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Cao
Jianguo vit au centre de Pékin, dans un petit trois-pièces au
quatrième étage d’un immeuble-béton standard des années soixante.
Chaque palier de la montée est encombré d’un tas de charbon et
de vélos cadenassés à la balustrade. En bas, au coin de la ruelle,
un paysan a attaché son cheval et vend sur la carriole sa dernière
récolte d’ail et d’oignons.
En face, on dévore debout une soupe aux raviolis servie par une
cuisinière en tablier crasseux devant une de ces marmites noires
et fumantes installées sur un coin de trottoir, malgré le tintamarre
des sonnettes de vélos et le flot ininterrompu d’humains pressés.
Un matin de janvier 1994. Temps très froid et sec. Tout de soie
blanche vêtu, Cao Jianguo m’invite d’une lente et profonde révérence
à franchir le seuil. Cao, calligraphe très respecté,
est aussi le musicien traditionnel qui sauva in extremis les secrets
du Xun, un des plus vieux instruments de notre
planète.
Maître
Taïsen Deshimaru
calligraphiant un bambou D-R
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Petit pot de
terre percé de huit trous dans lequel on souffle comme dans une
bouteille, le Xun était joué depuis sept mille ans par les chamanes
et les moines errants. Cela faisait un siècle qu’on ne l’entendait
plus sonner dans les campagnes chinoises. Son secret de fabrication
a failli disparaître ; mais dans les années soixante Cao rencontra
à temps un des derniers vieux Maîtres qui lui transmit son trésor.
Chez lui, c’est le calme. Deux rouges-gorges dansent librement dans
la pièce et se causent d’un bonzaï à l’autre. Cao s’assoie en tailleur
sur son canapé, allume trois tiges d’encens. D’une geste lent, il
les plante dans le porte-encens posé sur la table basse au côté
de son Xun de terre.
“Regardez la fumée s’élever. Avant de jouer et de peindre, je médite
toujours afin que les sons du Xun et les mouvements du pinceau épousent
et reproduisent aussi sincèrement que possible la beauté de ces
volutes.” Silence. Cao ferme les yeux en joignant ses deux mains
au niveau du ventre. Puis lentement, la coupe formée par ses paumes
s’ouvre comme une fleur, s’avance sans heurt vers les formes rondes
et lisses du Xun. Il le saisit tendrement à pleines mains. Puis,
toujours au ralenti, les paupières mi-closes, il l’élève et pose
son embouchure contre sa lèvre inférieure. En une lente et longue
respiration, tout s’arrête un instant, puis, tranquillement, un
souffle profond, résonnant, doux, voluptueux et serein enveloppe
le silence de sa mélodie, Oiseau solitaire. Cela fait des années
que Cao n’a donné aucun concert. Officiellement, il n’a jamais fait
de disque mais édite lui-même sa musique en cassettes. Pourtant,
Cao est régulièrement invité en Occident à donner des conférences
sur l’art. Pendant toute l’époque communiste, Cao, comme beaucoup
de musiciens traditionnels, travaillait pour l’Orchestre du Film
Documentaire de l’Institut de Cinéma de Pékin.
Art,
connaissance du Tao
Né à la campagne d’une famille de lettrés, Cao, ainsi que nombre
de ses contemporains, fut, pendant la Révolution Culturelle envoyé
aux travaux forcés sur un chantier de la Chine Communiste en construction.
Il y trima comme menuisier de 1969 à 1972, abandonnant sa calligraphie
et sa musique. Aujourd’hui, libre de toutes ces fonctions, il
peut enfin, dans l’indifférence de tous, se livrer entièrement
à son art :
“Les bonnes musiques, comme les bonnes calligraphies, permettent
d’atteindre l’essentiel, dit-il. Le bon art apporte forcément
une meilleure connaissance du Tao. Trop mouvementée, la vie moderne
perturbe en permanence notre état mental. Réunir les gens autour
d’une musique noble et sincère, vide et souple, permet de réveiller
la conscience et l’intuition afin d’apporter la paix à nos vies.”
Cao se lève, se dirige vers sa table d’écriture encombrée de pinceaux
et de papiers recouverts d’idéogrammes. Il se pose devant, et
tout en déroulant une longue feuille de papier vierge, continue
à exposer sa douce philosophie : “Écouter et répéter un même refrain
permet d’atteindre l’harmonie et l’équilibre intérieur afin de
parvenir à une plus grande fluidité du souffle vital, le Qi. Voilà
en quoi la musique permet de se maintenir en bonne santé.”
Se maintenir en bonne santé est une obsession bien chinoise qui
se cristallise en la métaphore de l’immortalité, très répandue
dans le taoïsme populaire et dans toutes les croyances du peuple
chinois.
“Les traits du calligraphe sont eux aussi des représentations
de la circulation du Qi.
Dans une belle calligraphie, c’est le Qi qui pousse le pinceau.
C’est le Qi et non la pensée
qui étale l’encre.”
Cao décroche un pinceau du mur, en effile la pointe et le trempe
dans le noir de l’encrier.
La calligraphie est un jeu noble d’une grande simplicité : des
traits noirs de différentes épaisseurs sur un papier blanc. Mais
ces traits doivent être aussi purs que possible. Regardez !
Nouveau silence. Cao reste debout immobile en suspension, pinceau
à la main face à sa feuille blanche, genoux légèrement fléchis.
Le
geste juste
Au bout d’une petite éternité d’une trentaine de secondes, il
approche lentement la pointe noircie du pinceau du bord droit
de la fine feuille tandis que doigts écartés et bras arqué, sa
main vide se tourne vers le sol comme pour marquer un solide point
d’ancrage : alors que la main gauche demeure immobile, stable,
sa main droite se met à danser sur le papier blanc. Tout son corps
semble l’accompagner dans les volutes de l’écriture. Seul point
immobile, cette main tournée vers le sol. Un, deux, trois, quatre
idéogrammes : il les exécute comme d’une seule et même respiration,
tel le flot ininterrompu d’une source de montagne.
Les Occidentaux écrivent au moyen d’un petit nombre de gestes
machinaux. La main seule travaille, sans que le reste du corps
ne soit mis en mouvement, de sorte que notre écriture se limite
à une activité cérébrale presque entièrement coupée de son soubassement
gestuel.
L’écriture chinoise doit au contraire être prise à bras le corps,
elle doit s’apprendre par le geste. Aussi, traditionnellement
les enfants chinois commencent-ils leur apprentissage de l’écriture
au pinceau en exécutant les caractères en l’air, à grands gestes
et en rythme. Ils nomment un à un les éléments qu’ils tracent
et donnent à la fin la prononciation du caractère. Une fois ce
geste appris, vient alors l’exécution écrite, qui se fait aussi
alors en grand, en rythme et en chœur :
“L’origine de la vie, c’est le rythme, explique Cao. Sans le rythme
du cœur pas de vie, et c’est par le geste juste que l’on s’inscrit
dans ce rythme. En musique comme en calligraphie.”
A la fin de la bande de papier, Cao lève le pinceau, retrouve
sa position parfaitement axée du départ. Immobile et silencieux
pendant une nouvelle petite éternité, il respire et relâche tout.
Et on lit : “Le Tao prend la nature pour modèle”.
“En art, nous recherchons sérénité, sincérité, pureté, et simplicité.
Cette recherche ne peut exister qu’au-delà de la pensée. Nous
parlons de garder le “Un” afin de demeurer dans l’harmonie. Pour
nous, cette harmonie est la meilleure des protections.”
La calligraphie, comme la musique, est considérée par les Chinois
comme une pratique.
Une pratique du geste parfait. Comme en musique, l’exécution d’une
bonne calligraphie ne tolère aucun repentir. Chaque enchaînement
de gestes est irrévocable et une interprétation réussie est toujours
le produit d’une concentration sans faille. L’interprétation,
en musique comme en calligraphie, ne peut se laisser aller à aucune
hésitation car elle en briserait le charme et l’harmonie.
“Pour tracer ce trait vers la droite, on va tout d’abord comme
ça vers la gauche”, explique Cao quelques minutes plus tard, autour
d’une tasse de thé vert.
Tout en parlant, Cao trace dans le vide les mouvements agrandis
de son pinceau.
“Puis on redescend. Puis on remonte... Sans même y avoir pensé
on a dessiné l’idéogramme du Tao. Et sans le savoir, on vient
de réaliser le mouvement du Taiji Quan, “La Main dans
les Nuages”.
Et effectivement, les gestes qu’il fait de la main ressemblent
étonnemment à ceux des adeptes du Qi Gong et du Taiji Quan que
l’on voit pratiquer tous les matins dans les jardins publics de
Pékin, et en France dans les espaces verts du XIIIe arrondissement
de Paris...
La
calligraphie du Taiji Quan
D-R
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Issue de la médecine
chinoise, la pratique du Taiji Quan, art apparenté aux arts martiaux,
permet d’équilibrer le physique et le mental en faisant circuler
le Qi, l’énergie vitale. Sa pratique permet, par ses gestes ronds
et lents, d’entretenir la légèreté et l’homogénéité, apportant harmonie,
donc longévité dans l’espoir d’atteindre un jour l’immortalité :
“Le Taiji guérit à la fois le corps et le cœur, continue Cao.
En calligraphie, nous faisons les mêmes mouvements. Voilà pourquoi
la calligraphie est-elle aussi excellente à la santé.”
Ne séparant pas le corps de l’esprit, dont le siège est métaphoriquement
le cœur, la pratique quotidienne de ces mouvements - que cela soit
par le Taiji Quan ou la calligraphie - permet, d’après la tradition
taoïste chinoise, non seulement d’éviter la maladie physique mais
permet aussi d’éviter la dispersion mentale et la folie.
Le Taiji Quan, comme la calligraphie, la musique et les pratiques
artistiques, permettent par le geste, de s’axer, de maintenir l’harmonie
intérieure, mais pour Cao, il y a plus encore : “Dans cet art très
ancien, on trouve aussi des principes très modernes. La calligraphie
dépasse la représentation.
L’art moderne occidental a aussi dépassé la représentation ;
par l’abstraction, il participe à la recherche d’une vision du
cœur sur la matière.”
Et pour s’en persuader, écoutons Matisse ! Car, lit-on dans L’art
chinois de l’écriture1,
Matisse exécute son dessin comme le calligraphe son écriture : “Mon
dessin, écrit Matisse, est une “écriture plastique” et il aboutit
à une “page écrite””.
Nous avons tous en tête ces collages bleus que Matisse réalisa à
la fin de sa vie, alors que frappé par la paralysie, il pouvait
à peine tenir un crayon. Ils commencent par la représentation d’une
forme humaine reconnaissable, par exemple un homme nageant dans
une piscine. Puis ces formes se transforment en d’abstraites ondulations
qui semblent se matérialiser plus que le mouvement. “Dessiner, continue
Matisse, c’est comme faire un geste expressif, avec l’avantage de
la permanence.”
Si l’art imite la nature, dit Matisse, c’est “par le caractère de
vie que confère à l’œuvre
d’art un travail créateur. Alors l’œuvre apparaîtra aussi féconde
et douée de ce même frémissement intérieur, de cette même beauté
resplendissante, que possèdent aussi les œuvres de la nature”.
La nuit est tombée sur Pékin. Après une profonde révérence, je repars
dans les rues froides, manger une soupe sur un coin de trottoir,
des notes de Xun plein le corps, et sous le bras quelques “traits
émus” (encore Matisse !) immortalisés dans la lumière de la feuille
blanche : “Le Tao prend la nature pour modèle”.
1.
Jean-François Billeter, éditions Skira, Genève, 1989.
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