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Beaucoup de scientifiques sont de grands idéalistes, qui se distinguent
des doux rêveurs par l’intransigeance de la méthode à laquelle
ils ont été formés. Quand, parlant de François d’Assise, Albert
Jacquard dit qu’il est essentiel de savoir aller « au bout de
ses idées », il ne s’agit pas de fanatisme mais du désir d’habiter
pleinement cette mystérieuse condition d’homme, dont aucune science
ne peut donner la clé.
Généticien
contestataire qui interpelle ses confrères sur l’irresponsabilité
qu’il y a à manipuler génétiquement une vie que l’on est encore
loin d’avoir comprise, pourfendeur des injustices de la société
libérale aux côtés de l’abbé Pierre en tant que président de Droit
au logement, grande gueule systématique, mais au regard si doux
qu’on l’écoute, Albert Jacquard, auteur de nombreux ouvrages scientifiques,
a aussi écrit un livre sur saint François d’Assise intitulé
Le Souci des pauvres (chez Calmann-Lévy).
Nouvelles
Clés : Pourquoi François d’Assise ?
Albert Jacquard : Un jour, l’éditeur François Lévy m’a
demandé quelle était la personnalité qui avait le plus compté
dans ma vie et sur laquelle j’aimerais écrire un livre. Sans réfléchir
une seconde, j’ai répondu, quasiment au hasard : « François d’Assise.
» Lévy m’a immédiatement envoyé un contrat, que j’ai signé. Ensuite,
il a fallu que j’écrive le bouquin ! Bien sûr, ce n’était pas
tout à fait un hasard : j’avais été à Assise quand j’étais jeune,
j’avais lu Le Cantique des créatures et j’avais
toujours trouvé extraordinaire cet homme si différent de tout
le monde. Mais quand je me suis mis à étudier sa vie d’un peu
plus près, je me suis aperçu que c’était encore plus beau que
ce que j’imaginais. On a écrit sur lui des livres merveilleux,
celui de Christian Bobin, celui de Julien Green, celui de Joseph
Delteil... Moi, j’ai eu envie de décrire François d’Assise à l’aune
du siècle à venir, et je me suis aperçu que cela marchait : cet
homme correspond vraiment à un besoin actuel.
N.C. :
Lequel ?
A.J. : D’abord, il y a sa capacité à dire non aux idées
reçues et aux comportements « naturels » qu’il n’admet
pas. Non à l’argent, par exemple. Cela, il l’a vraiment fait,
puiqu’il a rendu à son père même ses vêtements et qu’il s’est
mis tout nu sur la grand-place, pour montrer que, quand on a une
idée, il faut aller jusqu’au bout. Et puis, peu à peu, son refus
s’est étendu au pouvoir. En fait, il a exercé un certain pouvoir,
mais purement abstrait : le pouvoir de parler, celui d’être écouté...
C’est un pouvoir important, certes, mais qu’il a assumé sans la
moindre violence.
Ce refus du conformisme, je l’ai retrouvé dans ses aventures en
Orient, pendant la cinquième croisade. Un épisode incroyable.
On aurait pu condamner François d’Assise pour haute trahison !
Imaginez que ce nouveau responsable chrétien s’en va, en pleine
croisade, faire ami-ami avec le chef des infidèles d’en face !
Un sultan hautement éclairé, avec qui le fondateur de l’ordre
franciscain s’est longuement entretenu et qui, du coup, lui a
accordé le droit de se rendre à Jérusalem, si bien qu’il a été
le seul chrétien à aller à Jérusalem cette année-là ! Ce qui nous
montre bien que la violence ne vaut rien, comparée au pouvoir
de l’amour !
N.C. :
Sur le dos de votre livre, on dit que vous êtes athée...
A.J. : C’est une erreur que je vais faire corriger. Je
ne suis pas athée, mais agnostique. Athée, cela veut dire : je
sais que Dieu n’existe pas. Moi, je n’en sais strictement rien.
Gnose signifie parler. Être agnostique, cela veut dire : si Dieu
existe, je suis incapable de le dire, donc je n’en parle pas.
Mais je peux évoquer l’idée que d’autres se font de Dieu. C’est
ce que je fais dans mon dernier chapitre, où je me montre un peu
iconoclaste - mais j’ai la caution d’un dominicain, le père Jean
Cardonnel.
Le fond de ma réflexion : être un homme, c’est surtout appartenir
à une communauté qui nous rend capable de dire « je ». On peut
résumer cela en disant : si je dis « je », c’est qu’on m’a dit
« tu ». Cela débouche sur un véritable projet politique, d’une
société qui dit « tu » à tout le monde ! C’est exactement ce qu’a
fait François d’Assise : il est allé dire « tu » au grand chef
des gens d’en face. Il savait dire « tu » à tout le monde, même
aux oiseaux. À l’époque, c’était scandaleux, un blasphème. Il
disait que nous étions cousins. Il le disait même de l’eau, qu’il
appelait « ma sœur l’eau ».
Effectivement, si je remonte en direction du big-bang, la goutte
d’eau est ma frangine. Nous vivons désormais dans un univers qui
a une histoire. C’est tout nouveau. L’univers n’est pas statique,
il bouge, les galaxies s’éloignent les unes des autres... et chacun
peut dire : « Je suis un morceau de l’univers. » En remontant
à quelques générations, j’aurai des ancêtres communs avec toi.
Si je remonte à cinq cent millions d’années, j’aurai des ancêtres
communs avec une carpe et à quatorze milliards d’années une goutte
d’eau est ma sœur. Cette insertion dans l’univers me semble très
belle : je suis un morceau de l’univers, mais pas n’importe lequel.
Et François d’Assise a eu cette intuition poétique étonnante.
N.C. :
Cet homme du refus et de l’intuition poétique, que nous suggère-t-il
aujourd’hui ?
A.J. : Ce qui est nécessaire, c’est la rupture : rupture
avec la loi du plus fort, avec la compétition, avec la loi des
marchés... Nous les riches, nous serons de plus en plus riches,
et les pauvres seront de plus en plus pauvres, et ce sera un monde
insupportable qui ne tiendra pas longtemps. L’autre jour, j’étais
reçu avec l’abbé Pierre et le Haut Comité pour le logement par
Jacques Chirac. Naturellement, dans son petit discours, le président
nous a parlé de la fracture sociale. Cela m’a un peu énervé et
je lui ai dit : « Monsieur le Président, votre métaphore n’est
pas bonne. Certes, notre société est dramatiquement morcelée,
mais en parlant de fracture, vous faites croire que ça pourrait
se réparer facilement, comme on répare un os. Mais ce que nous
vivons n’est pas une fracture : c’est un accouchement. La société
d’aujourd’hui accouche de la société de demain. Que vous le vouliez
ou non, il se produit des mutations, plus nombreuses que jamais,
provoquées par la science, par la technique, par mille facteurs,
et qui font que la fille ne ressemblera pas à la mère. » Il m’a
répondu : « Alors il faut prévoir un accouchement sans douleur.
»
Je crois qu’il se fait des illusions. Nous vivons une période
de révolutions profondes. On ne peut plus raisonner comme avant.
Il faut tout repenser. La pensée néolibérale - on va se battre,
le plus fort des deux emportera le marché - est de plus en plus
absurde. Il nous faut une pensée qui dépasse les échéances électorales,
qui gère l’avenir, une pensée qui sache se projeter au moins en
l’an 2025 ou 2030. C’est un minimum. Se projeter en 2030, c’est
penser, par exemple, à la communauté méditerranéenne - que préfiguraient
déjà les rencontres de François d’Assise en Égypte et en Palestine.
Robert Schuman, Konrad Adenauer ont bien su lancer l’Europe, maintenant
il faut lancer la communauté méditerranéenne ! Et il faut que
la France en fasse partie. C’est la seule façon de résoudre le
problème algérien.
Je parle devant beaucoup de jeunes. Ils me disent : « Il n’y a
personne qui nous dise tout ça. » On apprend des tas de choses,
mais personne ne nous parle d’une autre organisation de la planète.
Elle est pourtant nécessaire. Dans la nouvelle vision, le monde
n’est plus stable, n’est plus éternel, il a une histoire passée
et un avenir, et moi qui le sais, j’en deviens responsable. Les
concepts d’imprévisibilité ou de chaos font comprendre que la
liberté d’être existe. Avec le déterminisme rigoureux, il n’y
avait pas de liberté ; avec le chaos, l’avenir n’est pas compté
dans le présent ; et comme je le sais, je peux intervenir. On
peut donc fonder le concept de liberté sur l’imprévisibilité des
phénomènes de l’univers. Nous avons la chance inouïe de vivre
à un moment où tout est à refaire, un moment de bifurcation. Mais
cela peut aussi très mal tourner. L’espèce peut disparaître. Et
ça dépend de moi. C’est ça, la grande leçon.
N.C. :
Et quand nous mourrons ?
A.J. : Je m’en tire par une boutade : je te parie cinq
cents francs que je suis éternel ; le jour où tu viendras chercher
ton argent, je ne pourrai pas te le donner ; c’est donc un pari
que je ne perdrai pas. Je ne serai jamais mort, puisque le verbe
« être » ne colle pas avec l’adjectif « mort » !
N.C. :
L’idée d’âme pourrait ne pas déplaire à un agnostique ?
A.J. : Mais j’espère bien que le bon Dieu ne va pas me
faire le sale tour de ne pas exister !
Il me décevrait beaucoup. Enfin, puisqu’« il » est indicible,
j’aime mieux ne pas en parler. Quant à la présence inéluctable
de la mort au bout de l’aventure, elle me fait surtout penser
que je n’ai pas de temps à perdre. C’est ce que je dis aux enfants
: « Ne travaillez pas pour être plus fort que le copain, travaillez
pour vous construire une intelligence. » Parce que c’est court,
quatre-vingts ans !
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