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Le Tantra, ce n’est pas ce que lon croit.
Une tradition vieille de six mille ans

Le tantrisme, selon lequel schématiquement la conscience masculine passive n’a de pouvoir que grâce à l’énergie féminine active, est l’un des rares courants mystiques à avoir traversé les millénaires sans perdre l’intensité et la richesse de ses enseignements.
Transmis jusqu’à nos jours par plusieurs lignées ininterrompues de maîtres et de disciples,
il est resté éminemment vivant.
Les universitaires indianistes et les chercheurs spécialisés dans le tantrisme ne s’accordent pas sur ses origines. Pour certains, comme Alain Daniélou, Wendy Doniger O’Flaherty, Ajit Mookerjee ou Madhu Khanna, le tantrisme shivaïte se rattache à la civilisation de la vallée de l’Indus qui atteignit son apogée vers 2 600 avant notre ère. « On rencontre des symboles de rituel tantrique dans la culture d’Harappa (civilisation de la vallée de l’Indus, troisième millénaire avant notre ère) sous la forme de représentations de posture de yoga, et d’objets variés liés au culte de la Mère et de la fertilité 1 ».
Cette civilisation sophistiquée, dont l’écriture n’a pas encore été déchiffrée, disparut à la suite de variations du cours de l’Indus ou de changements climatiques,
vers 1 900 avant notre ère. La thèse de la destruction des cités dravidiennes par les Aryens est aujourd’hui remise en question, car leur venue semblerait plus tardive.
Une civilisation sophistiquée On sait que les Dravidiens, grands navigateurs ont essaimé jusqu’au bassin méditerranéen. Les fouilles ont produit l’évidence de commerce avec la Mésopotamie. Des tablettes cunéiformes mésopotamiennes décrivent des transactions avec les marchands dravidiens qui exportaient des métaux précieux, des perles, de l’ivoire, du cuivre travaillé, de la céramique et de la verrerie. Ces navigateurs remontaient jusqu’aux ports d’Arabie par la mer Rouge.

« Le tantrisme hindou a influencé les bouddhismes des écoles tibétaines du Vajrayana, chinoises du Mi-Tsung et japonaises du Shingon. »

La récente exposition « Merveilles de la culture de la vallée de l’Indus », à New York, en février 1998, a permis au New York Times de faire le point sur les connaissances actuelles liées à cette civilisation. Le Dr Possehl, du département d’Archéologie et d’Anthropologie de l’université de Philadelphie, exprimait l’embarras des chercheurs en déclarant : « L’expression archéologique de la civilisation de l’Indus ne ressemble en rien à ce qui nous est familier - pas de palais, pas de monuments, pas de temples. Nous avons là l’expression d’une antique complexité socio-culturelle, sans la présence ostentatoire d’une idéologie ou l’évidence d’un souverain, roi ou reine. Il n’y a pas de vrai modèle dans l’histoire ou l’ethnographie qui suggère qu’il y ait jamais eu une civilisation de ce type2 ». Les ruines des cités démontrent un réel urbanisme ; des rues droites, un système sophistiqué d’évacuation des eaux, des puits, l’usage de briques calibrées, et les divers objets retrouvés attestent d’un grand raffinement dans le travail des métaux précieux, de la poterie, de la céramique décorée et de la verrerie.

SHAKTY MATRIKA, Inde du nord, IIIe siècle AV. J-C
« Une culture urbaine d’une immense sophistication sur un territoire deux fois plus grand que celui sur lequel régnait Sumer ou l’Égypte contemporaine », écrivait Holland Cotter2. Bien des figures tantriques semblent avoir une origine himalayenne non - indienne, notamment centre-asiatique et mongole. Mais on a également trouvé à Mohenjo Daro et à Harappa des terres cuites figurant des ascètes en posture de méditation, un sceau représentant un yogi ithyphallique en posture yogique, couronné d’une coiffe ornée de cornes de buffle et entouré d’animaux emblématiques, qui est considéré par beaucoup comme un prototype de Shiva. Pour Wendy Doniger O’Flaherty, de l’université de Chicago : « Il y a une évidence d’une pratique yogique dans la vallée de l’Indus aussi bien que celle de l’adoration du Phallus mentionnée dans le Rig-Veda comme caractéristique des ennemis des Aryens3. »
Pour d’autres, tels Stella Kramrisch, conservateur du musée de Philadelphie, professeur à l’Institut d’art indien de l’université de New York et auteur de The Presence of Shiva4, le tantrisme shivaïte serait post-védique et aurait vu le jour au cours des premiers siècles de notre ère. L’universitaire reconnaît la trace de pratiques yogiques dans la culture de la vallée de l’Indus, mais ne va pas jusqu’à penser que le fameux sceau 420 serait une figuration de Shiva.
Elle pense également que les racines du védisme sont bien antérieures au premier millénaire avant notre ère5.
Pour les maîtres tantriques cachemiriens tels Swâmi Laksman Jî, haute autorité contemporaine - décédé en 1991 - à laquelle les plus éminents spécialistes du tantrisme se sont abreuvés 6 : « Le système Pratyabhijnâ était largement répandu au début du kali-yuga » (3 200 ans avant notre ère) et : « Le système Krama fut introduit au début du kali-yuga par le sage Durvâsâ 7 ». Swâmi Laksman Jî était à la fois considéré comme un grand érudit et comme un mystique, dépositaire de la tradition orale que les Occidentaux négligent souvent.
Enfin, Shiva n’apparaît pas dans les Veda, composés environ 1 200 à 1 000 ans avant notre ère et transmis oralement jusqu’à leur rédaction plus tardive. Il est donc possible, si l’on suit Swâmi Laksman Jî, Alain Daniélou, Ajit Mookerjee et Madhu Khanna, de penser que le shivaïsme est antérieur au védisme et vieux d’au moins six mille ans.

1 - La Voie du Tantra, Ajit Mookerjee et Madhu Khanna, Seuil, 1978.
2 - New York Times du 20 février 1998.
3 - in Siva, the Erotic Ascetic, Oxford University Press, 1973.
4 - Princeton University Press, 1981.
5 - Si elle avait raison, cela rendrait alors possible le passage des Aryens dans la vallée de l’Indus vers 1900 avant notre ère, et la thèse aujourd’hui abandonnée de leur participation à la chute de la civilisation de l’Indus serait alors à réexaminer.
6 - Parmi lesquels Lilian Silburn et Mark S.G. Dyczkowski.
7 - in Shivaïsme du Cachemire. Le Secret suprême, Les Deux Océans, 1989.
Pratyabhijnâ et Krama sont deux des écoles du tantrisme cachemirien qui, porté par plusieurs générations de grands philosophes et yogis, connut une renaissance et un rayonnement extrêmes entre le IXe et le XIIe siècles.

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