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Mireille
Marie est une grande et belle Française de Provence, qui
interprète des chants sacrés de la Méditerranée :
chants chrétiens d’Orient et d’Occident, chants juifs,
chants turcs, chants druzes, chants arabes… C’est par un chant
persan d’Omar Khayam qu’elle ouvre les Rencontres de Fès
du matin du 2 juin 2004, dont nul ne sait encore qu’elles seront
exceptionnelles et feront verser plus de larmes que toutes les
autres Rencontres de Fès réunies…
Un
nuage est passé, sur l’herbe il a pleuré.
Aujourd’hui,
sous le soleil, nous foulons l’herbe.
Demain,
ce sont nos os qui engendreront d’autres brins d’herbe.
Allons,
comment vivre sans le vin vermeil ?
Puis s’installent
sur le divan qui sert de tribune deux femmes. Une Palestinienne
en exil et une Israélienne éloignée de son
Maroc natal. De la première, Leïla Chahid, représentante
de la Palestine à Paris, André Azoulay, conseiller
du roi du Maroc, dit en introduction : “ Son honnêteté
intellectuelle, son sourire, son optimisme nous ont souvent
redonné espoir dans les pires moments de crise, de doute,
de tragédie. ” De la seconde, Simone Bitton, cinéaste
juive marocaine et citoyenne israélienne, il précise :
“ Son parcours, militant et professionnel, a de tout temps
témoigné de ce que beaucoup d’entre nous ressentons,
en tant que Juifs nés en terre arabe. ”
Pour une raison
qu’aucun des participants à cette matinée ne pourra
vraiment expliquer (mais la mise à vif du terrain psychologique
date vraisemblablement du long discours, la veille, d’André
Azoulay, faisant une sorte de « coming out » de juif
marocain), les larmes vont commencer à couler dans l’assistance
pendant l’échange entre Leïla Chahid et Simone Bitton. Quand
elles se tairont et que la parole passera à d’autres intervenants,
cela deviendra un torrent. Même le président de l’honorable
assemblée, Mohamed Kabbaj, le centralien, l’ex-ministre
et conseiller du roi, le responsable de la réhabilitation
de la ville de Fès, ne pourra arrêter le flot de
ses larmes. Plus tard, il avouera à un ami : “ Je
savais ce qu’était un fou-rire, je n’avais jamais connu un fou-sanglot. ”
C’est ce matin-là que la rédaction du livre "Tisseurs
de Paix" sera décidée.
Extraits d’une
matinée exceptionnelle.
Leïla
Chahid : Née au Liban, où j’ai vécu
pendant quinze ans, je suis une de ces cinq millions de Palestiniens
qui n’ont pas le droit d’habiter en Palestine, juste d’y aller
en touriste, avec un visa valable pour une entrée. Je vis
aujourd’hui en France où j’ai comme fonction de représenter
la Palestine, et j’ai beaucoup de chance d’être dans un pays qui
a les moyens d’écouter, d’échanger, mais le pays de mes ancêtres
me manque. Je le ressens comme une absence, un trou, un lieu où
nous ne pouvons pas aller. Je n’ai pu m’y rendre, la première
fois, qu’après les accords d’Oslo, en 1994. Jusqu’en 1967,
j’avais pu aller en CisJordanie, mais jamais dans le reste du
pays. Aussi loin que je me souviens, ma mère, mon grand-père,
mon grand-oncle m’ont parlé de cette injustice qu’ils vivaient
dans leur chair.
Pourtant,
même quand leurs paroles se transformaient en sanglots,
je ne me rappelle aucune parole de haine pour l’identité
juive. Il y avait toujours une grande clarté dans leur
esprit, quant à la responsabilité de la politique
sioniste, jamais d’amalgame. Hier, j’ai été touchée,
quand André Azoulay a parlé du grave moment de régression
que nous traversons, où il faudrait à tout prix
rappeler aux jeunes le patrimoine commun de cette culture judéo-musulmane
qui est le fondement de nos sociétés. Je suis d’accord
avec lui.
Dans une atmosphère
laïque, ma propre famille a connu beaucoup de mariages entre
religions différentes. Personnellement, j’ai eu la chance,
à l’âge de seize ans, d’aller dans une école en
Angleterre, pour apprendre l’anglais, puisque j’étais dans une
école française, et le bon Dieu a bien voulu mettre
dans cette école avec des gens du monde entier, dont deux
femmes israéliennes, de natures très différentes.
La première avait une très grande envie de communiquer,
de se rapprocher, de m’expliquer sa vie, sa famille, son parcours
et sa terrible angoisse devant le fait qu’elle allait devoir,
l’année d’après, entrer dans l’armée pour
faire ses trois ans de réserviste comme tous les jeunes
Israéliens. L’autre au contraire n’avait aucune envie de
partager quoi que ce soit avec moi et nourrissait une grande animosité
à mon égard, allant jusqu’à me voler mon courrier
- que la première s’acharnait ensuite à récupérer
pour moi. Cet exemple m’a tout de suite montré les différentes
facettes d’une société qui était tout sauf
monolithique. Cela m’a permis à un âge assez jeune,
venue d’un Liban qui ne comptait plus guère de Juifs, de
comprendre un itinéraire et un vécu.
Dans ma famille,
la question n’a jamais été religieuse. Elle était
plutôt : pourquoi tous ces Juifs sont-ils devenus israéliens ?
D’où sont-ils venus ? Qui sont-ils ? Il fallait
donner un nom et c’est quelque chose qu’on ne réalise pas
en Europe, parce qu’on y a vécu une autre histoire. Dans
le monde arabe, c’est essentiel : d’où venaient ces
gens qui prenaient notre place ? À partir du moment
où j’ai commencé à comprendre la genèse
de ce pays, mon regard sur Israël a changé, il s’est
humanisé. Au-delà d’un prototype de l’ennemi, il
s’est mis à y avoir des êtres humains : ceux
contre qui j’ai combattu, ma vie durant, et ceux avec qui nous
avons combattu côte à côte, comme Simone aujourd’hui
et beaucoup d’autres amis israéliens, partenaires de construction
de la paix.
Simone
Bitton : Je vous ai apporté notre livret de famille.
C’est un livret marocain, il date des années cinquante,
c’est celui de la famille Bitton. En général quand
je le touche, je pleure. Mon père s’appelait Massoud, ce
qui veut dire “ heureux, joyeux ”, et ma mère
s’appelait Allegria, “ la joie ” ; ils étaient
faits pour s’entendre. Ils étaient très modestes,
mais très joyeux. Mon père aurait été
tellement heureux d’être avec nous, là, assis sous cet
arbre, pour écouter de la musique. Il chantait bien, à
la synagogue et pour nous. Mes parents parlaient entre eux en
arabe et à leurs enfants en français. Mais les chansons,
c’était uniquement en arabe, et j’ai continué à
chanter comme eux.
Le fait qu’il
ne soit nulle part fait mention de ma religion sur notre livret
de famille est très important pour moi : à
aucun endroit il n’est écrit sur ces papiers que je suis
juive. Je suis citoyenne marocaine, cela suffit. Lorsque nous
sommes arrivés en Israël, j’avais onze ans et j’ai
reçu de nouveaux papiers, une carte d’identité sur
laquelle on a écrit que j’étais juive. Israël différencie
ses citoyens juifs et arabes. On dit parfois qu’Israël est
“ la seule démocratie du Moyen-Orient ”, mais
il a fallu que j’aille là-bas pour qu’à côté
de ma citoyenneté, on estime nécessaire de mentionner
mon origine religieuse ou tribale. Le judaïsme est une religion
tribale.
Je n’ai jamais
compris pourquoi deux cent mille personnes s’étaient levées
et avaient quitté le Maroc, alors qu’elles n’y étaient
pas forcées. Je sais bien certaines raisons… je ne suis
pas ignare, mais cela continue à me sidérer. Tous
les Juifs arabes sont arrivés en Israël au moment
même où huit cent mille Palestiniens étaient
chassés de chez eux. Nous avons pris leur place par la
force. Nous savons aujourd’hui que l’on peut détruire tout
un éco-système en le privant d’une seule de ses
espèces. Je crois que le fait que les Juifs soient partis
du Maroc et des autres pays arabes fait qu’il leur manque une
espèce. Le fait que la société marocaine
ait perdu sa grosse communauté juive, la plus ancienne
de l’Islam, lui a enlevé quelque chose d’important dans
son identité. À la place, il y a un trou ;
et ce trou est en train de se combler de choses mauvaises. C’est
comme si le Maroc avait perdu un défi. Parce que quand
on a une minorité religieuse au sein d’une majorité
différente, c’est un défi. Il y a un “ autre ”,
il est là. On voit qu’il n’a pas une queue, ni de grandes
oreilles, on doit dealer avec lui, on doit le prendre en compte,
c’est un défi. Ce n’était pas une idylle, il n’y a pas
de paradis sur terre. Mais il y avait des gens, des frères,
des amis, des clients, des associés, et des concitoyens,
égaux sans être semblables.
Leïla
Chahid : En écoutant Simone, comme en écoutant
les intervenants d’hier, dont le ton général était
plutôt pessimiste, noir, déprimé - parce que
la réalité est très dure -, je me disais :
“ Paradoxalement, il faut se trouver en Palestine et en Israël,
avec ceux qui se battent tous les jours, pour pouvoir garder une
vision humaine de l’autre et garder l’espoir dans une construction
de la paix. Depuis 1948, il n’y a jamais eu autant de douleur
qu’aujourd’hui en Palestine. Et pourtant, il y a aussi beaucoup
de force là-bas, de potentiel, de foi dans un avenir commun.
C’est paradoxal, mais essentiel. Ce qui nous rend parfois inactifs,
c’est l’installation dans le confort et dans les droits acquis,
alors que si l’on nous prive de nos droits et que nous résistons,
nous exprimons le meilleur de nous-mêmes. On parle trop
des grands acteurs politiques, qui font les manchettes des journaux.
Le vrai héros de la Palestine, c’est la société
civile faite d’hommes et de femmes qui ont vécu l’éclatement
en 1948, mais qui n’ont jamais cessé de recoller les morceaux
de ce corps démembré par cinquante-six années
de diaspora et trente-sept années d’occupation – un corps
éclaté en Arabie Saoudite, dans tous les pays arabes,
en Australie, en Europe - et qui ont réellement fait un
apprentissage de la reconnaissance de l’autre.
Il n’y a pas
de haine anti-juive chez la plupart des Palestiniens, mais une
grande force, beaucoup de colère et une foi dans la justesse,
pas seulement la justice, la justesse de la cause palestinienne.
Les Palestiniens ont le sentiment qu’ils défendent une
cause juste, dont l’option est juste car elle se fait dans l’intégration
de l’autre. Nous savons tous que la solution du problème,
c’est la création d’un État palestinien à
côté de l’État d’Israël. Paradoxalement encore,
le jour où les Palestiniens ont reconnu l’État d’Israël,
l’existence d’une nation israélienne, d’une identité
israélienne, ils se sont sentis plus forts et non plus
faibles Il y a là quelque chose d’extraordinaire dans les
territoires occupés, qui hélas commence à
disparaître – sous d’autres genres de poussées. Il
est donc capital que nous réagissions très vite.
Pour nous, mais aussi pour le monde entier.
Je me suis
longtemps demandé pourquoi, je sentais une telle effervescence
chez des gens qui n’étaient ni juifs, ni arabes, ni israéliens,
ni palestiniens, mais qui, dans leur cœur, cherchaient à
travers nous à réconcilier deux parties d’eux-mêmes.
Ce serait, quelque part, une réconciliation de l’identité
méditerranéenne. Si la Palestine est terre sainte,
ce n’est pas tant en raison du sol, mais des êtres qui y
ont vécu et y vivent encore.
Mais cette
force et cette maturité politique, nous l’avons aussi retrouvée,
pendant ces trente-sept années d’occupation, chez nos courageux
amis de la société israélienne, les avocats,
les militants des droits de l’homme, les journalistes. Lorsque
des femmes palestiniennes, parfois analphabètes ou très
peu éduquées, ont des enfants en prison, où
ils se retrouvent torturés, elles n’ont d’autre moyen de
les défendre que le courage d’avocats ou d’avocates israéliens
- puisque ce sont des prisons militaires, où les avocats
palestiniens n’ont pas le droit de plaider
Simone
Bitton : Nous avons beaucoup souffert, ces dix dernières
années, Palestiniens autant qu’Iraéliens, de ce
que j’appellerais méchamment le “ show-biz de la paix ”.
Il y a eu trop de poignées de mains, trop de congrès !
J’ai fini par détester ces gens bien habillés (dont
j’ai fait partie), que l’on voyait à la télévision,
se serrer la main, s’embrasser et sortir de leurs réunions
avec un petit communiqué, encourageant pour ce mouvement
de la paix que nous avons accompagné à ses débuts
avec tant d’espoir…
Mais pendant
ce temps, les gens et les peuples continuaient de mourir. C’est
devenu obscène quand la situation s’est mise à empirer.
Les gens mourraient de plus en plus, des deux côtés.
Chaque fois que nous préparions une nouvelle initiative,
nous devions le payer de notre sang et de celui de nos enfants.
Je suis venue à Fès parce que j’ai peur, après
des années où j’ai refusé de venir à
ce genre de manifestations, aujourd’hui, j’ai tellement peur que
j’ai besoin de me retrouver, malgré tout, avec des gens
qui ressentent un peu les choses comme moi, pour voir si, ensemble,
nous ne pourrions pas vaincre cette peur, nous nourrir les uns
les autres de notre sentiment d’échec. Car nous avons tous échoué.
Que nous soyons Juifs, Arabes, Israéliens, Palestiniens
ou Français, la menace qui pèse au-dessus de nos
têtes est devenue trop grave. Alors, cela m’a fait du bien
d’entendre, par exemple, des Américains qui pensent comme
moi. Tout comme j’ai souvent entendu des Arabes nous dire :
“ Si vous saviez comme ça nous a fait du bien d’entendre
des Israéliens parler comme vous ! ”
Il y a quinze
jours, au festival de Cannes, où j’ai eu le privilège
de présenter mon dernier film qui traite du Mur, une jeune
réalisatrice israélienne a reçu la Caméra
d’or, le prix que donne le festival à un premier film.
Un film sur la prostitution. Il y a beaucoup de prostitution en
Israël. La violence externe finit toujours par se retourner
vers l’intérieur. La société israélienne
est devenue une société où la violence interne
est très présente, familiale, conjugale. Beaucoup
de femmes sont réduites en esclavage dans les grands centres
urbains. Cette jeune fille a donc fait un film sur l’histoire
d’une prostituée et elle a été récompensée.
Quand elle est montée sur scène, devant cet immense
parterre de célébrités, j’ai trouvé
ça aussi émouvant que la palme d’or décernée
à Michael Moore ! Elle a dit qu’elle dédiait
son film à tous les êtres humains réduits
en esclavage sur la planète, à toutes les prostituées,
à tous les enfants bagnards, et puis elle s’est mise à
pleurer, et elle a dit : “ Il faut que vous sachiez
quelque chose : parmi ces esclaves, il y a les trois millions
de Palestiniens que mon peuple a réduit à rien.
Aidez-nous ! Aidez-les pour nous aider ! ” Et je
me suis dit : “ Cette petite jeune fille a tout à
perdre. C’est son premier prix international. Quel courage ! ”
Or, il en
faut, du courage, pour oser regarder la réalité
en face. Il n’y a plus que cent Juifs à Fès. C’est
terrible. Heureusement, des milliers de Juifs de par le monde
continuent à se sentir marocains. Il y a là une
énergie, un amour, une tendresse, une mémoire qu’il
faut absolument utiliser. Hier, j’ai emmené Leïla
voir la tombe de mes aïeux, au cimetière juif de Fès,
aux portes de ce qui fut le mellah, l’ancien quartier juif
qui n’existe plus. Très émue, elle a fait un don
aux gardiens musulmans, qui veillent très respectueusement
sur cet endroit. Ils s’en souviendront toujours. Elle leur a dit :
“ Je vous offre ça, parce que j’ai l’impression que
c’est vous qui gardez la tombe de mes ancêtres palestiniens,
qui ne me semblent beaucoup moins à l’abri à Jérusalem
qu’ici. ”
Leïla
Chahid : Il y a vingt ans, quand j’étais une jeune enseignante
en coopération au Maroc et que mon mari y était
professeur à l’univesité, nous avons fait une virée
tous les deux, dans l’Anti –Atlas, aux confins de l’Algérie,
dans un endroit perdu, tout au bout d’une piste. C’était comme
si une force magnétique nous avait attirés dans
ce bout de monde. Enfin, nous sommes arrivés à la
jonction de deux rivières, où se dressait un magnifique
village sur un rocher. Toute la population est descendue en courant
nous accueillir, et le fils du chef de village, qui a reconnu
mon mari comme l’un de ses professeurs à l’université,
nous a emmenés dans sa maison. Nous avons bu le thé,
mangé des amandes à l’huile et partagé un
très agréable moment. Mais quand l’heure de partir
est arrivée, le jeune homme nous a retenus : “ Non,
attendez. Il faut que je vous montre quelque chose. ”
Il avait dix-huit
ans. Nous l’avons suivi jusqu’en haut de la colline. De là,
il nous a montré des ruines, au fond de la vallée,
et il nous a dit : “ C’était le mellah de notre
village. ” Le quartier juif. Abandonné depuis un demi-siècle.
Puis sa main a désigné un plateau, à l’intersection
des deux lits de rivières. Cela ressemblait à un
champ de silex, comme un tableau de Mondrian. J’ai demandé
ce que c’était. Il m’a répondu : “ C’est le cimetière
juif. Et il n’y a plus personne ici pour prier ces morts. ”
Je regardais le visage de ce jeune homme, c’était stupéfiant :
il était décomposé de douleur.
Alors je lui
ai dit : “ Il faut que tu saches que ceux qui vivaient
là, dans ce mellah, et qui ne sont plus là
pour prier leurs morts, pensent beaucoup au Maroc. ” Mais
il répétait : “ Il n’y a plus personne,
il n’y a plus personne ! ”
J’ai du m’y
reprendre à plusieurs fois et lui dire : “ Oui,
mais où que se trouvent les enfants et les petits-enfants
de ceux qui reposent là, c’est-à-dire en Israël,
au Canada, en France… je puis t’affirmer qu’ils pensent encore
à leur pays d’origine et à leurs disparus. ”
Je sentais
chez lui une telle demande de remplir le “ trou ” dont
parlait Simone, que je voulais partager cette histoire avec vous.
Ce jeune homme de dix-huit ans n’avait jamais connu la communauté
juive de son village, ni peut-être même rencontré
un seul Juif de sa vie. Mais un demi-siècle après,
il sentait encore leur présence et pleurait leurs morts
délaissés, regrettant de ne pouvoir vivre comme
autrefois.
Je crois,
comme beaucoup de gens ici, que l’on n’agit pas seulement depuis
Jérusalem, Ramallah, Fès ou New-York, mais aussi
dans tous les lieux du monde, même dans un village totalement
perdu, au fin fond de l’Anti-Atlas.
Le partage
des sentiments vrais ouvre les portails les plus cadenassés.
Surtout quand ils impliquent amour et respect envers les générations
passées. Dans le patio maintenant très ensoleillé
du Palais Batha, sous le grand chêne miraculé, commence
alors un déferlement de témoignages, parfois dits,
parfois sanglotés.
L’un des premiers
à prendre la parole est Simon Lévy, un ancien, dont
le grand-père, Abraham Lévy, fut chef de la “ Confrérie
du dernier devoir ”, c’est-à-dire responsable des
sépultures des Juifs du pays :
Simon Lévy : J’ai
entendu quelqu’un dans l’assistance dire que nous déterrions
nos saints de leurs sépultures marocaines, pour les emporter
Dieu sait où. Je puis vous affirmer que c’est faux. Le
seul saint qui a été transféré n’en
était pas un : il s’était proclamé saint lui-même !
Tous les autres, c’est-à-dire les six cent trente saints
juifs que compte le Maroc, sont là et y resteront, croyez-moi.
Je m’opposerais avec le bec et les ongles contre quiconque voudrait
nous les enlever, habité par la même foi que jadis
mon grand-père. On ne déplace pas un mort, il a
droit à son morceau de terre. Je suis peut-être un
peu excessif, mais nous sommes si peu ! Notre petite communauté
est composée de gens dont la plupart ont fait l’expérience
de l’ailleurs, avant de revenir ici. Nous y sommes désormais
accrochés de toutes nos racines, comme ce chêne magnifique
au-dessus de nous, qui a failli mourir et qui est revenu à
lui. Nous aussi, nous sommes revenus à nous.
Certes, nous
sommes menacés. L’année dernière, à
la même époque, survenaient les attentats islamistes
de Casablanca, dont nous avons eu bien peur qu’ils ne signalent
le début d’une époque de terreur. Eh bien non. Dès
le lendemain des explosions, j’ai fait le tour de toutes les synagogues
de Casablanca, et partout, nos braves Juifs m’ont dit la même
chose : “Ce n’est pas nous qui sommes visés. C’est
le Maroc et sa sécurité. Prions pour le Maroc.”
Ils restaient calmes. J’étais sidéré. Et tout de
suite après, le 25 mai 2003, tous les Marocains, toutes
communautés confondues, sont sortis dans la rue, pour dire
non à la violence, avec entre autres des banderoles qui
disaient : “Juifs = Musulmans = Marocains” Vous rendez-vous
compte ?
Naturellement,
il faudrait revoir bien des choses. Ainsi, pourquoi le mot “ juif ”
a-t-il été littéralement effacé de
tous les livres scolaires du Maroc ? Ne soyons pas complaisants,
parlons-nous franchement. Car l’espoir existe. Ainsi, nous avons
vu arriver toute une classe de jeunes d’une école de Fès,
visiter le musée du judaïsme marocain, et que disaient-ils ?
“ Nous refusons le terrorisme. ” Cela faisait chaud
au cœur ! Et si vous allez à Sefrou, la ville des
cerises, dans le Moyen-Atlas, dont jadis la moitié de la
population était israélite, eh bien les gens vous
demandent : “ Mais où sont partis nos Juifs ?
Pourquoi ne reviennent-ils pas ? ” Je n’invente rien.
Il ne s’agit
pas de se faire des cajoleries. Simone Bitton, revenant d’Israël,
nous dit : “Notre catastrophe sera bientôt la vôtre.”
Mais, ma fille, elle est nôtre depuis longtemps ! Cette
catastrophe est mondiale. Ce qui se passe au Moyen-Orient sert
à aiguiser des couteaux et à enfiler des ceintures
d’explosifs partout ailleurs. Comment s’en sortir ? Je dis
qu’Israël est une création de l’ONU, qui nous représente
tous, et que ce devraiut donc être à l’ONU, c’est-à-dire
à la communauté internationale, de résoudre
les problèmes que cette création a engendrés.
Mais vous le savez bien, l’ONU a voté maintes résolutions,
pour que les Israéliens se retirent de là où
ils n’ont pas le droit d’être, mais elle ne se donne pas les moyens
de faire appliquer ces résolutions. Alors, que faire ?
Eh bien que les musulmans combattent leurs intégristes
musulmans, et que les Juifs combattent leurs intégristes
juifs, afin que tous ensemble nous réussissions à
cautériser cette plaie énorme, qui menace le monde.
Puis intervient
la chanteuse Mireille Marie, qui commence par évoquer le
fait qu’il peut s’avérer très difficile de ne pas
être habité soi-même par la haine, quand on
se trouve pris dans les raies du conflit.
Mireille
Marie : En écoutant Simone évoquer la lecture
plurielle de toute situation, j’ai pensé que la paix aussi
était plurielle. Elle peut prendre mille visages, mille
formes, jusque dans le moindre moment de notre quotidien. Et chacune
de ces formes est une façon de résister à
la barbarie. Car au fond, la paix est quelque chose de simple,
c’est le respect de soi-même, le respect de cette part d’humanité
que chacun porte en lui, donc le respect de l’autre, du droit
de l’autre. En écoutant Leïla, je me suis dit que,
même si nous ne fournissons qu’un travail de fourmi, nous
sommes sur la bonne voie. L’entendre définir les limites
du conflit et y pointer l’humanité sous-jacente, a été
pour moi comme un baume au cœur. Merci ! Quand on milite
pour les droits de l’homme, comme je le fais depuis des années,
souvent, on doute terriblement. C’est un terrain semé d’embûches.
Et lorsqu’on va sur terrain, il arrive que l’on éprouve
soi-même de la haine. J’ai de la chance d’avoir reçu
une éducation qui m’aide à me distancier de cette
haine et à reconnaître que l’abomination peut se
trouver en chacun de nous.
En écoutant
Simon Lévy parler de l’occultation du mot “juif” des livres
d’histoire marocains, j’ai été renvoyée à
d’autres occultations, dans nos livres d’histoire à nous,
en France – concernant notamment la vérité exacte
sur l’esclavage des Africains, dont les descendants actuels, aux
Antilles par exemple, portent de graves séquelles, de nos
jours encore, ne sachant plus au juste d’où ils viennent,
ni qui ils sont. Et quand Simon Levy agonit l’ONU, je suis encore
d’accord avec lui, même si, ce faisant, nous ne disons rien !
Seules les institutions internationales financières, mais
aussi juridiques, pourraient, si elles le décidaient conjointement,
obliger l’ONU à mettre à exécution ses cinq
cents résolutions concernant la Palestine et Israël.
Cinq cents : je les ai toutes lues. Tout a été
dit. La seule question est celle de la mise en pratique. Que pouvons-nous
faire, à notre niveau ? Sans doute réunir davantage
nos voix et nos forces dispersées. Seuls, nous n’y arriverons
jamais.
Le prochain
à prendre la parole est un ancien Premier ministre du Sénégal
qui, de ce fait, a également dirigé la commission
des Droits de l’Homme à l’ONU…
Idriss
Idrissa Seck : Comment démêler la complexité
des choses ? Qui est victime ? Qui est bourreau ?
Qui a commencé ? Qui ne fait que se venger ?
Quels souvenirs habitent la tête d’un islamiste kamikaze
qui s’apprête à se faire exploser ? Et que se
passe-t-il dans la tête des dirigeants israéliens,
quand ils ripostent en bombardant des maisons de civils ou en
construisant un mur gigantesque qui coupe le pays en deux ?
Il est vrai,
comme l’ont dit certains, que les trois religions du Livre embrassent
d’abord la Thora juive, puisque toutes les trois viennent de là.
Nous, musulmans, nous le savons bien. Dans un verset catégorique
du Coran, Dieu dit : “ Ne se détourne de la religion
d’Abraham que celui qui sème son âme dans la sottise. ”
Le Coran définit le musulman comme celui qui croit en son
livre propre, mais aussi en tous ceux que l’Esprit a dictés
avant lui : la Thora, les Évangiles, le Zohar… et
aussi en tous les livres qui viendront après lui !
Par ailleurs, la Qaba autour de laquelle les musulmans
tournent pour prier, à La Mecque, n’a-t-elle pas été
construite par Abraham ? Les Juifs sont donc incontestablement
les premiers. Nous devons les considérer comme nos aînés.
Cela dit,
j’ai le sentiment, pour en compter beaucoup parmi mes amis, en
public comme en privé, que les Juifs d’aujourd’hui se réfèrent
bien davantage à David et Salomon, qui symbolisent le pouvoir
politique et financier, qu’à Abraham et Moïse, qui symbolisent
la spiritualité et la loi. Et je trouve cela dommage. Je
pense qu’ils ont là un effort à faire en direction
des autres. Certes, il y a beaucoup de souvenirs douloureux dans
leurs têtes et dans leurs cœurs. Mais nous sommes pressés
par le temps et par l’urgence de la situation ; il nous faut
raisonner sur un plan pratique. Or, nous sommes bien obligés
de constater que, sur le terrain, ni les Israéliens, ni
les Palestiniens ne semblent en mesure d’assurer un vrai retour
à l’ordre et à la sécurité. Peut-être
alors Simon Lévy a-t-il raison de proposer que la police
de ces territoires soit confiée à la communauté
internationale ?
D’autres personnes
interviendront, marocaines, européennes, américaines,
musulmanes, juives, chrétiennes, ou sans religion, pour
dire combien elles ont été émues en entendant
les témoignages de Simone Bitton, de Leïla Chahid,
d’André Azoulay, de Simon Levy... Et combien elles se sentent
proches de leurs vertiges comme de leurs espoirs. L’une de ces
personnes est Fatema Mernissi, la fameuse sociologue fassie, dont
la réputation a fait le tour du monde, à partir
des années 80, non sans provoquer de scandale chez les
intégristes, après qu’elle ait écrit plusieurs
livres révisant de fond en comble l’attitude du prophète
Mohammed vis-à-vis des femmes. Nous la retrouverons plus
loin dans ce livre. Pour l’heure, elle s’avoue surtout troublée,
et même déstabilisée par ce qu’elle vient
d’entendre de la bouche de Leïla et de Simone :
Fatema
Mernissi : Je me suis demandé, en vous écoutant,
si quelque chose dans la situation n’avait pas subrepticement
dérapé, sans que nous en soyons forcément
rendu compte. Et cela m’interpelle, quant à la pertinence
des actions que nous menons, les uns et les autres, ensemble ou
séparément. Que faut-il faire ? Vous m’avez
troublée, au point que je ne parviens même plus à
réfléchir !
Pendant vingt
ans, j’ai travaillé sur le hijab, qui est le voile
que la femme musulmane porte sur le visage, mais qui est surtout
la cloison hermétique qui sépare, dans le monde
musulman, la sphère publique et la sphère privée.
Le privé, c’est la femme, la famille, le sexe. Le public,
c’est l’homme, la politique, l’économie. Ce cloisonnement a duré
des siècles. Mais tout a commencé à changer
quand les télévisions diffusées par satellite
sont apparues, en 1991. C’est la première guerre du Golfe
qui a marqué le coup d’envoi : CNN d’abord, puis NBC,
première télévision satellite diffusée
en arabe, préfigurant ce que deviendraient El Jazira et
les autres. Brusquement, n’importe qui a pu regarder les télévisions
du monde entier, il suffisait d’une simple parabole. Ce jour-là,
ce ne sont pas seulement les frontières entre les États
qui ont été irrémédiablement ébrêchées,
c’est aussi la cloison étanche entre sphère privée
et sphère publique en terre d’islam. Dans les esprits,
elle a volé en éclats ! Je ne pense pas que
nous soyons en état de mesurer les effets que cette explosion
aura sur les fondements de la société musulmane
à long terme. Je pense qu’ils seront gigantesques. Mais
dès à présent, je crois qu’on ne peut plus
parler de “ centre ” et de “ périphérie ”.
L’idée moderne d’un univers – ou d’un Dieu – dont
le centre est partout et la périphérie nulle part,
devient une réalité désormais palpable par
chacun. Et le phénomène Internet va évidemment
dans le même sens.
Voilà
quatre années que j’étudie ces phénomènes,
depuis les lieux très improbables, par exemple les cafés
électroniques de Zagora, où, aidés par certaines
ONG, les petits marchands et artisans marocains ont leurs sites
web et naviguent comme des chefs, retrouvant spontanément,
dans la dimension cyber, l’ancienne tradition de solidarité
des Berbères et leur propension légendaire à
s’autogouverner. Ce qui est radicalement nouveau, c’est qu’à l’intérieur
de cette dimension virtuelle, se crée une jemaa,
un espace public, qui ne peut plus, matériellement, être
exclusivement réservé aux hommes. Dans cet espace-là,
il n’y a d’ailleurs plus d’hommes ni de femmes, de musulmans ni
de juifs, de jeunes ni de vieux, il y a uniquement des sujets.
Et ces sujets revendiquent une reconnaissance explicite - jusque
dans la sphère du politique, par la formalisation d’un
nouveau type de citoyenneté ! J’y crois très
fort.
Mais voilà
qu’à vous entendre, je m’interroge soudain. Ne fais-je pas fausse
route, au moins à moyen terme ? N’y aurait-il pas,
malgré tout, subsistance d’un “ centre ”, qui
serait en l’occurrence la Palestine et Israël, et une “ périphérie ”,
où nous nous trouverions assis en ce moment même ?
Que penser ?
La seule conviction
tirée de mes enquêtes que vos témoignages
confirment, c’est que l’humanité disparaîtra si elle
ne parvient pas à comprendre l’adage de réciprocité : “ Tu
ne peux pas survivre sans l’autre. ”
Dans un jeu
de boomerang émotionnel, l’intervention de Fatema Mernissi
désarçonne en retour Simone Bitton et Leïla
Chahid. C’est la première qui répond :
Simone
Bitton : Fatema nous met en situation difficile, en nous
demandant : “ Les amies, dites-nous ce que nous devons
faire. ” Comment répondre à cette question ?
Il y a tant de réponses possibles ! Nous avons surtout
tenté de vous faire ressentir qu’il y avait urgence et
que le monde entier est concerné par ce qui se passe entre
la Palestine et Israël. La catastrophe est à nos portes,
partout ! Il y a ici des gens importants et de simples citoyens.
À son niveau, chacun peut faire quelque chose. J’ai là,
devant moi, une amie marocaine musulmane qui, il y a deux ans,
est venue me dire qu’elle désirait se rendre en Israël,
pour rencontrer les militants de la paix sur le terrain. Nous
lui avons donné des adresses de Palestiniens et d’Israéliens,
et elle est partie à leur rencontre. Je ne la remercierai
jamais assez. Je m’adresse à tous les Arabes : ne
nous boycottez pas, nous les pacifistes israéliens !
Beaucoup d’intellectuels égyptiens, tunisiens, algériens,
marocains croient bon de nous boycotter, par solidarité
avec les Palestiniens. Je dis que c’est la pire des idioties que
vous puissiez commettre. Je vous en supplie, combattez cette idiotie
auprès des vôtres. Essayez de combler le “ trou ”
dont je parlais tout à l’heure, évoquant l’absence
des Juifs du Maroc, par de l’humanisme et de la sensibilité,
et non par de la haine et de l’intolérance.
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