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LES DOSSIERS CLÉS
 


Les tisseurs de paix du Festival de Fès

Comment le verbe chanter tisse,
paraît-il, l’humanité…

Reportage de Patrice van Eersel


“Q
uand plusieurs personnes chantent ensemble, les harmoniques de leurs âmes se rejoignent, pour former une trame aussi chatoyante qu’un tissu de soie. “ Ces paroles tirées d’un texte soufi afghan pourraient servir de devise au Festival des musiques sacrées de Fès, dont nous vous racontons ici l’origine…

Nous étions des milliers. Nous ne résistâmes pas longtemps.
La voix de Mohamed Reza Shajarian nous fit chavirer - du bonheur de l’assiégée qui se rend sitôt ses murailles prises d’assaut. Nous arrivions du monde entier. La voix de Yungchen Lhamo nous catapulta plus haut que le Tibet. Nous nous dissipions en conversations. La voix de Marie Keyrouz nous fit mettre pieds nus et à genoux. Nous nous assoupissions sous les palmiers. Les voix des Anuna nous métamorphosèrent en cristaux si frais, si translucides, qu’à travers nous scintillèrent les vertes prairies d’Irlande d’où ils venaient de débarquer. À quel régime ne fûmes nous pas soumis ? Diaphragmes secoués par les percussions ottomanes de Kudsi Erguner. Gorges dénouées par les larmes andalouses de Montserrat Figueras, d’Aïcha Rédouane et de Françoise Atlan…

La farandole de mes souvenirs pourrait durer des pages. Voilà plus de dix ans qu’aux portes de chaque été, un festival de musiques sacrées nous attire dans le nord du Maroc, à Fès. Plus de dix ans que se tisse là une très précieuse et très étonnante étoffe d’émotions. Le fil – la soie ! - vient d’Iran, ou d’Irak, ou encore d’Irlande, d’Inde, de Bosnie, du Brésil, de Mauritanie, d’Espagne, d’Arménie, du Mali, d’Afghanistan, de Tchétchénie, des États-Unis, de Mongolie, de Chine, de Bulgarie, d’Italie, du Japon, du Canada… et de toutes les régions du Maroc. Mais la soirie, que ce fil permet de tresser, mêle les âmes de façon si imbriquée, si étroite, si serrée, que l’on ne peut rien en dire, sinon qu’il s’agit d’une création d’humanité. Peut-être même de la plus belle des façons de créer l’humanité.

Est-ce pour cela que ces chants sublimes lancés par-dessus les collines de la capitale impériale du septentrion marocain, à chaque fin de printemps, m’inspirent ainsi ? Pourquoi sinon me feraient-ils frissonner de la sorte ? Quelles portes ouvrent-ils en moi ? De quel vibrant sentiment d’appartenance à un même tissu planétaire, une même générosité universelle font-ils trembler toutes mes parois ? Et en quoi les Rencontres de Fès – ce colloque très éclectique, qui talonne le festival, chaque matin, aux endroits mêmes où, l’après-midi et le soir, ont lieu les concerts – bénéficient-elles de la magie de ces musiques, au point qu’il en émane un Esprit de Fès, générateur d’une “diplomatie spirituelle “dont nul n’a envie de rire ?

Un quart de siècle après qu’avec mes amis bourlingueurs du magazine contre-culturel Actuel nous ayons forgé l’expression Sono Mondiale, métissage de toutes les musiques du monde – que Jean-François Bizot a défendu sans relâche et que les Américains Mickey Hart, Peter Gabriel ou Bill Lasswell ont satellisé sous l’expression de World Music -, j’ai fini par penser que la beauté de cette “sono” avait un caractère implicitement sacré. Or, il est un fait indéniable : si vous prenez l’ensemble du patrimoine musical mondial, à travers l’espace et le temps, les plus grandes musiques jamais créées et chantées ou jouées par l’engeance humaine sont explicitement sacrées. Brancher sur la Sono Mondiale un festival de musiques sacrées, voilà qui devrait mettre cette fonction au carré - l’implicite multiplié par l’explicite ! - et constituer un pont particulièrement beau entre les humanités..

Les chants sacrés, dit-on en Afghanistan, sur les hauts plateaux de Mongolie, et aussi au Tibet, mêlent les âmes en un seul bouquet. Les âmes de ceux qui y participent directement – en tant qu’auditeurs, et davantage encore bien sûr en tant que chanteurs. Mais au-delà de cette communauté éphémère, rassemblée le temps d’un rituel, d’une chorale ou d’un concert, il semblerait que l’effet d’une telle réunion de musiques concerne beaucoup plus de gens qu’on ne l’imagine. Une musique marie un groupe d’humains dans l’espace, mais aussi dans le temps, mettant en résonance, non seulement les êtres physiquement présents à l’évènement, mais aussi des humanités disparues, parfois depuis longtemps, et qui demeurent pourtant en résonance avec les subjectivités des participants, humanités ancestrales assoupies, mobilisables par les chants sacrés, plus que par tout autre truchement…

Une âme ? Les modernes se méfient de ce mot, les scientifiques ont tendance à l’abhorer. Dommage. À l’aune musicale, on pourrait la définir comme une subjectivité transgénérationnelle, un sujet traversant les générations. D’où vient cette idée qu’un chant entonné à plusieurs pourrait faire se tisser les âmes, les enracinant dans les générations passées ? C’est par cette question que je voudrais ouvrir ce livre. En vous présentant une cantatrice remarquable, une magicienne du son, qui n’a jamais chanté à Fès à ma connaissance, mais pourrait bien le faire un jour, parce qu’elle éclaire ce qui s’y passe d’un savoir ancré dans la magie des temps les plus reculés.

Une humanité qui ne chante plus tombe malade

Savez-vous pourquoi le monde moderne va mal ? Parce que nous ne chantons plus. La démonstration nous vient de la cantatrice Jill Purce, qui enseigne le chant harmonique mongol et le yoga des voyelles, en Angleterre et dans plusieurs pays d’Europe. La leçon vaut le détour et je vous propose de l’écouter. La conséquence ultime de notre désertion du chant serait, selon elle, des plus tragiques. Nous ne savons plus accorder nos corps, qui sont des instruments de musique fantastiques, nécessitant de réguliers réaccordages au monde. Plus nous ignorons cette dimension, semble-t-il, plus nous nous trouvons coupés de l’univers, et plus le mal s’étend. Jusqu’à devenir mortel. Jill Purce apprend ainsi à ses élèves à chanter et à psalmodier, mais d’abord à écouter. À écouter les autres et à s’écouter soi-même, pour entendre le monde et entendre le souffle qui nous vient du dedans.

Fille de grands musiciens classiques, Jill a commencé par refuser l’enseignement de ses parents, éprouvant le besoin de creuser sa propre voie. Son apprentissage artistique est d’abord passé par les yeux et par l’école des beaux-arts. Profondément intriguée depuis l’enfance par l'origine des formes, elle s’est longuement penchée, notamment, sur la spirale. Pourquoi les galaxies, les fleurs, les conques de la mer ou les implantations de nos cheveux adoptent-elles la même forme ? Son premier livre s’intitula La Spirale Mystique – c’est devenu un classique dans le monde entier. Il est imbibé de la sagesse soufie des derviches tourneurs. Mais pas seulement : après avoir été initiée par des mystiques musulmans, la jeune Anglaise rencontra les représentants d’autres traditions. C’est un médecin anthroposophe, le Suisse Hans Jenny, qui lui fit comprendre le lien direct entre les formes visuelles et les sons…

Jenny répandait toutes sortes de poudres, de pâtes et de gelées sur des disques métalliques qu'il faisait ensuite vibrer à l'aide de sons de différentes fréquences. On voyait alors comment, de ces matières amorphes, émergeaient soudain, de façon extraordinaire, toutes les formes que la nature crée, spirales, maillages, arborescences, rayures ou mosaïques aussi imaginatives que les dessins des ailes de papillons. Quand le son changeait, la forme changeait aussi. Ce fut un choc. D'un coup, Jill comprit les innombrables allusions au “son primordial” que l'on retrouve dans la plupart des traditions spirituelles, qu’on l’appelle le “Verbe”, le “Om”, ou le “Tonnerre de Shango”. À chaque note correspond un monde.

Mais notre cantatrice est entrée dans le monde du son, au point d’en faire son métier, avec des maîtres tibétains – ainsi qu’avec le compositeur allemand Stockhausen, dans la maison de qui elle vécut durant trois années, en Allemagne. Une improbable et détonnante combinaison. “ Pourtant, avoue-t-elle trente ans plus tard, même avec des maîtres aussi puissants, il m'a fallu des années encore avant de comprendre en quoi le chant nous relie à l’Essentiel. Quand enfin toutes les pièces du puzzle se sont ajustées et que j'ai clairement saisi ce qui se passait en moi quand je chantais, j’ai brusquement pris conscience de ce que les grands instructeurs spirituels savent depuis des temps immémoriaux – et qu’il n’est pas facile d’expliquer avec des mots. C’est une illumination de catégorie supérieure, une force proprement inconcevable… Mais la pratique du chant sacré vous jette aussi dans une angoisse redoutable : elle rend en effet évident un manque énorme dans notre société. Une lacune pathologique. Une tare qui peut s’avérer mortelle pour la collectivité toute entière. Et même pour notre espèce. ”

Il fut un temps où nous chantions tout le temps, toute la journée, à toutes les occasions de la vie, grandes et petites, nous chantions le matin, nous chantions la nuit, aux champs, à la cuisine, par amour, par peur, par jeu, pour adorer Dieu, ou les divinités innombrables de la nature. Dans les dernières forêts primaires qui survivent sur notre planète, les Pygmées d’Afrique ou les Ashuars d’Amazonie ont des chants pour tous les instants, tous les évènements. Mais sans remonter si loin, sur les peintures médiévales d’Europe, les gens ont souvent la bouche ouverte : c'est qu'ils chantaient tout le temps !

Or, non seulement nous ne chantons plus, mais nous avons totalement oublié que nous chantions. Quand vous prenez conscience de cela, explique Jill Purce, vous sentez soudain un gouffre sinistre s’ouvrir à deux centimètres de vous. Quelque chose de terriblement dangereux. Aujourd'hui, toutes les disciplines scientifiques en viennent à décrire le monde comme un ensemble de systèmes résonnants : c'est vrai pour les atomes ou les galaxies, mais pour nous aussi ! Notre cerveau, par exemple, ressemble à un système complexe d'inter-résonnances. Eh bien, chanter serait le principal, sinon le seul moyen que nous ayons de nous accorder (au sens d'accorder un instrument de musique), d'accorder nos corps, les différentes parties de nos corps, qui sont autant de systèmes résonnants. Précisons : cette régulation ne fonctionne que si nous nous écoutons chanter.

Les verbes chanter et s’écouter chanter forment un circuit d'attention incroyablement efficace. Nos ancêtres savaient cela, et notre langue est d'ailleurs remplie d'allusions au fait que ce qui “sonne “bien est authentique. Seulement, plus le monde s'est technologisé, moins nous avons usé du chant pour nous “accorder”, et ce faisant, nous avons, à notre insu, progressivement perdu un moyen unique de relier matière et esprit.

Du simple fait qu'ils attribuaient des noms aux objets et aux êtres, c'est à dire qu'ils nommaient leur environnement par des sons différenciés, les humains, dès qu'ils ont su parler - dès l'Adam de la Bible -, ont pénétré dans la dualité : leurs mots les séparaient irrémédiablement du monde. Pour s'arracher à cette dualité et rejoindre le tout, il leur a fallu inventer des ruses : apprendre à ne plus penser, notamment en entrant dans le circuit d'attention chanter/s'écouter chanter, et ainsi échapper au temps, rejoindre l'éternel. Tant que l'on vivait dans un monde magique ou religieux, où il fallait absolument se ménager la sympathie d'une divinité omnipuissante, cela allait de soi. Et toutes les sociétés traditionnelles chantent, parce qu'elles satisfont ainsi un “besoin métaphysique” vital. Elles font d'ailleurs du chant un véritable instrument de création. Il semblerait que ni les pyramides, ni les cathédrales n'auraient pu voir le jour, si leurs bâtisseurs n'avaient pas chanté. Le très beau mot “chantier” - qu’il faudrait sans doute débétonner dans nos esprits - en a gardé la trace jusqu’à nous. Les chants de travail étaient très rythmés, mais plus important que le rythme était, semble-t-il, le son en soi. D'une certaine façon, c'est lui qui faisait l'essentiel du travail…

Qu’est-ce qui s’est donc rompu dans cette chaîne, du moins en Occident ? À partir de la Renaissance, tout commence à changer. Le monde devient mesurable, prévisible, et le divin se retrouve marginalisé comme une “hypothèse” dont on pense de plus en plus pouvoir se passer. C'est alors que, dans une logique très perceptible, démarre l'alphabétisation musicale : ne va pouvoir progressivement participer à la musique sociale qu'une classe cultivée, qui connaît le solfège, joue d'un instrument, appartient à une chorale... Chanter est devenu un art, que pratiquent surtout des professionnels. Et les peuples modernes sont en train de perdre une à une leurs ultimes traditions orales collectives. L'un des derniers endroits d’Occident où l’on ose encore chanter comme jadis, ce sont les stades : les matchs de foot ou de rugby feraient partie de nos toutes dernières participations chantées collectives !

Mais de quoi parle-t-on exactement ? De l’importance de produire des sons ? Ne le faisons-nous pas continuellement, en parlant ? Quelle serait la différence entre langue chantée et langue parlée ? Pourquoi la première seule la première aurait-elle le pouvoir de nous relier au monde et de nous “accorder” à la nature ?

Si vous vous posez cette question et que vous consultez les anciennes sagesses, la réponse vous saute immédiatement aux yeux – ou plutôt aux oreilles. Toutes les traditions spirituelles le disent : “Les voyelles sont sacrées.”

Mais encore ?

Les voyelles du ciel et les consonnes de la terre

Toute langue est constituée d'une combinaison de voyelles et de consonnes. En prononçant une voyelle, vous créez un son pur, aaaaaaa, ééééééé, iiiiiii, ooooooo. En prononçant une consonne, vous coupez ce son pur, èèèèèT', ooooooM', aaaaaaP’'. Chaque consonne représente une façon spécifique de couper les sons purs, de les ponctuer. Sur des papyrus datant des Ptolémées, on a retrouvé des prières disant par exemple : “ Seigneur je t'appelle, je te loue, je te prie, je chante ton nom... ” et c'est suivi de la transcription des sept voyelles grecques (les Ptolémées venaient de Grèce). Les Juifs ont repris cette découverte. Pour eux aussi, le son des voyelles représentait le divin. Du coup, ils s'interdirent de les écrire. Parce qu'écrire, c'est limiter. On ne limite pas l'infini. Les voyelles étaient sacrées, magiques, donc non transcriptibles. L'hébreu écrit, comme l'Arabe pour une bonne part, est une collection de consonnes, entre lesquelles il faut deviner les voyelles, tout juste suggérées par de petits signes.

En revanche, ces mêmes voyelles étaient abondamment chantées. “ Stockhausen, se rappelle Jill Purce, m'a appris que les voyelles et les harmoniques étaient une seule et même chose. Pour former une voyelle, vous modifiez seulement le spectre harmonique de votre instrument vocal, de votre ventre à votre bouche. La note peut rester strictement la même, aaaaa, ooooo, iiiii, ce qui change, c'est seulement le contenu harmonique. Chaque voyelle amplifie telle série d'harmoniques plutôt que telle autre. Donc chanter les voyelles c'est faire du chant harmonique. Remarquez au passage que personne, en réalité, ne “chante faux” puisque tout le monde sait prononcer les voyelles et entendre les différences entre elles. ”

Que se passe-t-il lorsque l'on chante, par exemple, un mantra ? La tradition indienne a mis au point, depuis la nuit des temps, ces assemblages de très longues voyelles se terminant par une nasalisation, comme dans le célèbre mantra “om”, dont il est dit que c'est la nasalisation de sa consonne finale qui lui “donne son pouvoir “et le rend opérationnel. Pourquoi ?

“ Parce que, répond Jill Purce, la consonne attrape le son pur de la voyelle, c'est-à-dire le contact avec le divin, aaaooouuu, et l'aspire, le fait descendre, le matérialise, l’incarne dans le mmmmm, ce son que l'on retrouve dans des mots d'origine sanscrite comme matière, matrice, maman, ce son qui représente le monde matériel. ”

Une fois que vous avez saisi cela, tout s'éclaire. Notamment la différence entre langue parlée et langue chantée. Quand nous parlons, nous emprisonnons les voyelles entre des murs de consonnes très serrés. Le divin est tout juste évoqué. Alors que loooooorsqueee noouuus chaaaaantons, les voyeeeelles peeeeuuuvent reeeespiiiirer eeeeeentreeee leurs peeeeetiiiits muuuuurs de coooonsonnnnes.

Comme si les mots se mettaient à vivre !

Alors seulement les voyelles peuvent déployer leur magie. Il a fallu à Jill Purce des années de pratique du chant harmonique pour commencer à le comprendre. Quand vous prononcez une consonne, vous faites vibrer vos os, votre squelette. Les consonnes vous mettent en résonance avec le monde matériel, le corps. Lorsque vous prononcez une voyelle, c'est l'énergie latente autour de vous que vous modulez. Traduction dans la langue des pratiques spirituelles : chanter un mantra, c'est donc, grâce aux voyelles, invoquer l'Absolu, pour finalement demander à cet Absolu de bien vouloir s’incarner dans la matière, descendre en elle, l’habiter. Si elles restaient les seuls sons, les voyelles nous feraient rester dans les nues. Il faut les consonnes pour les faire entrer en contact avec le monde. Ou peut-être créer le monde… ?

Faites l'essai sur vous-mêmes. Tendez vos mains et murmurez le plus fort possible mmmmm. Sentez vos lèvres, vos machoires, votre cou, vos épaules et vos bras doigts vibrer jusqu’au bout de vos doigts. Maintenant entonnez aaaaa, ééééé, iiiii, ooooo, c'est subtil mais net : l'espace alentour se met à vibrer à son tour.

Nos ancêtres savaient cela. Il existe d’innombrables traditions de chant des voyelles, y compris dans le monde occidental. Un Bernard de Clairvaux, par exemple, une Hildegarde von Bingen étaient hautement conscients de ces dimensions… qui semblent aujourd’hui avoir été aspirées dans un trou noir, dont l’un des noms les plus répandus est “télévision”. La télé est un instrument qui nous vampirise. Utilisée à haute dose et mise en situation hégémonique dans notre univers accoustique, c’est même un vortex qui aspire toute notre énergie et nous transforme en zombie passif, juste l'inverse de ce que nous procure le fait de chanter. Que nous, Occidentaux, ayons installé des postes de télévisions dans toutes les parties du monde où l'on chantait encore est une terrible responsabilité.

Jill Purce est une aventurière de l’esprit qui, au départ, n’éprouvait nul désir d'enseigner. “ Mais quand vous prenez conscience de l'importance du besoin actuel, dit-elle, de cette immense soif de chanter que ressentent de plus en plus de gens en train d’étouffer spirituellement, vous ne pouvez refuser. J'anime donc des groupes depuis 1973 et j’en ai été amplement récompensée. Vous n'avez pas idée de ce que le chant peut libérer au fond des êtres humains ! Comme si c’était là ce que la nature avait spécialement prévu pour nous libérer de nos émotions, pour nous recentrer, pour ramener nos âmes dans nos corps. Je pense que l'âme est notre part résonnante. ”

Les initiés bouddhistes tibétains – mais aussi juifs kabbalistes, initiés chrétiens ou musulmans soufis – affirment que lorsque plusieurs personnes chantent ensemble, dans un esprit de prière et de méditation, et qu’elles savent le faire en harmonie, une mosaïque d’interférences relationnelles se tisse entre ces personnes, mais pas seulement entre elles : c’est aussi entre tous les arbres généalogiques de leurs ancêtres, qu’un luxuriant tissu prend forme. Le chant sacré élevant les élans et les intentions des chanteurs en direction de formes idéales (“bouddhiques” diraient certains, ou “christiques”, ou bien “adamiques”, ou encore “cristallines”), les parts transgénéalogiques de leurs psychés respectives, même inconscientes, s’actualiseraient comme jamais et entreraient spontanément en résonance les unes avec les autres, constituant une forme de “soirie spirituelle”, une étoffe invisible mais bien vivante, et même agissante, d’une réelle puissance. Ce serait ce tissu sonore et spirituel, vivant et invisible, qui, mettant en relation les âmes des générations passées avec celles des générations présentes, serait à la base de plus d’un fameux “secret accoustique” évoqué par les grandes traditions ésotériques, égyptiennes et himalayennes notamment.

Mais je ne vous mènerai pas plus loin sur cette piste fabuleuse. J’en serais personnellement incapable. J’arrête donc ici cette incursion introductive dans le monde du son écouté d’une oreille spirituellement alerte. Ce qu’elle suggère demeurera néanmoins présent tout au long du récit qui vient. Il faut être fou pour croire qu’il soit possible de changer le monde. “Fou” sans doute au sens où le Coran dit qu’il fallait l’être pour accepter de partager le secret divin en devenant humain…

“ Nous avions proposé le dépôt de nos secrets aux cieux, à la terre et aux montagnes. Tous ont refusé de l'assumer, tous ont tremblé de les recevoir. L'homme seul a accepté de s'en charger. C'est un violent et un inconscient. ” (Sourate 33, verset 72).

Mais ce que les pessimistes pourraient entendre comme un blâme, une malédiction, est en réalité, me semble-t-il, l'aveu vertigineux qu'il fallait être habité de sublime folie pour accepter le destin humain ! Seul l’homme a accepté, parce qu’il est “violent et inconscient”, entendez (c’est mon interprétation) “complètement allumé”, pour le pire, mais potentiellement surtout pour le meilleur – et cela comprend toutes les audaces de la Raison. Tel est notre lot : il nous faut parfois croire aux incroyables leçons de nos expériences les plus extrêmes, y compris nos échafaudages rationnels de “fous cosmiques”, pour oser nous avancer au-dessus de l’abîme.

L’humanité actuelle ne va pas très bien. Se lancer dans une vaste entreprise de “diplomatie spirituelle” pour contribuer à sa guérison exige une foi puissante dans l’enchantement – ou le réenchantement – du monde.

Il se trouve que les grandes musiques sacrées – et encore une fois, le fait même d’associer des musiques venues du monde entier me semble, en soi, un geste sacralisant et sacré - sont comme les piliers du temple de ce réenchantement. Qu’entendre par “geste sacralisant” ? ça calme, ça fait descendre le centre de gravité au fond du ventre, ça met la lucidité de l’esprit face aux priorités du cœur, ça vous dit : “Si tu n’avais plus qu’un jour à vivre, que ferais-tu ?”

Certes, c’est une chose d’aller écouter une musique, un chant, même sublime, même dans un grand état de recueillement collectif, et c’en est une autre de retrouver l’incroyable processus d’“hominisation “ou d’“humanisation par le chant”, tel que le présentent les consciences éclairées, dont Jill Purce. J’ai pourtant la faiblesse de croire que ces deux démarches vont dans le même sens et que, par nos oreilles, nourries de sons enchanteurs, nos voix seront incitées à renaître, elles aussi. Cette introduction est en quelque sorte un manifeste visant à doubler le Festival dont nous allons parler par un rassemblement plus audacieux encore, qui inviterait l’ensemble de ses participants à chanter avec les artistes psalmodiant leurs prières.

Où l’islamisme attaque frontalement le soufisme

Or donc, en l’an de grâce 1990, quelques amis se trouvaient réunis dans une belle maison de la bonne ville de Fès, à l’invitation d’un de leurs amis, Faouzi Skali, qui désirait avoir leur avis sur une idée qui le travaillait depuis quelque temps : trouveraient-ils judicieux de rassembler, une fois par an, dans l’un des plus élégants palais fassis, des interprètes de musiques sacrées, venus de partout, et qui, jouant, sinon ensemble, du moins dans la même enceinte et s’écoutant les uns les autres, offriraient au monde une façon frappante de nourrir le dialogue entre les peuples ?

Qui est Faouzi Skali ? C’est un chef soufi marocain. “ Un homme de la voie, dit l’anthropologue Joël-Claude Meffre, il reçoit depuis de longues années l’enseignement de Sidi Hamza, maître vivant de la tarîqa al-Qâdiriyya al-Butchitchiyya. En adéquation avec la mission que son guide lui a confiée et qu’il sert, il contribue à porter haut et loin le message spirituel d’amour et de connaissance qu’est le soufisme. ”

Il faut savoir qu’au Maroc, sans doute davantage qu’en maints pays musulmans, le soufisme, version ésotérique de la religion musulmane officielle, tient une place essentielle, avec des effets tempérants et humanisants incontestables – nous y reviendrons en lieu et heure.

En dehors de sa tâche spirituelle proprement dite, ce maître soufi d’environ cinquante ans est par ailleurs anthropologue lui-même, discipline qu’il enseigne dans plusieurs universités, au Maroc et en France. C’est aussi un écrivain, particulièrement passionné par le dialogue entre les religions, et notamment sur un point crucial : la place du Juif Jésus dans la tradition musulmane.

Ce jour-là, ces invités de cet homme, parmi lesquels Arnaud Desjardins, Fatema Mernissi, Nadia Bendjelloun, Yvan Amar, la comtesse Setsuko Klossowska de Rola et une quinzaine d’autres auteurs, artistes et instructeurs spirituels venus de divers horizons, approuvèrent chaudement leur hôte. Quelle belle et bonne idée pour modérer la dureté chaotique des temps !

Il faut dire que le contexte mondial de cette époque était plein d’ambivalences extravagantes. Sous les yeux de tous les Terriens ahuris, le Mur de Berlin venait d’être abattu dans la liesse et le chef russe Mikhaïl Gorbachev se trouvait en train de mener à bien une opération si “folle” que personne n’aurait osé la prédire cinq ans plus tôt : dissoudre la dictature communiste sans verser une seule goutte de sang supplémentaire. Mais le dieu Mars n’avait pas abandonné la partie pour autant. L’armée irakienne ayant envahi le Koweit, les États-Unis annonçaient qu’ils se préparaient à lancer leur première guerre éclair contre l’Irak, suscitant bientôt la colère des peuples arabo-musulmans– et plus largement de tous les peuples du Tiers-Monde – mettant les États arabes en posture délicate, écartelés entre leur désir de plaire à l’Empire (désormais unique et américain) et celui de rester du côté de leurs populations en émoi – et travaillés au corps par les agitateurs intégristes.

Les responsables spirituels de la planète – du moins ceux qui prennent sur eux la responsabilité vertigineuse de porter pareille qualification - ne pouvaient que chercher à accélérer le mouvement de “dialogue inter-religieux” lancé quelques années auparavant, notamment depuis les Rencontres d’Assise, initiées en 1986 par le pape Jean-Paul II, où des représentants de la plupart des grands courants religieux du monde s’étaient retrouvés pendant quelques jours, pour discuter, mais aussi pour prier, à la fois tous ensemble et chacun à sa façon.

L’urgence était d’autant plus grande que, peu de temps auparavant, au début des années 80, l’empire numéro un, les États-Unis d’Amérique, s’était lancé dans une démarche que les observateurs les plus éclairés n’hésitèrent pas à qualifier “d’apprentissage-sorcier religieux à l’échelle planétaire”. Rappelons les faits brièvement.

Pour lutter contre les Russes, qui venaient d’envahir militairement l’Afghanistan, d’en chasser le roi et d’y installer une république communiste, les Américains avaient incité leur vassal stratégique et vital fournisseur de pétrole, l’Arabie Saoudite, à décréter le Jihad. La guerre sainte ! Une guerre en principe exclusivement dirigée contre les mécrants communistes russes. Mais en réalité, les choses allaient se dérouler un peu différemment…

Il y a en effet plusieurs sortes de jihad. Les spirituels pacifistes rappellent volontiers que le vrai “grand jihad” est celui que l’individu en quête de vérité dirige contre les forces obscures en lui-même, pour tenter d’accéder à la conscience. Malheureusement, la plupart des esprits sont moins éclairés et entendent les choses de façon nettement plus dualiste. La guerre sainte, c’est contre l’autre qu’ils veulent la mener : contre le mécréant, l’impie, le diabolique, le différent ! Mais même à ce niveau, il existe des distinctions. Un jihad peut être décrété de façon limitée, sur un territoire circonscrit, contre un adversaire donné. Ainsi, durant les guerres de libération nationale, le drapeau vert de l’islam fut souvent brandi contre l’occupant colonial et contre lui seul. Une fois l’indépendance acquise, la hache de guerre religieuse était à nouveau sagement enterrée. Dans le cas du jihad décrété contre les Russes sur une suggestion américaine, au début des années 80, c’est une hache autrement plus grave qui se trouva brandie. Une hache dont certains experts de culture musulmane prétendent qu’elle n’avait plus été déterrée depuis mille ans ! La hache de la guerre sainte totale. Mondiale. La guerre déclarée à tous les “kaffirs”, tous les impies, tous les non-musulmans de la planète. Pire : contre tous les non-musulmans-orthodoxes. Pire encore : contre tous les humains non-wahabites - du nom de la secte qui règne (très paradoxalement grâce aux chrétiens américains) sur le désert d’Arabie, et dont le leader charismatique s’appellerait un jour Oussama Ben Laden...

Bref, quelque-chose d’extrêmement lourd et sombre s’était mis en place en ces années 80, dont les effets les plus spectaculaires seraient, vingt ans plus tard les “bombes humaines” des islamistes. Un phénomène comme l’humanité n’en avait pratiquement jamais connu. Une épidémie mettant les êtres collectivement en résonance avec le désir de mort, en empathie fusionnelle avec une “solution finale” quasiment inversée, cherchant l’élimination de l’autre par l’anéantissement de soi. Un mélange des âmes, pour le coup, plutôt qu’une rencontre. Un conglomérat de subconscients – un peu à la manière dont le nazisme, partant lui aussi de la misère, du chômage, de la frustration et de l’humiliation du peuple, avait mis les pulsions des Allemands en état de transe maléfique, simulant un retour aux origines (germaniques en ce temps-là, mahométanes maintenant) totalement imaginaire et fantasmatique.

Fanatisme vient du mot arabe fanaa, qui désigne l’élan du mystique cherchant à s’anéantir dans la force divine et créatice. Du sens premier, mystérieux mais lumineux - ne plus exister en tant qu’individu, pour se fondre dans l’Un – ne subsiste plus, dans l’expression européenne dérivée, qu’une énigme opaque et lourde. Le fanatique est un aliéné qui ne s’habite plus lui-même et dont les pensées et comportements sont dictés par une idée fixe, qui le téléguide tel un robot.

Sans doute cette distinction essentielle est-elle souvent brouillée dans la vision que nous, humains ordinaires, avons des grands mystiques, déjà tellement “fondus” dans ce qui les dépasse infiniment qu’ils quittent le sens commun et deviennent ingouvernables. Quand Diogène atteint le spirituel, la gestion politique de son image peut poser problème. Le très grand saint soufi des IX° et X° siècles, Hallaj, qui continuait à psalmodier la louange divine alors que les bourreaux du calife lui avaient déjà coupé les mains et les pieds, n’est pas une figure facile à assimiler et encore moins à transmettre. La légende raconte que sa tête, une fois coupée, ne pouvait s’arrêter de chanter : “ Je suis Dieu ! Je suis Dieu ! ”, ce qu’une conscience non préparée pourrait prendre pour le paroxysme de la mégalomanie, alors que, dans la bouche du saint, ces mots se référaient à l’humilité suprême de l’anéantissement dans le “Tout Autre”, reconnu comme l’essence de son âme.

Dans sa prison mentale, le fanatique religieux croit participer de cette même logique. Il ne se rend pas compte qu’il la comprend comme une régression de la conscience, alors qu’elle en est une élévation. La malheureuse bombe humaine qui se fait sauter, avec l’espoir de massacrer le maximum de gens autour de lui, s’imagine sincèrement qu’il va connaître le fanaa, sans réaliser que celui-ci est censé intégrer la totalité des sagesses de la Tradition et les sublimer dans une métamorphose débouchant sur l’Amour-Connaissance absolu – quand il s’offre corps et âme à l’amour très relatif… de la haine.

Le vrai problème est que nous sommes tous, peu ou prou, enfermés, chacun dans sa prison mentale. Et quand bien même l’aveuglement qui en résulte ne conduit que de façon rarissime à la folie du kamikaze religieux, cette multitude de prisons obscurcit notre avenir. La nature du problème est sans doute résumée le plus simplement par les bouddhistes, quand ils disent que nous avons tendance à confondre vérités relatives et vérités absolues. Dès que nous nous emballons pour une cause ou pour une idée, nous avons vite fait de l’ériger en absolu. Ce n’est pas l’enthousiasme de l’engagement qui est en cause, c’est le manque de recul. Et d’humour.

L’humour divin est sans doute le plus grand des mystères du cosmos. Et la “roue des répétitions”, qui nous enferme tous, ouvertement ou à notre insu, dans le grand système de la Vendetta Mimétique, rend cet humour/amour totalement inconcevable. Quand toute votre famille a été exploitée, humiliée, torturée, massacrée par des humains “créés à l’image de Dieu”, l’entendement s’arrête. Et le fanatisme vous ouvre grands les bras.

Les invités de Faouzi Skali avaient-ils ces sombres visions en tête, tandis que l’instructeur soufi leur parlait de son idée de festival de musiques sacrées ? Plusieurs d’entre eux, sans doute, oui. Tel Arnaud Desjardins, qui avait bien connu, dans les années 60, en tant que grand reporter travaillant pour la télévision, l’Afghanistan et ses grands maîtres soufis – justement eux, dont il apprenait à présent avec désolation, mois après mois, que les Talibans désormais installés à Kaboul, les assassinaient méthodiquement les uns après les autres. Présage terrible : le soufisme afghan n’a-t-il pas souvent été évoqué comme l’un des joyaux cachés de l’islam – avec comme représentant héroïque de l’époque contemporaine, Massoud, le Lion du Panchir, qui allait finir assassiné, lui aussi, par les agents wahabites, quelques années après ?

Voilà donc que le “jihad total”, encouragé à la légère par l’Amérique, après avoir rempli sa mission officielle – déloger les Russes -, mettait à présent le feu à l’un des trésors – musulmans ! - de l’humanité, prouvant par là qu’il ne respecterait aucune des règles aujourd’hui (plus ou moins) admises entre humains. On était encore une dizaine d’années avant le 11 septembre, mais les esprits éclairés sentaient la tempête arriver et ils ne pouvaient que s’interroger avec angoisse : que faire ? comment prévenir le pire ?

De toutes les solutions idéales, la meilleure eût évidemment été de supprimer “la misère, le chômage, la frustration et l’humiliation du peuple” ! Mais concrètement ?

Organiser un grand festival de musiques sacrées venues du monde entier, pour marquer symboliquement la volonté des humanistes de toutes les cultures de résister à la pollution d’une nappe autrement plus obscure que le pétrole et menaçant soudain la planète entière ?

Pourquoi pas ?

Et si le dialogue interreligieux se mettait à chanter ?

Un hasard heureux fit qu’à cette même époque où Faouzi Skali envisageait ainsi d’inviter des musiciens de toutes les grandes traditions, à des fins de “haute diplomatie spirituelle”, un autre Marocain, Mohamed Kabbaj, centralien et ex-ministre devenu conseiller du roi, réfléchissait, lui, à la meilleure manière de réhabiliter sa ville de Fès…

Menacée de délabrement en maints endroits, la plus grande médina du monde – elle compte plus de neuf mille rues, formant trois incroyables et merveilleux labyrinthes répartis en trois cités d’âges variant de cinq cents à mille deux cents ans – n’a pas connu le sort de sa sœur rivale du Sud. Autant Marrakech s’est ouverte, pour le meilleur et pour le pire, à tous les flux touristiques et mondains de notre temps, autant Fès est restée repliée sur elle-même. Avantage : cette fabuleuse médina a conservé une authenticité impressionnante – même les riches y vivent encore dans des maisons vieilles de plusieurs siècles. Inconvénient : la décrépitude menace des quartiers entiers, qu’il est urgent de doter, au minimum d’infrastructures de base - notamment d’égoûts modernes, sans pour autant menacer les fondations en terre de l’ensemble. Bref, Fès a un urgent besoin de rénovation, donc d’argent. Dans la mesure où, pour rester fidèle à elle-même, la ville se refuse à jouer la carte du tourisme de masse, il lui faut trouver d’autres sources de financement. L’Unesco s’est certes dit concernée. Et la banque mondiale. La ville sublime fondée par Moulay Idriss au IX° siècle fait partie des joyaux du patrimoine de l’humanité. Encore faut-il que cette évidence culturelle prenne corps et se muscle en fonds très concrets.

Quand Mohamed Kabbaj entend parler du projet de musiques sacrées de Faouzi Skali, il se dit qu’il s’agit peut-être de la solution rêvée pour attirer l’attention des élites mondiales sur la ville qu’il cherche à réhabiliter…

La place n’est pas ici de conter par le menu comment les deux hommes se sont entendus pour lancer ensemble le Festival des Musiques Sacrées de Fès. Le fait est qu’ils ont réussi à concrétiser leur idée et qu’en quelques années, celle-ci a pris une importance telle qu’elle est véritablement devenue “d’État”. Mais la dimension spirituelle de départ est demeurée intacte. Il est vrai que travailler avec des chanteurs et des musiciens s’exprimant dans le registre du sacré – en l’occurrence, dès le début, avec les meilleurs du monde - offre une garantie de rigueur et de durabilité.

Au bout de quelques années, le maître soufi Faouzi Skali a néanmoins éprouvé le besoin de doubler le festival qu’il avait imaginé par un autre type de rencontres, où, toujours dans le même esprit de résistance à l’obscurantisme et, plus positivement, de réenchantement du monde, des penseurs et des acteurs du monde contemporain – artistes, médecins, savants, entrepreneurs, responsables politiques… - viendraient confronter leurs points de vue sur l’avenir du monde, autour d’une devise : “Donner une âme à la mondialisation.”

J’ai eu la chance de participer à quatre de ces rencontres. Il y règne une atmosphère très particulière. Tous les colloques, congrès, festivals et autres symposiums où l’on débat de notre avenir – et sacrebleu, il y en a ! – ont coutume de distraire leurs intervenants et participants par des pauses musicales, plus ou moins prestigieuses, plus ou moins longues, mais toujours secondaires par rapport aux enjeux de l’évènement. Dans le cas des Rencontres de Fès, la hiérarchie est renversée : ce sont les discussions entre experts qui y sont secondaires, par rapport à l’objet n°1 de la réunion : les musiques sacrées de l’humanité. Après les concerts de l’après-midi sous le grand arbre du Palais Batha, les concerts du soir sur la place de Bab Boujloud, les concerts du soir entre les murailles de Bab Makina et les mélopées des nuits soufies en divers endroits de la médina de Fès, les rencontres intellectuelles du matin – sous le grand arbre déjà cité – prennent une allure différente, comme synchronisée sur les chants. Sur les voyelles des chants, dont elles seraient en quelque sorte les consonnes.

Sous le parrainage à la fois humble et assuré de la sagesse soufie (qui ressemble décidémment au remède futuriste de l’islam) se dévoile ainsi une source d’humanité, dont nous avons tous infiniment soif.

Le propos du livre Tisseurs de Paix ? Présenter une “utopie en action” du monde contemporain : la mise en œuvre d’une diplomatie spirituelle, désireuse de remplir un manque flagrant. États et organisations internationales ne peuvent pas tenir compte de ce qui fait l’essentiel des humains : leur âme. Cette part essentielle des êtres reste immergée, invisible. C’est pourtant elle qui agit, quand s’instaure un dialogue, clé de toute pacification. Il n’est certes pas facile d’en parler. Aussi nous contenterons-nous, après une présentation des grandes lignes du chantier en cours, d’illustrer celui-ci en racontant quelques histoires sur les Rencontres de Fès, directement ou indirectement inspirées par le Festival des musiques sacrées qu’elles accompagnent.


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