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Les tisseurs de paix du Festival de Fès

L'invraisemblable famille des Juifs-Chrétiens-Musulmans a-t-elle jamais chanté ensemble ?

Par Patrice van Eersel

Les trois “ religions du Livre ” font inextricablement partie d'une seule et même immense saga, dont les acteurs se trouvent prisonniers de démarches complètement somnambuliques. Inconscients de l'ensemble de la problématique qui les habite, ce sont les victimes parfaites de non-dits transgénérationnels collectifs, qui en font des pantins mus par des fantômes, beaucoup plus que des acteurs en prise avec leur propre force de création – et ceci quelle que soit leur bien-pensante agitation, activiste ou contemplative, douce ou fébrile.

Il faut rappeler que Juifs, chrétiens et musulmans appartiennent à une seule et même très vaste famille, directement ou indirectement issue de la Torah. La tradition les appelle pour cela “les Gens du Livre”, embarqués bon gré mal gré dans la même incroyable aventure, commencée, il y a quatre mille ans, aux confins orientaux de la Méditerranée. Si leurs croyances et leurs pratiques varient, sur un spectre extrêmement large, ces trois grandes religions, représentant aujourd’hui peu ou prou la moitié de l'humanité, ne s'enracinent pas moins dans un même corps de croyances métaphysiques (monothéïsme révélé) et dans une même éthique (les dix commandements). Historiquement, il n'est donc pas étonnant qu’elles s'articulent les unes aux autres de multiples façons.

Pourtant, quoi de plus frappant que l’ignorance quasi-totale de l'immense majorité des juifs, chrétiens et musulmans – et de leurs descendants non-croyants - les uns vis-à-vis des autres ? Quels que soient leur âge et leur classe sociale, rares sont ceux qui savent expliquer de quelle façon leurs histoires et leurs croyances respectives (ou celles de leurs ancêtres, fondatrices des cultures où ils vivent encore, quand il s’agit de non-croyants) se rattachent les unes aux autres.

Certes, de récentes poussées éclairées cherchent à démentir notre constat d’ignorance et d’indifférence. En France, près de huit cent mille personnes, croyantes ou pas, participent à des cercles d’études bibliques, où l’on tarabuste hebdomadairement tous les liens possibles entre “ ancien ” et “ nouveau ” testaments. Mais dans l’ensemble, quel juif, quel chrétien (et d’ailleurs, quel musulman) sait par exemple que, lorsqu'ils tournent autour de la Qaaba, les pélerins de la Mecque miment Agar, la servante d'Ibrahim, alias Abraham, cherchant à nourrir son enfant, Ismaël, fils aîné du dit-Abraham, alors qu’elle erre dans le désert, après avoir été chassée de la caravane patriarcale par la vieille Sarah venant miraculeusement d'accoucher d'Isaac ? Quel juif, quel musulman, quel chrétien sait déchiffrer en termes religieux, mais aussi psychologiques – ou psychosociologiques - ce que cache ce rattachement de leurs religions respectives à deux demi-frères violemment séparés l'un de l'autre ?

Et quel chrétien saurait dire pourquoi certaines exégèses font remonter la première ascendance de leur religion à Esaü-le-Rouge, fils d'Isaac et frère jumeau de Jacob, à qui la Bible dit qu'il vendit son droit d'aînesse contre un plat de lentilles ? Ce même chrétien réalise-t-il à quel point Jésus de Nazareth semble n'avoir en rien voulu s’extraire de la religion de ses ancêtres juifs, mais désirait plutôt élargir le cercle de celle-ci à l'ensemble de l'humanité, par des liens de sang… symbolique ? Dans la foulée, combien de chrétiens comprennent pourquoi beaucoup de Juifs contemporains – notamment depuis l’avènement du sionisme - revendiquent la judaïté intrinsèque de Jésus, et rendent Paul de Tarse seul responsable de la fondation du christianisme ?

Par ailleurs, quel juif, quel chrétien – mais aussi quel musulman – a véritablement pris conscience de ce que voulait dire Aboulquacim Mohammed ben Abdallah ben Abdelmothalib el Hachim el Qoraïchi, alias Mahomet, quand il proclama : “ Cinq prophètes sont venus avant moi : Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus ” ? Se rend-on compte qu'ainsi, trois au moins des cinq plus grands personnages de l'islam sont juifs, ou ont été imaginés par des Juifs ? Et qui sait que le grand-père maternel du fondateur de l'islam était proche des chrétiens et que cela joua un rôle non négligeable dans l’édification du credo islamique?

On pourrait multiplier les exemples. Les trois “ religions du Livre ” font inextricablement partie d'une seule et même immense saga, dont les acteurs se trouvent prisonniers de démarches complètement somnambuliques. Inconscients de l'ensemble de la problématique qui les habite, ce sont les victimes parfaites de non-dits transgénérationnels collectifs, qui en font des pantins mus par des fantômes, beaucoup plus que des acteurs en prise avec leur propre force de création – et ceci quelle que soit leur bien-pensante agitation, activiste ou contemplative, douce ou fébrile.

Non-dits transgénérationnels… La psychogénéalogie découvre aujourd’hui à quel point nos troubles individuels viennent s’ancrer dans des “loyautés” aveugles que nous payons inconsciemment à nos ancêtres, en nous obligeant à stagner en-deça de tous leurs inaccomplissements : non-dits, secrets de famille, hontes, échecs, frustrations… nous ligotent à notre insu dans des imbroglio qui nous rendent malades, physiquement et psychiquement, et peuvent même nous tuer (comme le démontre le “syndrôme anniversaire” mis en lumière par Anne Ancelin-Schützenberger). Mais ce qui est vrai pour l’individu l’est aussi pour la collectivité. Or les non-dits, secrets de famille, hontes, échecs et frustrations sont innombrables dans la triple famille des “Gens du Livre”. Les chrétiens descendent des juifs… mais leur vouent aussitôt une haine féroce. Les musulmans trouvent leur légitimité dans la Bible et les Évangiles… mais déclarent aussitôt que juifs et chrétiens n’y ont rien compris et qu’eux seuls savent interpréter ces textes sacrés – allant jusqu’à expliquer que ce n’est pas Abraham qui inspire Muhammad, mais l’inverse !

Ces somnambulismes et ces inaccomplissements transgénérationnels mènent aux monstrueuses guerres de religion qui ensanglantent notre Terre, aujourd’hui encore - c’est fou –, alors que l’humanité en est à l’âge de comprendre l’énergie atomique et le codage génétique, de décomposer en mille parties les méandres de la psyché et de concevoir des micro-ordinateurs hyperpuissants capables de partir explorer le système solaire…

À l'heure où le dialogue interreligieux se trouve de plus en plus souvent évoqué comme l'une des urgences capitales de ce monde, il serait utile de multiplier les instances pédagogiques – et c’est bien l’un des buts principaux de la Fondation Esprit de Fès - pour présenter, notamment à nos enfants, le plus simplement, le plus chaleureusement (mais aussi le plus froidement) possible, de quelle façon les religions juive, chrétienne et musulmane s’imbriquent, bon gré mal gré, dans une seule et même formidable et complètement folle histoire. Ce n’est certes pas facile. Mais c’est tout simplement vital.

Certes, il serait naïf d’oublier que si les pires haines ont toujours surgi du sein d’une même famille, d’un même clan, d’une même tribu, ce n’est pas seulement en raison des non-dits...

Comment échapper à notre sauvagerie originelle ?

Si mon frère désire le même objet que moi, la nature humaine est ainsi faite qu’il me sera éventuellement impossible de résister à la pulsion meurtrière de jeter contre lui toute ma force de destruction. Selon le philosophe René Girard, toutes les cultures humaines naissent ainsi dans la violence de ce qu’il appelle le “ désir mimétique ”.

Mon désir se nourrit de celui de celui qui m’est le plus proche. Et cela, depuis notre plus tendre enfance. Deux bambins dans un bac à sable se disputent férocement un saut en plastique rouge. Vous tentez de les raisonner, leur montrant d’autres jouets, bien plus beaux. Mais il n’y a rien à faire. Ils veulent “ le même ”. Il faut les séparer, écumant, hurlant. S’ils en avaient le pouvoir, sûr que chacun anéantirait l’autre dans un éclair de violence. Désir mimétique. Prenez un couple. Depuis quelque temps, cet homme ne regarde plus sa femme qu’avec ennui, il ne la désire plus. Survient un étranger, dont les yeux brillent quand il aperçoit cette femme, qui elle-même le remarque et en devient ravissante. En peu le temps, la flamme du mari renaît. Hier indifférent, il serait soudain prêt à se battre pour réaffirmer son “ amour éternel ” à son épouse. Nous ne désirons rien tant que ce que désire l’autre.

Partant de ce fait de base, que chacun peut d’ailleurs vérifier en lui-même, René Girard a bâti toute une théorie, aujourd’hui universellement reconnue. Selon lui, le désir mimétique est à l’origine d’un alliage aussi ancien que l’humanité, un vortex terrible qui noue la violence et le sacré dans une escalade suicidaire et secrète (le sacré camouflant la violence sous des dehors magiques), dont nous ne pourrions nous arracher que d’une seule façon : en réduisant cette violence, à intervalles réguliers, par une focalisation sur un bouc émissaire, qui prendra sur lui toute la violence avant d’être anéanti. D’où, sans doute, le fait que les mots “ sacré ” et “ sacrifice ” aient la même racine et constituent l’origine terrible de toute culture...

“ La convergence de deux désirs sur un même objet, écrit René Girard, fait que le modèle et son imitateur ne peuvent plus partager le même désir sans devenir l'un pour l'autre un obstacle dont l'interférence, loin de mettre fin à l'imitation, la redouble et la rend réciproque. C'est la rivalité mimétique. Le sentiment positif qui oriente d'abord le disciple vers son modèle fait place alors à une haine d'autant plus obsédante qu'elle reste mêlée de vénération. La rivalité mimétique produit des effets de surenchère qui se répandent contagieusement, mimétiquement, et tendent à désagréger les communautés. À chaque tour de cette spirale, le processus rivalitaire suggère aux participants les mêmes stratégies pour triompher de leurs rivaux, les mêmes ruses pour dissimuler ce dessein. Les antagonistes ne peuvent rien dire, rien faire, rien éprouver sans que ce même dire, ces mêmes actions, ces mêmes impressions, ne leur soient aussitôt renvoyés par le miroir "satanique" du rival. ” 1

Le processus effroyablement primitif que décrit René Girard existe en chacun de nous, à l’instant même, notamment sur le plan religieux. Les Religions du Livre en sont l’un des plus spectaculaires théâtres de démonstration, avec pour exemple flagrant d’“ objet mimétique ” la ville de Jérusalem, sur laquelle convergent les désirs, les élans, les rêves et les fanatismes des trois monothéïsmes, avec une violence également aveugle, depuis des siècles, et aujourd’hui encore et encore…

Pourtant, poursuit René Girard, “ les objets susceptibles d'être désirés sont de deux sortes. Il y a d’abord ceux qui se laissent partager. Imiter le désir qu'inspire ces objets-là suscite de la sympathie entre ceux qui partagent le même désir. Il existe aussi, hélas, un second type d'objet qu'on ne peut pas ou qu'on ne veut pas partager : l'objet auquel on est trop attaché pour l'abandonner à un imitateur. L'objet archétypal ici, c'est l'épouse que l'époux se réserve jalousement… 

On pourrait imaginer que le Divin, infini par définition, fasse partie des “ objets ” de la première sorte, dont la propension à éveiller des désirs conjoints suscite plutôt la sympathie générale. Le soleil m’éclairera-t-il davantage si j’oblige mon prochain à rester à l’ombre ? Hélas, l’observation des faits montre que l’humain ne comprend pas cette logique-là.

Comme nous nous croyons très évolués, ou aimerions nous faire passer pour tels, nous nions ce moteur primitif de notre vie intérieure, dit Girard, “ en niant notre mimétisme et en maquillant les conflits qu'il entraîne en oppositions d'idées, d'opinions et de croyances. ” Mais nos “ conflits idéologiques ” ne font que camoufler la spirale infernale vrillée dans notre cœur.

Gigantesque est le répertoire de nos haines collectives, particulièrement de nos haines inter-religieuses. Les Juifs éprouvèrent-ils, au début, de la haine pour la secte chrétienne ? Une chose est sûre : même si Paul de Tarse (“ l’avorton de Dieu ”, comme dit l’historien Alain Decaux) eut des élans et des visions universalistes sublimes, le système chrétien s’est édifié en partie dans la haine des Juifs. La haine des musulmans sunnites vis-à-vis des schismatiques chiites fut immédiate et impitoyable – ils le leur rendirent bien -, et vis-à-vis de tout ce qui était “ kaffir ”, païen, souvent aveuglante. La haine des croisés chrétiens à l’endroit de tout ce qui n’était pas eux put connaître des sommets extravagants – se retournant par exemple contre les orthodoxes bizantins. Celle des catholiques à l’égard des protestants fut à couper le souffle. La haine qui sépara d’emblée les musulmans des hindous fit des dégâts considérables. Celle qui retourna les chrétiens contre le monde entier prit, sous sa forme “ coloniale ”, des teintes camouflées qui purent tromper jusqu’aux coupables eux-mêmes – ceux-ci mettant éventuellement en esclavage ou exterminant des millions d’êtres en prétendant ne pas les haïr. La haine des musulmans vis-à-vis des Juifs (on parle de haine) ne date peut-être que du XX° siècle…

Avancer que les religions, particulièrement monothéïstes, ont pacifié l’être humain, est une plaisanterie. Qu’elle l’ait fait avancer dans sa quête irrépressible et fondamentale de la connaissance soi et de “ l’ultime réalité ” est certain. Mais dans l’amour des autres ? C’est nettement moins évident.

Mais c’est ainsi, nous en sommes là. Comment échapper à notre sauvagerie originelle ?

 

1. - Extraits de la préface de Mensonge Romantique et Vérité Romanesque, nouvelle édition, coll Les Cahiers Rouges, éd. Grasset, 2001.


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