D-R
|
Nouvelles
Clés : Depuis janvier 93, les Récits d’un pèlerin russe, que
vous avez adaptés au théâtre, tiennent l’affiche, se donnent régulièrement
dans des cryptes, au cœur même des églises. Qu’est-ce qui vous
a fasciné dans cet écrit anonyme de la Russie du XIXe siècle ?
Michael Lonsdale : C’est une aventure qui nous a été infiniment
précieuse, à la fois sur le plan du travail et aussi sur le plan
de nos vies, parce que je ne connaissais pas l’hésychasme - la
prière du cœur - ni cette tradition des contemplatifs d’Orient...
Ça a été une grande joie d’avoir accès à cet enseignement et de
découvrir qu’il est finalement assez connu... Des amis orthodoxes
qui connaissaient Claude Laugier, le comédien, me l’ont envoyé,
parce qu’il avait envie de faire quelque chose de ce texte au
théâtre. J’ai tout de suite dit oui.
Ce qui m’a frappé dans le témoignage du “Pèlerin”, c’est ce don
qu’il a reçu, le fait de pouvoir adhérer à une prière constante,
de “prier sans cesse”, comme il est dit. Bien sûr, il fait tout
pour, il vit à la campagne en ermite, il choisit des métiers pendant
lesquels il peut prier ; c’est très exceptionnel, comme vocation...
On peut prier, mais pas de cette façon-là, récurrente, ininterrompue...
Il m’arrive de prier, parfois, la prière de Jésus, mais pas constamment,
il ne faut pas être distrait, c’est difficile ; en tapant à la
machine, ce n’est carrément pas possible ! D’ailleurs, ce n’est
pas dit dans le livre, mais c’est une prière qui demande à ce
qu’on soit guidé par un maître spirituel, on ne peut la pratiquer
tout seul, surtout d’une manière aussi absolue, sans risque. Il
y peut y avoir des hallucinations qui se créent. C’est pour cela
que le vieux staretz du monastère dit au pèlerin : “Venez me voir
deux fois par mois, pour que je sache où vous en êtes, comment
ça se passe”, parce que des dérivatifs incontrôlés, des choses
incroyables peuvent tout à coup émerger à force de prière constante...
J’ai dit oui à ce texte parce que la prière est tellement nécessaire
dans le monde ! C’est une des armes que nous avons à notre disposition
immédiatement, parce que ce n’est pas en allant se bagarrer à
coups de poings qu’on va changer quoi que ce soit.
N.C :
Dans Le pèlerin, on recommande plus particulièrement une “prière
du cœur”...
M.L : Dans la tradition hésychaste très ancienne (antérieure
au schisme d’avec l’orthodoxie), cette prière du cœur était énormément
commentée. D’ailleurs, nous vendons, lors du spectacle, une petite
Philocalie d’une trentaine de pages, mais les textes patristiques
de l’époque représentent en vérité dix volumes ! Le staretz dit
au Pèlerin : “Tu vas faire descendre ta pensée, de ta tête dans
ton cœur”, c’est-à-dire qu’on abolit tout ce qui est d’ordre intellectuel,
tout ce qui est raison, pour trouver le chemin du cœur... Il est
recommandé au pèlerin de s’asseoir en silence, de respirer profondément,
et de commencer à dire, tout doucement : “Seigneur Jésus-Christ,
Fils de dieu, prends pitié de moi...”, et de le dire sans cesse.
Alors évidemment, c’est un abandon total au Christ, un combat
difficile au début, parce que le pèlerin s’endort, est distrait...
Mais, peu à peu, cet homme devient totalement pacifié. Je pense
qu’il est bon de faire connaître cette pacification grâce à laquelle
on n’est plus tourmenté, on n’est plus soumis à tous les ballotages
et chaos de notre vie moderne !
N.C :
S’agit-il uniquement de théâtre ? Peut-on dire que l’acteur “joue
un rôle” ?
M.L : C’est moitié théâtre, moitié prière, en effet, car
Claude Laugier prie vraiment à certains moments du spectacle.
En plus, certaines personnes qui pratiquent la prière de Jésus
nous ont confié qu’elles-mêmes étaient incitées à le faire pendant
la pièce. Beaucoup reviennent trois, quatre fois, parce que ce
qui se passe là est au-delà de l’idée de spectacle. Un soir, un
musulman qui pleurait d’émotion a voulu offrir quelque chose à
Claude à la fin de la soirée...Il est sorti lui acheter un pot
de miel ! C’est très heureux pour nous de pouvoir travailler dans
ce sens-là, qui unit, alors qu’il y a par ailleurs tant de séparations,
entre l’islam, les orthodoxes, les chrétiens...
N.C : Comment
quelque chose de l’ordre de la spiritualité peut-elle passer dans
une mise
en scène ?
M.L : C’est uniquement grâce à la foi qui vous anime quand
vous faites quelque chose. Cette foi passe dans la lumière des
projecteurs, dans le rythme, le mouvement ; elle passe dans le
texte si vous avez vraiment intériorisé le sens des mots, de manière
à ne pas simplement prononcer des phrases. Il faut souvent des
temps de pause pour laisser s’inscrire un sentiment. C’est généralement
par la lenteur que la spiritualité s’exprime, pas dans les choses
hâtives. Quand vous croyez profondément en ce que vous dites,
que vous êtes dans la concentration, vous trouvez le cheminement
du cœur.
D-R
|
N.C :
Vous souhaitez donc vous engager de plus en plus dans vos choix
professionnels ?
M.L : Oui, parce qu’il y a comme une urgence à faire parler
de l’Esprit, parce que les plus beaux spectacles, aussi beaux
soient-ils, s’ils ne laissent pas de trace, s’ils servent seulement
à se distraire, ne suffisent pas. Si on est croyant, il faut témoigner
de sa foi. Moi, je peux témoigner à travers mon métier, alors
j’essaie, le plus possible, de trouver des projets dignes d’être
mis en lumière. J’ai envie de faire connaître des propos constructifs,
positifs, qui soient une inspiration pour la société et pour les
gens...
N.C : Avant
Le pèlerin russe, il y a eu un spectacle autour de saint Bernard...
M.L : Oui, mais c’était très différent du travail avec
un seul acteur ! Là, c’était un spectacle énorme ! - cent vingt
personnes, une scène de soixantes mètres d’ouverture, plus des
champs tout autour, la forêt, des chevaux... J’avais très envie
de faire connaître Bernard de Clairvaux, qui (on l’ignore de nos
jours) était le saint préféré des Français jusqu’au XVIe siècle.
C’était un homme très actif qui avait espéré s’isoler dans la
prière à Clairvaux, où il avait fondé une abbaye complètement
perdue dans ce qui, à l’époque, devait être une forêt vierge.
Et cet homme, par ses dons naturels de discernement, d’intelligence
et de prière, a très vite eu la réputation de quelqu’un qui jugeait
très bien ce qu’il fallait faire - discerner, ne pas juger...
Et des gens de plus en plus importants on fait appel à lui, jusqu’à
tous les princes, les ducs, les rois de l’époque. On venait le
voir de Suède, d’Allemagne... Comme plus récemment, où certains
présidents de la République avaient l’habitude de prendre conseil
auprès des pères de la Grande Chartreuse, parce que ces gens qui
ne bougent pas, qui ne sortent pas de leur cellule ont une connaissance
du monde autrement plus forte que des gens qui y sont (rire)...
Alors Bernard a dû bouger de plus en plus, il est allé de plus
en plus loin ; je ne sais pas combien de lieues il a parcourues
à cheval, mais cet homme, qui se voulait silencieux et immobile,
n’a plus cessé de se rendre dans des procès ; il essayait d’arrêter
les guerres...
Il s’est révélé à faire des choses extraordinaires dont on n’a
évidemment pas parlé ! Je ne comprends pas pourquoi on ne parle
pas de ces actions ! La grande erreur de sa vie, c’est d’avoir
prêché la croisade, parce que personne n’est arrivé - tous ont
été massacrés avant d’atteindre la Terre Sainte. Mais Bernard
a été un des rares saints à se rendre en Allemagne pour faire
stopper le massacre des juifs en ces temps de persécution. Cela
devrait être dit de façon très claire et mis en lumière. Eh bien
non ! Pour l’histoire, Bernard est celui qui a préché la croisade,
or c’est ce qu’il a fait de plus négatif ! Quand j’ai découvert
qu’il avait été remercié par les plus grands rabbins de l’époque,
j’étais ébahi. Bernard est aussi un saint qui faisait des miracles,
a ressuscité des enfants - tout cela, on ne le dit pas. Je l’aime
aussi parce qu’il a établi l’ordre cistercien, avec ces extraordinaires
abbayes, d’une simplicité totale, dénuées de tout ornement...
Elles ont une force, une majesté ! Elles sont comme un témoignage
de foi pure : l’abbaye du Thoronet, Fontenay... Des endroits comme
cela, on y resterait des
journées entières...
N.C :
Quels sont les autres travaux qui vous ont permis de réunir théâtre
et spiritualité ?
M.L : J’ai eu l’occasion de faire la Jeanne au bûcher de
Claudel et Honegger, de jouer L’échange, toujours de Claudel.
Pour moi, le Claudel de Tête d’or, ce gamin de dix-huit ans qui,
comme Rimbaud, a déversé des centaines de vers d’une poésie fulgurante,
dans une incroyable invention, a vraiment eu un élan de générosité
rare. C’est le don total, la grâce. D’ailleurs, on est littéralement
porté quand on dit Claudel. J’ai aussi travaillé plusieurs fois
sur Le cantique des cantiques, je l’ai monté de différentes façons,
je l’ai lu...
En projet, nous avons un spectacle sur sainte Geneviève, et aussi
sur saint François. J’ai adoré le Très bas de Christian Bobin,
qui lui est consacré. Je pense que cet écrivain chemine avec des
presciences tout à fait remarquables dans son texte. C’est un
livre magnifique. François, il faut le redonner très fort en ce
moment, parce que devant ce monde de consommation, d’expansion
des biens matériels, il est bien que quelqu’un comme lui nous
avertisse que tout cela n’est pas nécessaire... C’est bien agréable,
bien sûr, d’avoir maison de campagne et voiture neuve, etc., mais
il y a des gens qui idolâtrent totalement ces objets ! Il y a
aujourd’hui toutes sortes d’idolâtrie : le sport, la télévision
; des gens sont accrochés à la télé comme à une drogue. François
nous rappelle qu’il s’agit là de joies un peu faciles, temporelles.
N.C :
La pauvreté vous inspire-t-elle ?
M.L : J’ai en effet beaucoup lu l’écrivain Maurice Zundel,
que j’ai rencontré à une certaine époque. Il parle de Dieu, de
l’amour, comme étant une chose fragile et pauvre et pas de ce
dieu triomphant qui juge et punit. Bien sûr, on a vécu sous le
joug de ce dieu tout-puissant, mais on en a fait beaucoup trop
dans ce sens. C’est comme Marie, glorieuse et royale parce qu’elle
est la modestie même, une petite juive de Nazareth qui ne savait
pas grand-chose !
Ce n’était pas une intellectuelle ! Et, justement, elle a été
choisie parce qu’elle était petite, de cette petitesse d’où peut
naître une force inouie. “Heureux les petits !”, “Je révélerais
aux petits ce que les grands ne comprendront jamais !”. Les petits
auxquels on ne prête guère attention détiennent des trésors.
N.C :
Pendant plus de vingt ans, vous avez été associé à un milieu d’intellectuels
et d’artistes plutôt avant-gardistes. Quelles ont été les réactions
de ce milieu devant votre engagement et votre foi ?
M.L : Certains ont dit : “Il est complètement dingue”,
“Il est devenu fou”, d’autres viennent me questionner : “Alors
qu’est-ce que tu fais, ça se passe comment ?”...
Je témoigne autant qu’il m’est possible. Il y a tellement de gens
déboussolés, perdus, seuls, c’est fou ! Avant, je ne percevais
pas la détresse de tant de gens qui vivent si mal, qui sont dans
des blessures inguérissables. Dès que je peux, j’ai envie de prêter
plus attention aux gens qui souffrent. Voilà une pratique importante
dans la foi, ces petites choses qui n’ont l’air de rien, comme
d’appeller qu’un et de lui dire “Qu’est ce que vous devenez ?”
Se préoccuper des autres... C’est fou les fruits que ça porte
! Il suffit de se rendre disponible et les choses arrivent rapidement...
N.C :
Comment la foi s’est-elle imposée dans votre vie ?
M.L : Je serais plus fier d’avoir été comme sainte Thérèse,
elle si parfaite qui, un jour, a pu dire : “Voilà, Seigneur, je
Te donne toute ma vie et je ne veux que Toi...” Mais, en fait,
il a fallu que les grandes épreuves arrivent dans ma vie, que
je sois totalement démuni, moi qui n’avais jamais été dépossédé.
En 1987, j’ai eu énormément de chagrin en perdant beaucoup d’êtres
chers. Je n’étais pas préparé à cela, alors j’ai plongé, et dans
ce plongeon, j’ai fait ce qu’on fait souvent, on appelle de toutes
ses forces, on crie vers Dieu : “Au secours, aide-moi, sauve-moi”,
et la réponse a été très rapide...
Auparavant, c’est vrai, j’avais déjà choisi d’être baptisé catholique,
quand j’avais vingt-deux ans, mais je vivais la foi de loin, les
préoccupations du moi l’ayant d’abord emporté. J’étais comme l’herbe
dans la parabole, “l’herbe qui est tombée, a poussé dans une mauvaise
terre, une terre pas assez nourrissante...” Je vivais très content
de moi, finalement, avec beaucoup de jugement sur les gens - c’est
une chose que j’apprends à évacuer tout doucement ; je portais
des jugements très sévères sur tout le monde -, j’étais dans un
milieu très artiste, très intellectuel, j’idolâtrais le cinéma,
littéralement !
Aujourd’hui je me comprends, je sais ce que c’est que mettre Dieu
en premier. C’est, comme Il dit, “Tu laisseras tout”, des phrases
qui me choquaient beaucoup, “Tu abandonneras tes parents, ta femme,
tes enfants, tes frères tes sœurs”... Bon, en effet, les parents
sont partis, les frères et les sœurs, je les vois autrement aujourd’hui.
Peu à peu, j’ai l’impression de reconstituer quelque chose qui
avait été abandonné, qui n’avait pas été mis en valeur, exploité.
Ma vie s’est éclairée autrement. Je ne suis plus du tout pareil.
N.C :
Comment vous est venue cette réponse dont vous dites “qu’elle
n’a pas tardé” ?
M.L : Par mon parrain qui, un soir, m’a emmené dans un
groupe de prière charismatique à saint François Xavier. Tout à
coup, ça a été l’éblouissement ; j’ai vu des gens en train de
prier, des gens ouverts, accueillants... Et puis toutes sortes
de signes sont arrivés : pour je ne sais plus quelle fondation,
quel prix, je recevais toutes sortes de cassettes vidéo, dix de
chaque catégorie, car j’étais membre de jury, des dramatiques
et des reportages. J’en ai pris une au hasard, l’ai enclenchée
dans le magnétoscope et suis tombé sur une émission qui parlait
d’un groupe charismatique, celui des Béatitudes. Et vous savez,
comme quand on reconnaît un pays, tout à coup, en voyant ces gens
agir, et vivre, et prier, je me suis dit : “Voilà la réponse !”
Cette réponse est venue deux jours après mon appel...
«
Tu vas faire descendre ta pensée
de ta tête dans ton cœur. »
N.C :
Comment s’incarne cette foi aujourd’hui ?
M.L : Ma vie peu à peu se restructure et s’organise autrement
; j’agis selon une pratique ouverte, heureuse, pas du tout selon
des obligations du type : “Il faut aller à la messe”, “Est-ce
que tu t’es confessé ?”, etc. Non ! Tout ce qui est obligation,
pour moi, n’est pas de la part de Dieu. Dieu, c’est un appel d’amour
extraordinairement fort ; Dieu est généreux et pas du tout un
surveillant général qui serait là pour vérifier si vous avez bien
fait vos devoirs ; toutes ces conceptions sont tombées, j’avais
gardé une certaine idée venant de l’Eglise, plutôt formelle. Mais
aujourd’hui, dans ces groupes charismatiques, ce n’est plus comme
ça ; on parle des charismes, on travaille les charismes comme
cela est dit dans saint Paul : “Faites vivre les charismes” :
charismes de Compassion, ce qu’ont les gens comme mère Térésa
à l’extrême, ou l’abbé Pierre ; les charismes de Discernement,
c’est-à-dire avoir un aperçu clair de ce qu’il faut pour les autres,
et pour soi aussi ; les charismes de Prophétie, de guérison aussi...
Je crois beaucoup à la guérison psychospirituelle depuis que j’ai
vu “travailler” dans nos groupes le père Emilio Tardif. Alors,
tout cela crée de grands réseaux dans ma vie, je suis allé à Paray-le-Monial,
qui est un rassemblement de chrétiens avec des sessions sur la
famille, l’art, etc. Là, j’ai rencontré des tas de gens - des
frères et des sœurs - avec qui je partage tout cela... Au début,
les charismatiques ont été reçus avec méfiance par l’Eglise, qui
se demandait ce qu’étaient ces regroupements de gens qui s’adressent
directement à l’Esprit Saint. Mais lorsque des écoles d’évangélisation
ont été créées, ce sont de jeunes prêtres issus de ces groupes
de prière qui ont afflué. Alors au bout de quinze ou vingt ans,
l’Eglise s’est moins méfiée et le Pape est même venu à Paray-le-Monial...
N.C :
Mais vous dites : “De toute façon, on n’a pas besoin d’aller à
l’Eglise pour prier”...
M.L : Je dirais que c’est bien d’aller avec les autres
pour prier. Il y a d’une part la prière personnelle - le Christ
dit : “Allez dans votre chambre pour prier”, ça aussi ça m’énervait
; je disais : “Et celui qui n’a pas de chambre ?!” Depuis, j’ai
compris qu’il s’agit de la chambre intérieure, d’aller dans un
endroit où personne ne vous voit et prier votre Dieu. En même
temps, je me suis aperçu que le Notre Père est une prière au pluriel
: c’est notre père. C’est nous. C’est une prière conçue pour la
collectivité. Nous prions toujours au nom de plusieurs, c’est
ce que j’aime dans ces groupes charismatiques. On a formé ainsi
un petit groupe consacré aux artistes, Magnificat, et nous chantons
ensemble. Nous chantons en toutes sortes de langues des choses
qui n’ont pas de sens, ça fait des prières très étonnantes ! Nous
ouvrons la Bible au hasard, nous prenons la parole telle qu’elle
nous est donnée, nous la commentons, il y a parfois des transes.
A force d’avoir prié avec eux, j’ai ainsi trouvé la force de pouvoir
prier tout seul, pas à un moment défini, mais dans le métro, en
marchant.
N.C :
Cette prière perpétuelle a quelque chose de commun avec la répétition
de mantras que pratiquent les bouddhistes ou les hindouistes,
par exemple. Quelle réponse trouvez-vous plus particulièrement
dans la foi catholique ?
M.L : C’est de l’ordre du partage et de l’amour du prochain,
base de la chrétienté. La foi, en Inde, en Orient, est très forte
et vivante. J’ai moi-même beaucoup connu les swamis de l’ordre
de Ramakrishna, des gens d’une grande spiritualité. Mais dans
ces régions du monde, beaucoup de religieux ne feront rien pour
les pauvres, parce qu’ils pensent qu’il est écrit de mourir, Dieu
est grand et tout le reste n’a pas d’importance...
En Orient ou au Japon, on cherche le vide : ne plus rien vouloir,
ne plus rien ressentir. Et à partir de ce vide, on arrive sans
doute à un plein extraordinaire. Mais ce que j’aime dans le programme
du Christ, c’est la notion de fraternité entre les hommes. Le
devoir de soulager la souffrance humaine est au cœur de la chrétienté,
et moi, je ne peux supporter toute forme de détresse en gardant
les bras croisés...C’est ce qui me touche le plus, me remue profondément
dans la parole du Christ. Les spiritualités, si elles se vivent
en profondeur, se rejoignent quoi qu’il en soit au sommet, au-delà
de toute appartenance, mais c’est alors un état de grâce, de mystique.
Gandhi était un saint, c’est évident.
Il a émancipé son pays sans avoir recours à la guerre, dans la
pauvreté, lui aussi comme saint François. On l’a assassiné comme
tous les saints car les hommes de paix sont gênants. Je crois
beaucoup à la dualité entre le Bien et le mauvais, c’est une lutte
à mort qui continue dans le cosmos. Les forces du mal ne sont
pas au chomâge ces temps-ci... C’est toujours un combat entre
les forces du mal et les forces d’amour, positives, de Dieu. Ça
se bagarre, dans le monde, mais aussi à l’intérieur de nous.
N.C : Qu’est-ce
qui a le plus changé en vous depuis votre conversion plus radicale
?
M.L : J’ai aujourd’hui l’envie d’être le plus possible
en Dieu. Que ce soit par la prière, par la pensée, ou en action.
Mon centre d’intérêt, avant, qui était uniquement le spectacle,
l’art et mon expression là-dedans, s’estompe. Je ne pensais qu’à
ça, j’allais voir des pièces, je rencontrais des gens, je me disais
: “Il y a peut-être un rôle à trouver ici”, c’était tout à mon
service, pour moi même ! Maintenant, le centre de préoccupation
n’est plus moi. Il faut évacuer soi-même. C’est vrai qu’il est
encombrant, ce soi, on s’aime beaucoup ou alors on ne se supporte
pas... Il faut faire la paix en soi. Le Christ ne cesse de le
répéter dans les Evangiles : “Je vous apporte ma paix”, “Paix,
mes agneaux...” Il dit aussi : “Je suis venu apporter l’épée”.
Et bien, cette épée, c’est celle dont nous avons besoin pour trancher,
et enlever ce qui n’est plus nécessaire dans notre vie... C’est
ce que j’essaie de faire.
Pour en savoir
plus, lire :
Les
Récits d’un pèlerin russe (éd.
du Seuil, coll. Points Sagesse),
et La prière du cœur de A. et R. Gœttmann (éd. Albin
Michel).
|