne.
Une improbable et détonnante combinaison. “ Pourtant,
avoue-t-elle trente ans plus tard, même avec des maîtres
aussi puissants, il m'a fallu des années encore avant de
comprendre en quoi le chant nous relie à l’Essentiel. Quand
enfin toutes les pièces du puzzle se sont ajustées
et que j'ai clairement saisi ce qui se passait en moi quand je
chantais, j’ai brusquement pris conscience de ce que les grands
instructeurs spirituels savent depuis des temps immémoriaux
– et qu’il n’est pas facile d’expliquer avec des mots. C’est une
illumination de catégorie supérieure, une force
proprement inconcevable… Mais la pratique du chant sacré
vous jette aussi dans une angoisse redoutable : elle rend
en effet évident un manque énorme dans notre société.
Une lacune pathologique. Une tare qui peut s’avérer mortelle
pour la collectivité toute entière. Et même
pour notre espèce. ”
Il fut un
temps où nous chantions tout le temps, toute la journée,
à toutes les occasions de la vie, grandes et petites, nous
chantions le matin, nous chantions la nuit, aux champs, à
la cuisine, par amour, par peur, par jeu, pour adorer Dieu, ou
les divinités innombrables de la nature. Dans les dernières
forêts primaires qui survivent sur notre planète,
les Pygmées d’Afrique ou les Ashuars d’Amazonie ont des
chants pour tous les instants, tous les évènements.
Mais sans remonter si loin, sur les peintures médiévales
d’Europe, les gens ont souvent la bouche ouverte : c'est qu'ils
chantaient tout le temps !
Or, non seulement
nous ne chantons plus, mais nous avons totalement oublié
que nous chantions. Quand vous prenez conscience de cela, explique
Jill Purce, vous sentez soudain un gouffre sinistre s’ouvrir à
deux centimètres de vous. Quelque chose de terriblement
dangereux. Aujourd'hui, toutes les disciplines scientifiques en
viennent à décrire le monde comme un ensemble de
systèmes résonnants : c'est vrai pour les atomes
ou les galaxies, mais pour nous aussi ! Notre cerveau, par
exemple, ressemble à un système complexe d'inter-résonnances.
Eh bien, chanter serait le principal, sinon le seul moyen que
nous ayons de nous accorder (au sens d'accorder un instrument
de musique), d'accorder nos corps, les différentes parties
de nos corps, qui sont autant de systèmes résonnants.
Précisons : cette régulation ne fonctionne que si
nous nous écoutons chanter.
Les verbes
chanter et s’écouter chanter forment un circuit
d'attention incroyablement efficace. Nos ancêtres savaient
cela, et notre langue est d'ailleurs remplie d'allusions au fait
que ce qui “sonne “bien est authentique. Seulement, plus
le monde s'est technologisé, moins nous avons usé
du chant pour nous “accorder”, et ce faisant, nous avons, à
notre insu, progressivement perdu un moyen unique de relier matière
et esprit.
Du simple
fait qu'ils attribuaient des noms aux objets et aux êtres,
c'est à dire qu'ils nommaient leur environnement par des
sons différenciés, les humains, dès qu'ils
ont su parler - dès l'Adam de la Bible -, ont pénétré
dans la dualité : leurs mots les séparaient irrémédiablement
du monde. Pour s'arracher à cette dualité et rejoindre
le tout, il leur a fallu inventer des ruses : apprendre à
ne plus penser, notamment en entrant dans le circuit d'attention
chanter/s'écouter chanter, et ainsi échapper au
temps, rejoindre l'éternel. Tant que l'on vivait dans un
monde magique ou religieux, où il fallait absolument se
ménager la sympathie d'une divinité omnipuissante,
cela allait de soi. Et toutes les sociétés traditionnelles
chantent, parce qu'elles satisfont ainsi un “besoin métaphysique”
vital. Elles font d'ailleurs du chant un véritable instrument
de création. Il semblerait que ni les pyramides, ni les
cathédrales n'auraient pu voir le jour, si leurs bâtisseurs
n'avaient pas chanté. Le très beau mot “chantier”
- qu’il faudrait sans doute débétonner dans
nos esprits - en a gardé la trace jusqu’à nous. Les chants
de travail étaient très rythmés, mais plus
important que le rythme était, semble-t-il, le son en soi.
D'une certaine façon, c'est lui qui faisait l'essentiel
du travail…
Qu’est-ce
qui s’est donc rompu dans cette chaîne, du moins en Occident ?
À partir de la Renaissance, tout commence à changer.
Le monde devient mesurable, prévisible, et le divin se
retrouve marginalisé comme une “hypothèse” dont
on pense de plus en plus pouvoir se passer. C'est alors que, dans
une logique très perceptible, démarre l'alphabétisation
musicale : ne va pouvoir progressivement participer à la
musique sociale qu'une classe cultivée, qui connaît
le solfège, joue d'un instrument, appartient à une
chorale... Chanter est devenu un art, que pratiquent surtout des
professionnels. Et les peuples modernes sont en train de perdre
une à une leurs ultimes traditions orales collectives.
L'un des derniers endroits d’Occident où l’on ose encore
chanter comme jadis, ce sont les stades : les matchs de foot ou
de rugby feraient partie de nos toutes dernières participations
chantées collectives !
Mais de quoi
parle-t-on exactement ? De l’importance de produire des sons ?
Ne le faisons-nous pas continuellement, en parlant ? Quelle
serait la différence entre langue chantée et langue
parlée ? Pourquoi la première seule la première
aurait-elle le pouvoir de nous relier au monde et de nous “accorder”
à la nature ?
Si vous vous
posez cette question et que vous consultez les anciennes sagesses,
la réponse vous saute immédiatement aux yeux – ou
plutôt aux oreilles. Toutes les traditions spirituelles
le disent : “Les voyelles sont sacrées.”
Mais encore ?
Les voyelles
du ciel et les consonnes de la terre
Toute langue
est constituée d'une combinaison de voyelles et de consonnes.
En prononçant une voyelle, vous créez un son pur,
aaaaaaa, ééééééé, iiiiiii, ooooooo.
En prononçant une consonne, vous coupez ce son pur, èèèèèT',
ooooooM', aaaaaaP’'. Chaque consonne représente
une façon spécifique de couper les sons purs, de
les ponctuer. Sur des papyrus datant des Ptolémées,
on a retrouvé des prières disant par exemple : “ Seigneur
je t'appelle, je te loue, je te prie, je chante ton nom... ”
et c'est suivi de la transcription des sept voyelles grecques
(les Ptolémées venaient de Grèce). Les Juifs
ont repris cette découverte. Pour eux aussi, le son des
voyelles représentait le divin. Du coup, ils s'interdirent
de les écrire. Parce qu'écrire, c'est limiter. On
ne limite pas l'infini. Les voyelles étaient sacrées,
magiques, donc non transcriptibles. L'hébreu écrit,
comme l'Arabe pour une bonne part, est une collection de consonnes,
entre lesquelles il faut deviner les voyelles, tout juste suggérées
par de petits signes.
En revanche,
ces mêmes voyelles étaient abondamment chantées.
“ Stockhausen, se rappelle Jill Purce, m'a appris que les
voyelles et les harmoniques étaient une seule et même
chose. Pour former une voyelle, vous modifiez seulement le spectre
harmonique de votre instrument vocal, de votre ventre à
votre bouche. La note peut rester strictement la même, aaaaa,
ooooo, iiiii, ce qui change, c'est seulement le
contenu harmonique. Chaque voyelle amplifie telle série
d'harmoniques plutôt que telle autre. Donc chanter les voyelles
c'est faire du chant harmonique. Remarquez au passage que personne,
en réalité, ne “chante faux” puisque tout le monde
sait prononcer les voyelles et entendre les différences
entre elles. ”
Que se passe-t-il
lorsque l'on chante, par exemple, un mantra ? La tradition indienne
a mis au point, depuis la nuit des temps, ces assemblages de très
longues voyelles se terminant par une nasalisation, comme dans
le célèbre mantra “om”, dont il est dit que c'est
la nasalisation de sa consonne finale qui lui “donne son pouvoir “et
le rend opérationnel. Pourquoi ?
“ Parce
que, répond Jill Purce, la consonne attrape le son pur
de la voyelle, c'est-à-dire le contact avec le divin, aaaooouuu,
et l'aspire, le fait descendre, le matérialise, l’incarne
dans le mmmmm, ce son que l'on retrouve dans des mots d'origine
sanscrite comme matière, matrice, maman,
ce son qui représente le monde matériel. ”
Une fois que
vous avez saisi cela, tout s'éclaire. Notamment la différence
entre langue parlée et langue chantée. Quand nous
parlons, nous emprisonnons les voyelles entre des murs de consonnes
très serrés. Le divin est tout juste évoqué.
Alors que loooooorsqueee noouuus chaaaaantons, les voyeeeelles
peeeeuuuvent reeeespiiiirer eeeeeentreeee leurs peeeeetiiiits
muuuuurs de coooonsonnnnes.
Comme si les
mots se mettaient à vivre !
Alors seulement
les voyelles peuvent déployer leur magie. Il a fallu à
Jill Purce des années de pratique du chant harmonique pour
commencer à le comprendre. Quand vous prononcez une consonne,
vous faites vibrer vos os, votre squelette. Les consonnes vous
mettent en résonance avec le monde matériel, le
corps. Lorsque vous prononcez une voyelle, c'est l'énergie
latente autour de vous que vous modulez. Traduction dans la langue
des pratiques spirituelles : chanter un mantra, c'est donc,
grâce aux voyelles, invoquer l'Absolu, pour finalement demander
à cet Absolu de bien vouloir s’incarner dans la matière,
descendre en elle, l’habiter. Si elles restaient les seuls sons,
les voyelles nous feraient rester dans les nues. Il faut les consonnes
pour les faire entrer en contact avec le monde. Ou peut-être
créer le monde… ?
Faites l'essai
sur vous-mêmes. Tendez vos mains et murmurez le plus fort
possible mmmmm. Sentez vos lèvres, vos machoires,
votre cou, vos épaules et vos bras doigts vibrer jusqu’au
bout de vos doigts. Maintenant entonnez aaaaa, ééééé,
iiiii, ooooo, c'est subtil mais net : l'espace alentour
se met à vibrer à son tour.
Nos ancêtres
savaient cela. Il existe d’innombrables traditions de chant des
voyelles, y compris dans le monde occidental. Un Bernard de Clairvaux,
par exemple, une Hildegarde von Bingen étaient hautement
conscients de ces dimensions… qui semblent aujourd’hui avoir été
aspirées dans un trou noir, dont l’un des noms les plus
répandus est “télévision”. La télé
est un instrument qui nous vampirise. Utilisée à
haute dose et mise en situation hégémonique dans
notre univers accoustique, c’est même un vortex qui aspire
toute notre énergie et nous transforme en zombie passif,
juste l'inverse de ce que nous procure le fait de chanter. Que
nous, Occidentaux, ayons installé des postes de télévisions
dans toutes les parties du monde où l'on chantait encore
est une terrible responsabilité.
Jill Purce
est une aventurière de l’esprit qui, au départ,
n’éprouvait nul désir d'enseigner. “ Mais quand vous
prenez conscience de l'importance du besoin actuel, dit-elle,
de cette immense soif de chanter que ressentent de plus en plus
de gens en train d’étouffer spirituellement, vous ne pouvez refuser.
J'anime donc des groupes depuis 1973 et j’en ai été
amplement récompensée. Vous n'avez pas idée
de ce que le chant peut libérer au fond des êtres
humains ! Comme si c’était là ce que la nature avait
spécialement prévu pour nous libérer de nos
émotions, pour nous recentrer, pour ramener nos âmes
dans nos corps. Je pense que l'âme est notre part résonnante. ”
Les initiés
bouddhistes tibétains – mais aussi juifs kabbalistes, initiés
chrétiens ou musulmans soufis – affirment que lorsque plusieurs
personnes chantent ensemble, dans un esprit de prière et
de méditation, et qu’elles savent le faire en harmonie,
une mosaïque d’interférences relationnelles se tisse
entre ces personnes, mais pas seulement entre elles : c’est
aussi entre tous les arbres généalogiques de leurs
ancêtres, qu’un luxuriant tissu prend forme. Le chant sacré
élevant les élans et les intentions des chanteurs
en direction de formes idéales (“bouddhiques” diraient
certains, ou “christiques”, ou bien “adamiques”, ou encore “cristallines”),
les parts transgénéalogiques de leurs psychés
respectives, même inconscientes, s’actualiseraient comme
jamais et entreraient spontanément en résonance
les unes avec les autres, constituant une forme de “soirie spirituelle”,
une étoffe invisible mais bien vivante, et même agissante,
d’une réelle puissance. Ce serait ce tissu sonore et spirituel,
vivant et invisible, qui, mettant en relation les âmes des
générations passées avec celles des générations
présentes, serait à la base de plus d’un fameux
“secret accoustique” évoqué par les grandes traditions
ésotériques, égyptiennes et himalayennes
notamment.
Mais je ne
vous mènerai pas plus loin sur cette piste fabuleuse. J’en
serais personnellement incapable. J’arrête donc ici cette
incursion introductive dans le monde du son écouté
d’une oreille spirituellement alerte. Ce qu’elle suggère
demeurera néanmoins présent tout au long du récit
qui vient. Il faut être fou pour croire qu’il soit possible
de changer le monde. “Fou” sans doute au sens où le Coran
dit qu’il fallait l’être pour accepter de partager le secret divin
en devenant humain…
“ Nous
avions proposé le dépôt de nos secrets aux
cieux, à la terre et aux montagnes. Tous ont refusé
de l'assumer, tous ont tremblé de les recevoir. L'homme
seul a accepté de s'en charger. C'est un violent et un
inconscient. ” (Sourate 33, verset 72).
Mais ce que
les pessimistes pourraient entendre comme un blâme, une
malédiction, est en réalité, me semble-t-il,
l'aveu vertigineux qu'il fallait être habité de sublime
folie pour accepter le destin humain ! Seul l’homme a accepté,
parce qu’il est “violent et inconscient”, entendez (c’est mon
interprétation) “complètement allumé”, pour le pire,
mais potentiellement surtout pour le meilleur – et cela comprend
toutes les audaces de la Raison. Tel est notre lot : il nous
faut parfois croire aux incroyables leçons de nos expériences
les plus extrêmes, y compris nos échafaudages rationnels
de “fous cosmiques”, pour oser nous avancer au-dessus de l’abîme.
L’humanité
actuelle ne va pas très bien. Se lancer dans une vaste
entreprise de “diplomatie spirituelle” pour contribuer à
sa guérison exige une foi puissante dans l’enchantement
– ou le réenchantement – du monde.
Il se trouve
que les grandes musiques sacrées – et encore une fois,
le fait même d’associer des musiques venues du monde entier
me semble, en soi, un geste sacralisant et sacré - sont
comme les piliers du temple de ce réenchantement. Qu’entendre
par “geste sacralisant” ? ça calme, ça fait
descendre le centre de gravité au fond du ventre, ça
met la lucidité de l’esprit face aux priorités du
cœur, ça vous dit : “Si tu n’avais plus qu’un jour
à vivre, que ferais-tu ?”
Certes, c’est
une chose d’aller écouter une musique, un chant, même
sublime, même dans un grand état de recueillement
collectif, et c’en est une autre de retrouver l’incroyable processus
d’“hominisation “ou d’“humanisation par le chant”, tel que
le présentent les consciences éclairées,
dont Jill Purce. J’ai pourtant la faiblesse de croire que ces
deux démarches vont dans le même sens et que, par
nos oreilles, nourries de sons enchanteurs, nos voix seront incitées
à renaître, elles aussi. Cette introduction est en
quelque sorte un manifeste visant à doubler le Festival
dont nous allons parler par un rassemblement plus audacieux encore,
qui inviterait l’ensemble de ses participants à chanter
avec les artistes psalmodiant leurs prières.
Où
l’islamisme attaque frontalement le soufisme
Or donc, en
l’an de grâce 1990, quelques amis se trouvaient réunis
dans une belle maison de la bonne ville de Fès, à
l’invitation d’un de leurs amis, Faouzi Skali, qui désirait
avoir leur avis sur une idée qui le travaillait depuis
quelque temps : trouveraient-ils judicieux de rassembler,
une fois par an, dans l’un des plus élégants palais
fassis, des interprètes de musiques sacrées, venus
de partout, et qui, jouant, sinon ensemble, du moins dans la même
enceinte et s’écoutant les uns les autres, offriraient au monde
une façon frappante de nourrir le dialogue entre les peuples ?
Qui est Faouzi
Skali ? C’est un chef soufi marocain. “ Un homme de
la voie, dit l’anthropologue Joël-Claude Meffre, il reçoit
depuis de longues années l’enseignement de Sidi Hamza,
maître vivant de la tarîqa al-Qâdiriyya
al-Butchitchiyya. En adéquation avec la mission que son
guide lui a confiée et qu’il sert, il contribue à
porter haut et loin le message spirituel d’amour et de connaissance
qu’est le soufisme. ”
Il faut savoir
qu’au Maroc, sans doute davantage qu’en maints pays musulmans,
le soufisme, version ésotérique de la religion musulmane
officielle, tient une place essentielle, avec des effets tempérants
et humanisants incontestables – nous y reviendrons en lieu et
heure.
En dehors
de sa tâche spirituelle proprement dite, ce maître
soufi d’environ cinquante ans est par ailleurs anthropologue lui-même,
discipline qu’il enseigne dans plusieurs universités, au
Maroc et en France. C’est aussi un écrivain, particulièrement
passionné par le dialogue entre les religions, et notamment
sur un point crucial : la place du Juif Jésus dans
la tradition musulmane.
Ce jour-là,
ces invités de cet homme, parmi lesquels Arnaud Desjardins,
Fatema Mernissi, Nadia Bendjelloun, Yvan Amar, la comtesse Setsuko
Klossowska de Rola et une quinzaine d’autres auteurs, artistes
et instructeurs spirituels venus de divers horizons, approuvèrent
chaudement leur hôte. Quelle belle et bonne idée
pour modérer la dureté chaotique des temps !
Il faut dire
que le contexte mondial de cette époque était plein
d’ambivalences extravagantes. Sous les yeux de tous les Terriens
ahuris, le Mur de Berlin venait d’être abattu dans la liesse et
le chef russe Mikhaïl Gorbachev se trouvait en train de mener
à bien une opération si “folle” que personne n’aurait
osé la prédire cinq ans plus tôt : dissoudre
la dictature communiste sans verser une seule goutte de sang supplémentaire.
Mais le dieu Mars n’avait pas abandonné la partie pour
autant. L’armée irakienne ayant envahi le Koweit, les États-Unis
annonçaient qu’ils se préparaient à lancer
leur première guerre éclair contre l’Irak, suscitant
bientôt la colère des peuples arabo-musulmans– et
plus largement de tous les peuples du Tiers-Monde – mettant les
États arabes en posture délicate, écartelés
entre leur désir de plaire à l’Empire (désormais
unique et américain) et celui de rester du côté
de leurs populations en émoi – et travaillés au
corps par les agitateurs intégristes.
Les responsables
spirituels de la planète – du moins ceux qui prennent sur
eux la responsabilité vertigineuse de porter pareille qualification
- ne pouvaient que chercher à accélérer le
mouvement de “dialogue inter-religieux” lancé quelques
années auparavant, notamment depuis les Rencontres d’Assise,
initiées en 1986 par le pape Jean-Paul II, où des
représentants de la plupart des grands courants religieux
du monde s’étaient retrouvés pendant quelques jours, pour
discuter, mais aussi pour prier, à la fois tous ensemble
et chacun à sa façon.
L’urgence
était d’autant plus grande que, peu de temps auparavant,
au début des années 80, l’empire numéro un,
les États-Unis d’Amérique, s’était lancé
dans une démarche que les observateurs les plus éclairés
n’hésitèrent pas à qualifier “d’apprentissage-sorcier
religieux à l’échelle planétaire”. Rappelons les
faits brièvement.
Pour lutter
contre les Russes, qui venaient d’envahir militairement l’Afghanistan,
d’en chasser le roi et d’y installer une république communiste,
les Américains avaient incité leur vassal stratégique
et vital fournisseur de pétrole, l’Arabie Saoudite, à
décréter le Jihad. La guerre sainte ! Une guerre
en principe exclusivement dirigée contre les mécrants
communistes russes. Mais en réalité, les choses
allaient se dérouler un peu différemment…
Il y a en
effet plusieurs sortes de jihad. Les spirituels pacifistes rappellent
volontiers que le vrai “grand jihad” est celui que l’individu
en quête de vérité dirige contre les forces
obscures en lui-même, pour tenter d’accéder à
la conscience. Malheureusement, la plupart des esprits sont moins
éclairés et entendent les choses de façon
nettement plus dualiste. La guerre sainte, c’est contre l’autre
qu’ils veulent la mener : contre le mécréant,
l’impie, le diabolique, le différent ! Mais même
à ce niveau, il existe des distinctions. Un jihad peut
être décrété de façon limitée,
sur un territoire circonscrit, contre un adversaire donné.
Ainsi, durant les guerres de libération nationale, le drapeau
vert de l’islam fut souvent brandi contre l’occupant colonial
et contre lui seul. Une fois l’indépendance acquise, la
hache de guerre religieuse était à nouveau sagement
enterrée. Dans le cas du jihad décrété
contre les Russes sur une suggestion américaine, au début
des années 80, c’est une hache autrement plus grave qui
se trouva brandie. Une hache dont certains experts de culture
musulmane prétendent qu’elle n’avait plus été
déterrée depuis mille ans ! La hache de la
guerre sainte totale. Mondiale. La guerre déclarée
à tous les “kaffirs”, tous les impies, tous les non-musulmans
de la planète. Pire : contre tous les non-musulmans-orthodoxes.
Pire encore : contre tous les humains non-wahabites - du
nom de la secte qui règne (très paradoxalement grâce
aux chrétiens américains) sur le désert d’Arabie,
et dont le leader charismatique s’appellerait un jour Oussama
Ben Laden...
Bref, quelque-chose
d’extrêmement lourd et sombre s’était mis en place en ces
années 80, dont les effets les plus spectaculaires seraient,
vingt ans plus tard les “bombes humaines” des islamistes. Un phénomène
comme l’humanité n’en avait pratiquement jamais connu.
Une épidémie mettant les êtres collectivement
en résonance avec le désir de mort, en empathie
fusionnelle avec une “solution finale” quasiment inversée,
cherchant l’élimination de l’autre par l’anéantissement
de soi. Un mélange des âmes, pour le coup,
plutôt qu’une rencontre. Un conglomérat de
subconscients – un peu à la manière dont le nazisme,
partant lui aussi de la misère, du chômage, de la
frustration et de l’humiliation du peuple, avait mis les pulsions
des Allemands en état de transe maléfique, simulant
un retour aux origines (germaniques en ce temps-là, mahométanes
maintenant) totalement imaginaire et fantasmatique.
Fanatisme
vient du mot arabe fanaa, qui désigne l’élan du
mystique cherchant à s’anéantir dans la force divine
et créatice. Du sens premier, mystérieux mais lumineux
- ne plus exister en tant qu’individu, pour se fondre dans l’Un
– ne subsiste plus, dans l’expression européenne dérivée,
qu’une énigme opaque et lourde. Le fanatique est un aliéné
qui ne s’habite plus lui-même et dont les pensées
et comportements sont dictés par une idée fixe,
qui le téléguide tel un robot.
Sans doute
cette distinction essentielle est-elle souvent brouillée
dans la vision que nous, humains ordinaires, avons des grands
mystiques, déjà tellement “fondus” dans ce qui les
dépasse infiniment qu’ils quittent le sens commun et deviennent
ingouvernables. Quand Diogène atteint le spirituel, la
gestion politique de son image peut poser problème. Le
très grand saint soufi des IX° et X° siècles, Hallaj,
qui continuait à psalmodier la louange divine alors que
les bourreaux du calife lui avaient déjà coupé
les mains et les pieds, n’est pas une figure facile à assimiler
et encore moins à transmettre. La légende raconte
que sa tête, une fois coupée, ne pouvait s’arrêter
de chanter : “ Je suis Dieu ! Je suis Dieu ! ”,
ce qu’une conscience non préparée pourrait prendre
pour le paroxysme de la mégalomanie, alors que, dans la
bouche du saint, ces mots se référaient à
l’humilité suprême de l’anéantissement dans
le “Tout Autre”, reconnu comme l’essence de son âme.
Dans sa prison
mentale, le fanatique religieux croit participer de cette même
logique. Il ne se rend pas compte qu’il la comprend comme une
régression de la conscience, alors qu’elle en est une élévation.
La malheureuse bombe humaine qui se fait sauter, avec l’espoir
de massacrer le maximum de gens autour de lui, s’imagine sincèrement
qu’il va connaître le fanaa, sans réaliser
que celui-ci est censé intégrer la totalité
des sagesses de la Tradition et les sublimer dans une métamorphose
débouchant sur l’Amour-Connaissance absolu – quand il s’offre
corps et âme à l’amour très relatif… de la
haine.
Le vrai problème
est que nous sommes tous, peu ou prou, enfermés, chacun
dans sa prison mentale. Et quand bien même l’aveuglement
qui en résulte ne conduit que de façon rarissime
à la folie du kamikaze religieux, cette multitude de prisons
obscurcit notre avenir. La nature du problème est sans
doute résumée le plus simplement par les bouddhistes,
quand ils disent que nous avons tendance à confondre vérités
relatives et vérités absolues. Dès que nous
nous emballons pour une cause ou pour une idée, nous avons
vite fait de l’ériger en absolu. Ce n’est pas l’enthousiasme de
l’engagement qui est en cause, c’est le manque de recul. Et d’humour.
L’humour divin
est sans doute le plus grand des mystères du cosmos. Et
la “roue des répétitions”, qui nous enferme tous,
ouvertement ou à notre insu, dans le grand système
de la Vendetta Mimétique, rend cet humour/amour
totalement inconcevable. Quand toute votre famille a été
exploitée, humiliée, torturée, massacrée
par des humains “créés à l’image de Dieu”, l’entendement
s’arrête. Et le fanatisme vous ouvre grands les bras.
Les invités
de Faouzi Skali avaient-ils ces sombres visions en tête,
tandis que l’instructeur soufi leur parlait de son idée
de festival de musiques sacrées ? Plusieurs d’entre
eux, sans doute, oui. Tel Arnaud Desjardins, qui avait bien connu,
dans les années 60, en tant que grand reporter travaillant
pour la télévision, l’Afghanistan et ses grands
maîtres soufis – justement eux, dont il apprenait à
présent avec désolation, mois après mois,
que les Talibans désormais installés à Kaboul,
les assassinaient méthodiquement les uns après les
autres. Présage terrible : le soufisme afghan n’a-t-il
pas souvent été évoqué comme l’un
des joyaux cachés de l’islam – avec comme représentant
héroïque de l’époque contemporaine, Massoud, le Lion
du Panchir, qui allait finir assassiné, lui aussi, par
les agents wahabites, quelques années après ?
Voilà
donc que le “jihad total”, encouragé à la légère
par l’Amérique, après avoir rempli sa mission officielle
– déloger les Russes -, mettait à présent
le feu à l’un des trésors – musulmans ! - de
l’humanité, prouvant par là qu’il ne respecterait
aucune des règles aujourd’hui (plus ou moins) admises entre
humains. On était encore une dizaine d’années avant
le 11 septembre, mais les esprits éclairés sentaient
la tempête arriver et ils ne pouvaient que s’interroger
avec angoisse : que faire ? comment prévenir
le pire ?
De toutes
les solutions idéales, la meilleure eût évidemment
été de supprimer “la misère, le chômage,
la frustration et l’humiliation du peuple” ! Mais concrètement ?
Organiser
un grand festival de musiques sacrées venues du monde entier,
pour marquer symboliquement la volonté des humanistes de
toutes les cultures de résister à la pollution d’une
nappe autrement plus obscure que le pétrole et menaçant
soudain la planète entière ?
Pourquoi pas ?
Et si le
dialogue interreligieux se mettait à chanter ?
Un hasard
heureux fit qu’à cette même époque où Faouzi
Skali envisageait ainsi d’inviter des musiciens de toutes les
grandes traditions, à des fins de “haute diplomatie spirituelle”,
un autre Marocain, Mohamed Kabbaj, centralien et ex-ministre devenu
conseiller du roi, réfléchissait, lui, à
la meilleure manière de réhabiliter sa ville de
Fès…
Menacée
de délabrement en maints endroits, la plus grande médina
du monde – elle compte plus de neuf mille rues, formant trois
incroyables et merveilleux labyrinthes répartis en trois
cités d’âges variant de cinq cents à mille deux
cents ans – n’a pas connu le sort de sa sœur rivale du Sud. Autant
Marrakech s’est ouverte, pour le meilleur et pour le pire, à
tous les flux touristiques et mondains de notre temps, autant
Fès est restée repliée sur elle-même.
Avantage : cette fabuleuse médina a conservé
une authenticité impressionnante – même les riches
y vivent encore dans des maisons vieilles de plusieurs siècles.
Inconvénient : la décrépitude menace
des quartiers entiers, qu’il est urgent de doter, au minimum d’infrastructures
de base - notamment d’égoûts modernes, sans pour autant
menacer les fondations en terre de l’ensemble. Bref, Fès
a un urgent besoin de rénovation, donc d’argent. Dans la
mesure où, pour rester fidèle à elle-même,
la ville se refuse à jouer la carte du tourisme de masse,
il lui faut trouver d’autres sources de financement. L’Unesco
s’est certes dit concernée. Et la banque mondiale. La ville
sublime fondée par Moulay Idriss au IX° siècle fait
partie des joyaux du patrimoine de l’humanité. Encore faut-il
que cette évidence culturelle prenne corps et se muscle
en fonds très concrets.
Quand Mohamed
Kabbaj entend parler du projet de musiques sacrées de Faouzi
Skali, il se dit qu’il s’agit peut-être de la solution rêvée
pour attirer l’attention des élites mondiales sur la ville
qu’il cherche à réhabiliter…
La place n’est
pas ici de conter par le menu comment les deux hommes se sont
entendus pour lancer ensemble le Festival des Musiques Sacrées
de Fès. Le fait est qu’ils ont réussi à concrétiser
leur idée et qu’en quelques années, celle-ci a pris
une importance telle qu’elle est véritablement devenue
“d’État”. Mais la dimension spirituelle de départ est demeurée
intacte. Il est vrai que travailler avec des chanteurs et des
musiciens s’exprimant dans le registre du sacré – en l’occurrence,
dès le début, avec les meilleurs du monde - offre
une garantie de rigueur et de durabilité.
Au bout de
quelques années, le maître soufi Faouzi Skali a néanmoins
éprouvé le besoin de doubler le festival qu’il avait
imaginé par un autre type de rencontres, où, toujours
dans le même esprit de résistance à l’obscurantisme
et, plus positivement, de réenchantement du monde, des
penseurs et des acteurs du monde contemporain – artistes, médecins,
savants, entrepreneurs, responsables politiques… - viendraient
confronter leurs points de vue sur l’avenir du monde, autour d’une
devise : “Donner une âme à la mondialisation.”
J’ai eu la
chance de participer à quatre de ces rencontres. Il y règne
une atmosphère très particulière. Tous les
colloques, congrès, festivals et autres symposiums où
l’on débat de notre avenir – et sacrebleu, il y en a !
– ont coutume de distraire leurs intervenants et participants
par des pauses musicales, plus ou moins prestigieuses, plus ou
moins longues, mais toujours secondaires par rapport aux enjeux
de l’évènement. Dans le cas des Rencontres de Fès,
la hiérarchie est renversée : ce sont les discussions
entre experts qui y sont secondaires, par rapport à l’objet
n°1 de la réunion : les musiques sacrées de
l’humanité. Après les concerts de l’après-midi
sous le grand arbre du Palais Batha, les concerts du soir sur
la place de Bab Boujloud, les concerts du soir entre les murailles
de Bab Makina et les mélopées des nuits soufies
en divers endroits de la médina de Fès, les rencontres
intellectuelles du matin – sous le grand arbre déjà
cité – prennent une allure différente, comme synchronisée
sur les chants. Sur les voyelles des chants, dont elles seraient
en quelque sorte les consonnes.
Sous le parrainage
à la fois humble et assuré de la sagesse soufie
(qui ressemble décidémment au remède futuriste
de l’islam) se dévoile ainsi une source d’humanité,
dont nous avons tous infiniment soif.
Le propos
du livre Tisseurs de Paix ? Présenter une “utopie
en action” du monde contemporain : la mise en œuvre d’une
diplomatie spirituelle, désireuse de remplir un
manque flagrant. États et organisations internationales
ne peuvent pas tenir compte de ce qui fait l’essentiel des humains :
leur âme. Cette part essentielle des êtres reste immergée,
invisible. C’est pourtant elle qui agit, quand s’instaure un dialogue,
clé de toute pacification. Il n’est certes pas facile d’en
parler. Aussi nous contenterons-nous, après une présentation
des grandes lignes du chantier en cours, d’illustrer celui-ci
en racontant quelques histoires sur les Rencontres de Fès,
directement ou indirectement inspirées par le Festival
des musiques sacrées qu’elles accompagnent.
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