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Les tisseurs de paix du Festival de Fès

Danse sur un pont de lumière entre une Palestinienne et une Israélo-Marocaine

Par Patrice van Eersel

Mireille Marie est une grande et belle Française de Provence, qui interprète des chants sacrés de la Méditerranée : chants chrétiens d’Orient et d’Occident, chants juifs, chants turcs, chants druzes, chants arabes… C’est par un chant persan d’Omar Khayam qu’elle ouvre les Rencontres de Fès du matin du 2 juin 2004, dont nul ne sait encore qu’elles seront exceptionnelles et feront verser plus de larmes que toutes les autres Rencontres de Fès réunies…

Un nuage est passé, sur l’herbe il a pleuré.

Aujourd’hui, sous le soleil, nous foulons l’herbe.

Demain, ce sont nos os qui engendreront d’autres brins d’herbe.

Allons, comment vivre sans le vin vermeil ?

Puis s’installent sur le divan qui sert de tribune deux femmes. Une Palestinienne en exil et une Israélienne éloignée de son Maroc natal. De la première, Leïla Chahid, représentante de la Palestine à Paris, André Azoulay, conseiller du roi du Maroc, dit en introduction : “ Son honnêteté intellectuelle, son sourire, son optimisme nous ont souvent redonné espoir dans les pires moments de crise, de doute, de tragédie. ” De la seconde, Simone Bitton, cinéaste juive marocaine et citoyenne israélienne, il précise : “ Son parcours, militant et professionnel, a de tout temps témoigné de ce que beaucoup d’entre nous ressentons, en tant que Juifs nés en terre arabe. ”

Pour une raison qu’aucun des participants à cette matinée ne pourra vraiment expliquer (mais la mise à vif du terrain psychologique date vraisemblablement du long discours, la veille, d’André Azoulay, faisant une sorte de « coming out » de juif marocain), les larmes vont commencer à couler dans l’assistance pendant l’échange entre Leïla Chahid et Simone Bitton. Quand elles se tairont et que la parole passera à d’autres intervenants, cela deviendra un torrent. Même le président de l’honorable assemblée, Mohamed Kabbaj, le centralien, l’ex-ministre et conseiller du roi, le responsable de la réhabilitation de la ville de Fès, ne pourra arrêter le flot de ses larmes. Plus tard, il avouera à un ami : “ Je savais ce qu’était un fou-rire, je n’avais jamais connu un fou-sanglot. ” C’est ce matin-là que la rédaction du livre "Tisseurs de Paix" sera décidée.

Extraits d’une matinée exceptionnelle.

Leïla Chahid : Née au Liban, où j’ai vécu pendant quinze ans, je suis une de ces cinq millions de Palestiniens qui n’ont pas le droit d’habiter en Palestine, juste d’y aller en touriste, avec un visa valable pour une entrée. Je vis aujourd’hui en France où j’ai comme fonction de représenter la Palestine, et j’ai beaucoup de chance d’être dans un pays qui a les moyens d’écouter, d’échanger, mais le pays de mes ancêtres me manque. Je le ressens comme une absence, un trou, un lieu où nous ne pouvons pas aller. Je n’ai pu m’y rendre, la première fois, qu’après les accords d’Oslo, en 1994. Jusqu’en 1967, j’avais pu aller en CisJordanie, mais jamais dans le reste du pays. Aussi loin que je me souviens, ma mère, mon grand-père, mon grand-oncle m’ont parlé de cette injustice qu’ils vivaient dans leur chair.

Pourtant, même quand leurs paroles se transformaient en sanglots, je ne me rappelle aucune parole de haine pour l’identité juive. Il y avait toujours une grande clarté dans leur esprit, quant à la responsabilité de la politique sioniste, jamais d’amalgame. Hier, j’ai été touchée, quand André Azoulay a parlé du grave moment de régression que nous traversons, où il faudrait à tout prix rappeler aux jeunes le patrimoine commun de cette culture judéo-musulmane qui est le fondement de nos sociétés. Je suis d’accord avec lui.

Dans une atmosphère laïque, ma propre famille a connu beaucoup de mariages entre religions différentes. Personnellement, j’ai eu la chance, à l’âge de seize ans, d’aller dans une école en Angleterre, pour apprendre l’anglais, puisque j’étais dans une école française, et le bon Dieu a bien voulu mettre dans cette école avec des gens du monde entier, dont deux femmes israéliennes, de natures très différentes. La première avait une très grande envie de communiquer, de se rapprocher, de m’expliquer sa vie, sa famille, son parcours et sa terrible angoisse devant le fait qu’elle allait devoir, l’année d’après, entrer dans l’armée pour faire ses trois ans de réserviste comme tous les jeunes Israéliens. L’autre au contraire n’avait aucune envie de partager quoi que ce soit avec moi et nourrissait une grande animosité à mon égard, allant jusqu’à me voler mon courrier - que la première s’acharnait ensuite à récupérer pour moi. Cet exemple m’a tout de suite montré les différentes facettes d’une société qui était tout sauf monolithique. Cela m’a permis à un âge assez jeune, venue d’un Liban qui ne comptait plus guère de Juifs, de comprendre un itinéraire et un vécu.

Dans ma famille, la question n’a jamais été religieuse. Elle était plutôt : pourquoi tous ces Juifs sont-ils devenus israéliens ? D’où sont-ils venus ? Qui sont-ils ? Il fallait donner un nom et c’est quelque chose qu’on ne réalise pas en Europe, parce qu’on y a vécu une autre histoire. Dans le monde arabe, c’est essentiel : d’où venaient ces gens qui prenaient notre place ? À partir du moment où j’ai commencé à comprendre la genèse de ce pays, mon regard sur Israël a changé, il s’est humanisé. Au-delà d’un prototype de l’ennemi, il s’est mis à y avoir des êtres humains : ceux contre qui j’ai combattu, ma vie durant, et ceux avec qui nous avons combattu côte à côte, comme Simone aujourd’hui et beaucoup d’autres amis israéliens, partenaires de construction de la paix.

Simone Bitton : Je vous ai apporté notre livret de famille. C’est un livret marocain, il date des années cinquante, c’est celui de la famille Bitton. En général quand je le touche, je pleure. Mon père s’appelait Massoud, ce qui veut dire “ heureux, joyeux ”, et ma mère s’appelait Allegria, “ la joie ” ; ils étaient faits pour s’entendre. Ils étaient très modestes, mais très joyeux. Mon père aurait été tellement heureux d’être avec nous, là, assis sous cet arbre, pour écouter de la musique. Il chantait bien, à la synagogue et pour nous. Mes parents parlaient entre eux en arabe et à leurs enfants en français. Mais les chansons, c’était uniquement en arabe, et j’ai continué à chanter comme eux.

Le fait qu’il ne soit nulle part fait mention de ma religion sur notre livret de famille est très important pour moi : à aucun endroit il n’est écrit sur ces papiers que je suis juive. Je suis citoyenne marocaine, cela suffit. Lorsque nous sommes arrivés en Israël, j’avais onze ans et j’ai reçu de nouveaux papiers, une carte d’identité sur laquelle on a écrit que j’étais juive. Israël différencie ses citoyens juifs et arabes. On dit parfois qu’Israël est “ la seule démocratie du Moyen-Orient ”, mais il a fallu que j’aille là-bas pour qu’à côté de ma citoyenneté, on estime nécessaire de mentionner mon origine religieuse ou tribale. Le judaïsme est une religion tribale.

Je n’ai jamais compris pourquoi deux cent mille personnes s’étaient levées et avaient quitté le Maroc, alors qu’elles n’y étaient pas forcées. Je sais bien certaines raisons… je ne suis pas ignare, mais cela continue à me sidérer. Tous les Juifs arabes sont arrivés en Israël au moment même où huit cent mille Palestiniens étaient chassés de chez eux. Nous avons pris leur place par la force. Nous savons aujourd’hui que l’on peut détruire tout un éco-système en le privant d’une seule de ses espèces. Je crois que le fait que les Juifs soient partis du Maroc et des autres pays arabes fait qu’il leur manque une espèce. Le fait que la société marocaine ait perdu sa grosse communauté juive, la plus ancienne de l’Islam, lui a enlevé quelque chose d’important dans son identité. À la place, il y a un trou ; et ce trou est en train de se combler de choses mauvaises. C’est comme si le Maroc avait perdu un défi. Parce que quand on a une minorité religieuse au sein d’une majorité différente, c’est un défi. Il y a un “ autre ”, il est là. On voit qu’il n’a pas une queue, ni de grandes oreilles, on doit dealer avec lui, on doit le prendre en compte, c’est un défi. Ce n’était pas une idylle, il n’y a pas de paradis sur terre. Mais il y avait des gens, des frères, des amis, des clients, des associés, et des concitoyens, égaux sans être semblables.

Leïla Chahid : En écoutant Simone, comme en écoutant les intervenants d’hier, dont le ton général était plutôt pessimiste, noir, déprimé - parce que la réalité est très dure -, je me disais : “ Paradoxalement, il faut se trouver en Palestine et en Israël, avec ceux qui se battent tous les jours, pour pouvoir garder une vision humaine de l’autre et garder l’espoir dans une construction de la paix. Depuis 1948, il n’y a jamais eu autant de douleur qu’aujourd’hui en Palestine. Et pourtant, il y a aussi beaucoup de force là-bas, de potentiel, de foi dans un avenir commun. C’est paradoxal, mais essentiel. Ce qui nous rend parfois inactifs, c’est l’installation dans le confort et dans les droits acquis, alors que si l’on nous prive de nos droits et que nous résistons, nous exprimons le meilleur de nous-mêmes. On parle trop des grands acteurs politiques, qui font les manchettes des journaux. Le vrai héros de la Palestine, c’est la société civile faite d’hommes et de femmes qui ont vécu l’éclatement en 1948, mais qui n’ont jamais cessé de recoller les morceaux de ce corps démembré par cinquante-six années de diaspora et trente-sept années d’occupation – un corps éclaté en Arabie Saoudite, dans tous les pays arabes, en Australie, en Europe - et qui ont réellement fait un apprentissage de la reconnaissance de l’autre.

Il n’y a pas de haine anti-juive chez la plupart des Palestiniens, mais une grande force, beaucoup de colère et une foi dans la justesse, pas seulement la justice, la justesse de la cause palestinienne. Les Palestiniens ont le sentiment qu’ils défendent une cause juste, dont l’option est juste car elle se fait dans l’intégration de l’autre. Nous savons tous que la solution du problème, c’est la création d’un État palestinien à côté de l’État d’Israël. Paradoxalement encore, le jour où les Palestiniens ont reconnu l’État d’Israël, l’existence d’une nation israélienne, d’une identité israélienne, ils se sont sentis plus forts et non plus faibles Il y a là quelque chose d’extraordinaire dans les territoires occupés, qui hélas commence à disparaître – sous d’autres genres de poussées. Il est donc capital que nous réagissions très vite. Pour nous, mais aussi pour le monde entier.

Je me suis longtemps demandé pourquoi, je sentais une telle effervescence chez des gens qui n’étaient ni juifs, ni arabes, ni israéliens, ni palestiniens, mais qui, dans leur cœur, cherchaient à travers nous à réconcilier deux parties d’eux-mêmes. Ce serait, quelque part, une réconciliation de l’identité méditerranéenne. Si la Palestine est terre sainte, ce n’est pas tant en raison du sol, mais des êtres qui y ont vécu et y vivent encore.

Mais cette force et cette maturité politique, nous l’avons aussi retrouvée, pendant ces trente-sept années d’occupation, chez nos courageux amis de la société israélienne, les avocats, les militants des droits de l’homme, les journalistes. Lorsque des femmes palestiniennes, parfois analphabètes ou très peu éduquées, ont des enfants en prison, où ils se retrouvent torturés, elles n’ont d’autre moyen de les défendre que le courage d’avocats ou d’avocates israéliens - puisque ce sont des prisons militaires, où les avocats palestiniens n’ont pas le droit de plaider

Simone Bitton : Nous avons beaucoup souffert, ces dix dernières années, Palestiniens autant qu’Iraéliens, de ce que j’appellerais méchamment le “ show-biz de la paix ”. Il y a eu trop de poignées de mains, trop de congrès ! J’ai fini par détester ces gens bien habillés (dont j’ai fait partie), que l’on voyait à la télévision, se serrer la main, s’embrasser et sortir de leurs réunions avec un petit communiqué, encourageant pour ce mouvement de la paix que nous avons accompagné à ses débuts avec tant d’espoir…

Mais pendant ce temps, les gens et les peuples continuaient de mourir. C’est devenu obscène quand la situation s’est mise à empirer. Les gens mourraient de plus en plus, des deux côtés. Chaque fois que nous préparions une nouvelle initiative, nous devions le payer de notre sang et de celui de nos enfants. Je suis venue à Fès parce que j’ai peur, après des années où j’ai refusé de venir à ce genre de manifestations, aujourd’hui, j’ai tellement peur que j’ai besoin de me retrouver, malgré tout, avec des gens qui ressentent un peu les choses comme moi, pour voir si, ensemble, nous ne pourrions pas vaincre cette peur, nous nourrir les uns les autres de notre sentiment d’échec. Car nous avons tous échoué. Que nous soyons Juifs, Arabes, Israéliens, Palestiniens ou Français, la menace qui pèse au-dessus de nos têtes est devenue trop grave. Alors, cela m’a fait du bien d’entendre, par exemple, des Américains qui pensent comme moi. Tout comme j’ai souvent entendu des Arabes nous dire : “ Si vous saviez comme ça nous a fait du bien d’entendre des Israéliens parler comme vous ! ”

Il y a quinze jours, au festival de Cannes, où j’ai eu le privilège de présenter mon dernier film qui traite du Mur, une jeune réalisatrice israélienne a reçu la Caméra d’or, le prix que donne le festival à un premier film. Un film sur la prostitution. Il y a beaucoup de prostitution en Israël. La violence externe finit toujours par se retourner vers l’intérieur. La société israélienne est devenue une société où la violence interne est très présente, familiale, conjugale. Beaucoup de femmes sont réduites en esclavage dans les grands centres urbains. Cette jeune fille a donc fait un film sur l’histoire d’une prostituée et elle a été récompensée. Quand elle est montée sur scène, devant cet immense parterre de célébrités, j’ai trouvé ça aussi émouvant que la palme d’or décernée à Michael Moore ! Elle a dit qu’elle dédiait son film à tous les êtres humains réduits en esclavage sur la planète, à toutes les prostituées, à tous les enfants bagnards, et puis elle s’est mise à pleurer, et elle a dit : “ Il faut que vous sachiez quelque chose : parmi ces esclaves, il y a les trois millions de Palestiniens que mon peuple a réduit à rien. Aidez-nous ! Aidez-les pour nous aider ! ” Et je me suis dit : “ Cette petite jeune fille a tout à perdre. C’est son premier prix international. Quel courage ! ”

Or, il en faut, du courage, pour oser regarder la réalité en face. Il n’y a plus que cent Juifs à Fès. C’est terrible. Heureusement, des milliers de Juifs de par le monde continuent à se sentir marocains. Il y a là une énergie, un amour, une tendresse, une mémoire qu’il faut absolument utiliser. Hier, j’ai emmené Leïla voir la tombe de mes aïeux, au cimetière juif de Fès, aux portes de ce qui fut le mellah, l’ancien quartier juif qui n’existe plus. Très émue, elle a fait un don aux gardiens musulmans, qui veillent très respectueusement sur cet endroit. Ils s’en souviendront toujours. Elle leur a dit : “ Je vous offre ça, parce que j’ai l’impression que c’est vous qui gardez la tombe de mes ancêtres palestiniens, qui ne me semblent beaucoup moins à l’abri à Jérusalem qu’ici. ”

Leïla Chahid : Il y a vingt ans, quand j’étais une jeune enseignante en coopération au Maroc et que mon mari y était professeur à l’univesité, nous avons fait une virée tous les deux, dans l’Anti –Atlas, aux confins de l’Algérie, dans un endroit perdu, tout au bout d’une piste. C’était comme si une force magnétique nous avait attirés dans ce bout de monde. Enfin, nous sommes arrivés à la jonction de deux rivières, où se dressait un magnifique village sur un rocher. Toute la population est descendue en courant nous accueillir, et le fils du chef de village, qui a reconnu mon mari comme l’un de ses professeurs à l’université, nous a emmenés dans sa maison. Nous avons bu le thé, mangé des amandes à l’huile et partagé un très agréable moment. Mais quand l’heure de partir est arrivée, le jeune homme nous a retenus : “ Non, attendez. Il faut que je vous montre quelque chose. ”

Il avait dix-huit ans. Nous l’avons suivi jusqu’en haut de la colline. De là, il nous a montré des ruines, au fond de la vallée, et il nous a dit : “ C’était le mellah de notre village. ” Le quartier juif. Abandonné depuis un demi-siècle. Puis sa main a désigné un plateau, à l’intersection des deux lits de rivières. Cela ressemblait à un champ de silex, comme un tableau de Mondrian. J’ai demandé ce que c’était. Il m’a répondu : “ C’est le cimetière juif. Et il n’y a plus personne ici pour prier ces morts. ” Je regardais le visage de ce jeune homme, c’était stupéfiant : il était décomposé de douleur.

Alors je lui ai dit : “ Il faut que tu saches que ceux qui vivaient là, dans ce mellah, et qui ne sont plus là pour prier leurs morts, pensent beaucoup au Maroc. ” Mais il répétait : “ Il n’y a plus personne, il n’y a plus personne ! ”

J’ai du m’y reprendre à plusieurs fois et lui dire : “ Oui, mais où que se trouvent les enfants et les petits-enfants de ceux qui reposent là, c’est-à-dire en Israël, au Canada, en France… je puis t’affirmer qu’ils pensent encore à leur pays d’origine et à leurs disparus. ”

Je sentais chez lui une telle demande de remplir le “ trou ” dont parlait Simone, que je voulais partager cette histoire avec vous. Ce jeune homme de dix-huit ans n’avait jamais connu la communauté juive de son village, ni peut-être même rencontré un seul Juif de sa vie. Mais un demi-siècle après, il sentait encore leur présence et pleurait leurs morts délaissés, regrettant de ne pouvoir vivre comme autrefois.

Je crois, comme beaucoup de gens ici, que l’on n’agit pas seulement depuis Jérusalem, Ramallah, Fès ou New-York, mais aussi dans tous les lieux du monde, même dans un village totalement perdu, au fin fond de l’Anti-Atlas.

Le partage des sentiments vrais ouvre les portails les plus cadenassés. Surtout quand ils impliquent amour et respect envers les générations passées. Dans le patio maintenant très ensoleillé du Palais Batha, sous le grand chêne miraculé, commence alors un déferlement de témoignages, parfois dits, parfois sanglotés.

L’un des premiers à prendre la parole est Simon Lévy, un ancien, dont le grand-père, Abraham Lévy, fut chef de la “ Confrérie du dernier devoir ”, c’est-à-dire responsable des sépultures des Juifs du pays :

Simon Lévy : J’ai entendu quelqu’un dans l’assistance dire que nous déterrions nos saints de leurs sépultures marocaines, pour les emporter Dieu sait où. Je puis vous affirmer que c’est faux. Le seul saint qui a été transféré n’en était pas un : il s’était proclamé saint lui-même ! Tous les autres, c’est-à-dire les six cent trente saints juifs que compte le Maroc, sont là et y resteront, croyez-moi. Je m’opposerais avec le bec et les ongles contre quiconque voudrait nous les enlever, habité par la même foi que jadis mon grand-père. On ne déplace pas un mort, il a droit à son morceau de terre. Je suis peut-être un peu excessif, mais nous sommes si peu ! Notre petite communauté est composée de gens dont la plupart ont fait l’expérience de l’ailleurs, avant de revenir ici. Nous y sommes désormais accrochés de toutes nos racines, comme ce chêne magnifique au-dessus de nous, qui a failli mourir et qui est revenu à lui. Nous aussi, nous sommes revenus à nous.

Certes, nous sommes menacés. L’année dernière, à la même époque, survenaient les attentats islamistes de Casablanca, dont nous avons eu bien peur qu’ils ne signalent le début d’une époque de terreur. Eh bien non. Dès le lendemain des explosions, j’ai fait le tour de toutes les synagogues de Casablanca, et partout, nos braves Juifs m’ont dit la même chose : “Ce n’est pas nous qui sommes visés. C’est le Maroc et sa sécurité. Prions pour le Maroc.” Ils restaient calmes. J’étais sidéré. Et tout de suite après, le 25 mai 2003, tous les Marocains, toutes communautés confondues, sont sortis dans la rue, pour dire non à la violence, avec entre autres des banderoles qui disaient : “Juifs = Musulmans = Marocains” Vous rendez-vous compte ?

Naturellement, il faudrait revoir bien des choses. Ainsi, pourquoi le mot “ juif ” a-t-il été littéralement effacé de tous les livres scolaires du Maroc ? Ne soyons pas complaisants, parlons-nous franchement. Car l’espoir existe. Ainsi, nous avons vu arriver toute une classe de jeunes d’une école de Fès, visiter le musée du judaïsme marocain, et que disaient-ils ? “ Nous refusons le terrorisme. ” Cela faisait chaud au cœur ! Et si vous allez à Sefrou, la ville des cerises, dans le Moyen-Atlas, dont jadis la moitié de la population était israélite, eh bien les gens vous demandent : “ Mais où sont partis nos Juifs ? Pourquoi ne reviennent-ils pas ? ” Je n’invente rien.

Il ne s’agit pas de se faire des cajoleries. Simone Bitton, revenant d’Israël, nous dit : “Notre catastrophe sera bientôt la vôtre.” Mais, ma fille, elle est nôtre depuis longtemps ! Cette catastrophe est mondiale. Ce qui se passe au Moyen-Orient sert à aiguiser des couteaux et à enfiler des ceintures d’explosifs partout ailleurs. Comment s’en sortir ? Je dis qu’Israël est une création de l’ONU, qui nous représente tous, et que ce devraiut donc être à l’ONU, c’est-à-dire à la communauté internationale, de résoudre les problèmes que cette création a engendrés. Mais vous le savez bien, l’ONU a voté maintes résolutions, pour que les Israéliens se retirent de là où ils n’ont pas le droit d’être, mais elle ne se donne pas les moyens de faire appliquer ces résolutions. Alors, que faire ? Eh bien que les musulmans combattent leurs intégristes musulmans, et que les Juifs combattent leurs intégristes juifs, afin que tous ensemble nous réussissions à cautériser cette plaie énorme, qui menace le monde.

Puis intervient la chanteuse Mireille Marie, qui commence par évoquer le fait qu’il peut s’avérer très difficile de ne pas être habité soi-même par la haine, quand on se trouve pris dans les raies du conflit.

Mireille Marie : En écoutant Simone évoquer la lecture plurielle de toute situation, j’ai pensé que la paix aussi était plurielle. Elle peut prendre mille visages, mille formes, jusque dans le moindre moment de notre quotidien. Et chacune de ces formes est une façon de résister à la barbarie. Car au fond, la paix est quelque chose de simple, c’est le respect de soi-même, le respect de cette part d’humanité que chacun porte en lui, donc le respect de l’autre, du droit de l’autre. En écoutant Leïla, je me suis dit que, même si nous ne fournissons qu’un travail de fourmi, nous sommes sur la bonne voie. L’entendre définir les limites du conflit et y pointer l’humanité sous-jacente, a été pour moi comme un baume au cœur. Merci ! Quand on milite pour les droits de l’homme, comme je le fais depuis des années, souvent, on doute terriblement. C’est un terrain semé d’embûches. Et lorsqu’on va sur terrain, il arrive que l’on éprouve soi-même de la haine. J’ai de la chance d’avoir reçu une éducation qui m’aide à me distancier de cette haine et à reconnaître que l’abomination peut se trouver en chacun de nous.

En écoutant Simon Lévy parler de l’occultation du mot “juif” des livres d’histoire marocains, j’ai été renvoyée à d’autres occultations, dans nos livres d’histoire à nous, en France – concernant notamment la vérité exacte sur l’esclavage des Africains, dont les descendants actuels, aux Antilles par exemple, portent de graves séquelles, de nos jours encore, ne sachant plus au juste d’où ils viennent, ni qui ils sont. Et quand Simon Levy agonit l’ONU, je suis encore d’accord avec lui, même si, ce faisant, nous ne disons rien ! Seules les institutions internationales financières, mais aussi juridiques, pourraient, si elles le décidaient conjointement, obliger l’ONU à mettre à exécution ses cinq cents résolutions concernant la Palestine et Israël. Cinq cents : je les ai toutes lues. Tout a été dit. La seule question est celle de la mise en pratique. Que pouvons-nous faire, à notre niveau ? Sans doute réunir davantage nos voix et nos forces dispersées. Seuls, nous n’y arriverons jamais.

Le prochain à prendre la parole est un ancien Premier ministre du Sénégal qui, de ce fait, a également dirigé la commission des Droits de l’Homme à l’ONU…

Idriss Idrissa Seck : Comment démêler la complexité des choses ? Qui est victime ? Qui est bourreau ? Qui a commencé ? Qui ne fait que se venger ? Quels souvenirs habitent la tête d’un islamiste kamikaze qui s’apprête à se faire exploser ? Et que se passe-t-il dans la tête des dirigeants israéliens, quand ils ripostent en bombardant des maisons de civils ou en construisant un mur gigantesque qui coupe le pays en deux ?

Il est vrai, comme l’ont dit certains, que les trois religions du Livre embrassent d’abord la Thora juive, puisque toutes les trois viennent de là. Nous, musulmans, nous le savons bien. Dans un verset catégorique du Coran, Dieu dit : “ Ne se détourne de la religion d’Abraham que celui qui sème son âme dans la sottise. ” Le Coran définit le musulman comme celui qui croit en son livre propre, mais aussi en tous ceux que l’Esprit a dictés avant lui : la Thora, les Évangiles, le Zohar… et aussi en tous les livres qui viendront après lui ! Par ailleurs, la Qaba autour de laquelle les musulmans tournent pour prier, à La Mecque, n’a-t-elle pas été construite par Abraham ? Les Juifs sont donc incontestablement les premiers. Nous devons les considérer comme nos aînés.

Cela dit, j’ai le sentiment, pour en compter beaucoup parmi mes amis, en public comme en privé, que les Juifs d’aujourd’hui se réfèrent bien davantage à David et Salomon, qui symbolisent le pouvoir politique et financier, qu’à Abraham et Moïse, qui symbolisent la spiritualité et la loi. Et je trouve cela dommage. Je pense qu’ils ont là un effort à faire en direction des autres. Certes, il y a beaucoup de souvenirs douloureux dans leurs têtes et dans leurs cœurs. Mais nous sommes pressés par le temps et par l’urgence de la situation ; il nous faut raisonner sur un plan pratique. Or, nous sommes bien obligés de constater que, sur le terrain, ni les Israéliens, ni les Palestiniens ne semblent en mesure d’assurer un vrai retour à l’ordre et à la sécurité. Peut-être alors Simon Lévy a-t-il raison de proposer que la police de ces territoires soit confiée à la communauté internationale ?

D’autres personnes interviendront, marocaines, européennes, américaines, musulmanes, juives, chrétiennes, ou sans religion, pour dire combien elles ont été émues en entendant les témoignages de Simone Bitton, de Leïla Chahid, d’André Azoulay, de Simon Levy... Et combien elles se sentent proches de leurs vertiges comme de leurs espoirs. L’une de ces personnes est Fatema Mernissi, la fameuse sociologue fassie, dont la réputation a fait le tour du monde, à partir des années 80, non sans provoquer de scandale chez les intégristes, après qu’elle ait écrit plusieurs livres révisant de fond en comble l’attitude du prophète Mohammed vis-à-vis des femmes. Nous la retrouverons plus loin dans ce livre. Pour l’heure, elle s’avoue surtout troublée, et même déstabilisée par ce qu’elle vient d’entendre de la bouche de Leïla et de Simone :

Fatema Mernissi : Je me suis demandé, en vous écoutant, si quelque chose dans la situation n’avait pas subrepticement dérapé, sans que nous en soyons forcément rendu compte. Et cela m’interpelle, quant à la pertinence des actions que nous menons, les uns et les autres, ensemble ou séparément. Que faut-il faire ? Vous m’avez troublée, au point que je ne parviens même plus à réfléchir !

Pendant vingt ans, j’ai travaillé sur le hijab, qui est le voile que la femme musulmane porte sur le visage, mais qui est surtout la cloison hermétique qui sépare, dans le monde musulman, la sphère publique et la sphère privée. Le privé, c’est la femme, la famille, le sexe. Le public, c’est l’homme, la politique, l’économie. Ce cloisonnement a duré des siècles. Mais tout a commencé à changer quand les télévisions diffusées par satellite sont apparues, en 1991. C’est la première guerre du Golfe qui a marqué le coup d’envoi : CNN d’abord, puis NBC, première télévision satellite diffusée en arabe, préfigurant ce que deviendraient El Jazira et les autres. Brusquement, n’importe qui a pu regarder les télévisions du monde entier, il suffisait d’une simple parabole. Ce jour-là, ce ne sont pas seulement les frontières entre les États qui ont été irrémédiablement ébrêchées, c’est aussi la cloison étanche entre sphère privée et sphère publique en terre d’islam. Dans les esprits, elle a volé en éclats ! Je ne pense pas que nous soyons en état de mesurer les effets que cette explosion aura sur les fondements de la société musulmane à long terme. Je pense qu’ils seront gigantesques. Mais dès à présent, je crois qu’on ne peut plus parler de “ centre ” et de “ périphérie ”. L’idée moderne d’un univers – ou d’un Dieu – dont le centre est partout et la périphérie nulle part, devient une réalité désormais palpable par chacun. Et le phénomène Internet va évidemment dans le même sens.

Voilà quatre années que j’étudie ces phénomènes, depuis les lieux très improbables, par exemple les cafés électroniques de Zagora, où, aidés par certaines ONG, les petits marchands et artisans marocains ont leurs sites web et naviguent comme des chefs, retrouvant spontanément, dans la dimension cyber, l’ancienne tradition de solidarité des Berbères et leur propension légendaire à s’autogouverner. Ce qui est radicalement nouveau, c’est qu’à l’intérieur de cette dimension virtuelle, se crée une jemaa, un espace public, qui ne peut plus, matériellement, être exclusivement réservé aux hommes. Dans cet espace-là, il n’y a d’ailleurs plus d’hommes ni de femmes, de musulmans ni de juifs, de jeunes ni de vieux, il y a uniquement des sujets. Et ces sujets revendiquent une reconnaissance explicite - jusque dans la sphère du politique, par la formalisation d’un nouveau type de citoyenneté ! J’y crois très fort.

Mais voilà qu’à vous entendre, je m’interroge soudain. Ne fais-je pas fausse route, au moins à moyen terme ? N’y aurait-il pas, malgré tout, subsistance d’un “ centre ”, qui serait en l’occurrence la Palestine et Israël, et une “ périphérie ”, où nous nous trouverions assis en ce moment même ?

Que penser ?

La seule conviction tirée de mes enquêtes que vos témoignages confirment, c’est que l’humanité disparaîtra si elle ne parvient pas à comprendre l’adage de réciprocité : “ Tu ne peux pas survivre sans l’autre. ”

Dans un jeu de boomerang émotionnel, l’intervention de Fatema Mernissi désarçonne en retour Simone Bitton et Leïla Chahid. C’est la première qui répond :

Simone Bitton : Fatema nous met en situation difficile, en nous demandant : “ Les amies, dites-nous ce que nous devons faire. ” Comment répondre à cette question ? Il y a tant de réponses possibles ! Nous avons surtout tenté de vous faire ressentir qu’il y avait urgence et que le monde entier est concerné par ce qui se passe entre la Palestine et Israël. La catastrophe est à nos portes, partout ! Il y a ici des gens importants et de simples citoyens.
À son niveau, chacun peut faire quelque chose. J’ai là, devant moi, une amie marocaine musulmane qui, il y a deux ans, est venue me dire qu’elle désirait se rendre en Israël, pour rencontrer les militants de la paix sur le terrain. Nous lui avons donné des adresses de Palestiniens et d’Israéliens, et elle est partie à leur rencontre. Je ne la remercierai jamais assez. Je m’adresse à tous les Arabes : ne nous boycottez pas, nous les pacifistes israéliens ! Beaucoup d’intellectuels égyptiens, tunisiens, algériens, marocains croient bon de nous boycotter, par solidarité avec les Palestiniens. Je dis que c’est la pire des idioties que vous puissiez commettre. Je vous en supplie, combattez cette idiotie auprès des vôtres. Essayez de combler le “ trou ” dont je parlais tout à l’heure, évoquant l’absence des Juifs du Maroc, par de l’humanisme et de la sensibilité, et non par de la haine et de l’intolérance.


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