À
l’écoute du regretté Jean Klein pendant de nombreuses années et
s’inscrivant dans le courant du tantrisme cachemirien, Éric Baret
s’exprime, libre de toute codification rituelle. Pas d’enseignant,
ni d’enseigné. L’enseignement est Silence. Il se manifeste, éventuellement,
par la disponibilité au ressenti corporel tel qu’évoquée dans les
grands textes comme le Vijnanabhairava Tantra. Après Les Crocodiles
ne pensent pas1 ! et L’Eau ne
coule pas2, la parution d’un
troisième recueil d’entretiens, Le Sacre du dragon vert, est prévue
pour
le printemps prochain3.
Nouvelles
Clés : Face à toutes les définitions qui en sont proposées,
et à la lumière de votre expérience, pouvez-vous clarifier ce
qu’est le tantrisme ?
Éric Baret : Les expériences vont et viennent, le tantrisme
reflète ce qui est au-delà de l’expérience. Au niveau pratique,
dans le sens classique de l’Inde, il est l’expression journalière
de cette non-expérience.
N. C. :
Rien à voir, donc, avec l’imagerie énergétique, magique et sexuelle
que le tantrisme véhicule en Occident ?
É. B. : Les gouttes de tantrisme qui ont été formulées
en Occident sont de lointaines prolongations du tantrisme traditionnel...
Ces éléments sexuels, comme tous les arts, font partie du tantrisme.
Mais pas plus que l’art du combat, l’art de la construction des
temples... Également l’art des pratiques nommées sexuelles, qui
ont été codifiées. Mais c’est un tout petit fragment. Quand on
lit les grands textes du tantrisme cachemirien, par exemple le
Tantraloka d’Abhinavagupta, il y a peut-être une cinquantaine
de pages qui se réfèrent aux pratiques « sexuelles », et il y
a deux mille pages qui se réfèrent à d’autres éléments.
Yoni,
la matrice originelle symbolisé par l'organe sexuel
féminin, est figuré dans ce mudra par la disposition
en triangle
des doigts.
|
N.
C. : Vous parlez parfois du tantrisme comme d’un « courant
», indépendant de toute culture, ou tradition..
É. B. : C’est un courant. Mais pas d’affirmation, de réponse,
de savoir. L’enseignement tantrique pose des questions. Il ne
répond jamais. S’il répondait, il proviendrait de la mémoire,
il serait dans le connu. Faire face au présent affine le questionnement.
N. C. :
Vous-même, quand avez-vous eu cette intuition ?
É. B. : Je n’ai jamais rien eu, mais j’ai rencontré quelqu’un
qui avait actualisé dans sa vie cette interrogation vibrante.
C’est ce qui m’a touché.
N. C. :
Cet ami, pouvez-vous nous dire qui c’est ?
É. B. : Il s’appelait Jean Klein.
N. C. :
Pour goûter, ou retrouver, ce pressentiment,
le maître est-il indispensable ?
É. B. : Pour ce qui est du pressentiment essentiel, on
ne peut pas répondre, parce que le maître qu’on rencontre n’est
pas à l’extérieur de soi. Quand on rencontre son maître, c’est
soi-même qu’on rencontre. Donc le problème ne se pose pas. Pour
ce qui est de la codification, de la pratique du tantra, ou celle
du yoga, on peut dire : oui, le maître technique est indispensable.
Il faut quelqu’un qui ait déjà parcouru le chemin. Dans la tradition
du Cachemire, des coups de mains sensoriels sont suggérés pour
approfondir ce ressenti : yoga, travail sur le souffle, sur les
mantras... Tout le travail qu’on appelle tactile, sensoriel, que
ce soit seul ou avec un partenaire, faisait partie, pour Jean
Klein, de cette intégration du pressentiment initial.
N. C. :
Pourquoi tant d’importance accordée au ressenti ?
É. B. : On peut aisément voir que la plupart des gens sont
constamment en train de penser. Quand ils marchent, quand ils
mangent, quand ils font l’amour, ils pensent... C’est facile à
constater. Quand on a vu cela en soi, une certaine disponibilité
peut venir. Ce qui fait penser, c’est l’idée d’être une personnalité.
On a une personnalité qui existe uniquement en fonction du futur
et du passé. Elle existe en relation. Quand on abdique cette prétention
à être une personnalité, il n’y a rien à penser. Les choses se
présentent d’elles-mêmes. À ce moment-là, il n’y a pas de futur,
il n’y a pas de passé. Donc, ce qui est présence - pas présent,
parce que ce présent, c’est le passé - est sensoriel. C’est une
façon d’être d’instant en instant. Ça ne veut pas dire qu’à certains
moments, si de nouveau l’image d’une personnalité apparaît, il
n’y a pas à nouveau un futur et un passé, bien sûr. Mais on se
rend compte de ça. On observe, sans juger, sans vouloir changer.
Et, à un moment donné, on s’aperçoit qu’on n’a plus le dynamisme
de constamment vouloir se penser. C’est alors que la vie quitte
les codifications mentales, morales de toute société classique.
La vie n’est complexe que quand on pense : « Qu’est-ce que
je vais faire tout à l’heure ? »,« Qu’est-ce que j’ai
fait hier ? », « Est-ce que j’ai bien fait ou non ? »,
« Est-ce que je vais bien faire ou non ? »...
N. C. :
Et dans l’instant présent, est-ce que je « fais »?
É. B. : En vérité, on ne fait jamais rien. On prétend faire.
C’est après qu’on s’approprie l’acte. Mais il n’y a jamais d’acteur.
C’est un concept d’être un acteur. Pendant l’action, il n’y a
qu’action. C’est un mouvement fonctionnel, le corps a bougé, sans
réflexion. La situation amène sa solution.
Stupa
Népalais en cristal de roche, symbole de la totalité
et de sa transparence. 16° Siècle.
|
N. C. :
Est-ce l’attention portée au ressenti corporel qui vous amène
à cette prise de conscience ?
É. B. : La vie sensorielle est sans inquiétude, sans demande,
sans remord. Les choses sont ce qu’elles sont. C’est la manière
de vivre créative: on ne sait rien, on ne veut rien, tout ce qui
arrive on le veut, parce que c’est là. Il ne peut rien y avoir
de plus grand que ce qui est là dans l’instant. Le reste est fantaisie.
La spiritualité est une fantaisie, une psychopathie. La spiritualité,
c’est uniquement ce qui est là dans l’instant. Toute la beauté
est là. Si je pense à demain, à hier, j’insulte le moment. À vrai
dire, j’ai peur du moment, j’ai peur de n’être rien, j’ai besoin
de défendre mon image. Or, dans l’instant, on ne peut rien être,
ni défendre, on n’a pas de prétention à être quoi que ce soit.
Alors, qu’est-ce qui pourrait gêner ? Psychologiquement, j’entends.
Le corps, bien sûr, est là : la jambe bouge, le chien mord la
main, on va réagir, ça c’est fonctionnel. Mais la réaction psychologique
de vouloir être une personnalité, être aimé, être approuvé...
cela vous quitte complètement.
N. C. :
En quoi, précisément, la vie est-elle « plus facile », pour vous
?
É. B. : Si l’on est psychiquement réactif, c’est que l’on
est dans une histoire, que l’on se prend pour un personnage avec
son cortège de drames inévitables. Or, je ne suis rien du tout.
Peut-être que demain j’aurai une dépression nerveuse parce que
ce pigeon, là en face, m’a marché sur le pied. Quelqu’un dont
le fantasme est d’être libre, d’être sage, ne peut plus respirer,
est tenu à être libre. Sans être tenu à rien, triste, coléreux,
jaloux, irrité par le désir, par la laideur, par la lâcheté. Bien
sûr, c’est merveilleux comme ça, mais je ne me cherche pas là-dedans.
Donc ces états, s’ils viennent, occupent très peu de place, prennent
très peu d’énergie. Si on ne se défend pas, tout est beauté. Mais
quand on veut être libre, quand on veut être un sage, on vit dans
des concepts.
N. C. :
Une des conséquences de la pratique tantrique, c’est une très
grande liberté ?
E. B. : On ne peut être libre que dans l’instant, parce
qu’il n’y a rien d’autre que l’instant.
Se dire : « Je veux être libre pour toujours », c’est de la peur.
C’est comme avoir un mari pour toujours, un amant fidèle pour
toujours, un chien pour toujours, la jeunesse pour toujours, de
l’argent pour toujours... Non, il n’y a pas de sécurité. C’est
cela, la beauté de la vie.
N. C. :
Si tout est dans l’instant, s’il n’y a pas de devenir, il n’y
a donc pas non plus de chemin!... Qu’est-ce que la voie ?
E. B. : Le yoga, le tantra, la pratique, commence quand
quelqu’un vient et qu’il n’a rien à demander. Quand quelqu’un
vient avec des questions, dans l’attente de réponses, on est obligé
de donner des calmants. Tous ces états, toutes ces pratiques assidues
ne sont rien d’autre que des calmants pour les esprits agités.
Quand surgit la véritable interrogation, profonde : « Qui suis-je
? », on ne demande plus rien. Là, l’enseignement arrive. Il arrive
dans cette disponibilité. Quand on veut être enseigné, quand on
veut savoir, c’est qu’il y a peur. On n’est pas prêt. C’est quand
quelqu’un ne veut plus rien, ne sait plus rien que, vraiment,
il peut être totalement présent.
N. C. :
Revenons à cette part de l’enseignement tantrique qui fascine
les Occidentaux :
les pratiques sexuelles...
É. B. : Le plaisir, pour la majorité des gens, c’est une
projection mentale. Il faut vraiment se rendre compte, au niveau
plaisir et douleur, qu’il est exceptionnel de sentir un plaisir
sans fantasmer dessus. Êtes-vous capable de ressentir une caresse
sans faire d’histoire, sans bâtir une histoire autour, sans vous
demander de qui elle vient, ce qu’elle signifie, etc ?
La réceptivité sensorielle va très loin. Cette exploration fait
partie de la démarche tantrique. Voir à quel point ce qu’on croit
être ressenti est, en fait, pensé. On ne ressent pas :
on pense le ressenti.
N. C.
: Et quand on commence à penser un peu moins ?
É. B. : C’est surtout le premier temps qui compte. Quand
on se rend compte qu’on ne sent pas, il y a des moments où le
ressenti commence à respirer.
N. C. :
Et maithuna, dans tout ça ?
É. B. : maithuna, c’est un mot comme un autre. Toute perception
est maithuna. Samyama, faire un avec, ce qui est mal traduit par
identification, mais qui veut dire, plutôt, non-séparation. Quand
vous regardez ce gazon, ou cet arbre, il y a non-séparation. Le
fait de voir, sentir, toucher, c’est évidemment sexuel... C’est
la sensorialité. Le yoga amène une délocalisation du corps. On
voit, on sent, on entend, on écoute avec tout le corps. Alors,
éventuellement, la technique tantrique dans le sens très limité
du mot « sexuel » va vous faire approfondir cette capacité d’entendre
avec les pieds, de sentir avec le dos, de lécher avec les bras.
Ca va être une transposition de tous les sens. Les cinq sens vont
être complètement mêlés, il n’y a pas de séparation. Plus ils
se mêlent et plus la pensée est absente. Le grand travail tantrique,
c’est le mélange des cinq sens. Se rendre compte, profondément,
que les cinq sens sont un seul sens : la sensorialité. Pouvoir
rester dans cette sensorialité sans passé, sans futur, sans pensée.
Ensuite, tous les détails, on peut les travailler à l’infini.
Chaque école s’est spécifiée. Selon chaque caractéristique humaine,
on peut approfondir techniquement. Chaque personne va aborder
le corps tactile de manière différente. Donc tout ce qui est technique
est individuel, dépend de ce qu’est la personne, de ce qui lui
convient.
N. C. :
Qu’est-ce qu’a changé, pour vous, cette ouverture à la sensorialité
?
É. B. : Profondément, ce que ça change, c’est l’absence
de besoin de se trouver en situation. Voilà ce qu’amène tout ce
travail sensoriel : une cosmicité corporelle qui fait qu’on se
sent un avec ce que l’on voit et ce que l’on rencontre. Une non-identité,
donc une facilité d’être dans les situations de la vie. Plus de
besoin compulsif. On n’a plus besoin d’être aimé pour être heureux.
La liberté sensorielle, c’est l’amour sans objet.
1.
Éditions de Mortagne, 1994.
2. Éditions du Relié,
1995.
3. Éditions J.-C. Lattès,
mai 1999.
|