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Sur
l’autre rive du fleuve, aux confins d’un désert long de quarante
années, une citadelle se dresse toutes portes fermées. Derrière
les murailles, parmi tous ceux qui n’en savent rien encore, une
femme connaît le danger qui monte du désert : six mille âmes priant
d’une prière engendrée dans un buisson ardent, forgée dans la
nuée des éclairs, patiemment aiguisée par ces milliers de pas
tendus vers une promesse divine, plus forte que la mer, les années
et les hommes. Cette femme connaît la force de la prière car elle
connaît la force du désir, et sa faiblesse ; c’est son métier
: Rahab est la prostituée de Jéricho.
Au terme de quarante années d’exode, le peuple d’Israël guidé
par Josué, voit s’ouvrir le fleuve devant lui comme il y a quarante
ans s’ouvrit la mer. Ils abordent ainsi sur la Terre Promise et
découvrent la ville scellée dans ses murailles, sa méfiance et
sa peur... Six jours durant, chaque bouche absolument close, ils
feront le tour de la cité dans un silence terrible, déchiré seulement
une fois par jour par le cri des trompes rituelles. Le septième
jour, ils en feront sept fois le tour, sept fois sonneront les
cornes de bélier ; alors, toutes les voix jailliront en un seul
cri, et les murailles s’effondreront.
L’histoire de Jéricho fait certainement partie des passages bibliques
les plus connus, et les moins bien compris. D’une part parce qu’il
s’agit d’une histoire cruelle : la ville sera détruite et tous
ses habitants, sauf Rahab, périront par l’épée ; il n’est rien
qui saisisse tant l’imagination que la cruauté, surtout lorsqu’elle
a l’aura du sacré, et rien de plus incompréhensible ; d’autre
part, elle met en scène de façon dramatique la puissance magique
du son - et le pouvoir de fascination du son sur l’être humain
constitue l’une des constantes les plus tenaces, et les plus riches,
de toute culture humaine.
Ainsi Jéricho, la citadelle anéantie par un cri, a-t-elle une
place particulière dans notre lointaine mémoire de la Bible.
Par ce pouvoir de toucher en profondeur, par delà les siècles,
notre imagination, le récit de Jéricho appelle, comme les grands
rêves, à l’interprétation. En effet, au-delà de la simple (et
discutable) dimension historique, nous pourrions tenter d’écouter
la légende dans sa dimension symbolique, comme une description
d’une étape cruciale du processus humain. Pour cela, la tradition
herméneutique juive nous permet d’ouvrir le sens du texte en accordant
une attention spécifique aux noms propres, foyers de significations
particulièrement sensibles dans la texture du récit, loi, trois
noms constitueront les trois clés de l’énigme : Josué, Jéricho
et Rahab.
Josué qui, après la mort de Moïse, a la responsabilité de conduire
le peuple hébreu sur la terre promise, s’appelle “Dieu sauve”.
Pour saisir avec précision l’importance de ce nom, il faut savoir
que ses deux premières lettres (iod et he en hébreu) que l’on
traduit par “Dieu”, constituent les trésors symboliques de la
tradition juive, autour duquel s’organisent les significations
essentielles de la Bible. Représentant respectivement le masculin
(iod) et le féminin (he), ces deux lettres s’unissent pour composer
le mot “être”, et forment le premier son prononcé par Dieu dans
cet impératif célèbre de la Genèse : “Soit la lumière !” C’est
donc à la fois l’affirmation la plus radicale de l’Etre et l’invocation
du Son Primordial que Josué porte en son nom. Le nom de Jéricho
va nous permettre de situer de façon plus précise encore les implications
de ce qui précède. En effet, la racine étymologique de Jéricho
est Rouah - le Souffle et, par extension, l’Esprit - ; et la clôture
de la ville (affirmée avec insistance : “close et enclose”) prend
alors la signification dramatique d’un souffle enfermé, scellé
dans la méfiance et la peur.
Cette présence du Souffle est redoublée dans le nom de Rahab,
la prostituée qui, de l’intérieur de la ville, aidera le peuple
hébreu. Ce nom signifie en effet “espace large, en expansion”,
et sa racine est encore Rouah.
Nous voilà donc en présence d’un souffle enfermé, dont la potentialité
d’élargissement est à la fois empêchée et prostituée, et d’un
souffle sonore, porteur de l’énergie primordiale, qui vient la
délivrer de son étouffante clôture. Ainsi, la dimension spirituelle
de la légende se profile clairement, et l’on devine déjà, sous
les images, la mise en jeu des forces secrètes qui sous-tendent
chaque instant du déploiement de la vie. Ce qui n’est pas sans
rappeler d’autres approches traditionnelles, comme le tantrisme
de l’Inde par exemple, le soufisme ou les arts martiaux du Japon,
qui ont, à leur façon, témoigné de cette connaissance subtile
des souffles et de l’utilisation du son dans une intention spirituelle.
L’organisation du rituel va nous permettre de mieux partager cette
dimension, et de saisir une composante essentielle de cette expérience
intérieure.
Les sept cornes de bélier ont une fonction symbolique précise
: de par leur forme en spirale tout d’abord, qui représente concrètement
l’expansion du souffle sonore dans l’espace ; ensuite par le nom
hébreu du bélier : Yobel, qui est associé à l’Année Sainte du
Jubilé ayant lieu tous les sept fois sept ans ; au cours de cette
année, les terres sont mises en jachère, les esclaves libérés,
les dettes remises, permettant ce retour à zéro dans la mémoire
du commencement du monde. Ainsi, souffler dans la corne du bélier,
comme la communauté juive le fait au début de chaque année nouvelle,
c’est symboliquement se situer a la source
du monde, en ce lieu paradoxal d’où jaillit l’énergie du Son Créateur.
Un fois tous ces éléments clairement posés, nous pouvons aborder
le déploiement du rituel autour des murailles, qui témoigne d’une
extraordinaire connaissance de l’interaction dynamique entre l’espace
et le temps.
Six jours durant, une fois par jour, le peuple entier fait le
tour de la ville, soufflant une fois dans les cornes ; le septième
jour, ce processus est répété sept fois avant de libérer toutes
les voix en une clameur qui fait s’effondrer les murailles. (Souvenons
nous que le modèle, une fois encore, est celui des sept jours
de la création).
Ici, le septième jour du rituel se distingue des six autres par
les sept circumbulations, comme s’il rassemblait en lui-même la
totalité des jours qui le précèdent. Nous sommes ici en présence
d’une conception de l’espace-temps radicalement différente de
nos idées classiques, puisque la totalité du temps semble avoir
la possibilité de se rassembler dans une partie de lui-même, créant
ainsi une condensation de l’énergie temporelle capable d’agir
sur les limites de l’espace : les murailles.
Une
perception holistique du temps
Si nous commençons aujourd’hui à nous familiariser avec ce nouveau
concept d’un univers “holistique” où la totalité est en quelque
sorte contenue dans chacune de ses parties, nous en avons plutôt
une vision spatiale : l’holographie, les mathématiques fractales,
la perception du corps humain tout entier contenu dans l’iris
de l’œil ou la plante du pied en sont des exemples concrets ;
mais la perception holistique du temps est plus difficile a concevoir.
Il nous semble important malgré tout d’aborder cette possibilité
d’une façon ouverte, car elle pourrait éclairer d’une lumière
nouvelle nos conceptions de la mémoire (qui reste sur le plan
scientifique une énigme majeure) et de notre expérience psychique
de l’“épaisseur” qualitative du temps. La métaphore classique
de la ligne droite devient inopérante ici, et c’est plutôt la
métaphore musicale de la polyphonie qui nous permettrait de concevoir
un instant porteur de plusieurs qualités simultanées, organisées
entre elles dans une dynamique harmonique de dissonances et consonances.
La musique n’est elle pas le langage le plus approprié pour dire
notre expérience intime du temps ?
Bien sûr, nous ne faisons là que survoler un texte dont la richesse
symbolique aurait encore beaucoup à nous enseigner : la fonction
de Rahab, par exemple, mériterait d’être creusée, plus profondément
quant à la question de la “prostitution du souffle” ; la révélation
privilégiée entre Jésus (dont le nom est étymologiquement identique
à Josué) et Marie-Madeleine (Magdala signifie “la tour”, en curieuse
résonance avec les murailles de Jéricho) témoigne là aussi de
l’importance de cette question du désir muré dans l’interdit,
et de sa nécessaire transmutation.
Pour rassembler l’essentiel de cette écoute symbolique, et en
situer la portée concrète pour chacun, l’exemple du processus
psycho-thérapeutique nous semble intéressant. En effet, la métaphore
d’un “souffle” enfermé dans les murailles de la peur, prostitué
au désir inassumé ou coupable, est assez claire pour de nombreux
cas de souffrance psychique ; la possibilité de se situer à un
“état zéro”, de condenser dans l’instant de la prise de conscience
la totalité du passé dans un cri, un rire, un chant ou une parole
percutante qui soudain délivre le souffle de ses contraintes,
voilà qui appartient au processus de confrontation dynamique avec
la souffrance. Les expériences que nous menons avec un groupe
de personnes atteintes du cancer, témoignent de façon prometteuse
de l’intérêt d’une pratique sonore (découverte de la résonance
corporelle, diffraction harmonique de la voix) dans le cadre d’une
quête thérapeutique.
Mais l’histoire de Jéricho semble aller plus loin encore, puisqu’elle
parle d’un processus collectif qui pourrait bien nous concerner
tous aujourd’hui, êtres humains protégés (?) dans nos diverses
citadelles raciales, frontalières ou bancaires. Quel sens pourrait
avoir cette promenade symbolique autour de la ville maudite pour
notre monde contemporain ? Le temps que Jéricho nous enseigne
n’est pas linéaire ; il est plutôt entretissé de multiples courbes
de résonance dont les foyers d’interférences conjuguent étrangement
le présent avec le passé, générant une dynamique (parfois explosive,
mais c’est probablement un cas limite) sur notre environnement
immédiat. Cette intégration du “temps dans le temps” ouvre la
possibilité de communications immédiates entre des événements
qui, pour éloignés qu’ils soient par les siècles, seraient proches
par leur qualité de résonance. De quelle façon la Jéricho de Josué
résonnerait-elle avec celle d’Arafat ?
Il est vrai que pour ce dernier il s’agit d’une terre promise,
et que les murailles culturelles et religieuses auxquelles il
s’attaque semblent en train de craquer un peu partout sur la planète.
La surpopulation, le racisme, la fragilité des frontières politiques
et économiques, le cancer et le sida posent tous la question des
“limites”, territoriales, corporelles ou psychiques, fortement
ébranlées depuis quelques temps. L’enseignement de Jéricho nous
permettrait-il de cerner, dans notre propre souffle les racines
intimes de toutes ces questions ? Il semblerait en effet que l’être
humain ait une capacité catalytique particulière dans ce processus
trans-temporel, qui se joue dans la profondeur psychique et corporelles
de sa conscience. La science du souffle sonore, telle que diverses
traditions nous l’enseigne, nous offrirait-elle les clés qui ouvrent
les portes du temps ?
Vivons-nous
un télescopage temporel ?
Je suis pour ma part frappé par l’étrange “évolution” des modes
vestimentaires et artistiques des dernières années, où l’on assiste
à un curieux flux et reflux de différentes époques qui s’entrecroisent
sur les places parisiennes et les milieux “branchés” de “l’avant
garde” ; comme si l’histoire se mettait à bégayer : comme si l’extraordinaire
accélération de cette fin de siècle s’accompagnait d’une condensation,
de la “substance” du temps, où nous aurions à revivre dans la
simultanéité les divers tâtonnements de notre histoire ; comme
si l’imagination des hommes venait buter contre une “muraille
temporelle”, encore imprécise, dont la formidable contrainte nous
obligerait à... tourner en rond ! Quel Josué s’approche déjà,
par delà ? Quelle Rahab le sait déjà, dans sa confrontation quotidienne
au désir frustré ?
Les cornes du Jubilé auront, selon la tradition juive, une autre
fonction : celle d’annoncer le Jugement Dernier, aurons nous la
capacité d’entendre cela comme le dernier jugement, cette muraille
mentale que nous cesserions alors de bâtir autour de nous, ou
de notre voisin ?
La métaphore est tentante, et risquée ; mais le cours de la métaphore
est en baisse aujourd’hui, et la “crise” s’accompagne d’une raréfaction
poétique inquiétante. Prenons donc le risque d’écouter les poètes,
bibliques ou autres, comme s’ils “parlaient vrai” ; René Char
ne disait-il pas : “L’inconnu devant soi” ?
Et rappelons-nous aussi qu’il s’agit d’une histoire d’amour :
en effet, dans la plus pure
tradition des contes merveilleux, la légende nous dit que Rahab
fut la plus belle femme du monde, qu’elle épousa Josué, et que
leur descendance compta des prophètes, maîtres de la parole inspirée.
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