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Faouzi
Skali - DR.
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Avènement
d’une diplomatie spirituelle où juifs, chrétiens,
musulmans, bouddhistes, laïcs et agnostiques se retrouvent
pour chanter, prier, relire l’Histoire, cultiver la terre et réinventer
la vie ensemble.
Dans son Traité
d’athéologie, le philosophe Michel Onfray, penseur
tonitruant, mu par un génie typiquement occidental, se
lamente devant “l’infantilisme” de ses congénères
et en appelle à la clairvoyante Raison – ainsi qu’à la
joie dyonisiaque pronée par Nieztsche – pour qu’advienne
une humanité qui cesserait de se masquer les yeux devant
sa finitude radicale, acceptant enfin son sort de mortelle pour
jouir du bonheur d’exister temporairement mais pleinement. Il
n’en veut pas aux masses, qui par peur de la mort se ruent vers
“l’illusion religieuse”, mais aux professionnels de la chose et
particulièrement aux rabbins, prêtres et imams monothéïstes,
serviteurs plus au moins escrocs de la “morbidité” et de la pire
des pensées totalitaires qui soient : l’idée
que l’essentiel de chacun dépendrait d’un au-delà
insaisissable, quand tout se joue ici et maintenant.
Michel Onfray
est un idéaliste. Sur notre planète, la réalité
n’est pas comme ça. L’Homo sapiens/demens est aussi
et inexorablement Homo religiosus. Le vrai travail consiste
à partir de là. Travail souvent semblable à
celui de Sysiphe, certes. Mais après les gigantesques illusions
des XIX° et XX° siècles, volontaristes et matérialistes
à souhait, le XXI° est bien obligé d’admettre cette
réalité extrêmement lourde : le progrès
(ou si l’on préfère, l’élévation générale
du niveau de conscience) n’est pas, en dernier ressort, une affaire
rationnelle. Elle doit intégrer l’inconcevable –
et donc l’immense cortège de projections plus ou moins
hallucinées que celui-ci permet. Même la science
doit aujourd’hui admettre qu’elle n’épuisera jamais le réel.
Celui-ci échappera toujours à notre entendement.
Au niveau purement raisonnable, l’athéïsme est donc aussi naïf
que la croyance. Seul l’agnosticisme serait la voie du sage :
reconnaître que l’on ne sait pas, que l’on ne saura jamais.
Le reste est affaire d’expérience intime : à
supposer que j’existe réellement, que je ne sois pas moi-même
pure illusion, quelle conclusion tirer de l’extrapolation de mon
vécu ineffable ? Mythologie ? Oui, si l’on appelle
ainsi la danse de l’humain autour de son indicible centre. Vue
de l’esprit ? Oui, sauf qu’elle se partage et qu’en faisant
se rencontrer ma vue de l’esprit et celles des autres, nous pouvons
ensemble aboutir à quelque chose qui prenne un sens. L’humain
est un être collectif qui a vitalement besoin de sens pour
exister. Mais l’humanisme n’est pas une invention du XVI° ou du
XVIII° siècle européen. Ses racines remontent à
la nuit des temps, bien avant le Néolithique. Cela ne se
comprend pas avec la tête. Il faut avoir vécu, par
exemple, une expérience de grâce auprès des
chamanes survivants, pour comprendre à quel point nous
avons grandi dans une vision coloniale des choses : la pensée
universitaire en est encore imbibée.
Partant beaucoup
plus humblement de la réalité de notre monde, des
hommes et des femmes tentent de démêler l’abominable
imbroglio de la violence et de transfuser de l’humanité
dans les zones les plus barbares de notre temps. Parmi celles-ci,
Michel Onfray a raison, la plus scandaleuse oppose les trois “religions
du Livre”, avec en son épicentre le théâtre fou du Moyen-Orient.
De quelle patience infinie sont habités ces passeurs de
paix ! Et parmi ceux-là, plusieurs des organisateurs
du Festival des musiques sacrées et des Rencontres de Fès,
dont leur fondateur, l’anthropologue et maître soufi Faouzi
Skali, que nous vous proposons d’écouter.
Nouvelles
Clés : Voilà onze ans que le Festival de Fès
est né, et cinq ans qu’il est intellectuellement renforcé
par les Rencontres que vous organisez en parallèle, pratiquement
dans un même élan. Que cherchez-vous ?
Faouzi
Skali : Pour vous répondre, permettez-moi, pour
commencer, de citer quelques-uns des invités qui se sont
exprimés dans le cadre de nos rencontres. Rendant compte
de la première réunion, en juin 2001, Thierry Verhelst
écrivait, dans un numéro spécial de la revue
Cultures et Développement consacré à
l'évènement : “ De Seattle à Bruxelles,
en passant par Davos et Gênes, la société
civile se mondialise face à la mondialisation économiques,
ses injustices et ses déprédations. Avec Fès
au Maroc, un autre nom de ville s'inscrit dans la carte de la
réflexion citoyenne quant au sens de cette mondialisation.
On s'y interroge : comment lui donner une âme ? Est-ce
là une contradiction ou une réalité à
atteindre ? ”
Notre
désir de créer à Fès une autre étape,
avec celles de Davos et de Porto Allegre, dans la réflexion
sur la mondialisation, est inspirée du sentiment qu’un
débat spirituel sur la question est devenu incontournable
et essentiel. La réalité des conflits qui déchirent
l’humanité ne peut se réduire à une distribution
dichotomique entre ceux qui sont "pour" et ceux qui sont "contre".
Aborder le problème de la sorte reviendrait à le
maintenir à un niveau idéologique masquant par là
les enjeus réels, qui sont totalement nouveaux.
Pour
Edgar Morin, un autre de nos invités de la première
édition des Rencontres, ce débat, en Occident même,
traduit une mutation des valeurs : “ Tout ce qui constitue
le visage lumineux de la civilisation occidentale, nous disait-il,
présente aujourd'hui un envers de plus en plus sombre.
Ainsi, l'individualisme, qui est l'une des grandes conquêtes
de la civilisation occidentale, s'accompagne de plus en plus de
phénomènes d'atomisation, de solitude, d'égocentrisme,
de dégradation des solidarités. Autre produit ambivalent
de notre civilisation, la technique, qui a libéré
l'homme d'énormes dépenses énergétiques
pour les confier aux machines, a en même temps asservi la
société à la logique quantitative de ces
machines. ”
De son
côté, Thierry de Montbrial, qui est déjà
intervenu plusieurs fois à Fès, sur différents
sujets, je citerais son souci de maintenir un “couplage” indispensable
entre la laïcité des États et la mondialisation
qui favorise l’interconnection de plus en plus évidente
des religions : “Quand j’étais enfant, disait-il, je n’aurais
pas imaginé que le bouddhisme attirerait autant de gens
en France, que je connaîtrais, à un âge encore
pas trop avancé une population française devenant
significativement musulmane. Je crois qu’il faut que ces interpénétrations
peuvent devenir des facteurs d’enrichissement, et non des facteurs
de violence et de haine. Mais pour que tout cela puisse fonctionner
politiquement, il faut que les États et les gouvernements
fonctionnent suivant des principes laïques. Sinon, nous sommes
fichus, parce que nous retomberons dans des nouvelles formes de
guerres de religions.”
De son
côté, le cinéaste et essayiste Jean-Claude
Carrière mettait l'accent sur les périls de la “mondialisation
de l'imaginaire”, c’est-à-dire sa conquête par l'Occident,
via Hollywood ou Walt Disney, qui constitue selon lui un vrai
danger pour l'équilibre des autres cultures.
Quant
à François Houtart, du Centre Tricontinental,
il invoquait, à l'instar des “théologiens de la
libération”, la nécessité d'une autre alliance
: celle de la spiritualité et de la résistance sociale.
Des
dizaines d'autres intervenants, tels Katherine Marshall, Fattouma
Benabdenbi, Jean-Claude Petit, Hassan Zaoual, Jim Morton, Siddartha,
Hanna Strong, Jacques Attali, Benjamin Barber, Patrice Barrat,
André Porto, Suzan et John Marx, Régis Debray ou
Olara Otunnu ont souligné ce qu'ils considèrent
comme des dangers intrinsèques au système en cours
: la prévalence d'une approche quantitative, la montée
des exclusions, des extrémismes, une marchandisation rampante...
Chacun déployant une sensibilité et une approche
propres, leurs débats ont montré les enjeux réels
qui se cachent derrière l'actualité de notre monte. Je
dois dire que ces premières Rencontres se tenaient quelques
mois avant la catastrophe du 11 septembre. À cette époque,
le sentiment qu'il fallait aborder les questions de la mondialisation
de façon à souligner, entre les dimensions économiques,
sociales ou politiques, celles relatives aux spiritualités,
était loin d'être partagée par tout le monde.
Beaucoup n'en voyaient pas la nécessité. Il n'en
va plus de même aujourd'hui !
Que
ce soit au Moyen-Orient ou ailleurs, nous voyons désormais
combien les rapports de force et la recherche de la paix passe
autant entre les religions et les cultures qu’entre les États.
De plus en plus de personnes sensées le comprennent :
un nombre impressionnant de conflits s’originent dans les représentations
religieuses et culturelles. Il nous a donc semblé urgent
de créer un lieu international où ces représentations,
conscientes et inconscientes, pourraient être sérieusement
étudiées, par des spécialistes mais aussi
par les acteurs mêmes des religions concernées, afin
que les représentations en question puissent être
comprises par tous et dépassées. Il s’agit là
d’un travail de recherche et de formation, dont doivent sortir
des médiateurs aptes à intervenir partout, sur le
terrain.
La diplomatie
classique n’a pas les outils nécessaires à un tel
travail. L’extraordinaire magma des religions et des traditions
la dépasse totalement ! Nous avons tendance à
croire les États tout-puissants, mais ils sont beaucoup
trop lents, lourds, ligotés par leurs engagements et engoncés
dans leurs bureaucraties, pour pouvoir agir à ce niveau.
N.C. :
On cite cependant souvent comme exemplaire le dialogue interreligieux
initié, notamment depuis les Rencontres d’Assise, en 1986,
par Jean-Paul II. Or, à sa manière, c’était un chef
d’État.
F.S. :
Assise a incontestablement marqué d’une pierre blanche
le chemin dont nous parlons. Mais le travail essentiel passe,
à mon avis, par la rencontre entre les personnes. L’autre
est d’autant plus facilement diabolisé qu’il se trouve
loin de vous. Si vous discutez toute une soirée, assis
à côté de votre adversaire, s’il vous répond,
si d’aventure il vous sourit, si vous entrez dans son intimité,
il revêtira peu à peu un visage, se trouvera habité
d’une âme, et la haine primaire commencera à s’estomper
de votre cœur. Dans la rencontre, vous lui donnerez forcément
quelque chose, et vous recevrez quelque chose de lui. Un processus
de transformation se mettra en route. Si vous renouvelez l’expérience
régulièrement, les étiquettes commenceront
à fondre et, avec elles, le ressentiment qu’elles suscitaient.
Nous voulons organiser cette expérience de transformation
sur une grande échelle.
En janvier
2005, cent cinquante rabbins et imams de toutes tendances et origines
se sont réunis à Bruxelles. Accueillis par des laïcs
d’origine chrétienne, ils ont passé cinq jours à
discuter, à échanger, à dialoguer. Cette
expérience a bouleversé la vision des choses de
beaucoup d’entre eux – et il y avait là, des deux côtés,
des conservateurs durs, dont des Palestiniens et des Israéliens,
pas du tout habitués à ce genre de pratique !
Le mouvement que nous lançons depuis Fès veut systématiser
et approfondir ce genre d’expérience, notamment entre les
religieux leaders d’opinion : de retour chez eux, l’impact
sur leurs communautés respectives sera forcément
positif.
N.C. :
Lors de la réunion du Palais d’Egmont, à Bruxelles,
les imams et les rabbins ont discuté, mais ils ont aussi
prié et chanté ensemble – et même dansé
! Ce qui les a le plus ému fut, pour les imams, d’entendre
des juifs chanter le nom d’Allah, et pour les rabbins de constater
que des musulmans acceptaient de se joindre à leurs propres
prières. Est-ce ce genre de pratique œcuménique
que vous comptez organiser ?
F.S. :
Les moments que vous évoquez relèvent d’un essentiel
absolument imprévisible. Si une telle communion se produit,
tant mieux. Il ne s’agit pas de prétendre la programmer
mais, plus modestement, de la rendre éventuellement possible.
La réunion de Bruxelles, qui devait d’abord se tenir au
Maroc, était en préparation depuis des mois :
la communion n’est pas sortie de rien. L’Esprit est incontrôlable,
mais nous pouvons nous préparer à le recevoir, comme
le paysan laboure son champ en espérant qu’il pleuvra.
Nous voulons, à Fès, créer des conditions
objectives favorables au dialogue à long terme entre les
cultures et les traditions.
N.C. :
Concrètement, comment cela se passera-t-il ? Et quel
rapport avec le Festival des musiques sacrées et avec les
Rencontres de Fès telles que nous les connaissons depuis
2001 ?
F.S. :
Le festival et les Rencontres ont permis la naissance – ou plutôt
la renaissance – d’un “Esprit de Fès”, qui constitue le
cœur de notre projet et a donné son nom à une fondation
d’ores et déjà active sur le plan international.
Nous sommes intervenus dans plusieurs villes d’Europe, en Espagne,
en Italie, en France et en Belgique, et dans vingt grandes villes
des États-Unis. La tournée américaine du
Spirit of Fès fut particulièrement réussie :
des chanteuses soufies marocaines et des gospels afro-américains
y ont su créer une ambiance telle qu’on a “joué
à guichet fermé” ! Avant chaque concert, un rabbin
et un imam entamaient un dialogue destiné à sensibiliser
le public et à l’inciter à revenir le lendemain,
pour participer à une journée d’échange interreligieux
et interculturel.
Les
activités de la Fondation Esprit de Fès vont se
poursuivre et – si Dieu le veut ! - s’amplifier. Mais le
travail de dialogue systématique dont nous parlions jusqu’à
présent relèvera d’une organisation spécifique :
un institut international de recherche et de médiation,
dédié au dialogue interreligieux. Cet institut aura
trois fonctions : analyser, former et servir de médiateur.
Il s’agira de décortiquer le fond des problèmes
et le plus possible dans un dialogue, c’est-à-dire dans
des séminaires, des ateliers, des groupes de travail, auxquels
prendront part les intéressés eux-mêmes. Prenez
par exemple la notion de “terre promise”, que chacun des trois
monothéïsmes entend à sa façon et qu’a priori aucun
des trois ne peut songer à “négocier” sans avoir
l’impression de commettre un sacrilège. On sait que cela
converge notamment sur Jérusalem, avec le sanglant imbroglio
qui en résulte. Que faire ? Eh bien, l’institut de
Fès invitera, systématiquement, toutes les personnes
concernées, spécialistes, leaders et simples fidèles,
à venir en parler. Ils pensent tous que l’objet du litige
n’est pas négociable ? Voyons cela de près.
En réalité, ils se trompent : ils peuvent
négocier ! Mais cette idée ne leur sera jamais
acceptable directement. Il faut donc que nous rencontrions d’abord
les différents protagonistes séparément.
Chacun va dire sa façon de voir, raconter son histoire,
énoncer ce qu’il entend par sacré – et comment,
au nom de Dieu et par fidélité avec sa tradition,
il est prêt, non seulement à mourir, mais à
sacrifier plusieurs générations de ses descendants !
Ce message, chacun le répètera un certain nombre
de fois. Mais jamais tout-à-fait de la même façon
et, peu à peu, le processus du dialogue deviendra pensable,
obligeant chacun à creuser et à élargir le
sens réel du mot “sacré” dans sa tradition, à revenir
aux textes et à leurs interprétations successives,
à comparer avec ce qu’en disent les autres, etc. Petit
à petit, un échange se mettra en place. De nouvelles
perceptions et perspectives apparaîtront. Et les protagonistes
se rendront compte que, sans renoncer à quoi que ce soit
de leur essentiel, un partage ou en échange est possible,
parce que chacun détient une pièce du puzzle. Ainsi,
par exemple, Abraham n’a pas pu tout léguer à son
fils Isaac et rien à son fils Ismaël – ou vice-versa.
Ainsi, progressivement, l’imam et le rabbin lisant la Torah et
le Coran ensemble, l’évidence d’une possibilité de cohabitation
prendra corps dans leur esprit. Une longue pratique du dialogue
m’en a convaincu : il y a toujours moyen de faire évoluer
la perception des choses. L’idée d’impasse inexorable ne
s’impose qu’aux êtres qui vivent et réfléchissent
séparément. Dès lors que l’on fait l’effort
de mettre en commun, l’imprévisible surgit, qui fait fondre
les murailles !
Pour
mener à bien cette mission de “diplomatie culturelle et
spirituelle”, il faudra bien sûr former des gens. Voilà
un bon quart de siècle que cette formation apparaît
cruciale à un nombre croissant de responsables. Mais très
rares sont les instances capables de former des médiateurs
du dialogue interreligieux. Nous pensons pouvoir remplir cette
mision. Ces médiateurs ne peuvent pas êtres des diplomates
classiques. Ils doivent par contre être dotés d’un
minimum de moyens, pour pouvoir agir sur le terrain et accomplir
leur travail d’intermédiaire et de “traducteurs culturels”,
partout où il s’avère que le nœud des problèmes
est, directement ou indirectement, de nature religieuse ou spirituelle.
N.C. :
N’a–t-on pas déjà vu des d’initiatives de ce genre ?
Je pense à la communauté de San Egidio, à
Naples. Ou aux groupes de paroles sud-africains, dont Suzan et
John Marx, qui en sont des membres actifs, nous ont parlé,
aux Rencontres de Fès de 2004. Ou encore aux réseaux
de communication-non-violente de Marshall Rosenberg, particulièrement
actifs entre Palestiniens et Israéliens…
F.S. :
Beaucoup de gens formidables s’activent en effet pour tenter de
sauver la paix, partout où ils peuvent. Toutefois, jamais
exactement dans le sens transculturel et transreligieux dont il
est question à Fès. Les chrétiens extraordinaires
de San Egidio, par exemple, ont une approche de coloration nettement
plus sociale qu’explicitement interreligieuse – même si
vous avez raison sur le fond : ils travaillent aussi pour
la paix et c’est précisément ce qui nous mobilise.
Disons que toutes les forces sont encore loin de se trouver rassemblées…
Mais, à ma connaissance, l’institut de Fès sera
le premier de son genre dans le monde. Le premier dont la tâche
sera de systématiquement analyser l’aspect religieux des
conflits – et, du coup, de souligner aussi la responsabilité
des Églises ou des obédiences concernées !
N.C. :
La branche française des écologistes du WWF est
partie d’un raisonnement quelque peu similaire, pour inviter systématiquement,
depuis plusieurs années, toutes les grandes institutions
religieuses du pays à se prononcer sur le plan de la défense
de l’environnement : la biosphère est gravement menacée,
qu’en disent-elles à leurs ouailles ? D’une manière
plus générale, la société civile,
qui joue un rôle grandissant dans la gestion de la cité,
est clairement invitée à se constituer aussi sur
le plan international, où s’activent les milliers d’ONG
qui remplissent des fonctions que les institutions ont abandonnées
ou ne peuvent assurer avec assez de finesse. Ce faisant, elles
jouent un rôle implicite dans les relations internationales.
Vous voulez, vous, jouer ce rôle de manière explicite !
Il y a vingt-cinq ans, j’ai plusieurs fois rencontré, en
URSS, des gens pratiquant ce qu’ils appelaient de la “Citizen
diplomacy”. C’était essentiellement des Anglo-Saxons, en relation
avec des “dissidents positifs” russes au courage extraordinaire.
Je dois dire que les Français les traitaient volontiers
de naïfs*. Il n’empêche que, des années avant
l’arrivée de Gorbachev, ils étaient en contact avec
tous ceux qui allaient ensuite pacifiquement installer la Perestroïka,
qu’ils aidaient à leur façon. Diriez-vous que vous
songez à une “Spiritual diplomacy” ?
F.S. :
Aujourd’hui, une diplomatie citoyenne lucide ne peut pas passer
à côté de l’aspect religieux et culturel des
choses ! Il y a une dimension spirituelle évidente
dans notre démarche. Dans la ville de Fès, cette
dimension s’inspire forcément du soufisme. Toute l’histoire
de notre ville est imprégnée de cette tradition,
qui y a assuré une forme de démocratie prémoderne,
notamment par le maillage du territoire, des corporations et des
pratiques sociales, assurant une éducation pacifique des
esprits, ainsi qu’une solidarité sociale. Les “marabouts”,
comme on appelait les guides soufis, servaient partout de médiateurs,
à l’intérieur des tribus ou entre celles-ci et le
Makhzen (l’État). C’était des arbitres dont tous reconnaissaient
la sagesse, l’éthique et l’aptitude à mettre les gens en
négociation. Des sortes de thérapeutes sociaux !
L’esprit
du Festival et des Rencontres de Fès est largement inspiré
du soufisme. Sans lui, sans son importance centrale dans la symbolique
de cette ville, rien de tout cela n’aurait pu être imaginé.
La tradition rapporte que Moulay Idriss, le fondateur de Fès,
a prié Dieu pour que cette cité devienne une “terre
de paix”, dont les habitants seraient “libérés de
l’épée de la discorde”. Pour les Fassis, c’est très
important - qu’ils y croient littéralement, ou qu’ils y
voient un imaginaire collectif, anthropologiquement toujours vivant.
Pour les soufis, Moulay Idriss était un grand maître,
protecteur de toutes les confessions, habité de l’esprit
d’urbanité, de transaction, de dialogue, de négociation…
Ce n’est pas pour rien si Fès est constamment associée
aux plus beaux souvenirs de l’Andalousie d’il y a mille ans.
La grande
question est de réactualiser cet “esprit de Fès”
dans le monde d’aujourd’hui, c’est-à-dire dans le contexte
de la globalisation planétaire, où le télescopage
multiculturel déstabilise tant de gens. Un pareil aggiornamento
exige de gros efforts et des moyens sophistiqués. Mais
l’essentiel demeure invisible : l’esprit de Fès est
la partie immergée : ne dépassent de la surface
que ses effets, le festival, les rencontres… C’est là une
grande leçon de la pratique spirituelle – peut-être
la plus grande : contrairement à ce qu’imaginent beaucoup
de gens de nos jours, la spiritualité n’est pas séparée
du monde ni de l’action. Elle inspire l’art, mais aussi l’art
de vivre, c’est-à-dire les choses les plus concrètes,
la façon de construire les maisons, de commercer, l’esprit
du souk, le code d’honneur des artisans, la manière d’éduquer
les enfants, de jouer de la musique.
La spiritualité
n’est pas déconnectée du monde, elle imprègne
tout. Et elle émane du peuple, de la communauté.
Il s’agit à présent de faire renaître tout
cela à un niveau global. Comment reconstruire le sens de
la communauté internationale sur cet esprit ? Quelle
spiritualité peut fédérer différentes
cultures ? Nous ne pouvons pas reproduire tel quel le modèle
fassi, ou “andalou”, mais de nous inspirer de son esprit pour
construire du neuf aujourd’hui. Ce n’est pas du passéisme.
S’il veut “donner une âme à la mondialisation”, le
processus doit être dynamique, en constante évolution.
Comment
cette vision culturelle spécifique peut-elle se retrouver
dans une pluralité de visions, c’est-à-dire dans
une mondialisation respectueuse de la diversité des cultures ?
Contrairement à une idée répandue, ce qui
menace l’équilibre des relations internationales aujourd’hui n’est
pas le “clash des civilisations”, dont on parle tant, mais le
clash des intégrismes, c’est-à-dire des ignorances.
Ainsi, dans un jeu de balancier tragique, le réductionnisme
matérialiste poussé à son extrême a
suscité un peu partout un intégrisme idéologique
archaïque. Ce dernier pourrait être décrit comme
un expansionnisme culturel unilatéral, niant par principe
tout droit à l’altérité. La seule manière
d’y remédier, dans une aire culturelle donnée, consiste
à penser le rapport entre économie et spiritualité.
L’idée, assez courante chez les modernes, selon laquelle
ces deux domaines seraient séparés, n’est pas un
fait de nature, mais de l’histoire. À Fès, jusque
dans un passé récent, les corporations d’artisans
et les guildes de métier associaient, très spontanément
et avec grande finesse, valeurs spirituelles et éthique,
liées au travail de façon indissoluble. Leur principe
de fonctionnement leur faisait par exemple rechercher ce qu’ils
appelaient le “juste prix”, qui n’était pas simplement l’intersection
de l’offre et de la demande dans le cadre restreint d’un marché
particulier, mais qui prenait en compte les autres facteurs concernés,
notamment sociaux et environnementaux. Ainsi, un meuble dont le
bois aurait nécessité que l’on détruise une
forêt, ou un vêtement dont la teinture aurait empoisonné
une rivière, auraient vu leurs prix grimper à des
hauteurs éventuellement telles que leur production eût
été prohibée, et ceci de par un processus
non pas arbitraire, mais au contraire d’une haute rationnalité.
Comment
de telles conjonctions, qui ont existé dans l’histoire
de notre civilisation, pourraient-elles réapparaitre sous
de nouvelles formes de culture, où les valeurs de la solidarité
prévaudraient sur celles de la compétition ?
Trop souvent, aujourd’hui, le non-respect d’un certain rapport
entre logique économique et finalité spirituelle,
voire même l’inversion pure et simple de ce rapport – par
la prévalence du seul “sacro-saint” principe de la défense
des intérêts particuliers –, jette l’opprobre sur
des valeur en elles-mêmes louables (démocratie, droits
de l’homme, etc.), mais supposées assujetir les lois du
marché.
La même
question se pose d’ailleurs quant au rapport du politique et du
spirituel. Nous assistons à l’entrée en crise de
la notion même de démocratie représentative,
qui cède de plus en plus devant la notion d’une démocratie
plus élargie, ouverte à la participitation, à
la multiplication des relais intermédiaires de délibération,
à la prégnance des opinions civiles et citoyennes.
Cette “démocratie habitée”, informée par
l’émergence d’une société civile globale, autorise
l’expression des diversités culturelles. Elle pourrait
être définie comme une “démocratie globale”,
ouverte à la pluralité des cultures et des civilisations.
Mais
il est d’autres raisons, spirituelles elles aussi, pour lesquelles
la notion devenue trop étroite, de démocratie représentative,
se trouve en crise, et explique la désaffection grandissante
qui la frappe. Ces raisons tiennent à la distanciation,
considérée désormais comme quasi structurelle,
entre le dire et le faire. Or, réduire cette distance n’est-il
pas l’un des principes majeurs de toute spiritualité ?
Et que penser de la prévalence du paraître, de la
politique-spectacle destinée à séduire les
électeurs, où la communication/pub joue un rôle
de plus en plus grand, dans l’anéantissement des engagements,
des profils, des convictions, des charismes dans un même
nivellement marketing ?
N.C. :
Parti de l’Esprit
de Fès, que vous dites inspiré de la tradition soufie,
vous en arrivez à poser les grandes questions politiques
qui se posent aux citoyens de ce début de XXI° siècle !
À croire que le soufisme représenterait, mine de
rien, cette forme d’islam que tout le monde attend en se demandant :
“Mais quand donc les musulmans vont-ils intégrer la modernité ?”
Il y a quelques années, cette idée agaçait
certains interlocuteurs arabes, qui nous disaient : “Le soufisme
est un fantasme d’Occidental ! C’est l’islam dont vous rêvez,
mais c’est une projection.” Je remarque qu’aujourd’hui, les mêmes
interlocuteurs ont changé de discours. Et un auteur comme
Zidane Meriboute (auteur de La fracture islamique : demain
le soufisme ? éd. Fayard) peut l’affirmer en toute
sérénité : le soufisme est en pleine
expansion, avec dix millions d’adeptes en Égypte et huit
mille nouvelles zaouïa en Algérie en quatre ans !
En Tchétchénie, ils seraient deux cent mille, loin
devant les wahabites. Même chose au Nigéria, en Somalie…
Le soufisme serait-il le remède musulman contre l’islamisme
intégriste ?
F.S. : Une
chose est certaine, l’intégrisme a profité de beaucoup
d’images fausses des soufis, nous présentant comme des
marginaux ésotériques qui se réunissent dans
des grottes pour entrer en transe, ou allez savoir quoi. Alors
que la plupart des plus grands lettrés, artistes et savants
de l’histoire musulmane ont été des soufis. Trop
d’Arabes désireux d’entrer en modernité ont oublié
les fondements de leur propre civilisation, rejetant en vrac toute
la tradition : ceux-là ont parfois donné par
la suite les pires intégristes, prêts à avaler,
par ignorance, les raccourcis les plus caricaturaux que leur présentaient
les salafistes ou wahabites du Moyen Orient. Avec les Rencontres
de Fès, nous essayons de montrer à quoi peut ressembler
un soufisme authentique d’aujourd’hui.
Encore
une fois, il s’agit d’une spiritualité vécue dans
le monde réel. Trop de gens croient la spiritualité
déconnectée du monde, alors que c’est juste le contraire !
Quant à ceux qui la voient comme une force uniformisante
et donc totalitaire, conseillons-leur d’y regarder de plus près.
Aujourd’hui, c’est le matérialisme marchand qui uniformise,
pas la spiritualité. À ce propos, un maître
soufi du Nord du Maroc disait dans sa prière : “Sors-moi
du bourbier de l’unification et plonge-moi dans l’océan
de l’unité !” L’humanité est une dans
la mesure, surtout, où elle n’est pas uniformisée !
Mais
comment en vouloir aux esprits critiques ? Il y a toujours
eu tant d’ambivalence dans la perception du sentiment religieux !
D’un côté, c’est lui qui élève l’homme,
qui imbibe son cœur de compassion et d’amour, lui apprend l’humilité
et le respect d’autrui. De l’autre, c’est le plus grand fauteur
de troubles, suscitant guerres totales, haines, rejets, endurcissements
identitaires, fanatismes. L’important n’est évidemment
pas la religion en soi, mais la façon dont on la vit. C’est
pourquoi les soufis disent : “Mets le monde, non pas dans
ton cœur, mais dans ta main. Et dans ton cœur, mets Dieu !”
À ce moment-là, la spiritualité peut devenir
le cavalier et le monde sa monture. Par contre, si vous mettez
le monde dans votre cœur, alors la religion se retrouve au service
des pulsions et vous devenez idolâtre, avec l’appétit
du pouvoir et la haine. La religion peut devenir un instrument
de transformation de soi, comme un moyen d’aliénation.
vous pouvez devenir Saint Vincent de Paul ou César Borgia !
À
Fès, du fait de la connection avec les musiques sacrées,
il me semble que nous nous trouvons presque automatiquement du
côté lumineux. Pourquoi ? Parce que ces musiques
émanent toutes de l’aspect lumineux de leurs religions
respectives.
Le fondateur
du Festival des musiques sacrées et des Rencontres de Fès
ayant parlé, rapportons à présent quelques
histoires annonciatrices de que pourrait être la “diplomatie
spirituelle” qu’il évoque. Des histoires directement ou
indirectement reliées à l’Esprit de Fès,
et choisies dans trois registres : les relations entre les
trois monothéïsmes (parties 1 et 2), le choc frontal entre l’économique
et l’écologique, à la lumière du spirituel (partie
3), le rôle grandissant des femmes et du féminin
(partie 4), avant de terminer par un bouquet des nombreuses autres
“idées fortes” jaillies des Rencontres (épilogue).
Ces
histoires visent un but précis : sonder la source
qui jaillit à Fès et dont on dit qu’elle pourrait
désaltérer l’essentiel de nous-mêmes, qui
se meurt de soif. Jauger sa profondeur, tester sa limpidité,
goûter de son eau. Ce doit être un nectar hors pair,
permettant ensuite la traversée des plus grands déserts.
* Cf La rencontre
avec Joseph Goldin dans “La conspiration des cools”, Actuel,
juillet 1985.
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