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LES DOSSIERS CLÉS
 


Le souffle, le tracé, le signe
par Thomas Johnson

À Pékin, Cao Jianguo, musicien et calligraphe nous conte en toute simplicité la magie du geste guérisseur.

Cao Jianguo vit au centre de Pékin, dans un petit trois-pièces au quatrième étage d’un immeuble-béton standard des années soixante. Chaque palier de la montée est encombré d’un tas de charbon et de vélos cadenassés à la balustrade. En bas, au coin de la ruelle, un paysan a attaché son cheval et vend sur la carriole sa dernière récolte d’ail et d’oignons.
En face, on dévore debout une soupe aux raviolis servie par une cuisinière en tablier crasseux devant une de ces marmites noires et fumantes installées sur un coin de trottoir, malgré le tintamarre des sonnettes de vélos et le flot ininterrompu d’humains pressés.
Un matin de janvier 1994. Temps très froid et sec. Tout de soie blanche vêtu, Cao Jianguo m’invite d’une lente et profonde révérence à franchir le seuil. Cao, calligraphe très respecté,
est aussi le musicien traditionnel qui sauva in extremis les secrets du Xun, un des plus vieux instruments de notre planète.

Maître Taïsen Deshimaru
calligraphiant un bambou
D-R .
Petit pot de terre percé de huit trous dans lequel on souffle comme dans une bouteille, le Xun était joué depuis sept mille ans par les chamanes et les moines errants. Cela faisait un siècle qu’on ne l’entendait plus sonner dans les campagnes chinoises. Son secret de fabrication a failli disparaître ; mais dans les années soixante Cao rencontra à temps un des derniers vieux Maîtres qui lui transmit son trésor.
Chez lui, c’est le calme. Deux rouges-gorges dansent librement dans la pièce et se causent d’un bonzaï à l’autre. Cao s’assoie en tailleur sur son canapé, allume trois tiges d’encens. D’une geste lent, il les plante dans le porte-encens posé sur la table basse au côté de son Xun de terre.
“Regardez la fumée s’élever. Avant de jouer et de peindre, je médite toujours afin que les sons du Xun et les mouvements du pinceau épousent et reproduisent aussi sincèrement que possible la beauté de ces volutes.” Silence. Cao ferme les yeux en joignant ses deux mains au niveau du ventre. Puis lentement, la coupe formée par ses paumes s’ouvre comme une fleur, s’avance sans heurt vers les formes rondes et lisses du Xun. Il le saisit tendrement à pleines mains. Puis, toujours au ralenti, les paupières mi-closes, il l’élève et pose son embouchure contre sa lèvre inférieure. En une lente et longue respiration, tout s’arrête un instant, puis, tranquillement, un souffle profond, résonnant, doux, voluptueux et serein enveloppe le silence de sa mélodie, Oiseau solitaire. Cela fait des années que Cao n’a donné aucun concert. Officiellement, il n’a jamais fait de disque mais édite lui-même sa musique en cassettes. Pourtant, Cao est régulièrement invité en Occident à donner des conférences sur l’art. Pendant toute l’époque communiste, Cao, comme beaucoup de musiciens traditionnels, travaillait pour l’Orchestre du Film Documentaire de l’Institut de Cinéma de Pékin.

Art, connaissance du Tao
Né à la campagne d’une famille de lettrés, Cao, ainsi que nombre de ses contemporains, fut, pendant la Révolution Culturelle envoyé aux travaux forcés sur un chantier de la Chine Communiste en construction. Il y trima comme menuisier de 1969 à 1972, abandonnant sa calligraphie et sa musique. Aujourd’hui, libre de toutes ces fonctions, il peut enfin, dans l’indifférence de tous, se livrer entièrement à son art :
“Les bonnes musiques, comme les bonnes calligraphies, permettent d’atteindre l’essentiel, dit-il. Le bon art apporte forcément une meilleure connaissance du Tao. Trop mouvementée, la vie moderne perturbe en permanence notre état mental. Réunir les gens autour d’une musique noble et sincère, vide et souple, permet de réveiller la conscience et l’intuition afin d’apporter la paix à nos vies.”
Cao se lève, se dirige vers sa table d’écriture encombrée de pinceaux et de papiers recouverts d’idéogrammes. Il se pose devant, et tout en déroulant une longue feuille de papier vierge, continue à exposer sa douce philosophie : “Écouter et répéter un même refrain permet d’atteindre l’harmonie et l’équilibre intérieur afin de parvenir à une plus grande fluidité du souffle vital, le Qi. Voilà en quoi la musique permet de se maintenir en bonne santé.”
Se maintenir en bonne santé est une obsession bien chinoise qui se cristallise en la métaphore de l’immortalité, très répandue dans le taoïsme populaire et dans toutes les croyances du peuple chinois.
“Les traits du calligraphe sont eux aussi des représentations de la circulation du Qi.
Dans une belle calligraphie, c’est le Qi qui pousse le pinceau. C’est le Qi et non la pensée
qui étale l’encre.”
Cao décroche un pinceau du mur, en effile la pointe et le trempe dans le noir de l’encrier.
La calligraphie est un jeu noble d’une grande simplicité : des traits noirs de différentes épaisseurs sur un papier blanc. Mais ces traits doivent être aussi purs que possible. Regardez ! Nouveau silence. Cao reste debout immobile en suspension, pinceau à la main face à sa feuille blanche, genoux légèrement fléchis.

Le geste juste
Au bout d’une petite éternité d’une trentaine de secondes, il approche lentement la pointe noircie du pinceau du bord droit de la fine feuille tandis que doigts écartés et bras arqué, sa main vide se tourne vers le sol comme pour marquer un solide point d’ancrage : alors que la main gauche demeure immobile, stable, sa main droite se met à danser sur le papier blanc. Tout son corps semble l’accompagner dans les volutes de l’écriture. Seul point immobile, cette main tournée vers le sol. Un, deux, trois, quatre idéogrammes : il les exécute comme d’une seule et même respiration, tel le flot ininterrompu d’une source de montagne.
Les Occidentaux écrivent au moyen d’un petit nombre de gestes machinaux. La main seule travaille, sans que le reste du corps ne soit mis en mouvement, de sorte que notre écriture se limite à une activité cérébrale presque entièrement coupée de son soubassement gestuel.
L’écriture chinoise doit au contraire être prise à bras le corps, elle doit s’apprendre par le geste. Aussi, traditionnellement les enfants chinois commencent-ils leur apprentissage de l’écriture au pinceau en exécutant les caractères en l’air, à grands gestes et en rythme. Ils nomment un à un les éléments qu’ils tracent et donnent à la fin la prononciation du caractère. Une fois ce geste appris, vient alors l’exécution écrite, qui se fait aussi alors en grand, en rythme et en chœur :
“L’origine de la vie, c’est le rythme, explique Cao. Sans le rythme du cœur pas de vie, et c’est par le geste juste que l’on s’inscrit dans ce rythme. En musique comme en calligraphie.”
A la fin de la bande de papier, Cao lève le pinceau, retrouve sa position parfaitement axée du départ. Immobile et silencieux pendant une nouvelle petite éternité, il respire et relâche tout.
Et on lit : “Le Tao prend la nature pour modèle”.
“En art, nous recherchons sérénité, sincérité, pureté, et simplicité. Cette recherche ne peut exister qu’au-delà de la pensée. Nous parlons de garder le “Un” afin de demeurer dans l’harmonie. Pour nous, cette harmonie est la meilleure des protections.”
La calligraphie, comme la musique, est considérée par les Chinois comme une pratique.
Une pratique du geste parfait. Comme en musique, l’exécution d’une bonne calligraphie ne tolère aucun repentir. Chaque enchaînement de gestes est irrévocable et une interprétation réussie est toujours le produit d’une concentration sans faille. L’interprétation, en musique comme en calligraphie, ne peut se laisser aller à aucune hésitation car elle en briserait le charme et l’harmonie.
“Pour tracer ce trait vers la droite, on va tout d’abord comme ça vers la gauche”, explique Cao quelques minutes plus tard, autour d’une tasse de thé vert.
Tout en parlant, Cao trace dans le vide les mouvements agrandis de son pinceau.
“Puis on redescend. Puis on remonte... Sans même y avoir pensé on a dessiné l’idéogramme du Tao. Et sans le savoir, on vient de réaliser le mouvement du Taiji Quan, “La Main dans
les Nuages”.
Et effectivement, les gestes qu’il fait de la main ressemblent étonnemment à ceux des adeptes du Qi Gong et du Taiji Quan que l’on voit pratiquer tous les matins dans les jardins publics de Pékin, et en France dans les espaces verts du XIIIe arrondissement de Paris...

La calligraphie du Taiji Quan

D-R
Issue de la médecine chinoise, la pratique du Taiji Quan, art apparenté aux arts martiaux, permet d’équilibrer le physique et le mental en faisant circuler le Qi, l’énergie vitale. Sa pratique permet, par ses gestes ronds et lents, d’entretenir la légèreté et l’homogénéité, apportant harmonie, donc longévité dans l’espoir d’atteindre un jour l’immortalité :
“Le Taiji guérit à la fois le corps et le cœur, continue Cao.
En calligraphie, nous faisons les mêmes mouvements. Voilà pourquoi la calligraphie est-elle aussi excellente à la santé.”
Ne séparant pas le corps de l’esprit, dont le siège est métaphoriquement le cœur, la pratique quotidienne de ces mouvements - que cela soit par le Taiji Quan ou la calligraphie - permet, d’après la tradition taoïste chinoise, non seulement d’éviter la maladie physique mais permet aussi d’éviter la dispersion mentale et la folie.
Le Taiji Quan, comme la calligraphie, la musique et les pratiques artistiques, permettent par le geste, de s’axer, de maintenir l’harmonie intérieure, mais pour Cao, il y a plus encore : “Dans cet art très ancien, on trouve aussi des principes très modernes. La calligraphie dépasse la représentation.
L’art moderne occidental a aussi dépassé la représentation ;
par l’abstraction, il participe à la recherche d’une vision du
cœur sur la matière.”
Et pour s’en persuader, écoutons Matisse ! Car, lit-on dans L’art chinois de l’écriture1, Matisse exécute son dessin comme le calligraphe son écriture : “Mon dessin, écrit Matisse, est une “écriture plastique” et il aboutit à une “page écrite””.
Nous avons tous en tête ces collages bleus que Matisse réalisa à la fin de sa vie, alors que frappé par la paralysie, il pouvait à peine tenir un crayon. Ils commencent par la représentation d’une forme humaine reconnaissable, par exemple un homme nageant dans une piscine. Puis ces formes se transforment en d’abstraites ondulations qui semblent se matérialiser plus que le mouvement. “Dessiner, continue Matisse, c’est comme faire un geste expressif, avec l’avantage de la permanence.”
Si l’art imite la nature, dit Matisse, c’est “par le caractère de vie que confère à l’œuvre
d’art un travail créateur. Alors l’œuvre apparaîtra aussi féconde et douée de ce même frémissement intérieur, de cette même beauté resplendissante, que possèdent aussi les œuvres de la nature”.
La nuit est tombée sur Pékin. Après une profonde révérence, je repars dans les rues froides, manger une soupe sur un coin de trottoir, des notes de Xun plein le corps, et sous le bras quelques “traits émus” (encore Matisse !) immortalisés dans la lumière de la feuille blanche : “Le Tao prend la nature pour modèle”.

1. Jean-François Billeter, éditions Skira, Genève, 1989.

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