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LES DOSSIERS CLÉS
 


Les tisseurs de paix du Festival de Fès

Peut-on rêver à une diplomatie spirituelle ?

Entretien avec Faouzi Skali, propos recueillis par Patrice van Eersel

 

Faouzi Skali - DR.

Avènement d’une diplomatie spirituelle où juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes, laïcs et agnostiques se retrouvent pour chanter, prier, relire l’Histoire, cultiver la terre et réinventer la vie ensemble.

Dans son Traité d’athéologie, le philosophe Michel Onfray, penseur tonitruant, mu par un génie typiquement occidental, se lamente devant “l’infantilisme” de ses congénères et en appelle à la clairvoyante Raison – ainsi qu’à la joie dyonisiaque pronée par Nieztsche – pour qu’advienne une humanité qui cesserait de se masquer les yeux devant sa finitude radicale, acceptant enfin son sort de mortelle pour jouir du bonheur d’exister temporairement mais pleinement. Il n’en veut pas aux masses, qui par peur de la mort se ruent vers “l’illusion religieuse”, mais aux professionnels de la chose et particulièrement aux rabbins, prêtres et imams monothéïstes, serviteurs plus au moins escrocs de la “morbidité” et de la pire des pensées totalitaires qui soient : l’idée que l’essentiel de chacun dépendrait d’un au-delà insaisissable, quand tout se joue ici et maintenant.

Michel Onfray est un idéaliste. Sur notre planète, la réalité n’est pas comme ça. L’Homo sapiens/demens est aussi et inexorablement Homo religiosus. Le vrai travail consiste à partir de là. Travail souvent semblable à celui de Sysiphe, certes. Mais après les gigantesques illusions des XIX° et XX° siècles, volontaristes et matérialistes à souhait, le XXI° est bien obligé d’admettre cette réalité extrêmement lourde : le progrès (ou si l’on préfère, l’élévation générale du niveau de conscience) n’est pas, en dernier ressort, une affaire rationnelle. Elle doit intégrer l’inconcevable – et donc l’immense cortège de projections plus ou moins hallucinées que celui-ci permet. Même la science doit aujourd’hui admettre qu’elle n’épuisera jamais le réel. Celui-ci échappera toujours à notre entendement. Au niveau purement raisonnable, l’athéïsme est donc aussi naïf que la croyance. Seul l’agnosticisme serait la voie du sage : reconnaître que l’on ne sait pas, que l’on ne saura jamais. Le reste est affaire d’expérience intime : à supposer que j’existe réellement, que je ne sois pas moi-même pure illusion, quelle conclusion tirer de l’extrapolation de mon vécu ineffable ? Mythologie ? Oui, si l’on appelle ainsi la danse de l’humain autour de son indicible centre. Vue de l’esprit ? Oui, sauf qu’elle se partage et qu’en faisant se rencontrer ma vue de l’esprit et celles des autres, nous pouvons ensemble aboutir à quelque chose qui prenne un sens. L’humain est un être collectif qui a vitalement besoin de sens pour exister. Mais l’humanisme n’est pas une invention du XVI° ou du XVIII° siècle européen. Ses racines remontent à la nuit des temps, bien avant le Néolithique. Cela ne se comprend pas avec la tête. Il faut avoir vécu, par exemple, une expérience de grâce auprès des chamanes survivants, pour comprendre à quel point nous avons grandi dans une vision coloniale des choses : la pensée universitaire en est encore imbibée.

Partant beaucoup plus humblement de la réalité de notre monde, des hommes et des femmes tentent de démêler l’abominable imbroglio de la violence et de transfuser de l’humanité dans les zones les plus barbares de notre temps. Parmi celles-ci, Michel Onfray a raison, la plus scandaleuse oppose les trois “religions du Livre”, avec en son épicentre le théâtre fou du Moyen-Orient. De quelle patience infinie sont habités ces passeurs de paix ! Et parmi ceux-là, plusieurs des organisateurs du Festival des musiques sacrées et des Rencontres de Fès, dont leur fondateur, l’anthropologue et maître soufi Faouzi Skali, que nous vous proposons d’écouter.

Nouvelles Clés : Voilà onze ans que le Festival de Fès est né, et cinq ans qu’il est intellectuellement renforcé par les Rencontres que vous organisez en parallèle, pratiquement dans un même élan. Que cherchez-vous ?
Faouzi Skali : Pour vous répondre, permettez-moi, pour commencer, de citer quelques-uns des invités qui se sont exprimés dans le cadre de nos rencontres. Rendant compte de la première réunion, en juin 2001, Thierry Verhelst écrivait, dans un numéro spécial de la revue Cultures et Développement consacré à l'évènement : “ De Seattle à Bruxelles, en passant par Davos et Gênes, la société civile se mondialise face à la mondialisation économiques, ses injustices et ses déprédations. Avec Fès au Maroc, un autre nom de ville s'inscrit dans la carte de la réflexion citoyenne quant au sens de cette mondialisation. On s'y interroge : comment lui donner une âme ? Est-ce là une contradiction ou une réalité à atteindre ? ”
Notre désir de créer à Fès une autre étape, avec celles de Davos et de Porto Allegre, dans la réflexion sur la mondialisation, est inspirée du sentiment qu’un débat spirituel sur la question est devenu incontournable et essentiel. La réalité des conflits qui déchirent l’humanité ne peut se réduire à une distribution dichotomique entre ceux qui sont "pour" et ceux qui sont "contre". Aborder le problème de la sorte reviendrait à le maintenir à un niveau idéologique masquant par là les enjeus réels, qui sont totalement nouveaux.
Pour Edgar Morin, un autre de nos invités de la première édition des Rencontres, ce débat, en Occident même, traduit une mutation des valeurs : “ Tout ce qui constitue le visage lumineux de la civilisation occidentale, nous disait-il, présente aujourd'hui un envers de plus en plus sombre. Ainsi, l'individualisme, qui est l'une des grandes conquêtes de la civilisation occidentale, s'accompagne de plus en plus de phénomènes d'atomisation, de solitude, d'égocentrisme, de dégradation des solidarités. Autre produit ambivalent de notre civilisation, la technique, qui a libéré l'homme d'énormes dépenses énergétiques pour les confier aux machines, a en même temps asservi la société à la logique quantitative de ces machines. ”
De son côté, Thierry de Montbrial, qui est déjà intervenu plusieurs fois à Fès, sur différents sujets, je citerais son souci de maintenir un “couplage” indispensable entre la laïcité des États et la mondialisation qui favorise l’interconnection de plus en plus évidente des religions : “Quand j’étais enfant, disait-il, je n’aurais pas imaginé que le bouddhisme attirerait autant de gens en France, que je connaîtrais, à un âge encore pas trop avancé une population française devenant significativement musulmane. Je crois qu’il faut que ces interpénétrations peuvent devenir des facteurs d’enrichissement, et non des facteurs de violence et de haine. Mais pour que tout cela puisse fonctionner politiquement, il faut que les États et les gouvernements fonctionnent suivant des principes laïques. Sinon, nous sommes fichus, parce que nous retomberons dans des nouvelles formes de guerres de religions.”
De son côté, le cinéaste et essayiste Jean-Claude Carrière mettait l'accent sur les périls de la “mondialisation de l'imaginaire”, c’est-à-dire sa conquête par l'Occident, via Hollywood ou Walt Disney, qui constitue selon lui un vrai danger pour l'équilibre des autres cultures.
Quant à François Houtart, du Centre Tricontinental, il invoquait, à l'instar des “théologiens de la libération”, la nécessité d'une autre alliance : celle de la spiritualité et de la résistance sociale.
Des dizaines d'autres intervenants, tels Katherine Marshall, Fattouma Benabdenbi, Jean-Claude Petit, Hassan Zaoual, Jim Morton, Siddartha, Hanna Strong, Jacques Attali, Benjamin Barber, Patrice Barrat, André Porto, Suzan et John Marx, Régis Debray ou Olara Otunnu ont souligné ce qu'ils considèrent comme des dangers intrinsèques au système en cours : la prévalence d'une approche quantitative, la montée des exclusions, des extrémismes, une marchandisation rampante... Chacun déployant une sensibilité et une approche propres, leurs débats ont montré les enjeux réels qui se cachent derrière l'actualité de notre monte. Je dois dire que ces premières Rencontres se tenaient quelques mois avant la catastrophe du 11 septembre. À cette époque, le sentiment qu'il fallait aborder les questions de la mondialisation de façon à souligner, entre les dimensions économiques, sociales ou politiques, celles relatives aux spiritualités, était loin d'être partagée par tout le monde. Beaucoup n'en voyaient pas la nécessité. Il n'en va plus de même aujourd'hui !
Que ce soit au Moyen-Orient ou ailleurs, nous voyons désormais combien les rapports de force et la recherche de la paix passe autant entre les religions et les cultures qu’entre les États. De plus en plus de personnes sensées le comprennent : un nombre impressionnant de conflits s’originent dans les représentations religieuses et culturelles. Il nous a donc semblé urgent de créer un lieu international où ces représentations, conscientes et inconscientes, pourraient être sérieusement étudiées, par des spécialistes mais aussi par les acteurs mêmes des religions concernées, afin que les représentations en question puissent être comprises par tous et dépassées. Il s’agit là d’un travail de recherche et de formation, dont doivent sortir des médiateurs aptes à intervenir partout, sur le terrain.
La diplomatie classique n’a pas les outils nécessaires à un tel travail. L’extraordinaire magma des religions et des traditions la dépasse totalement ! Nous avons tendance à croire les États tout-puissants, mais ils sont beaucoup trop lents, lourds, ligotés par leurs engagements et engoncés dans leurs bureaucraties, pour pouvoir agir à ce niveau.

N.C. : On cite cependant souvent comme exemplaire le dialogue interreligieux initié, notamment depuis les Rencontres d’Assise, en 1986, par Jean-Paul II. Or, à sa manière, c’était un chef d’État.
F.S. : Assise a incontestablement marqué d’une pierre blanche le chemin dont nous parlons. Mais le travail essentiel passe, à mon avis, par la rencontre entre les personnes. L’autre est d’autant plus facilement diabolisé qu’il se trouve loin de vous. Si vous discutez toute une soirée, assis à côté de votre adversaire, s’il vous répond, si d’aventure il vous sourit, si vous entrez dans son intimité, il revêtira peu à peu un visage, se trouvera habité d’une âme, et la haine primaire commencera à s’estomper de votre cœur. Dans la rencontre, vous lui donnerez forcément quelque chose, et vous recevrez quelque chose de lui. Un processus de transformation se mettra en route. Si vous renouvelez l’expérience régulièrement, les étiquettes commenceront à fondre et, avec elles, le ressentiment qu’elles suscitaient. Nous voulons organiser cette expérience de transformation sur une grande échelle.
En janvier 2005, cent cinquante rabbins et imams de toutes tendances et origines se sont réunis à Bruxelles. Accueillis par des laïcs d’origine chrétienne, ils ont passé cinq jours à discuter, à échanger, à dialoguer. Cette expérience a bouleversé la vision des choses de beaucoup d’entre eux – et il y avait là, des deux côtés, des conservateurs durs, dont des Palestiniens et des Israéliens, pas du tout habitués à ce genre de pratique ! Le mouvement que nous lançons depuis Fès veut systématiser et approfondir ce genre d’expérience, notamment entre les religieux leaders d’opinion : de retour chez eux, l’impact sur leurs communautés respectives sera forcément positif.

N.C. : Lors de la réunion du Palais d’Egmont, à Bruxelles, les imams et les rabbins ont discuté, mais ils ont aussi prié et chanté ensemble – et même dansé ! Ce qui les a le plus ému fut, pour les imams, d’entendre des juifs chanter le nom d’Allah, et pour les rabbins de constater que des musulmans acceptaient de se joindre à leurs propres prières. Est-ce ce genre de pratique œcuménique que vous comptez organiser ?
F.S. : Les moments que vous évoquez relèvent d’un essentiel absolument imprévisible. Si une telle communion se produit, tant mieux. Il ne s’agit pas de prétendre la programmer mais, plus modestement, de la rendre éventuellement possible. La réunion de Bruxelles, qui devait d’abord se tenir au Maroc, était en préparation depuis des mois : la communion n’est pas sortie de rien. L’Esprit est incontrôlable, mais nous pouvons nous préparer à le recevoir, comme le paysan laboure son champ en espérant qu’il pleuvra. Nous voulons, à Fès, créer des conditions objectives favorables au dialogue à long terme entre les cultures et les traditions.

N.C. : Concrètement, comment cela se passera-t-il ? Et quel rapport avec le Festival des musiques sacrées et avec les Rencontres de Fès telles que nous les connaissons depuis 2001 ?
F.S. : Le festival et les Rencontres ont permis la naissance – ou plutôt la renaissance – d’un “Esprit de Fès”, qui constitue le cœur de notre projet et a donné son nom à une fondation d’ores et déjà active sur le plan international. Nous sommes intervenus dans plusieurs villes d’Europe, en Espagne, en Italie, en France et en Belgique, et dans vingt grandes villes des États-Unis. La tournée américaine du Spirit of Fès fut particulièrement réussie : des chanteuses soufies marocaines et des gospels afro-américains y ont su créer une ambiance telle qu’on a “joué à guichet fermé” ! Avant chaque concert, un rabbin et un imam entamaient un dialogue destiné à sensibiliser le public et à l’inciter à revenir le lendemain, pour participer à une journée d’échange interreligieux et interculturel.
Les activités de la Fondation Esprit de Fès vont se poursuivre et – si Dieu le veut ! - s’amplifier. Mais le travail de dialogue systématique dont nous parlions jusqu’à présent relèvera d’une organisation spécifique : un institut international de recherche et de médiation, dédié au dialogue interreligieux. Cet institut aura trois fonctions : analyser, former et servir de médiateur. Il s’agira de décortiquer le fond des problèmes et le plus possible dans un dialogue, c’est-à-dire dans des séminaires, des ateliers, des groupes de travail, auxquels prendront part les intéressés eux-mêmes. Prenez par exemple la notion de “terre promise”, que chacun des trois monothéïsmes entend à sa façon et qu’a priori aucun des trois ne peut songer à “négocier” sans avoir l’impression de commettre un sacrilège. On sait que cela converge notamment sur Jérusalem, avec le sanglant imbroglio qui en résulte. Que faire ? Eh bien, l’institut de Fès invitera, systématiquement, toutes les personnes concernées, spécialistes, leaders et simples fidèles, à venir en parler. Ils pensent tous que l’objet du litige n’est pas négociable ? Voyons cela de près. En réalité, ils se trompent : ils peuvent négocier ! Mais cette idée ne leur sera jamais acceptable directement. Il faut donc que nous rencontrions d’abord les différents protagonistes séparément. Chacun va dire sa façon de voir, raconter son histoire, énoncer ce qu’il entend par sacré – et comment, au nom de Dieu et par fidélité avec sa tradition, il est prêt, non seulement à mourir, mais à sacrifier plusieurs générations de ses descendants ! Ce message, chacun le répètera un certain nombre de fois. Mais jamais tout-à-fait de la même façon et, peu à peu, le processus du dialogue deviendra pensable, obligeant chacun à creuser et à élargir le sens réel du mot “sacré” dans sa tradition, à revenir aux textes et à leurs interprétations successives, à comparer avec ce qu’en disent les autres, etc. Petit à petit, un échange se mettra en place. De nouvelles perceptions et perspectives apparaîtront. Et les protagonistes se rendront compte que, sans renoncer à quoi que ce soit de leur essentiel, un partage ou en échange est possible, parce que chacun détient une pièce du puzzle. Ainsi, par exemple, Abraham n’a pas pu tout léguer à son fils Isaac et rien à son fils Ismaël – ou vice-versa. Ainsi, progressivement, l’imam et le rabbin lisant la Torah et le Coran ensemble, l’évidence d’une possibilité de cohabitation prendra corps dans leur esprit. Une longue pratique du dialogue m’en a convaincu : il y a toujours moyen de faire évoluer la perception des choses. L’idée d’impasse inexorable ne s’impose qu’aux êtres qui vivent et réfléchissent séparément. Dès lors que l’on fait l’effort de mettre en commun, l’imprévisible surgit, qui fait fondre les murailles !
Pour mener à bien cette mission de “diplomatie culturelle et spirituelle”, il faudra bien sûr former des gens. Voilà un bon quart de siècle que cette formation apparaît cruciale à un nombre croissant de responsables. Mais très rares sont les instances capables de former des médiateurs du dialogue interreligieux. Nous pensons pouvoir remplir cette mision. Ces médiateurs ne peuvent pas êtres des diplomates classiques. Ils doivent par contre être dotés d’un minimum de moyens, pour pouvoir agir sur le terrain et accomplir leur travail d’intermédiaire et de “traducteurs culturels”, partout où il s’avère que le nœud des problèmes est, directement ou indirectement, de nature religieuse ou spirituelle.

N.C. : N’a–t-on pas déjà vu des d’initiatives de ce genre ? Je pense à la communauté de San Egidio, à Naples. Ou aux groupes de paroles sud-africains, dont Suzan et John Marx, qui en sont des membres actifs, nous ont parlé, aux Rencontres de Fès de 2004. Ou encore aux réseaux de communication-non-violente de Marshall Rosenberg, particulièrement actifs entre Palestiniens et Israéliens…
F.S. : Beaucoup de gens formidables s’activent en effet pour tenter de sauver la paix, partout où ils peuvent. Toutefois, jamais exactement dans le sens transculturel et transreligieux dont il est question à Fès. Les chrétiens extraordinaires de San Egidio, par exemple, ont une approche de coloration nettement plus sociale qu’explicitement interreligieuse – même si vous avez raison sur le fond : ils travaillent aussi pour la paix et c’est précisément ce qui nous mobilise. Disons que toutes les forces sont encore loin de se trouver rassemblées… Mais, à ma connaissance, l’institut de Fès sera le premier de son genre dans le monde. Le premier dont la tâche sera de systématiquement analyser l’aspect religieux des conflits – et, du coup, de souligner aussi la responsabilité des Églises ou des obédiences concernées !

N.C. : La branche française des écologistes du WWF est partie d’un raisonnement quelque peu similaire, pour inviter systématiquement, depuis plusieurs années, toutes les grandes institutions religieuses du pays à se prononcer sur le plan de la défense de l’environnement : la biosphère est gravement menacée, qu’en disent-elles à leurs ouailles ? D’une manière plus générale, la société civile, qui joue un rôle grandissant dans la gestion de la cité, est clairement invitée à se constituer aussi sur le plan international, où s’activent les milliers d’ONG qui remplissent des fonctions que les institutions ont abandonnées ou ne peuvent assurer avec assez de finesse. Ce faisant, elles jouent un rôle implicite dans les relations internationales. Vous voulez, vous, jouer ce rôle de manière explicite ! Il y a vingt-cinq ans, j’ai plusieurs fois rencontré, en URSS, des gens pratiquant ce qu’ils appelaient de la “Citizen diplomacy”. C’était essentiellement des Anglo-Saxons, en relation avec des “dissidents positifs” russes au courage extraordinaire. Je dois dire que les Français les traitaient volontiers de naïfs*. Il n’empêche que, des années avant l’arrivée de Gorbachev, ils étaient en contact avec tous ceux qui allaient ensuite pacifiquement installer la Perestroïka, qu’ils aidaient à leur façon. Diriez-vous que vous songez à une “Spiritual diplomacy” ?
F.S. : Aujourd’hui, une diplomatie citoyenne lucide ne peut pas passer à côté de l’aspect religieux et culturel des choses ! Il y a une dimension spirituelle évidente dans notre démarche. Dans la ville de Fès, cette dimension s’inspire forcément du soufisme. Toute l’histoire de notre ville est imprégnée de cette tradition, qui y a assuré une forme de démocratie prémoderne, notamment par le maillage du territoire, des corporations et des pratiques sociales, assurant une éducation pacifique des esprits, ainsi qu’une solidarité sociale. Les “marabouts”, comme on appelait les guides soufis, servaient partout de médiateurs, à l’intérieur des tribus ou entre celles-ci et le Makhzen (l’État). C’était des arbitres dont tous reconnaissaient la sagesse, l’éthique et l’aptitude à mettre les gens en négociation. Des sortes de thérapeutes sociaux !
L’esprit du Festival et des Rencontres de Fès est largement inspiré du soufisme. Sans lui, sans son importance centrale dans la symbolique de cette ville, rien de tout cela n’aurait pu être imaginé. La tradition rapporte que Moulay Idriss, le fondateur de Fès, a prié Dieu pour que cette cité devienne une “terre de paix”, dont les habitants seraient “libérés de l’épée de la discorde”. Pour les Fassis, c’est très important - qu’ils y croient littéralement, ou qu’ils y voient un imaginaire collectif, anthropologiquement toujours vivant. Pour les soufis, Moulay Idriss était un grand maître, protecteur de toutes les confessions, habité de l’esprit d’urbanité, de transaction, de dialogue, de négociation… Ce n’est pas pour rien si Fès est constamment associée aux plus beaux souvenirs de l’Andalousie d’il y a mille ans.
La grande question est de réactualiser cet “esprit de Fès” dans le monde d’aujourd’hui, c’est-à-dire dans le contexte de la globalisation planétaire, où le télescopage multiculturel déstabilise tant de gens. Un pareil aggiornamento exige de gros efforts et des moyens sophistiqués. Mais l’essentiel demeure invisible : l’esprit de Fès est la partie immergée : ne dépassent de la surface que ses effets, le festival, les rencontres… C’est là une grande leçon de la pratique spirituelle – peut-être la plus grande : contrairement à ce qu’imaginent beaucoup de gens de nos jours, la spiritualité n’est pas séparée du monde ni de l’action. Elle inspire l’art, mais aussi l’art de vivre, c’est-à-dire les choses les plus concrètes, la façon de construire les maisons, de commercer, l’esprit du souk, le code d’honneur des artisans, la manière d’éduquer les enfants, de jouer de la musique.
La spiritualité n’est pas déconnectée du monde, elle imprègne tout. Et elle émane du peuple, de la communauté. Il s’agit à présent de faire renaître tout cela à un niveau global. Comment reconstruire le sens de la communauté internationale sur cet esprit ? Quelle spiritualité peut fédérer différentes cultures ? Nous ne pouvons pas reproduire tel quel le modèle fassi, ou “andalou”, mais de nous inspirer de son esprit pour construire du neuf aujourd’hui. Ce n’est pas du passéisme. S’il veut “donner une âme à la mondialisation”, le processus doit être dynamique, en constante évolution.
Comment cette vision culturelle spécifique peut-elle se retrouver dans une pluralité de visions, c’est-à-dire dans une mondialisation respectueuse de la diversité des cultures ? Contrairement à une idée répandue, ce qui menace l’équilibre des relations internationales aujourd’hui n’est pas le “clash des civilisations”, dont on parle tant, mais le clash des intégrismes, c’est-à-dire des ignorances. Ainsi, dans un jeu de balancier tragique, le réductionnisme matérialiste poussé à son extrême a suscité un peu partout un intégrisme idéologique archaïque. Ce dernier pourrait être décrit comme un expansionnisme culturel unilatéral, niant par principe tout droit à l’altérité. La seule manière d’y remédier, dans une aire culturelle donnée, consiste à penser le rapport entre économie et spiritualité. L’idée, assez courante chez les modernes, selon laquelle ces deux domaines seraient séparés, n’est pas un fait de nature, mais de l’histoire. À Fès, jusque dans un passé récent, les corporations d’artisans et les guildes de métier associaient, très spontanément et avec grande finesse, valeurs spirituelles et éthique, liées au travail de façon indissoluble. Leur principe de fonctionnement leur faisait par exemple rechercher ce qu’ils appelaient le “juste prix”, qui n’était pas simplement l’intersection de l’offre et de la demande dans le cadre restreint d’un marché particulier, mais qui prenait en compte les autres facteurs concernés, notamment sociaux et environnementaux. Ainsi, un meuble dont le bois aurait nécessité que l’on détruise une forêt, ou un vêtement dont la teinture aurait empoisonné une rivière, auraient vu leurs prix grimper à des hauteurs éventuellement telles que leur production eût été prohibée, et ceci de par un processus non pas arbitraire, mais au contraire d’une haute rationnalité.
Comment de telles conjonctions, qui ont existé dans l’histoire de notre civilisation, pourraient-elles réapparaitre sous de nouvelles formes de culture, où les valeurs de la solidarité prévaudraient sur celles de la compétition ? Trop souvent, aujourd’hui, le non-respect d’un certain rapport entre logique économique et finalité spirituelle, voire même l’inversion pure et simple de ce rapport – par la prévalence du seul “sacro-saint” principe de la défense des intérêts particuliers –, jette l’opprobre sur des valeur en elles-mêmes louables (démocratie, droits de l’homme, etc.), mais supposées assujetir les lois du marché.
La même question se pose d’ailleurs quant au rapport du politique et du spirituel. Nous assistons à l’entrée en crise de la notion même de démocratie représentative, qui cède de plus en plus devant la notion d’une démocratie plus élargie, ouverte à la participitation, à la multiplication des relais intermédiaires de délibération, à la prégnance des opinions civiles et citoyennes. Cette “démocratie habitée”, informée par l’émergence d’une société civile globale, autorise l’expression des diversités culturelles. Elle pourrait être définie comme une “démocratie globale”, ouverte à la pluralité des cultures et des civilisations.
Mais il est d’autres raisons, spirituelles elles aussi, pour lesquelles la notion devenue trop étroite, de démocratie représentative, se trouve en crise, et explique la désaffection grandissante qui la frappe. Ces raisons tiennent à la distanciation, considérée désormais comme quasi structurelle, entre le dire et le faire. Or, réduire cette distance n’est-il pas l’un des principes majeurs de toute spiritualité ? Et que penser de la prévalence du paraître, de la politique-spectacle destinée à séduire les électeurs, où la communication/pub joue un rôle de plus en plus grand, dans l’anéantissement des engagements, des profils, des convictions, des charismes dans un même nivellement marketing ?

N.C. : Parti de l’Esprit de Fès, que vous dites inspiré de la tradition soufie, vous en arrivez à poser les grandes questions politiques qui se posent aux citoyens de ce début de XXI° siècle ! À croire que le soufisme représenterait, mine de rien, cette forme d’islam que tout le monde attend en se demandant : “Mais quand donc les musulmans vont-ils intégrer la modernité ?” Il y a quelques années, cette idée agaçait certains interlocuteurs arabes, qui nous disaient : “Le soufisme est un fantasme d’Occidental ! C’est l’islam dont vous rêvez, mais c’est une projection.” Je remarque qu’aujourd’hui, les mêmes interlocuteurs ont changé de discours. Et un auteur comme Zidane Meriboute (auteur de La fracture islamique : demain le soufisme ? éd. Fayard) peut l’affirmer en toute sérénité : le soufisme est en pleine expansion, avec dix millions d’adeptes en Égypte et huit mille nouvelles zaouïa en Algérie en quatre ans ! En Tchétchénie, ils seraient deux cent mille, loin devant les wahabites. Même chose au Nigéria, en Somalie… Le soufisme serait-il le remède musulman contre l’islamisme intégriste ?
F.S. :
Une chose est certaine, l’intégrisme a profité de beaucoup d’images fausses des soufis, nous présentant comme des marginaux ésotériques qui se réunissent dans des grottes pour entrer en transe, ou allez savoir quoi. Alors que la plupart des plus grands lettrés, artistes et savants de l’histoire musulmane ont été des soufis. Trop d’Arabes désireux d’entrer en modernité ont oublié les fondements de leur propre civilisation, rejetant en vrac toute la tradition : ceux-là ont parfois donné par la suite les pires intégristes, prêts à avaler, par ignorance, les raccourcis les plus caricaturaux que leur présentaient les salafistes ou wahabites du Moyen Orient. Avec les Rencontres de Fès, nous essayons de montrer à quoi peut ressembler un soufisme authentique d’aujourd’hui.
Encore une fois, il s’agit d’une spiritualité vécue dans le monde réel. Trop de gens croient la spiritualité déconnectée du monde, alors que c’est juste le contraire ! Quant à ceux qui la voient comme une force uniformisante et donc totalitaire, conseillons-leur d’y regarder de plus près. Aujourd’hui, c’est le matérialisme marchand qui uniformise, pas la spiritualité. À ce propos, un maître soufi du Nord du Maroc disait dans sa prière : “Sors-moi du bourbier de l’unification et plonge-moi dans l’océan de l’unité !” L’humanité est une dans la mesure, surtout, où elle n’est pas uniformisée !
Mais comment en vouloir aux esprits critiques ? Il y a toujours eu tant d’ambivalence dans la perception du sentiment religieux ! D’un côté, c’est lui qui élève l’homme, qui imbibe son cœur de compassion et d’amour, lui apprend l’humilité et le respect d’autrui. De l’autre, c’est le plus grand fauteur de troubles, suscitant guerres totales, haines, rejets, endurcissements identitaires, fanatismes. L’important n’est évidemment pas la religion en soi, mais la façon dont on la vit. C’est pourquoi les soufis disent : “Mets le monde, non pas dans ton cœur, mais dans ta main. Et dans ton cœur, mets Dieu !” À ce moment-là, la spiritualité peut devenir le cavalier et le monde sa monture. Par contre, si vous mettez le monde dans votre cœur, alors la religion se retrouve au service des pulsions et vous devenez idolâtre, avec l’appétit du pouvoir et la haine. La religion peut devenir un instrument de transformation de soi, comme un moyen d’aliénation. vous pouvez devenir Saint Vincent de Paul ou César Borgia !
À Fès, du fait de la connection avec les musiques sacrées, il me semble que nous nous trouvons presque automatiquement du côté lumineux. Pourquoi ? Parce que ces musiques émanent toutes de l’aspect lumineux de leurs religions respectives.
Le fondateur du Festival des musiques sacrées et des Rencontres de Fès ayant parlé, rapportons à présent quelques histoires annonciatrices de que pourrait être la “diplomatie spirituelle” qu’il évoque. Des histoires directement ou indirectement reliées à l’Esprit de Fès, et choisies dans trois registres : les relations entre les trois monothéïsmes (parties 1 et 2), le choc frontal entre l’économique et l’écologique, à la lumière du spirituel (partie 3), le rôle grandissant des femmes et du féminin (partie 4), avant de terminer par un bouquet des nombreuses autres “idées fortes” jaillies des Rencontres (épilogue).
Ces histoires visent un but précis : sonder la source qui jaillit à Fès et dont on dit qu’elle pourrait désaltérer l’essentiel de nous-mêmes, qui se meurt de soif. Jauger sa profondeur, tester sa limpidité, goûter de son eau. Ce doit être un nectar hors pair, permettant ensuite la traversée des plus grands déserts.

* Cf La rencontre avec Joseph Goldin dans “La conspiration des cools”, Actuel, juillet 1985.


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