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LES DOSSIERS CLÉS
 


Jéricho, la citadelle du souffle
par Dominique Bertrand

Nous connaissons l’histoire des “trompettes” qui firent s’écrouler au septième jour les murailles de Jéricho, ouvrant la terre promise aux juifs en exode. On sait moins quelle extraordinaire connaissance du souffle, de l’espace et du temps cette histoire suppose. L’auteur, maître de chant, pousse l’analyse : quel souffle a besoin d’être libéré au fond de nous ?

Sur l’autre rive du fleuve, aux confins d’un désert long de quarante années, une citadelle se dresse toutes portes fermées. Derrière les murailles, parmi tous ceux qui n’en savent rien encore, une femme connaît le danger qui monte du désert : six mille âmes priant d’une prière engendrée dans un buisson ardent, forgée dans la nuée des éclairs, patiemment aiguisée par ces milliers de pas tendus vers une promesse divine, plus forte que la mer, les années et les hommes. Cette femme connaît la force de la prière car elle connaît la force du désir, et sa faiblesse ; c’est son métier : Rahab est la prostituée de Jéricho.
Au terme de quarante années d’exode, le peuple d’Israël guidé par Josué, voit s’ouvrir le fleuve devant lui comme il y a quarante ans s’ouvrit la mer. Ils abordent ainsi sur la Terre Promise et découvrent la ville scellée dans ses murailles, sa méfiance et sa peur... Six jours durant, chaque bouche absolument close, ils feront le tour de la cité dans un silence terrible, déchiré seulement une fois par jour par le cri des trompes rituelles. Le septième jour, ils en feront sept fois le tour, sept fois sonneront les cornes de bélier ; alors, toutes les voix jailliront en un seul cri, et les murailles s’effondreront.
L’histoire de Jéricho fait certainement partie des passages bibliques les plus connus, et les moins bien compris. D’une part parce qu’il s’agit d’une histoire cruelle : la ville sera détruite et tous ses habitants, sauf Rahab, périront par l’épée ; il n’est rien qui saisisse tant l’imagination que la cruauté, surtout lorsqu’elle a l’aura du sacré, et rien de plus incompréhensible ; d’autre part, elle met en scène de façon dramatique la puissance magique du son - et le pouvoir de fascination du son sur l’être humain constitue l’une des constantes les plus tenaces, et les plus riches, de toute culture humaine.
Ainsi Jéricho, la citadelle anéantie par un cri, a-t-elle une place particulière dans notre lointaine mémoire de la Bible.
Par ce pouvoir de toucher en profondeur, par delà les siècles, notre imagination, le récit de Jéricho appelle, comme les grands rêves, à l’interprétation. En effet, au-delà de la simple (et discutable) dimension historique, nous pourrions tenter d’écouter la légende dans sa dimension symbolique, comme une description d’une étape cruciale du processus humain. Pour cela, la tradition herméneutique juive nous permet d’ouvrir le sens du texte en accordant une attention spécifique aux noms propres, foyers de significations particulièrement sensibles dans la texture du récit, loi, trois noms constitueront les trois clés de l’énigme : Josué, Jéricho et Rahab.
Josué qui, après la mort de Moïse, a la responsabilité de conduire le peuple hébreu sur la terre promise, s’appelle “Dieu sauve”. Pour saisir avec précision l’importance de ce nom, il faut savoir que ses deux premières lettres (iod et he en hébreu) que l’on traduit par “Dieu”, constituent les trésors symboliques de la tradition juive, autour duquel s’organisent les significations essentielles de la Bible. Représentant respectivement le masculin (iod) et le féminin (he), ces deux lettres s’unissent pour composer le mot “être”, et forment le premier son prononcé par Dieu dans cet impératif célèbre de la Genèse : “Soit la lumière !” C’est donc à la fois l’affirmation la plus radicale de l’Etre et l’invocation du Son Primordial que Josué porte en son nom. Le nom de Jéricho va nous permettre de situer de façon plus précise encore les implications de ce qui précède. En effet, la racine étymologique de Jéricho est Rouah - le Souffle et, par extension, l’Esprit - ; et la clôture de la ville (affirmée avec insistance : “close et enclose”) prend alors la signification dramatique d’un souffle enfermé, scellé dans la méfiance et la peur.
Cette présence du Souffle est redoublée dans le nom de Rahab, la prostituée qui, de l’intérieur de la ville, aidera le peuple hébreu. Ce nom signifie en effet “espace large, en expansion”, et sa racine est encore Rouah.
Nous voilà donc en présence d’un souffle enfermé, dont la potentialité d’élargissement est à la fois empêchée et prostituée, et d’un souffle sonore, porteur de l’énergie primordiale, qui vient la délivrer de son étouffante clôture. Ainsi, la dimension spirituelle de la légende se profile clairement, et l’on devine déjà, sous les images, la mise en jeu des forces secrètes qui sous-tendent chaque instant du déploiement de la vie. Ce qui n’est pas sans rappeler d’autres approches traditionnelles, comme le tantrisme de l’Inde par exemple, le soufisme ou les arts martiaux du Japon, qui ont, à leur façon, témoigné de cette connaissance subtile des souffles et de l’utilisation du son dans une intention spirituelle. L’organisation du rituel va nous permettre de mieux partager cette dimension, et de saisir une composante essentielle de cette expérience intérieure.
Les sept cornes de bélier ont une fonction symbolique précise : de par leur forme en spirale tout d’abord, qui représente concrètement l’expansion du souffle sonore dans l’espace ; ensuite par le nom hébreu du bélier : Yobel, qui est associé à l’Année Sainte du Jubilé ayant lieu tous les sept fois sept ans ; au cours de cette année, les terres sont mises en jachère, les esclaves libérés, les dettes remises, permettant ce retour à zéro dans la mémoire du commencement du monde. Ainsi, souffler dans la corne du bélier, comme la communauté juive le fait au début de chaque année nouvelle, c’est symboliquement se situer a la source
du monde, en ce lieu paradoxal d’où jaillit l’énergie du Son Créateur. Un fois tous ces éléments clairement posés, nous pouvons aborder le déploiement du rituel autour des murailles, qui témoigne d’une extraordinaire connaissance de l’interaction dynamique entre l’espace et le temps.
Six jours durant, une fois par jour, le peuple entier fait le tour de la ville, soufflant une fois dans les cornes ; le septième jour, ce processus est répété sept fois avant de libérer toutes les voix en une clameur qui fait s’effondrer les murailles. (Souvenons nous que le modèle, une fois encore, est celui des sept jours de la création).
Ici, le septième jour du rituel se distingue des six autres par les sept circumbulations, comme s’il rassemblait en lui-même la totalité des jours qui le précèdent. Nous sommes ici en présence d’une conception de l’espace-temps radicalement différente de nos idées classiques, puisque la totalité du temps semble avoir la possibilité de se rassembler dans une partie de lui-même, créant ainsi une condensation de l’énergie temporelle capable d’agir sur les limites de l’espace : les murailles.

Une perception holistique du temps
Si nous commençons aujourd’hui à nous familiariser avec ce nouveau concept d’un univers “holistique” où la totalité est en quelque sorte contenue dans chacune de ses parties, nous en avons plutôt une vision spatiale : l’holographie, les mathématiques fractales, la perception du corps humain tout entier contenu dans l’iris de l’œil ou la plante du pied en sont des exemples concrets ; mais la perception holistique du temps est plus difficile a concevoir. Il nous semble important malgré tout d’aborder cette possibilité d’une façon ouverte, car elle pourrait éclairer d’une lumière nouvelle nos conceptions de la mémoire (qui reste sur le plan scientifique une énigme majeure) et de notre expérience psychique de l’“épaisseur” qualitative du temps. La métaphore classique de la ligne droite devient inopérante ici, et c’est plutôt la métaphore musicale de la polyphonie qui nous permettrait de concevoir un instant porteur de plusieurs qualités simultanées, organisées entre elles dans une dynamique harmonique de dissonances et consonances. La musique n’est elle pas le langage le plus approprié pour dire notre expérience intime du temps ?
Bien sûr, nous ne faisons là que survoler un texte dont la richesse symbolique aurait encore beaucoup à nous enseigner : la fonction de Rahab, par exemple, mériterait d’être creusée, plus profondément quant à la question de la “prostitution du souffle” ; la révélation privilégiée entre Jésus (dont le nom est étymologiquement identique à Josué) et Marie-Madeleine (Magdala signifie “la tour”, en curieuse résonance avec les murailles de Jéricho) témoigne là aussi de l’importance de cette question du désir muré dans l’interdit, et de sa nécessaire transmutation.
Pour rassembler l’essentiel de cette écoute symbolique, et en situer la portée concrète pour chacun, l’exemple du processus psycho-thérapeutique nous semble intéressant. En effet, la métaphore d’un “souffle” enfermé dans les murailles de la peur, prostitué au désir inassumé ou coupable, est assez claire pour de nombreux cas de souffrance psychique ; la possibilité de se situer à un “état zéro”, de condenser dans l’instant de la prise de conscience la totalité du passé dans un cri, un rire, un chant ou une parole percutante qui soudain délivre le souffle de ses contraintes, voilà qui appartient au processus de confrontation dynamique avec la souffrance. Les expériences que nous menons avec un groupe de personnes atteintes du cancer, témoignent de façon prometteuse de l’intérêt d’une pratique sonore (découverte de la résonance corporelle, diffraction harmonique de la voix) dans le cadre d’une quête thérapeutique.
Mais l’histoire de Jéricho semble aller plus loin encore, puisqu’elle parle d’un processus collectif qui pourrait bien nous concerner tous aujourd’hui, êtres humains protégés (?) dans nos diverses citadelles raciales, frontalières ou bancaires. Quel sens pourrait avoir cette promenade symbolique autour de la ville maudite pour notre monde contemporain ? Le temps que Jéricho nous enseigne n’est pas linéaire ; il est plutôt entretissé de multiples courbes de résonance dont les foyers d’interférences conjuguent étrangement le présent avec le passé, générant une dynamique (parfois explosive, mais c’est probablement un cas limite) sur notre environnement immédiat. Cette intégration du “temps dans le temps” ouvre la possibilité de communications immédiates entre des événements qui, pour éloignés qu’ils soient par les siècles, seraient proches par leur qualité de résonance. De quelle façon la Jéricho de Josué résonnerait-elle avec celle d’Arafat ?
Il est vrai que pour ce dernier il s’agit d’une terre promise, et que les murailles culturelles et religieuses auxquelles il s’attaque semblent en train de craquer un peu partout sur la planète. La surpopulation, le racisme, la fragilité des frontières politiques et économiques, le cancer et le sida posent tous la question des “limites”, territoriales, corporelles ou psychiques, fortement ébranlées depuis quelques temps. L’enseignement de Jéricho nous permettrait-il de cerner, dans notre propre souffle les racines intimes de toutes ces questions ? Il semblerait en effet que l’être humain ait une capacité catalytique particulière dans ce processus trans-temporel, qui se joue dans la profondeur psychique et corporelles de sa conscience. La science du souffle sonore, telle que diverses traditions nous l’enseigne, nous offrirait-elle les clés qui ouvrent les portes du temps ?

Vivons-nous un télescopage temporel ?
Je suis pour ma part frappé par l’étrange “évolution” des modes vestimentaires et artistiques des dernières années, où l’on assiste à un curieux flux et reflux de différentes époques qui s’entrecroisent sur les places parisiennes et les milieux “branchés” de “l’avant garde” ; comme si l’histoire se mettait à bégayer : comme si l’extraordinaire accélération de cette fin de siècle s’accompagnait d’une condensation, de la “substance” du temps, où nous aurions à revivre dans la simultanéité les divers tâtonnements de notre histoire ; comme si l’imagination des hommes venait buter contre une “muraille temporelle”, encore imprécise, dont la formidable contrainte nous obligerait à... tourner en rond ! Quel Josué s’approche déjà, par delà ? Quelle Rahab le sait déjà, dans sa confrontation quotidienne au désir frustré ?
Les cornes du Jubilé auront, selon la tradition juive, une autre fonction : celle d’annoncer le Jugement Dernier, aurons nous la capacité d’entendre cela comme le dernier jugement, cette muraille mentale que nous cesserions alors de bâtir autour de nous, ou de notre voisin ?
La métaphore est tentante, et risquée ; mais le cours de la métaphore est en baisse aujourd’hui, et la “crise” s’accompagne d’une raréfaction poétique inquiétante. Prenons donc le risque d’écouter les poètes, bibliques ou autres, comme s’ils “parlaient vrai” ; René Char ne disait-il pas : “L’inconnu devant soi” ?
Et rappelons-nous aussi qu’il s’agit d’une histoire d’amour : en effet, dans la plus pure
tradition des contes merveilleux, la légende nous dit que Rahab fut la plus belle femme du monde, qu’elle épousa Josué, et que leur descendance compta des prophètes, maîtres de la parole inspirée.

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