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Les
trois “ religions du Livre ” font inextricablement partie
d'une seule et même immense saga, dont les acteurs se trouvent
prisonniers de démarches complètement somnambuliques.
Inconscients de l'ensemble de la problématique qui les
habite, ce sont les victimes parfaites de non-dits transgénérationnels
collectifs, qui en font des pantins mus par des fantômes,
beaucoup plus que des acteurs en prise avec leur propre force
de création – et ceci quelle que soit leur bien-pensante
agitation, activiste ou contemplative, douce ou fébrile.
Il faut rappeler
que Juifs, chrétiens et musulmans appartiennent à
une seule et même très vaste famille, directement
ou indirectement issue de la Torah. La tradition les appelle pour
cela “les Gens du Livre”, embarqués bon gré mal
gré dans la même incroyable aventure, commencée,
il y a quatre mille ans, aux confins orientaux de la Méditerranée.
Si leurs croyances et leurs pratiques varient, sur un spectre
extrêmement large, ces trois grandes religions, représentant
aujourd’hui peu ou prou la moitié de l'humanité,
ne s'enracinent pas moins dans un même corps de croyances
métaphysiques (monothéïsme révélé)
et dans une même éthique (les dix commandements).
Historiquement, il n'est donc pas étonnant qu’elles s'articulent
les unes aux autres de multiples façons.
Pourtant,
quoi de plus frappant que l’ignorance quasi-totale de l'immense
majorité des juifs, chrétiens et musulmans – et
de leurs descendants non-croyants - les uns vis-à-vis des
autres ? Quels que soient leur âge et leur classe sociale,
rares sont ceux qui savent expliquer de quelle façon leurs
histoires et leurs croyances respectives (ou celles de leurs ancêtres,
fondatrices des cultures où ils vivent encore, quand il
s’agit de non-croyants) se rattachent les unes aux autres.
Certes, de
récentes poussées éclairées cherchent
à démentir notre constat d’ignorance et d’indifférence.
En France, près de huit cent mille personnes, croyantes
ou pas, participent à des cercles d’études bibliques, où
l’on tarabuste hebdomadairement tous les liens possibles entre
“ ancien ” et “ nouveau ” testaments. Mais
dans l’ensemble, quel juif, quel chrétien (et d’ailleurs,
quel musulman) sait par exemple que, lorsqu'ils tournent autour
de la Qaaba, les pélerins de la Mecque miment Agar, la
servante d'Ibrahim, alias Abraham, cherchant à nourrir
son enfant, Ismaël, fils aîné du dit-Abraham,
alors qu’elle erre dans le désert, après avoir été
chassée de la caravane patriarcale par la vieille Sarah
venant miraculeusement d'accoucher d'Isaac ? Quel juif, quel musulman,
quel chrétien sait déchiffrer en termes religieux,
mais aussi psychologiques – ou psychosociologiques - ce que cache
ce rattachement de leurs religions respectives à deux demi-frères
violemment séparés l'un de l'autre ?
Et quel chrétien
saurait dire pourquoi certaines exégèses font remonter
la première ascendance de leur religion à Esaü-le-Rouge,
fils d'Isaac et frère jumeau de Jacob, à qui la
Bible dit qu'il vendit son droit d'aînesse contre un plat
de lentilles ? Ce même chrétien réalise-t-il
à quel point Jésus de Nazareth semble n'avoir en
rien voulu s’extraire de la religion de ses ancêtres juifs,
mais désirait plutôt élargir le cercle de
celle-ci à l'ensemble de l'humanité, par des liens
de sang… symbolique ? Dans la foulée, combien de chrétiens
comprennent pourquoi beaucoup de Juifs contemporains – notamment
depuis l’avènement du sionisme - revendiquent la judaïté
intrinsèque de Jésus, et rendent Paul de Tarse seul
responsable de la fondation du christianisme ?
Par ailleurs,
quel juif, quel chrétien – mais aussi quel musulman – a
véritablement pris conscience de ce que voulait dire Aboulquacim
Mohammed ben Abdallah ben Abdelmothalib el Hachim el Qoraïchi,
alias Mahomet, quand il proclama : “ Cinq prophètes sont
venus avant moi : Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus ” ?
Se rend-on compte qu'ainsi, trois au moins des cinq plus grands
personnages de l'islam sont juifs, ou ont été imaginés
par des Juifs ? Et qui sait que le grand-père maternel
du fondateur de l'islam était proche des chrétiens
et que cela joua un rôle non négligeable dans l’édification
du credo islamique?
On pourrait
multiplier les exemples. Les trois “ religions du Livre ”
font inextricablement partie d'une seule et même immense
saga, dont les acteurs se trouvent prisonniers de démarches
complètement somnambuliques. Inconscients de l'ensemble
de la problématique qui les habite, ce sont les victimes
parfaites de non-dits transgénérationnels collectifs,
qui en font des pantins mus par des fantômes, beaucoup plus
que des acteurs en prise avec leur propre force de création
– et ceci quelle que soit leur bien-pensante agitation, activiste
ou contemplative, douce ou fébrile.
Non-dits transgénérationnels…
La psychogénéalogie découvre aujourd’hui
à quel point nos troubles individuels viennent s’ancrer
dans des “loyautés” aveugles que nous payons inconsciemment
à nos ancêtres, en nous obligeant à stagner
en-deça de tous leurs inaccomplissements : non-dits,
secrets de famille, hontes, échecs, frustrations… nous
ligotent à notre insu dans des imbroglio qui nous rendent
malades, physiquement et psychiquement, et peuvent même
nous tuer (comme le démontre le “syndrôme anniversaire”
mis en lumière par Anne Ancelin-Schützenberger). Mais
ce qui est vrai pour l’individu l’est aussi pour la collectivité.
Or les non-dits, secrets de famille, hontes, échecs et
frustrations sont innombrables dans la triple famille des “Gens
du Livre”. Les chrétiens descendent des juifs… mais leur
vouent aussitôt une haine féroce. Les musulmans trouvent
leur légitimité dans la Bible et les Évangiles…
mais déclarent aussitôt que juifs et chrétiens
n’y ont rien compris et qu’eux seuls savent interpréter
ces textes sacrés – allant jusqu’à expliquer que ce n’est
pas Abraham qui inspire Muhammad, mais l’inverse !
Ces somnambulismes
et ces inaccomplissements transgénérationnels mènent
aux monstrueuses guerres de religion qui ensanglantent notre Terre,
aujourd’hui encore - c’est fou –, alors que l’humanité
en est à l’âge de comprendre l’énergie atomique et le codage
génétique, de décomposer en mille parties
les méandres de la psyché et de concevoir des micro-ordinateurs
hyperpuissants capables de partir explorer le système solaire…
À l'heure
où le dialogue interreligieux se trouve de plus en plus
souvent évoqué comme l'une des urgences capitales
de ce monde, il serait utile de multiplier les instances pédagogiques
– et c’est bien l’un des buts principaux de la Fondation Esprit
de Fès - pour présenter, notamment à nos
enfants, le plus simplement, le plus chaleureusement (mais aussi
le plus froidement) possible, de quelle façon les religions
juive, chrétienne et musulmane s’imbriquent, bon gré
mal gré, dans une seule et même formidable et complètement
folle histoire. Ce n’est certes pas facile. Mais c’est tout simplement
vital.
Certes, il
serait naïf d’oublier que si les pires haines ont toujours
surgi du sein d’une même famille, d’un même clan,
d’une même tribu, ce n’est pas seulement en raison des non-dits...
Comment
échapper à notre sauvagerie originelle ?
Si mon frère
désire le même objet que moi, la nature humaine est
ainsi faite qu’il me sera éventuellement impossible de
résister à la pulsion meurtrière de jeter
contre lui toute ma force de destruction. Selon le philosophe
René Girard, toutes les cultures humaines naissent ainsi
dans la violence de ce qu’il appelle le “ désir mimétique ”.
Mon désir
se nourrit de celui de celui qui m’est le plus proche. Et cela,
depuis notre plus tendre enfance. Deux bambins dans un bac à
sable se disputent férocement un saut en plastique rouge.
Vous tentez de les raisonner, leur montrant d’autres jouets, bien
plus beaux. Mais il n’y a rien à faire. Ils veulent “ le
même ”. Il faut les séparer, écumant,
hurlant. S’ils en avaient le pouvoir, sûr que chacun anéantirait
l’autre dans un éclair de violence. Désir mimétique.
Prenez un couple. Depuis quelque temps, cet homme ne regarde plus
sa femme qu’avec ennui, il ne la désire plus. Survient
un étranger, dont les yeux brillent quand il aperçoit
cette femme, qui elle-même le remarque et en devient ravissante.
En peu le temps, la flamme du mari renaît. Hier indifférent,
il serait soudain prêt à se battre pour réaffirmer
son “ amour éternel ” à son épouse.
Nous ne désirons rien tant que ce que désire l’autre.
Partant de
ce fait de base, que chacun peut d’ailleurs vérifier en
lui-même, René Girard a bâti toute une théorie,
aujourd’hui universellement reconnue. Selon lui, le désir
mimétique est à l’origine d’un alliage aussi ancien
que l’humanité, un vortex terrible qui noue la violence
et le sacré dans une escalade suicidaire et secrète
(le sacré camouflant la violence sous des dehors magiques),
dont nous ne pourrions nous arracher que d’une seule façon :
en réduisant cette violence, à intervalles réguliers,
par une focalisation sur un bouc émissaire, qui prendra
sur lui toute la violence avant d’être anéanti. D’où,
sans doute, le fait que les mots “ sacré ” et
“ sacrifice ” aient la même racine et constituent
l’origine terrible de toute culture...
“ La
convergence de deux désirs sur un même objet,
écrit René Girard, fait que le modèle
et son imitateur ne peuvent plus partager le même
désir sans devenir l'un pour l'autre un obstacle dont l'interférence,
loin de mettre fin à l'imitation, la redouble et la rend
réciproque. C'est la rivalité mimétique.
Le sentiment positif qui oriente d'abord le disciple vers son
modèle fait place alors à une haine d'autant plus
obsédante qu'elle reste mêlée de vénération.
La rivalité mimétique produit des effets de surenchère
qui se répandent contagieusement, mimétiquement,
et tendent à désagréger les communautés.
À chaque tour de cette spirale, le processus rivalitaire
suggère aux participants les mêmes stratégies
pour triompher de leurs rivaux, les mêmes ruses pour dissimuler
ce dessein. Les antagonistes ne peuvent rien dire, rien faire,
rien éprouver sans que ce même dire, ces mêmes
actions, ces mêmes impressions, ne leur soient aussitôt
renvoyés par le miroir "satanique" du rival. ”
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Le processus
effroyablement primitif que décrit René Girard existe
en chacun de nous, à l’instant même, notamment sur
le plan religieux. Les Religions du Livre en sont l’un
des plus spectaculaires théâtres de démonstration, avec
pour exemple flagrant d’“ objet mimétique ” la
ville de Jérusalem, sur laquelle convergent les désirs,
les élans, les rêves et les fanatismes des trois
monothéïsmes, avec une violence également aveugle, depuis
des siècles, et aujourd’hui encore et encore…
Pourtant,
poursuit René Girard, “ les objets susceptibles
d'être désirés sont de deux sortes. Il y a
d’abord ceux qui se laissent partager. Imiter le désir
qu'inspire ces objets-là suscite de la sympathie entre
ceux qui partagent le même désir. Il existe aussi,
hélas, un second type d'objet qu'on ne peut pas ou qu'on
ne veut pas partager : l'objet auquel on est trop attaché
pour l'abandonner à un imitateur. L'objet archétypal
ici, c'est l'épouse que l'époux se réserve
jalousement… ”
On pourrait
imaginer que le Divin, infini par définition, fasse partie
des “ objets ” de la première sorte, dont la
propension à éveiller des désirs conjoints
suscite plutôt la sympathie générale. Le soleil
m’éclairera-t-il davantage si j’oblige mon prochain à rester
à l’ombre ? Hélas, l’observation des faits
montre que l’humain ne comprend pas cette logique-là.
Comme nous
nous croyons très évolués, ou aimerions nous
faire passer pour tels, nous nions ce moteur primitif de notre
vie intérieure, dit Girard, “ en niant notre mimétisme
et en maquillant les conflits qu'il entraîne en oppositions
d'idées, d'opinions et de croyances. ” Mais nos “ conflits
idéologiques ” ne font que camoufler la spirale infernale
vrillée dans notre cœur.
Gigantesque
est le répertoire de nos haines collectives, particulièrement
de nos haines inter-religieuses. Les Juifs éprouvèrent-ils,
au début, de la haine pour la secte chrétienne ?
Une chose est sûre : même si Paul de Tarse (“ l’avorton
de Dieu ”, comme dit l’historien Alain Decaux) eut des élans
et des visions universalistes sublimes, le système chrétien
s’est édifié en partie dans la haine des Juifs.
La haine des musulmans sunnites vis-à-vis des schismatiques
chiites fut immédiate et impitoyable – ils le leur rendirent
bien -, et vis-à-vis de tout ce qui était “ kaffir ”,
païen, souvent aveuglante. La haine des croisés chrétiens
à l’endroit de tout ce qui n’était pas eux put connaître
des sommets extravagants – se retournant par exemple contre les
orthodoxes bizantins. Celle des catholiques à l’égard des
protestants fut à couper le souffle. La haine qui sépara
d’emblée les musulmans des hindous fit des dégâts
considérables. Celle qui retourna les chrétiens
contre le monde entier prit, sous sa forme “ coloniale ”,
des teintes camouflées qui purent tromper jusqu’aux coupables
eux-mêmes – ceux-ci mettant éventuellement en esclavage
ou exterminant des millions d’êtres en prétendant ne pas
les haïr. La haine des musulmans vis-à-vis des Juifs
(on parle de haine) ne date peut-être que du XX°
siècle…
Avancer que
les religions, particulièrement monothéïstes, ont pacifié
l’être humain, est une plaisanterie. Qu’elle l’ait fait avancer
dans sa quête irrépressible et fondamentale de la
connaissance soi et de “ l’ultime réalité ”
est certain. Mais dans l’amour des autres ? C’est nettement
moins évident.
Mais c’est
ainsi, nous en sommes là. Comment échapper à
notre sauvagerie originelle ?
1. -
Extraits de la préface de Mensonge Romantique et Vérité
Romanesque, nouvelle édition, coll Les Cahiers Rouges,
éd. Grasset, 2001.
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