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LES DOSSIERS CLÉS
 


La prière au cœur
rencontre avec Michael Lonsdale, propos recueillis par Pascale Senk

Acteur célèbre, associé à la génération de la Nouvelle Vague, Michael Lonsdale, soixante-deux ans, a joué sous la direction de Truffaut, Louis Malle, Jean-Jacques Annaud... Au théâtre, il a interprété Duras, été un proche de Terzieff et des Barrault. Mais depuis quelques années, il a choisi de “mettre en lumière”, ainsi qu’il le dit, “des textes de foi”. Grâce à lui, le théâtre retrouve sa vocation de “foyer spirituel de la communauté humaine”, devenant “le point de cristallisation de sa vie spirituelle”, pour reprendre les mots de Vaclav Havel. Un travail qui n’est qu’une variation de l’itinéraire très exigeant de l’acteur.


D-R

Nouvelles Clés : Depuis janvier 93, les Récits d’un pèlerin russe, que vous avez adaptés au théâtre, tiennent l’affiche, se donnent régulièrement dans des cryptes, au cœur même des églises. Qu’est-ce qui vous a fasciné dans cet écrit anonyme de la Russie du XIXe siècle ?
Michael Lonsdale : C’est une aventure qui nous a été infiniment précieuse, à la fois sur le plan du travail et aussi sur le plan de nos vies, parce que je ne connaissais pas l’hésychasme - la prière du cœur - ni cette tradition des contemplatifs d’Orient... Ça a été une grande joie d’avoir accès à cet enseignement et de découvrir qu’il est finalement assez connu... Des amis orthodoxes qui connaissaient Claude Laugier, le comédien, me l’ont envoyé, parce qu’il avait envie de faire quelque chose de ce texte au théâtre. J’ai tout de suite dit oui.
Ce qui m’a frappé dans le témoignage du “Pèlerin”, c’est ce don qu’il a reçu, le fait de pouvoir adhérer à une prière constante, de “prier sans cesse”, comme il est dit. Bien sûr, il fait tout pour, il vit à la campagne en ermite, il choisit des métiers pendant lesquels il peut prier ; c’est très exceptionnel, comme vocation... On peut prier, mais pas de cette façon-là, récurrente, ininterrompue... Il m’arrive de prier, parfois, la prière de Jésus, mais pas constamment, il ne faut pas être distrait, c’est difficile ; en tapant à la machine, ce n’est carrément pas possible ! D’ailleurs, ce n’est pas dit dans le livre, mais c’est une prière qui demande à ce qu’on soit guidé par un maître spirituel, on ne peut la pratiquer tout seul, surtout d’une manière aussi absolue, sans risque. Il y peut y avoir des hallucinations qui se créent. C’est pour cela que le vieux staretz du monastère dit au pèlerin : “Venez me voir deux fois par mois, pour que je sache où vous en êtes, comment ça se passe”, parce que des dérivatifs incontrôlés, des choses incroyables peuvent tout à coup émerger à force de prière constante...
J’ai dit oui à ce texte parce que la prière est tellement nécessaire dans le monde ! C’est une des armes que nous avons à notre disposition immédiatement, parce que ce n’est pas en allant se bagarrer à coups de poings qu’on va changer quoi que ce soit.

N.C : Dans Le pèlerin, on recommande plus particulièrement une “prière du cœur”...
M.L : Dans la tradition hésychaste très ancienne (antérieure au schisme d’avec l’orthodoxie), cette prière du cœur était énormément commentée. D’ailleurs, nous vendons, lors du spectacle, une petite Philocalie d’une trentaine de pages, mais les textes patristiques de l’époque représentent en vérité dix volumes ! Le staretz dit au Pèlerin : “Tu vas faire descendre ta pensée, de ta tête dans ton cœur”, c’est-à-dire qu’on abolit tout ce qui est d’ordre intellectuel, tout ce qui est raison, pour trouver le chemin du cœur... Il est recommandé au pèlerin de s’asseoir en silence, de respirer profondément, et de commencer à dire, tout doucement : “Seigneur Jésus-Christ, Fils de dieu, prends pitié de moi...”, et de le dire sans cesse. Alors évidemment, c’est un abandon total au Christ, un combat difficile au début, parce que le pèlerin s’endort, est distrait... Mais, peu à peu, cet homme devient totalement pacifié. Je pense qu’il est bon de faire connaître cette pacification grâce à laquelle on n’est plus tourmenté, on n’est plus soumis à tous les ballotages et chaos de notre vie moderne !

N.C : S’agit-il uniquement de théâtre ? Peut-on dire que l’acteur “joue un rôle” ?
M.L : C’est moitié théâtre, moitié prière, en effet, car Claude Laugier prie vraiment à certains moments du spectacle. En plus, certaines personnes qui pratiquent la prière de Jésus nous ont confié qu’elles-mêmes étaient incitées à le faire pendant la pièce. Beaucoup reviennent trois, quatre fois, parce que ce qui se passe là est au-delà de l’idée de spectacle. Un soir, un musulman qui pleurait d’émotion a voulu offrir quelque chose à Claude à la fin de la soirée...Il est sorti lui acheter un pot de miel ! C’est très heureux pour nous de pouvoir travailler dans ce sens-là, qui unit, alors qu’il y a par ailleurs tant de séparations, entre l’islam, les orthodoxes, les chrétiens...

N.C : Comment quelque chose de l’ordre de la spiritualité peut-elle passer dans une mise
en scène ?
M.L : C’est uniquement grâce à la foi qui vous anime quand vous faites quelque chose. Cette foi passe dans la lumière des projecteurs, dans le rythme, le mouvement ; elle passe dans le texte si vous avez vraiment intériorisé le sens des mots, de manière à ne pas simplement prononcer des phrases. Il faut souvent des temps de pause pour laisser s’inscrire un sentiment. C’est généralement par la lenteur que la spiritualité s’exprime, pas dans les choses hâtives. Quand vous croyez profondément en ce que vous dites, que vous êtes dans la concentration, vous trouvez le cheminement du cœur.


D-R

N.C : Vous souhaitez donc vous engager de plus en plus dans vos choix professionnels ?
M.L : Oui, parce qu’il y a comme une urgence à faire parler de l’Esprit, parce que les plus beaux spectacles, aussi beaux soient-ils, s’ils ne laissent pas de trace, s’ils servent seulement à se distraire, ne suffisent pas. Si on est croyant, il faut témoigner de sa foi. Moi, je peux témoigner à travers mon métier, alors j’essaie, le plus possible, de trouver des projets dignes d’être mis en lumière. J’ai envie de faire connaître des propos constructifs, positifs, qui soient une inspiration pour la société et pour les gens...

N.C : Avant Le pèlerin russe, il y a eu un spectacle autour de saint Bernard...
M.L : Oui, mais c’était très différent du travail avec un seul acteur ! Là, c’était un spectacle énorme ! - cent vingt personnes, une scène de soixantes mètres d’ouverture, plus des champs tout autour, la forêt, des chevaux... J’avais très envie de faire connaître Bernard de Clairvaux, qui (on l’ignore de nos jours) était le saint préféré des Français jusqu’au XVIe siècle. C’était un homme très actif qui avait espéré s’isoler dans la prière à Clairvaux, où il avait fondé une abbaye complètement perdue dans ce qui, à l’époque, devait être une forêt vierge. Et cet homme, par ses dons naturels de discernement, d’intelligence et de prière, a très vite eu la réputation de quelqu’un qui jugeait très bien ce qu’il fallait faire - discerner, ne pas juger...
Et des gens de plus en plus importants on fait appel à lui, jusqu’à tous les princes, les ducs, les rois de l’époque. On venait le voir de Suède, d’Allemagne... Comme plus récemment, où certains présidents de la République avaient l’habitude de prendre conseil auprès des pères de la Grande Chartreuse, parce que ces gens qui ne bougent pas, qui ne sortent pas de leur cellule ont une connaissance du monde autrement plus forte que des gens qui y sont (rire)... Alors Bernard a dû bouger de plus en plus, il est allé de plus en plus loin ; je ne sais pas combien de lieues il a parcourues à cheval, mais cet homme, qui se voulait silencieux et immobile, n’a plus cessé de se rendre dans des procès ; il essayait d’arrêter les guerres...
Il s’est révélé à faire des choses extraordinaires dont on n’a évidemment pas parlé ! Je ne comprends pas pourquoi on ne parle pas de ces actions ! La grande erreur de sa vie, c’est d’avoir prêché la croisade, parce que personne n’est arrivé - tous ont été massacrés avant d’atteindre la Terre Sainte. Mais Bernard a été un des rares saints à se rendre en Allemagne pour faire stopper le massacre des juifs en ces temps de persécution. Cela devrait être dit de façon très claire et mis en lumière. Eh bien non ! Pour l’histoire, Bernard est celui qui a préché la croisade, or c’est ce qu’il a fait de plus négatif ! Quand j’ai découvert qu’il avait été remercié par les plus grands rabbins de l’époque, j’étais ébahi. Bernard est aussi un saint qui faisait des miracles, a ressuscité des enfants - tout cela, on ne le dit pas. Je l’aime aussi parce qu’il a établi l’ordre cistercien, avec ces extraordinaires abbayes, d’une simplicité totale, dénuées de tout ornement... Elles ont une force, une majesté ! Elles sont comme un témoignage de foi pure : l’abbaye du Thoronet, Fontenay... Des endroits comme cela, on y resterait des
journées entières...

N.C : Quels sont les autres travaux qui vous ont permis de réunir théâtre et spiritualité ?
M.L : J’ai eu l’occasion de faire la Jeanne au bûcher de Claudel et Honegger, de jouer L’échange, toujours de Claudel. Pour moi, le Claudel de Tête d’or, ce gamin de dix-huit ans qui, comme Rimbaud, a déversé des centaines de vers d’une poésie fulgurante, dans une incroyable invention, a vraiment eu un élan de générosité rare. C’est le don total, la grâce. D’ailleurs, on est littéralement porté quand on dit Claudel. J’ai aussi travaillé plusieurs fois sur Le cantique des cantiques, je l’ai monté de différentes façons, je l’ai lu...
En projet, nous avons un spectacle sur sainte Geneviève, et aussi sur saint François. J’ai adoré le Très bas de Christian Bobin, qui lui est consacré. Je pense que cet écrivain chemine avec des presciences tout à fait remarquables dans son texte. C’est un livre magnifique. François, il faut le redonner très fort en ce moment, parce que devant ce monde de consommation, d’expansion des biens matériels, il est bien que quelqu’un comme lui nous avertisse que tout cela n’est pas nécessaire... C’est bien agréable, bien sûr, d’avoir maison de campagne et voiture neuve, etc., mais il y a des gens qui idolâtrent totalement ces objets ! Il y a aujourd’hui toutes sortes d’idolâtrie : le sport, la télévision ; des gens sont accrochés à la télé comme à une drogue. François nous rappelle qu’il s’agit là de joies un peu faciles, temporelles.

N.C : La pauvreté vous inspire-t-elle ?
M.L : J’ai en effet beaucoup lu l’écrivain Maurice Zundel, que j’ai rencontré à une certaine époque. Il parle de Dieu, de l’amour, comme étant une chose fragile et pauvre et pas de ce dieu triomphant qui juge et punit. Bien sûr, on a vécu sous le joug de ce dieu tout-puissant, mais on en a fait beaucoup trop dans ce sens. C’est comme Marie, glorieuse et royale parce qu’elle est la modestie même, une petite juive de Nazareth qui ne savait pas grand-chose !
Ce n’était pas une intellectuelle ! Et, justement, elle a été choisie parce qu’elle était petite, de cette petitesse d’où peut naître une force inouie. “Heureux les petits !”, “Je révélerais aux petits ce que les grands ne comprendront jamais !”. Les petits auxquels on ne prête guère attention détiennent des trésors.

N.C : Pendant plus de vingt ans, vous avez été associé à un milieu d’intellectuels et d’artistes plutôt avant-gardistes. Quelles ont été les réactions de ce milieu devant votre engagement et votre foi ?
M.L : Certains ont dit : “Il est complètement dingue”, “Il est devenu fou”, d’autres viennent me questionner : “Alors qu’est-ce que tu fais, ça se passe comment ?”...
Je témoigne autant qu’il m’est possible. Il y a tellement de gens déboussolés, perdus, seuls, c’est fou ! Avant, je ne percevais pas la détresse de tant de gens qui vivent si mal, qui sont dans des blessures inguérissables. Dès que je peux, j’ai envie de prêter plus attention aux gens qui souffrent. Voilà une pratique importante dans la foi, ces petites choses qui n’ont l’air de rien, comme d’appeller qu’un et de lui dire “Qu’est ce que vous devenez ?” Se préoccuper des autres... C’est fou les fruits que ça porte ! Il suffit de se rendre disponible et les choses arrivent rapidement...

N.C : Comment la foi s’est-elle imposée dans votre vie ?
M.L : Je serais plus fier d’avoir été comme sainte Thérèse, elle si parfaite qui, un jour, a pu dire : “Voilà, Seigneur, je Te donne toute ma vie et je ne veux que Toi...” Mais, en fait, il a fallu que les grandes épreuves arrivent dans ma vie, que je sois totalement démuni, moi qui n’avais jamais été dépossédé. En 1987, j’ai eu énormément de chagrin en perdant beaucoup d’êtres chers. Je n’étais pas préparé à cela, alors j’ai plongé, et dans ce plongeon, j’ai fait ce qu’on fait souvent, on appelle de toutes ses forces, on crie vers Dieu : “Au secours, aide-moi, sauve-moi”, et la réponse a été très rapide...
Auparavant, c’est vrai, j’avais déjà choisi d’être baptisé catholique, quand j’avais vingt-deux ans, mais je vivais la foi de loin, les préoccupations du moi l’ayant d’abord emporté. J’étais comme l’herbe dans la parabole, “l’herbe qui est tombée, a poussé dans une mauvaise terre, une terre pas assez nourrissante...” Je vivais très content de moi, finalement, avec beaucoup de jugement sur les gens - c’est une chose que j’apprends à évacuer tout doucement ; je portais des jugements très sévères sur tout le monde -, j’étais dans un milieu très artiste, très intellectuel, j’idolâtrais le cinéma, littéralement !
Aujourd’hui je me comprends, je sais ce que c’est que mettre Dieu en premier. C’est, comme Il dit, “Tu laisseras tout”, des phrases qui me choquaient beaucoup, “Tu abandonneras tes parents, ta femme, tes enfants, tes frères tes sœurs”... Bon, en effet, les parents sont partis, les frères et les sœurs, je les vois autrement aujourd’hui. Peu à peu, j’ai l’impression de reconstituer quelque chose qui avait été abandonné, qui n’avait pas été mis en valeur, exploité. Ma vie s’est éclairée autrement. Je ne suis plus du tout pareil.

N.C : Comment vous est venue cette réponse dont vous dites “qu’elle n’a pas tardé” ?
M.L : Par mon parrain qui, un soir, m’a emmené dans un groupe de prière charismatique à saint François Xavier. Tout à coup, ça a été l’éblouissement ; j’ai vu des gens en train de prier, des gens ouverts, accueillants... Et puis toutes sortes de signes sont arrivés : pour je ne sais plus quelle fondation, quel prix, je recevais toutes sortes de cassettes vidéo, dix de chaque catégorie, car j’étais membre de jury, des dramatiques et des reportages. J’en ai pris une au hasard, l’ai enclenchée dans le magnétoscope et suis tombé sur une émission qui parlait d’un groupe charismatique, celui des Béatitudes. Et vous savez, comme quand on reconnaît un pays, tout à coup, en voyant ces gens agir, et vivre, et prier, je me suis dit : “Voilà la réponse !” Cette réponse est venue deux jours après mon appel...

« Tu vas faire descendre ta pensée
de ta tête dans ton cœur. »

N.C : Comment s’incarne cette foi aujourd’hui ?
M.L : Ma vie peu à peu se restructure et s’organise autrement ; j’agis selon une pratique ouverte, heureuse, pas du tout selon des obligations du type : “Il faut aller à la messe”, “Est-ce que tu t’es confessé ?”, etc. Non ! Tout ce qui est obligation, pour moi, n’est pas de la part de Dieu. Dieu, c’est un appel d’amour extraordinairement fort ; Dieu est généreux et pas du tout un surveillant général qui serait là pour vérifier si vous avez bien fait vos devoirs ; toutes ces conceptions sont tombées, j’avais gardé une certaine idée venant de l’Eglise, plutôt formelle. Mais aujourd’hui, dans ces groupes charismatiques, ce n’est plus comme ça ; on parle des charismes, on travaille les charismes comme cela est dit dans saint Paul : “Faites vivre les charismes” : charismes de Compassion, ce qu’ont les gens comme mère Térésa à l’extrême, ou l’abbé Pierre ; les charismes de Discernement, c’est-à-dire avoir un aperçu clair de ce qu’il faut pour les autres, et pour soi aussi ; les charismes de Prophétie, de guérison aussi... Je crois beaucoup à la guérison psychospirituelle depuis que j’ai vu “travailler” dans nos groupes le père Emilio Tardif. Alors, tout cela crée de grands réseaux dans ma vie, je suis allé à Paray-le-Monial, qui est un rassemblement de chrétiens avec des sessions sur la famille, l’art, etc. Là, j’ai rencontré des tas de gens - des frères et des sœurs - avec qui je partage tout cela... Au début, les charismatiques ont été reçus avec méfiance par l’Eglise, qui se demandait ce qu’étaient ces regroupements de gens qui s’adressent directement à l’Esprit Saint. Mais lorsque des écoles d’évangélisation ont été créées, ce sont de jeunes prêtres issus de ces groupes de prière qui ont afflué. Alors au bout de quinze ou vingt ans, l’Eglise s’est moins méfiée et le Pape est même venu à Paray-le-Monial...

N.C : Mais vous dites : “De toute façon, on n’a pas besoin d’aller à l’Eglise pour prier”...
M.L : Je dirais que c’est bien d’aller avec les autres pour prier. Il y a d’une part la prière personnelle - le Christ dit : “Allez dans votre chambre pour prier”, ça aussi ça m’énervait ; je disais : “Et celui qui n’a pas de chambre ?!” Depuis, j’ai compris qu’il s’agit de la chambre intérieure, d’aller dans un endroit où personne ne vous voit et prier votre Dieu. En même temps, je me suis aperçu que le Notre Père est une prière au pluriel : c’est notre père. C’est nous. C’est une prière conçue pour la collectivité. Nous prions toujours au nom de plusieurs, c’est ce que j’aime dans ces groupes charismatiques. On a formé ainsi un petit groupe consacré aux artistes, Magnificat, et nous chantons ensemble. Nous chantons en toutes sortes de langues des choses qui n’ont pas de sens, ça fait des prières très étonnantes ! Nous ouvrons la Bible au hasard, nous prenons la parole telle qu’elle nous est donnée, nous la commentons, il y a parfois des transes. A force d’avoir prié avec eux, j’ai ainsi trouvé la force de pouvoir prier tout seul, pas à un moment défini, mais dans le métro, en marchant.

N.C : Cette prière perpétuelle a quelque chose de commun avec la répétition de mantras que pratiquent les bouddhistes ou les hindouistes, par exemple. Quelle réponse trouvez-vous plus particulièrement dans la foi catholique ?
M.L : C’est de l’ordre du partage et de l’amour du prochain, base de la chrétienté. La foi, en Inde, en Orient, est très forte et vivante. J’ai moi-même beaucoup connu les swamis de l’ordre de Ramakrishna, des gens d’une grande spiritualité. Mais dans ces régions du monde, beaucoup de religieux ne feront rien pour les pauvres, parce qu’ils pensent qu’il est écrit de mourir, Dieu est grand et tout le reste n’a pas d’importance...
En Orient ou au Japon, on cherche le vide : ne plus rien vouloir, ne plus rien ressentir. Et à partir de ce vide, on arrive sans doute à un plein extraordinaire. Mais ce que j’aime dans le programme du Christ, c’est la notion de fraternité entre les hommes. Le devoir de soulager la souffrance humaine est au cœur de la chrétienté, et moi, je ne peux supporter toute forme de détresse en gardant les bras croisés...C’est ce qui me touche le plus, me remue profondément dans la parole du Christ. Les spiritualités, si elles se vivent en profondeur, se rejoignent quoi qu’il en soit au sommet, au-delà de toute appartenance, mais c’est alors un état de grâce, de mystique. Gandhi était un saint, c’est évident.
Il a émancipé son pays sans avoir recours à la guerre, dans la pauvreté, lui aussi comme saint François. On l’a assassiné comme tous les saints car les hommes de paix sont gênants. Je crois beaucoup à la dualité entre le Bien et le mauvais, c’est une lutte à mort qui continue dans le cosmos. Les forces du mal ne sont pas au chomâge ces temps-ci... C’est toujours un combat entre les forces du mal et les forces d’amour, positives, de Dieu. Ça se bagarre, dans le monde, mais aussi à l’intérieur de nous.

N.C : Qu’est-ce qui a le plus changé en vous depuis votre conversion plus radicale ?
M.L : J’ai aujourd’hui l’envie d’être le plus possible en Dieu. Que ce soit par la prière, par la pensée, ou en action. Mon centre d’intérêt, avant, qui était uniquement le spectacle, l’art et mon expression là-dedans, s’estompe. Je ne pensais qu’à ça, j’allais voir des pièces, je rencontrais des gens, je me disais : “Il y a peut-être un rôle à trouver ici”, c’était tout à mon service, pour moi même ! Maintenant, le centre de préoccupation n’est plus moi. Il faut évacuer soi-même. C’est vrai qu’il est encombrant, ce soi, on s’aime beaucoup ou alors on ne se supporte pas... Il faut faire la paix en soi. Le Christ ne cesse de le répéter dans les Evangiles : “Je vous apporte ma paix”, “Paix, mes agneaux...” Il dit aussi : “Je suis venu apporter l’épée”. Et bien, cette épée, c’est celle dont nous avons besoin pour trancher, et enlever ce qui n’est plus nécessaire dans notre vie... C’est ce que j’essaie de faire.

Pour en savoir plus, lire :
L
es Récits d’un pèlerin russe (éd. du Seuil, coll. Points Sagesse),
et La prière du cœur de A. et R. Gœttmann (éd. Albin Michel).

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