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Cela
faisait des mois que cette réunion unique en son genre
était attendue. Mais à chaque fois, une alerte à
la bombe humaine venait tout flanquer par terre au dernier moment.
Finalement, bien que toujours parrainé par le roi du Maroc,
l’événement ne s’est pas produit en juin 2004 à
Ifrane, dans le Moyen Atlas, ni en octobre de la même année,
à Séville, au pavillon marocain de la foire internationale,
mais en janvier 2005, au Palais d’Egmont de Bruxelles, à
l’invitation du roi des Belges. Cela s’est appelé “ Rabbins
et Imams pour la paix ”. Et ceux qui y ont participé
n’en sont pas encore revenus.
L’événement
a été beaucoup moins couvert par la presse que s’il
y avait eu un attentat et beaucoup de morts au nom de Dieu, d’Allah
ou du Saint-béni-soit-il. Les médias sont
scotchés/fascinés par la beauté du diable.
Parce que l’être humain en est encore à ce stade-là
(à jamais ?). Cet événement-là,
au Palais d’Egmont de Bruxelles, se solda plutôt par “ beaucoup
de vivants ” et cela attire moins les badauds (que nous sommes)
comme des mouches autour d’un cadavre. Pourtant, ce fut un événement
formidable. À faire pleurer. Avec des protagonistes que
l’on a plutôt l’habitude de voir dans les zones de drame…
mais qui soudain, stupéfaits eux-mêmes, renversent
la logique d’aveuglement criminel en dynamique jubilatoire. Sérieusement :
pourquoi la jubilation ne finirait-elle pas par l’emporter ?
Imaginez
cela : des centaines de responsables religieux juifs et musulmans,
venus du monde entier, du Moyen-Orient mais aussi d’Amérique,
d’Afrique ou de Chine, dont cent cinquante rabbins et imams de
toutes tendances – y compris des Palestiniens des territoires
occupés, des Israéliens orthodoxes politiquement
opposés à tout compromis, des chiites, des sunnites
-, plus des dizaines de chrétiens et de sans-religion invités
à titre d’amis observateurs, bref, imaginez tout ce monde
discutant, échangeant, mais surtout priant et même
dansant et chantant ensemble pendant cinq jours ! Ils sont
des centaines, Dalil Boubakeur le recteur de la Mosquée
de Paris, l’ex-grand rabbin Sitruc, Faouzi Skali le fondateur
du Festival des musiques sacrées de Fès, Marc-Alain
Ouaknin l’un des plus grands kabbalistes de notre temps, le cheikh
Khaled Bentounès le leader d’une grande confrérie
soufie algérienne…
Imaginez-les
tous debout, autour de la même immense table ronde, la tête
penchée, tandis que Rabbi Schlomo Chelouche, grand rabbin
d’Haïfa, récite une prière à la mémoire
de toutes les victimes innocentes. Quand il a fini, tout le monde
dit le même “ amen ”. Aussitôt, dans un
élan spontané, Zimer Omar Farouk Turan, l’ancien
grand mufti d’Istambul, prononce quelques versets du Coran, et
tout le monde s’incline. À peine s’est-il tu, que Rabbi
Yosef Azran, grand rabbin de Rishon Letzion, en Israël, se
met à chanter un psaume… mais il ne contrôle pas
son émotion et sa voix craque en sanglots. Hojat al-Islam
Muhammad Mehatali, chef religieux iranien s’écrie : “ Je
n’aurais jamais cru cela possible ! Où avez-vous
vu des juifs et des musulmans psalmodier ensemble, comme une seule
et même famille ? ”
Et René
Sirat, ex-grand rabbin de France de renchérir : “ De
toute ma vie de rabbin, je n’ai jamais vécu un moment pareil ! ”
et de bénir cette pierre blanche exceptionnelle, ce rassemblement
hors norme.
Cela a duré
pendant cinq jours. En crescendo.
Le
premier midi, juifs et musulmans ne mangent pas aux mêmes
tables, et se jettent même des regards inquiets, sinon suspicieux.
Mais dès le mardi, le mélange opère. Mercredi,
ils se photographient ensemble, bras-dessus bras-dessous. Et la
nuit, jusque tard, ils se balancent ensemble au rythme du dihkr
de plusieurs cercles soufis. Quand arrive le vendredi, dernier
jour du rassemblement, ils prient littéralement ensemble
et Talal Sidr, cheikh d’Hebron, fait un appel solennel, suppliant
tous les participants d’aller prêcher de mosquée
en mosquée ou de synagogue en synagogue, pour rappeler
que le premier commandement divin est d’éduquer la génération
suivante dans la paix et l’amour. Parole aussitôt approuvée
par Rabbi Eliyahu Bakshi Doron, qui proclame : “ Nous
sommes tous les enfants d’un même père : le
Patriarche Abraham. ”
“ Comment
se fait-il, demande Sheikh Abdul Jalil Sajid, imam de Brighton,
en Angleterre, que les prières musulmanes et les prières
juives se terminent toutes par le mot “paix” (shalom, salam)
et que nous passions nos vies à nous entretuer ? ”
Tous se retrouvent
peu ou prou dans la même émotion.
Il y a certes
des nuances : les Juifs américains et d’Europe centrale
n’en reviennent pas que leurs correligionnaires sépharades
d’Afrique du Nord, très actifs dans la préparation
de cette rencontre, connaissent si bien la langue, les paroles,
la musique de la lancinante prière musulmane. Comme si
le monde originel des monothéismes avait besoin d’un temps
de latence pour se souvenir que les sémites sont d’abord
et avant tout le peuple des Arabes et qu’un “ Arabe antisémite ”,
cela ne veut rien dire.
Mais il y
a aussi des Juifs chinois ou éthiopiens. Et, parmi les
musulmans, des Asiatiques et des Africains noirs sont également
venus nombreux, du Turkménistan, de Mongolie, du Sénégal,
du Mali ou d’Afrique du Sud.
Refuser
l’OPA des extrêmistes sur Dieu
À l’origine
de cet événement hors-norme, la fondation Hommes
de Paroles, dirigée par le chrétien Alain Michel,
qui avait déjà organisé une rencontre de
même style, plus modeste, en Suisse, en 2003. Le but politique
de ces rencontres est multiple. D’abord prononcer un discours
officiel et interreligieux, qui délégitime toutes
les violences destructrices exercées au nom de Dieu, en
aidant les monothéistes modérés à
reprendre la main sur les extrémistes qui ont “ kidnappé
Dieu ” et en ont fait un “ otage de leurs délires
meurtriers ” – servant ensuite d’alibi à (et financés
par) toutes les paresses tyranniques et résistances à
la démocratisation. La déclaration finale des imams
et des rabbins le dira : les discours inspirés ou
révélés par l’Éternel ne peuvent en aucun
cas légitimer le moindre crime.
Second but :
informer et éduquer les populations, surtout jeunes, qui
ignorent et mélangent à peu près toutes les
dimensions historiques et humaines du dossier dans une incroyable
et dangereuse marmelade.
Enfin, et
c’est une avancée inespérée qui a été
obtenue, au moins dans les principes : les rabbins de la
forte délégation israélienne, même
ceux du très conservateur parti Chas, ont accepté
l’idée qu’ils avaient à être “ les champions
de la souveraineté des Palestiniens ”, les défenseurs
ardents de leur dignité et de leur sécurité.
Jusqu’où
cette incroyable ouverture sera-t-elle suivie d’effets ?
On peut avoir des doutes, évidemment. Sauf que l’événement
a eu lieu et qu’il a secoué si fort ses participants que
les laïques ont quasiment ressenti de la jalousie vis-à-vis
des religieux, tant la prière chantée et dansée
de ces derniers était intense, rayonnante, jubilatoire !
Quand un groupe
d’humains médite et prie en chantant, nous a appris la
cantatrice Jill Purce, les interférences du tissu invisible
ainsi créé font entrer en résonance tous les ancêtres
des méditants, comme des milliers de fils de lumière.
Nul doute qu’une pièce d’étoffe de cette nature incomparable
a été tissée cette semaine-là, à
Bruxelles.
Mais le rendez-vous
n’aurait pas eu lieu sans le soutien d’un marathonien du rapprochement
judéo-arabe : André Azoulay. Depuis le début
des années 60, ce Juif marocain énarque tisse inlassablement
des passerelles entre les trois pôles d’un des plus beaux
triangles civisationnels qui soient - même s’il est constamment
et paradoxalement dynamité par la concentration de toutes
les obscurités humaines : le triangle Maghreb-Israël-Europe.
Que vous l’observiez
depuis Fès, ou Haïfa, ou Marseille, ou Grenade, ce
triangle dégage un parfum très particulier, exaltant :
celui de la grande Andalousie, abattue il y a des siècles,
et pourtant toujours vivante dans le cœur (et la musique, et la
cuisine, et l’art de vivre) de centaines de milliers de gens,
dans tous les coins du Triangle et ailleurs dans le monde.
C’est ce parfum, cette musique et, beaucoup plus profondément,
cette spiritualité qui se sont éveillés quelques
jours dans le Palais d’Egmont de Bruxelles. D’où l’émotion
inimaginable de ceux qui y travaillaient depuis des décennies
et qui soudain ont vu leurs plus beaux rêves surpassés…
1.
Site internet d’Hommes de Paroles : www.hommesdeparole.org
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