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Après s’être farouchement opposées, science et spiritualité ont
abouti, au XXe siècle, à une coexistence pacifique : le regard
scientifique n’interdit plus l’hypothèse d’une transcendance.
Mieux : désormais, dirait-on, toutes les sciences posent la question
centrale d’un Sens qui échappe à la raison pure.
La science
a-t-elle quelque chose à dire sur le sens ? Il y a de la hardiesse
à poser une telle question parce que, pour les deux écoles qui
ont dominé la pensée scientifique du XXe siècle - le matérialime
et une spiritualité que j’appellerais « séparationiste » -, la
réponse est non.
En effet, après la poussée scientiste du xixe siècle, un modus
vivendi s’est établi. Matérialistes et spiritualistes admettent
tous deux que la science n’est plus toute puissante, qu’elle ne
détient pas la Vérité avec un grand « v » comme l’a cru un Berthelot,
et donc qu’elle ne peut interdire la foi. Leurs positions scientifiques
ne diffèrent pas : la science n’a rien à dire sur le sens, il
s’agit de deux domaines séparés et la question du sens dépend
des convictions de chacun.
Certes, cette possibilité donnée par l’écroulement du scientisme
est déjà en soi une grande nouvelle, puisque, pour les scientifiques
d’avant la Première Guerre mondiale comme pour le grand public
au cours du XXe siècle, la science avait pu paraître s’opposer
aux différentes traditions de l’humanité qui, elles, postulaient
l’existence d’un tel sens. Oui, voilà une grande nouvelle : depuis
les années vingt de ce siècle (mais il faut du temps pour que
tous soient avertis), la science admet la possibilité d’une transcendance.
Ainsi, le prix Nobel de physique Eddington a-t-il pu dire en faisant
référence à l’année d’élaboration de la synthèse de la mécanique
quantique : « Après 1927, il est devenu possible à un homme intelligent
de croire en Dieu. » Attention : il s’agit là d’une possibilité,
rien de plus. Et il ne semble guère possible d’aller plus loin.
En effet, une fois descendue du piédestal où l’avait placée le
scientisme, la science ne peut prétendre à des conclusions d’ordre
ontologique - notamment parce qu’on ne peut jamais dire qu’une
théorie scientifique est vraie, mais seulement, comme l’a montré
Karl Popper, qu’elle n’a pas encore été démentie par l’expérience.
Le
« pas en plus »
Ce que nous allons essayer de faire ici, c’est de voir comment
il pourrait être possible de faire un pas en plus (oh ! juste
un petit pas supplémentaire) à partir de cette position si raisonnable
qu’elle semble indépassable.
Le premier point, essentiel, est d’ordre méthodologique. Quand
on parle des conséquences des nouvelles théories scientifiques,
on ne sépare pas assez souvent les faits parlant en faveur d’un
autre niveau de réalité de ceux concernant l’existence d’un sens
à cet autre niveau. Fourastié note que, pour les matérialistes,
le réel existant se confond avec le réel observable ou qui sera
observé dans le futur. L’existence d’un autre niveau de réalité
qui ne serait ni observable ni détectable ne saurait bien évidemment
concerner la science. L’éventuelle démonstration scientifique
de l’existence d’un tel autre niveau constituerait donc une première
partie du pas que nous cherchons à accomplir. Mais cela ne suffit
pas, car rien ne garantit l’existence d’un sens à cet autre niveau
(il pourrait y régner le chaos). De plus, il y a des « matérialistes
intelligents », selon l’expression du philosophe André Comte-Sponville,
qui admettent l’existence de cet autre niveau. Selon lui, être
matérialiste, c’est être étranger à l’univers, c’est avoir des
projets, des sentiments dans un univers qui n’a ni projets ni
sentiments. Être croyant, c’est au contraire être chez soi dans
l’univers, c’est penser que, comme nous, il a des projets et des
sentiments. Voici donc la vraie question : sommes-nous ou non
étrangers à l’univers ?
Les
pièces du dossier
La physique quantique : Certes une onde n’est pas plus
spirituelle qu’une particule, comme me le faisait remarquer M.-P.
Schutzenberger, mais cette « déchosification » de la matière,
selon l’expression de Bernard d’Espagnat, qu’amène la physique
quantique, le fait que les constituants fondamentaux des objets
ne soient pas des objets, est une situation moins « confortable
» pour un matérialiste que celle qui l’a précédée. On accède ici
à un niveau de complexité du réel où déjà certaines certitudes
se dissolvent. On peut ensuite carrément parler d’autres niveaux
de réalité avec l’apport de la non-séparabilité, cette influence
mystérieuse qui relie deux particules en échappant à l’espace
et au temps. Il existe ainsi une « causalité globale » dans l’univers
qui, quelles que soient les explications envisagées, nécessite
l’existence de cet autre niveau.
L’astrophysique : Le big-bang n’est pas la preuve d’un
commencement de l’univers, puisqu’on ne peut remonter au-delà
du temps de Planck (10-43 seconde « après » un début supposé),
mais elle rend cette hypothèse au moins aussi probable que le
contraire, comme le dit Trinh Xuan Thuan : « La notion de création
introduite dans la pensée cosmologique par saint Thomas d’Aquin
au xiiie siècle, puis écartée avec dédain par Laplace et ses successeurs,
trouvait ainsi un support scientifique au moment où l’on s’y attendait
le moins. » 1 Le principe
anthropique, lui, par contre (l’existence d’un réglage particulièrement
précis de l’univers sans lequel la vie n’aurait pu apparaître),
pose directement la question du sens ; c’est sur lui que le physicien
de Princeton Freeman Dyson s’appuie pour répondre à la question
fondamentale, celle de notre rapport à l’Univers : « Je ne me
sens pas étranger dans l’Univers, plus je l’examine et étudie
en détail son architecture, plus je découvre de preuves qu’il
attendait sans doute notre venue » 2,
prenant ainsi l’exact contre-pied de Monod qui affirmait : « L’homme
sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers
d’où il a émergé par hasard. »3
La biologie
: Dans la vision darwinienne et néodarwinienne la vie est
« un long fleuve tranquille », un continuum où la notion d’espèce
n’existe pas vraiment, la transformation d’une espèce en une autre
étant continue et insensible. Sous la contrainte de faits liés
à l’anatomie comparée comme à la paléontologie, les théories de
l’évolution actuelles ont dû réviser ce jugement : ainsi Stephen
Jay Gould nous dit-il que l’évolution ressemble plutôt à la vie
d’un policier : de longues périodes d’inactivité entrecoupées
de quelques minutes de terreur. Ainsi un paléontologue comme Roberto
Fondi, un biologiste moléculaire comme Michael Denton défendent-ils
une telle conception dans laquelle ce sont les types (homme, chien,
papillon, champignon...) qui existent et il ne saurait y avoir
d’intermédiaires entre eux. Mais comment le passage d’un type
à l’autre pourrait-il être le fruit du hasard ? Cette conception
a été depuis fortement renforcée par les travaux d’Anne Dambricourt-Malassé
montrant l’existence « d’embryogenèses fondamentales », véritables
« plans d’organisation » sur lesquels reposent les types.
Cela pose immédiatement le problème de l’existence d’archétypes
correspondant aux idées platoniciennes, sortes « d’attracteurs
» dirigeant les macromutations nécessaires pour passer d’un type
à un autre, et nous renvoie à cette notion d’autres niveaux de
réalité.
La biologie pose aussi la question du sens. Le célèbre argument
de William Paley selon lequel en rencontrant une montre dans le
désert on postulerait l’existence d’un horloger et non sa fabrication
à partir de l’érosion due à l’eau et au vent, et que donc, face
à un système vivant, il faut postuler un créateur, a été réfuté
par David Hume. Selon lui, l’analogie entre systèmes vivants et
machines n’est que très imparfaite. Pour conclure qu’un objet
est dû à un créateur intelligent, il faut que l’analogie avec
une machine soit très forte.
Mais Michael Denton a fait remarquer que pour une civilisation
primitive un objet comme une calculatrice ne saurait passer pour
un artefact, car il s’agit d’une technique trop avancée par rapport
à celle concevable pour une telle civilisation. Ainsi, selon lui,
les progrès de la biochimie et de la biologie moléculaire infirment
la critique de Hume : « Dans toutes les directions où se pose
son regard, le biochimiste qui chemine à travers le fantastique
labyrinthe moléculaire aperçoit des dispositifs et des applications
qui lui rappellent la technologie la plus avancée de ce siècle.
Nous avons observé un monde aussi artificiel que le nôtre, aussi
familier que si nous avions tendu un miroir devant nos propres
machines. » Il n’hésite pas à conclure par l’une des phrases les
plus audacieuses écrites par un biologiste contemporain : « L’hypothèse
de la création intelligente de la Vie est un concept métaphysique
a priori qui doit donc être rejeté comme dépourvu de toute valeur
scientifique. Au contraire, l’inférence de la création est une
induction a posteriori qui procède inéluctablement de la logique
de l’analogie entre système vivant et technologie avancée. Même
si la conclusion peut avoir des implications religieuses elle
ne dépend pas de présupposés religieux. » 4
La neurologie
: On localise de mieux en mieux les aires visuelles, auditives,
les aires du langage, mais comme l’ont montré Libet et Lambert,
quelque chose échappe à toute représentation en termes de neurones,
et ce quelque chose c’est l’essentiel, c’est l’unité de l’esprit
humain, notre « soi conscient », dirait Eccles 5.
Les mathématiques
: Einstein disait : « Le plus incompréhensible, c’est que
le monde soit compréhensible », indiquant par là que le seul fait
qu’une mathématique soit possible et fonctionne indique l’existence
d’un certain lien entre la structure du monde et l’esprit humain.
Des débats récents comme celui de Connes et Changeux 6
ont remis à l’ordre du jour la question du « platonisme » en mathématiques.
Il apparaît clairement que les concepts mathématiques existent
en dehors de l’espace, du temps et du cerveau humain.
La
neurologie officielle semble encore très sûre d’elle, avec
son “homme neuronal” au centre de sa représentation, où
le cerveau secrète la pensée comme le foie la bile. Pourtant,
certains travaux (Libet, Lambert) semblent indiquer que
la logique d’“incomplétude” va bientôt embraser cette discipline
à son tour.
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Résumons-nous
: nous voyon poindre dans toutes les grandes disciplines scientifiques
« des choses cachées derrière les choses », selon l’expression
de Jacques Prévert. Derrière la non-séparabilité en physique quantique,
derrière le big-bang, derrière les archétypes de l’évolution,
derrière le cerveau humain et les mathématiques se profile « le
réel voilé », selon l’expression de Bernard d’Espagnat, ou « l’ordre
impliqué » de David Bohm. Ainsi semble accomplie la première
partie du « pas en plus ». Le principe anthropique et le caractère
de technologie avancée du phénomène vivant ne sauraient à eux
seuls prouver l’existence d’une finalité ; ils nous fournissent
néanmoins des « symptômes de sens », comme le dirait
J.-F. Lambert.
Nous devons faire maintenant face à une objection fondamentale
: au nom de quoi allons-nous dire que tout cela ne va pas disparaître
avec les progrès de la science, et que ceux-ci ne vont pas faire
voler en éclats la notion d’autres niveaux de réalité ? Au nom
d’une tendance, d’un postulat et d’un théorème.
La tendance, c’est justement celle qui se manifeste dans tous
les domaines scientifiques en même temps (avec quelques décennies
de décalage). L’une des expressions clés de la vision nouvelle,
c’est le holisme, l’idée que le tout est plus que la somme des
parties.
Cela s’applique ici : s’il n’y avait que la mécanique quantique
ou que l’astrophysique à aller dans ce sens la démonstration n’aurait
pas la même valeur. Mais auparavant, aussi, toutes les sciences
allaient dans le même sens, et c’était celui du réductionnisme
et du matérialisme. Alors ? C’est là qu’intervient le postulat.
Il consiste à affirmer que la science ne connaîtra plus jamais
d’état d’indéterminisme comparable à celui existant avant notre
civilisation (« le ciel qui peut nous tomber sur la tête » !),
ni d’état de déterminisme absolu que nous avons connu au début
du siècle.
Si l’on faisait un graphique pour montrer l’évolution des conceptions
scientifiques entre les notions de déterminisme et d’indéterminisme,
on verrait la courbe se stabiliser au milieu de la figure, ce
qui correspondrait à une vision du monde que j’appellerais « semi-déterminée
».
En fonction d’un tel postulat, même s’il est conçu d’une manière
très différente, cet « autre niveau de réalité » existera toujours,
une fois dépassée l’étape de la méconnaissance scientifique et
celle de l’illusion de l’omniscience. Certains protesteront en
s’exclamant comme Jean-Pierre Changeux qu’on ne saurait assigner
des limites à la science. C’est là qu’intervient le théorème.
Le théorème de Gödel, l’un des postulats les plus importants de
ce siècle, affirme justement que « tout système fini d’axiomes
contient au moins une proposition indécidable. » On peut dire
qu’il s’agit ainsi de la démonstration que l’on ne pourra jamais
tout démontrer.
Auto-organisation
et incomplétude
Nous voici donc avec nos symptômes de sens. Mais il faut tout
de suite noter que le sens recherché peut être de deux natures
différentes. Soit il s’agit d’un sens qui ne préexiste pas au
monde mais se construit avec lui (le sens émerge du rapport de
l’homme avec le monde) ; c’est alors l’idée d’auto-organisation.
Soit il s’agit d’un sens situé au minimum « aux marges du monde
», selon l’expression de Wittgenstein, voire provenant du « tout
autre » de la théologie judéo-chrétienne. J’ai nommé cette école
celle « de l’incomplétude », puisqu’elle postule l’incomplétude
irrémédiable du monde appréhendable. Je ne le ferai pas ici, car
ce serait réducteur de coller ainsi des étiquettes sur des hommes,
mais il semble que la grande majorité des scientifiques participant
à ce que l’on nomme « le nouveau paradigme » peuvent se répartir
de façon à peu près équitable dans l’une ou l’autre de ces écoles.
Ainsi, il semble, que la « cohabitation-confrontation » qui a
existé au XXe siècle entre matérialistes et séparationnistes croyants
(j’appelle ainsi les religieux qui pensent que la science n’a
rien à dire sur le sens) sera remplacée au XXIe siècle par une
autre, entre tenants de l’auto-organisation et tenants de l’incomplétude.
Le
nécessaire réenchantement
Quelle que soit l’importance des différences existant entre ces
deux tendances, il faut noter ici qu’elles sont pour l’instant
« compagnons de route » sur la voie d’un réenchantement de l’homme
et du monde. En effet, notre société est la première où il a été
possible de concevoir de façon majoritaire le monde comme absurde.
Une grande partie du désarroi contemporain, la montée des suicides,
de la consommation de médicaments, peuvent être attribués à ce
sentiment que notre existence serait dépourvue de sens.
Basarab Nicolescu et Jean-François Lambert sont à ma connaissance
deux des auteurs qui ont le mieux perçu les ravages qu’a générés
à long terme l’abandon de toute quête du sens. « Nous étions
en danger de mort, sous l’influence de maîtres à penser prônant
un seul niveau de Réalité, horizontal, où tout tourne en rond
et engendre fatalement le chaos, l’anarchie, l’auto-destruction
» 7, dit Nicolescu.
Lambert lui fait écho : « Si l’homme n’est qu’un ensemble de molécules,
et si l’univers est dépourvu de signification, alors, comme le
dit R. de Gopegui, on n’est pas bon ou méchant, intelligent ou
sot, etc., mais bien ou mal programmé. Il s’ensuit que nous n’avons
aucune responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes ni vis-à-vis d’autrui.
L’éthique est inutile. S’il n’y a pas de sujet, il n’y a pas d’humanisme,
et s’il n’y a pas de sens, il n’y a pas de sujet... L’humanisme
scientiste ne peut proposer qu’une éthique “réduite aux acquêts”,
livrée aux caprices des plus malins ou des plus cyniques. » 8
Or, dans notre société, c’est la science et non plus la religion
ou la philosophie qui, comme auparavant, détermine notre vision
de l’homme et du monde, vision qui a des répercussions essentielles
sur notre société. Et depuis trois siècles la science nous donne
une vision déterministe et mécaniste de l’homme. C’est pourquoi,
comme le dit Nicolescu, « la rencontre contemporaine entre la
science et le sens est un événement capital qui va probablement
engendrer la seule vraie révolution de ce siècle. »
C’est pourquoi ces deux voies, incomplétude et auto-organisation,
en redécouvrant la possibilité de l’existence d’un sens dans l’univers,
jouent un rôle qui va bien au-delà d’un simple questionnement
philosophique, mais sont susceptibles d’agir sur nos rapports
avec la nature, avec les autres, avec nous-mêmes. Le fait que
la science ait « découvert par ses propres moyens l’existence
de niveaux de réalité », comme le dit Nicolescu, rend ainsi «
la quête de l’Être non a priori absurde », comme l’affirme d’Espagnat.
9
L’intuition
(ou révélation) fondamentale
Scientifiquement, il n’est pas possible d’aller plus loin. Mais
si nous voulons aller au bout de notre « pas en plus », de ce
pas en avant que nous essayons d’accomplir depuis la position
« séparationniste » sage et sans danger, il nous faut maintenant
nous plonger dans l’étude des grandes traditions de l’humanité.
Nous sommes là face au choix suivant : soit les différentes religions
ont été inventées par l’homme pour répondre à son angoisse devant
la mort, à son étrangeté dans cet univers où il a surgi par hasard
; soit par une voie quelconque, intuition ou révélation, les religions
contiennent une information véritable sur la structure du monde.
Nous ne pouvons plus écarter dédaigneusement cette possibilité,
car notre parcours à travers la science nous a montré, comme le
dit d’Espagnat, qu’« on ne peut plus exclure que d’autres formes
de connaissance nous apportent également des lueurs sur le réel.
»
Pour départager ces deux hypothèses, la question clé est celle
de la cohérence. Si derrière les formes et les images propres
à chaque civilisation apparaît une cohérence intérieure plus forte
que ce que l’on peut normalement attendre, alors la deuxième hypothèse
deviendra crédible. Je n’ai ni la compétence ni la place pour
faire ici une analyse comparée des religions, je désire simplement,
en survolant rapidement les grandes traditions de l’humanité,
montrer qu’en tous temps et en tous lieux on y retrouve une intuition
fondamentale, celle d’un univers à deux niveaux de réalité, où
le premier, hors du temps, de l’espace, de la matière, celui de
l’incomplétude, engendre lors d’une rupture un deuxième niveau,
celui du devenir et de l’évolution, où se déroulent des processus
d’auto-organisation.
L’hindouisme
: Malgré les apparences, la doctrine védique n’est ni polythéiste
ni panthéiste, les diverses puissances ne sont que les noms des
énergies divines. Au-delà, il y a le sens suprême sans définition
aucune, le principe situé hors du temps, notion que nous allons
retrouver dans les autres traditions. Puis il y a rupture, division
(division dont on peut dire qu’elle est l’équivalent de la chute
des religions du Livre), pour qu’au-delà de l’un apparaissent
multiplicité et devenir.
Le bouddhisme
: Certains auteurs modernes ont affirmé que le bouddhisme
était un matérialisme : le bouddhisme dans sa pureté primitive
ignorerait l’existence de Dieu, nierait l’existence de l’âme,
serait surtout un code moral. « Malheureusement, ces trois propositions
sont fausses, nous dit Ananda Coomaraswamy ; la haute éthique
du bouddhisme n’est qu’un stade préliminaire. Les textes les plus
anciens montrent que l’essentiel se trouve dans la vie contemplative,
les spéculations matérialistes sont bien postérieures. » 10
Le Bouddha dit de la façon la plus claire : « Il y a un non-né,
non-devenu, non-créé, non-composé, et s’il n’existait pas il ne
pourrait y avoir aucun chemin d’évasion hors de la naissance,
du devenir, de la création et de la composition » 11,
affirmant ainsi l’existence de ces deux niveaux de réalité, celui
du devenir et celui situé hors du temps et de l’espace, et le
fait que le but de la vie est bien de rejoindre ce dernier.
Le taoïsme
: Pour le taoïsme aussi il existe parfois une ambiguïté. En
se basant sur le Yi king, le livre des transformations, on a pu
concevoir la pensée chinoise comme matérialiste.
Or Lao-tseu nous dit : « Ce qu’on appelle Tao est indistinct et
ineffable, il contient pourtant les formes, il contient pourtant
les objets. » Il explicite cela en disant : « Le Tao sans nom
est origine du Ciel et de la Terre [c’est le niveau indicible],
le Tao avec un nom est la mère des choses [l’enfantement]. » 12
ll s’agit du niveau du devenir et c’est à ce niveau-là et non
à l’autre que se réfère le Yi king qui est, bien sûr, un livre
du devenir.
Les religions
du livre : Leur mythe commun est la Genèse. Plus clairement
encore qu’ailleurs, cette structure à deux niveaux y est décrite.
Genèse I, c’est le monde en devenir, celui où l’homme et la femme
arrivent ensemble et après tous les animaux. Genèse II, c’est
le monde de la pensée créatrice de Dieu, et l’homme y arrive avant
tous les animaux. On dit dans l’exégèse moderne qu’il y avait
deux récits de la Création contradictoires, et qu’on les a gardés
tous les deux pour ne choquer personne. Vous comprendrez en fonction
de ce qui précède pourquoi cette interprétation semble quelque
peu simpliste. Si on les détaille on voit :
• dans le judaïsme, que l’arbre de la Kabbale est parfaitement
explicite : au sommet se trouve la « Couronne » et ses deux dérivés
« Sagesse » et « Intelligence » qui forment une triade supérieure,
une unicité absolue, transcendante, dont l’essence est inaccessible
à l’entendement humain. Les sept sephiroths suivants sont des
forces agissantes, des ouvriers si l’on peut dire, dont l’action
se situe dans le monde du devenir.
• dès les débuts de la chrétienté nous trouvons chez Grégoire
de Nysse et surtout chez Denys, dit « l’Aréopagite », à la fois
la transcendance et l’inaccessibilité de Dieu et l’existence des
hiérarchies divines opérantes.
• de même dans l’islam, mystiques et visionnaires nous
décrivent comment ce qui est ineffable interagit avec le monde
du devenir par l’intermédiaire de ce monde qu’Henri Corbin a nommé
« mundus imaginalis ».
Cette unité de fond concernant cette vision d’un monde de l’ineffable
lié à un monde du devenir, dans les religions monothéistes, peut
être résumée par la phrase de Jacob Boehme : « La Nature est une
formation et une configuration continuelle des sciences et de
l’amour divin.
Ce que le Verbe fait par la Sagesse, la Nature le façonne en Qualité.
» Jacob Boehme chez lequel, comme Basarab Nicolescu l’a montré
13, les sept qualités
(assimilables aux sept sephiroths) et le deuxième et le troisième
principes sont dans le monde du devenir, de l’auto-organisation.
Mais le premier principe, lui, est situé à un autre niveau. Comme
le dit Boehme, « Dieu considéré en Lui-même est sans distinction,
sans nature, il est à la fois le Dieu et le Tout. »
Je terminerai
ce trop bref parcours à travers tant de textes fondamentaux par
une citation d’Eckhartshausen qui affirme que « l’unité des religions
est dans le sanctuaire le plus intérieur et la multiplicité des
religions extérieures ne peut ni changer ni affaiblir cette unité
qui est la base de tout l’extérieur » 14,
postulant ainsi à la fois l’existence d’un niveau incorruptible
par rapport à celui corruptible où évoluent les « religions extérieures
» et l’unité transcendantale des religions sur la question essentielle,
celle du sens.
Ainsi donc il n’y a pas réellement opposition entre l’incomplétude
et l’auto-organisation.
De même que Einstein a avalé Newton vivant, l’incomplétude avale
l’auto-organisation : elle ne sont pas situées au même niveau.
La vision que nous retirons de ce voyage à travers toutes les
grandes traditions de l’humanité est la suivante :
1. Un sens préexistant mais insaisissable, vers lequel
l’être humain doit néanmoins tendre.
2. Un monde du devenir parfois non linéaire, parfois tâtonnant,
parfois contradictoire, parfois incompréhensible, mais qui reste
néanmoins mystérieusement relié à ce principe premier.
3. Et entre les deux, une rupture (la Chute de la tradition
chrétienne), mais que l’on retrouve sous d’autres formes dans
bien d’autres traditions. Ce n’est pas une preuve, mais une telle
structure apparaît trop cohérente pour être due uniquement à des
contingences socioculturelles.
Voilà donc comment nous pouvons effectuer la dernière partie de
notre « pas en plus » : en confrontant l’intuition majeure de
l’humanité à la structure induite par l’évolution de l’ensemble
des grands domaines scientifiques. Ce n’est pas une démonstration
au sens scientifique du terme, mais c’est quand même un pas en
plus vers une nouvelle philosophie de la Nature, un pas hors du
monde de la philosophie de l’absurde, un pas vers un monde où
nous serions chez nous au lieu d’y être des étrangers.
Les
trois époques de l’humanité
Auguste Comte se retournera peut-être dans sa tombe, mais on peut
dire ainsi que l’humanité a connu trois époques. La première fut
dominée par le fait religieux mais il y manquait la raison, le
fanatisme pouvait s’y développer et les gens s’étripaient pour
un désaccord portant sur une caractéristique mineure d’un Dieu
pourtant en grande partie inconnaissable.
La deuxième fut dominée par la raison qui alla reléguer la religion
parmi les superstitions préhistoriques ; il en découla le triomphe
des philosophies de l’absurde.
La troisième, qui commence en cette fin du xxe siècle, est celle
où, comme le dit le prix Nobel de médecine Roger Sperry : « Après
avoir été en conflit direct au point de sembler s’exclure mutuellement,
les croyances religieuses et les croyances scientifiques semblent
maintenant promises à une nouvelle compatibilité, peut-être même
une harmonie. » 15
Espérons que cette époque saura avoir le souffle que peut donner
le sens et l’équilibre que peut donner la raison.
Nous concluerons par une image et une citation. L’image, c’est
« Exposition d’estampes » 16,
d’Escher, représentant un homme regardant un tableau dans lequel
se trouve la ville où se trouve le musée où se trouve la galerie
où se trouve le tableau... qu’il regarde. Cette œuvre semble illustrer
de façon frappante le tourbillon de l’auto-organisation, la non-linéarité,
l’immanence, l’auto-engendrement du sens. Mais au centre se trouve...
un trou. Peut-être penserez-vous que cela est sans importance,
que l’artiste aurait pu éviter son existence. Ce n’est pas le
cas. Si l’on regarde la grille qui a servi de trame au dessin,
on voit que sa structure dite « en bouteille de Klein » comporte
forcément une singularité au centre. Bien plus, l’auteur a signé
dans ce trou, indiquant ainsi qu’il constitue bien l’essentiel
de l’œuvre ! Allégorie du théorème de Gödel, montrant l’incomplétude
radicale de toute vision qui ne reposerait que sur l’immanence
et sur l’auto-organisation, semblant faire écho à Lao-tseu : « Trente
rayons convergent au moyeu mais c’est le vide médian qui fait
marcher le char » 12,
et à la célèbre phrase de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu’avec
le cœur, I’essentiel est invisible pour les yeux. »
Il ne nous est pas possible d’aller plus loin dans notre quête
de cet un ineffable dont la présence ne se manifeste que par l’absence
de complétude de toute vision immanente du monde, sauf à recourir
à la théologie négative et donc à Denys l’Aréopagite :
« Nous disons donc que la Cause universelle, située au-delà de
l’univers entier, n’est ni matière ni corps ; qu’elle n’a ni figure,
ni forme, ni qualité, ni masse ; qu’elle n’est dans aucun lieu,
qu’elle échappe à toute saisie des sens... qu’on ne peut ni l’exprimer
ni la concevoir, qu’elle n’a ni nombre, ni ordre, ni grandeur,
ni petitesse, ni égalité, ni inégalité, ni similitude, ni dissimilitude
; qu’elle ne demeure immobile ni ne se meut [...], qu’elle n’est
ni puissance ni lumière ; qu’elle ne vit ni n’est vie ; qu’elle
n’est ni essence, ni perpétuité, ni temps, qu’elle échappe à tout
raisonnement, à toute appellation, à tout savoir. » 17
« Et pourtant elle existe ! », pourrait dire un Galilée moderne.
À
lire
1. Trinh
Xuan Thuan, La Mélodie secrète, Fayard 1988.
2. Freeman Dyson, Les
Dérangeurs d’univers, Payot,1986.
3. Jacques Monod, Le
Hasard et la nécessité, Le Seuil, 1970.
4. Michael Denton,
L’Évolution, une théorie en crise, Flammarion,1992.
5. Sir John Eccles,
Évolution du cerveau et création de la conscience,
Fayard, 1992.
6. Alain Connes et
Jean-Pierre Changeux, Matière à pensée, Odile Jacob,1989.
7. Basarab Nicolescu,
Nous, la particule et le monde, Le Mail,1985.
8. Jean-François Lambert,
« L’épreuve du Sens - Sens et Incomplétude »,
in Les Cahiers Jean Scott Erigène, Guy Trédaniel éditeur, 1993.
9. Bernard d’Espagnat,
À la recherche du réel, Gauthier Villars,1980.
10. Ananda Coomaraswamy,
Hindouisme et bouddhisme, Gallimard,1949.
11. Le Livre
des morts tibétain, présenté par Evans-Wentz, éd. Adrien
Maisonnneuve.
12. Lao-tseu, Tao-te-king,
Gallimard, 1967.
13. Basarab Nicolescu,
La Science, le sens et l’évolution, éd. du Félin, 1988.
14. Eckhartshausen,
La Nuée sur le sanctuaire, Bibliothèque des Amitiés
spirituelles,
traduit par André Savoret, édition de 1965.
15. Roger Sperry, in
« Religion, Science and the Search for Wisdomn »,
United States Catholic Conference, 1986.
16. Les Miroirs
magiques de M. C. Escher, Pashen, 1991.
17. Cité par Olivier
Clément, in Sources, Stock, 1986.
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