Cheou-lao,
dieu stellaire
de la longévité.
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La
station debout ? Peut-être ! Une certaine souplesse des doigts
de la main dans l’exercice de la préhension ? Probablement ! La
pensée ? Vraisemblablement ! La parole ? Hélas ! Mais le rire,
sûrement. Voilà l’homme !
Le rire, mais aussi le sourire, qui est selon Alain la perfection
du rire. Chamfort estimait que “la plus perdue des journées est
celle où l’on n’a pas ri”. Un adage de l’Inde ancienne affirme
qu’“un jeune homme qui n’a pas pleuré est un sauvage et un vieillard
qui ne rit pas un insensé”.
Le rire est un art de vivre et l’humour un art d’exister. Plus
encore qu’un art d’exister, il est parfois considéré comme “une
vertu spirituelle 1”.
“Spirituel”, le double sens du mot n’est peut-être pas le fruit
du hasard. Le rire ouvre une brèche dans les barrières cérébrales,
il écarte les nuages sombres des pensées moroses et dévoile en
un instant une éclatante lumière, un peu comme lorsqu’en avion
on découvre le ciel bleu au-dessus d’un ciel gris. Dans la langue
des Bambaras d’Afrique, le mot yélé signifie à la fois “rire”
et “ouvrir”...
L’esprit
heureux
Le Dalaï-Lama est très sollicité pour prendre la parole, ce qu’il
fait volontiers, très simplement, en ponctuant ses propos toujours
très clairs par de larges sourires. Devant la Fédération française
du bouddhisme tibétain, il termine son exposé (en 1993) par cette
phrase :
“Dernier point : il faut avoir l’esprit heureux et savoir rire.”
Les Tibétains en général, le Dalaï-Lama en particulier, sont peut-être
les hommes les plus souriants de cette planète. L’illumination,
au sens bouddhique d’éveil, est paraît-il fréquemment accompagnée
d’un rire d’une essence particulière que R. H. Blyth définit comme
“... le rire de l’approbation étonnée”. Le sage n’est-il pas selon
André Gide “celui qui s’étonne de tout” ?
Au cours d’une interview, un journaliste a posé au chorégraphe
Maurice Béjart la sacro-sainte question des causes de la crise
du monde moderne et des solutions qui pourraient être préconisées.
Béjart a fait la merveilleuse réponse suivante : “Je ne suis pas
capable de donner un message, de trouver une solution. Mais je
pense que le rire est bon, le rire est très important, le rire
nous fait respirer... Il y a un rire qui est un rire de l’enfance,
qui est le rire de la joie, le rire de la santé, le rire du bonheur..”.
Ce rire, n’est-ce pas celui de la sagesse, celui que nous pourrions
appeler le rire du philosophe ?
Pour Bergson, “le rire est un état de rupture dans une logique
donnée”. Plus encore qu’une rupture, c’est à mon sens, une distance,
une distance libératrice qui naît de l’étonnement. L’étonnement,
avec le doute, ne sont-ils pas à l’origine de la philosophie ?
Pour Jean d’Ormesson, qui sait de quoi il parle, “... le même
ressort fait fonctionner l’interrogation philosophique et l’accès
de gaieté 2”. Pour
cet académicien humoriste, le rire est de la philosophie avortée.
Le
rire du sage
Sa
Sainteté le Dalaï-Lama
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Le rire est
un signe de sagesse tellement évident que pour accéder à cette
vertu suprême, Confucius recommande de s’esclaffer douze fois
par jour. D’ailleurs, les huit immortels de la tradition chinoise
taoïste sont représentés en permanente hilarité. Cette hilarité
est une preuve de leur état de libération.
La meilleure preuve de cette liberté du sage, conséquence du chemin
accompli, transparaît dans son regard sur le monde, dans ses sourires,
son rire et son humour. Ce sont les signes extérieurs d’une évidente
richesse intérieure.
Les sages ont en commun la même joie de vivre, ponctuée de larges
sourires et de grands éclats de rire. Leurs visages sont lumineux,
resplendissants d’un bonheur d’être non-dépendant. J’ai connu des
lamas qui chahutaient et riaient comme des enfants, et des maîtres
du bouddhisme zen qui se livraient aux pitreries les plus invraisemblables.
Je n’oublierai jamais le répertoire de grimaces de Taïsen Deshimaru
... qui faisait partie intégrante de l’éducation que nous recevions.
Il n’enseignait pas, il éduquait et tenait beaucoup à cette nuance.
L’humour, le rire, et parfois un simple sourire, permettent de casser
les stéréotypes, les censures et les inhibitions de nos cerveaux
programmés au point que nos pensées deviennent souvent des citations.
Les pensées : étranges phénomènes chimiques de l’activité neuronale
d’une matière “grise”... C’est tout dire !
Vanité
des vanités
Dans son livre Le nom de la rose, Umberto Eco fonde
toute l’histoire de son roman, sur une interrogation très troublante
qui a perturbé beaucoup de théologiens : “Le Christ a-t-il jamais
ri ?” Au-delà de cette question se pose le problème, de l’humour
en général et du rire dans la tradition chrétienne. Pourquoi le
christianisme, la religion de “la joie qui demeure” et des félicités
éternelles, a-t-il été longtemps si sévère à l’égard du rire,
considéré comme un abandon, vulgaire et obscène ? Serait-ce l’influence
d’Aristote 3 qui
voyait dans le rire “une grimace de la laideur, un ennemi de la
bienséance 4”?
Le verdict divin de la Genèse, la sanction de Yahvé, terrible
à beaucoup d’égards, n’a jamais empêché l’homme de rire !
Et pourtant, le clergé recommandait à certaines époques de ne
pas rire pendant les périodes de pénitence, le carême par exemple.
Saint Louis ne riait pas le vendredi. Certes, Jésus ne rit pas
dans les Évangiles, mais cela ne signifie pas qu’il n’ait jamais
ri. Je n’imagine pas un seul instant un Jésus compassé et sérieux...
comme un pape. Il était, à n’en point douter, tout amour et tout
humour. À moins que pour ceux dont la foi est fondée sur la peur,
l’humour, en tuant la peur, les entraîne à tuer leur foi… Ceux
dont la foi est fondée sur l’amour du prochain, comme beaucoup
de prêtres et de moines que j’ai rencontrés, ont bien compris
que plus ils riaient, plus ils se rapprochaient de Dieu. Un saint
triste sera toujours un triste saint.
“L’humour est un des attributs de Dieu” écrivait Chesterton, ce
dont Cocteau , le poète qui sauve le feu dans les incendies, n’a
jamais douté. Quelqu’un lui demandait un jour : “Que direz vous
à Dieu quand vous le rencontrerez ?” Réponse du maître : “Je lui
dirai : Permettez-moi de vous saluer, Seigneur, il y a bien longtemps
que je ne vous ai jamais vu”. Les éveilleurs de toutes les traditions,
d’Orient et d’Occident, enseignent par des anecdotes, des paradoxes,
des paraboles, des histoires souvent très drôles, qui enrichissent
plus efficacement que beaucoup de discours prétendument philosophiques.
Le reproche que l’on pourrait faire à la philosophie occidentale,
c’est d’être parfois trop guindée, raidie par la logique aristotélicienne
de non-contradiction et la crainte des paradoxes qui sont pourtant
“une forme supérieure de pensée”, selon le physicien Jean Charon.
Un bon professeur de philosophie devrait toujours être drôle.
Hélas, beaucoup de nos philosophes fonctionnaires, qui répètent
des citations et chérissent des opinions, sont souvent tourmentés,
rarement joyeux et, par voie de conséquence, loin d’être sages.
Quelques connaissances conceptuelles ne justifient pas que l’on
se prenne au sérieux. La réussite de quoi que ce soit d’intellectuel
le justifie encore moins. Il est bien rare que nous n’ayons pas
quelqu’un à remercier. Alors, évitons de nous gonfler d’orgueil
comme l’âne porteur de reliques de Jean de La Fontaine, parce
que nous sommes dépositaires de ce que l’on a bien voulu nous
donner.
À
la poursuite du vent
Sous la dynastie des Tang, un Premier ministre est l’élève d’un
maître du bouddhisme Ch’an, une forme du bouddhisme plus connue
des Occidentaux sous le nom japonais de “Zen”.
“Maître, demande un jour l’illustre disciple sur un ton péremptoire,
dites-moi comment le bouddhisme explique la vanité ?”
Alors le maître, sur un ton particulièrement méprisant :
“Que me demandes-tu là, pauvre crétin ?”
Blessé, le Premier ministre a le visage qui s’empourpre. “Votre
Excellence, lui dit le maître, c’est cela la vanité !”
Le mot “vanité” est de moins en moins employé dans le langage
courant. On ne dit plus souvent d’un homme qu’il a “de la vanité”,
mais plutôt qu’il a “beaucoup d’ego”. Le mot latin ego est à la
mode depuis quelques années. “Ego ! Ego !” est même devenu le
titre d’une chanson.
Qu’est-ce que l’ego ? Tous les hommes naissent ego. En faits,
nous ne possédons pas un ego, nous sommes possédés par l’idée
d’en avoir un... Contrairement à certaines idées reçues dans certains
cercles “zennifiants”, il ne s’agit pas tant de l’abandonner que
d’en devenir spectateur. Le sage ne se prend pas pour sa photo.
Cette simple “vertu” est peut-être le premier signe de liberté
de celui qui a fait un petit bout de chemin, sur les sentiers
semés d’embûches et d’obstacles qui conduisent à l’éveil.
Dans la légende du Graal, la fille du roi est belle, comme le
sont toutes les princesses des contes initiatiques, mais elle
ne rit jamais. À qui son père, un sage parmi les sages, donnera-t-il
la main de son enfant ? À un sage bien sûr ! Et qui sera l’heureux
élu ? L’heureux homme qui saura la dérider ! L’excès de zèle,
l’excès d’enthousiasme, l’exaltation parfois, précipitent immanquablement
dans les pièges de la vanité, les apprentis-disciples engagés
dans une voie de réalisation spirituelle.
Su Tung-p’o, poète célèbre et fervent bouddhiste, vivait à l’époque
de la dynastie des Song.
Il avait pour ami intime FoYing, brillant professeur de Ch’an.
Le temple de Fo Ying se trouvait sur la rive orientale du fleuve
Yang-Tsê, tandis que la maison du poète était située sur la rive
opposée. Un jour, Su Tung- p’o rendit visite à Fo Ying. Ne le
trouvant pas chez lui, il l’attendit dans son cabinet de travail.
Pour tuer le temps, comme le font les poètes, il se mit à griffonner
sur un morceau de papier de riz qu’il trouva, et les premiers
mots qu’il écrivit furent ceux-ci : “Su Tung- p’o, le grand bouddhiste
que rien n’ébranle, même pas les forces combinées des Huit Vents
terrestres”. Mais bientôt, Su Tung-p’o, fatigué d’attendre rentra
chez lui. À son retour, Fo Ying trouva le griffonnage de son ami.
Au bas de la page, il ajouta : “Sornettes que tes propos ! Ils
ne valent pas plus qu’un pet !” Et il fit parvenir le billet à
Su Tung-p’o. Lorsque celui-ci lut le commentaire outrageant, il
se mit dans une telle colère qu’il prit son bateau, traversa le
fleuve et se rendit chez Fo Ying. À peine arrivé sur l’embarcadère
il vociféra :
“De quel droit te sers-tu d’un tel langage à mon égard ? Ne suis-je
pas un bouddhiste fervent, dévoué au Dharma ? Es-tu devenu aveugle
?”
Alors Fo Ying, le sourire au lèvres, lui dit calmement : “Su Tung-p‘o,
le grand bouddhiste, prétend que les forces combinées des Huit
Vents terrestres 5
peuvent à peine le faire reculer
de quelques centimètres, et un simple pet suffit pour l’entraîner
de l’autre côté du fleuve
Yang-Tsê !”
Le
sourire du temps
Avant d’aborder les grands principes, il faut savoir rire de soi
et connaître sa propre insignifiance. Tout ce qui a été créé subit
la loi inexorable de l’impermanence. La notion d’impermanence
au centre de la doctrine bouddhique est souvent illustrée parmi
les thèmes classiques de calligraphie.
“À quoi pouvons-nous comparer notre vie ? Au reflet de la lune
dans la goutte de rosée
qui tombe du bec de l’oiseau.”
“Même si tu aimes les fleurs elles meurent, même si tu n’aimes
pas la mauvaise herbe
elle pousse."
Seconde après seconde, le temps passe ou, plus exactement, nous
passons devant lui.
Et que devient “le temps qui passe” ? Il se fond dans l’éternité...
et “c’est long l’éternité,
surtout vers la fin.”
La formule est tellement drôle qu’elle est passée dans le domaine
public. Dans un ouvrage récent, un académicien, Jean d’Ormesson
6, se l’est appropriée
sans citer l’auteur, le cinéaste-humoriste Woody Allen. Dans ce
domaine des grandes interrogations philosophiques, Woody Allen
offre en effet à qui sait en sourire des pensées d’une haute portée
métaphysique. Exemples : “Je ne crains pas la mort , mais je préférerais
ne pas être là quand elle arrivera.”
“Seul Dieu peut créer un arbre, sinon comment l’écorce tiendrait-elle
dessus ?”
“Il ne fait aucun doute qu’il existe un monde invisible. Cependant,
il est permis de se demander à quelle distance il se situe du
centre ville, et à quelle heure il ferme.”
Et, pour finir, le célèbre adage : “La vie est une maladie sexuellement
transmissible.”
Le
rire et la mort
C.Beckwith
/ A. Fisher - DR
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On imagine mal
un sage qui craigne la mort. Il la craint d’autant moins que, pour
lui, le contraire de la mort ce n’est pas la vie, mais la naissance.
Durant une guerre civile, au Japon,
l’armée rebelle envahit une ville loyaliste. Tous les habitants
s’étaient enfuis ainsi que tous les moines du temple zen de
la cité. Tous sauf le maître, un vieil homme, un roshi, comme on
nomme les anciens. Le général de l’armée victorieuse qui se rendit
au monastère fut très contrarié de l’accueil glacial du vieux maître
et du peu de considération que celui-ci lui témoignait.
“Savez-vous, lui dit-il, que vous avez en face de vous un homme
capable de vous pourfendre d’un coup de sabre sans même cligner
des yeux ?
Et vous, répondit le maître, savez-vous que vous avez en face de
vous un homme prêt à être pourfendu sans même cligner des yeux ?”
Le général resta un moment silencieux, puis s’inclina et se retira.
L’homme relié par le rire est éveillé, au sens que les Orientaux
donnent à ce mot, et cet éveil est libérateur. Notamment, il est
libéré de l’angoisse de la mort. Quand on demandait à Ramana Maharshi,
un sage de la région de Madras qui a quitté son corps en 1950, où
il irait après. la vie, il répondait : “Où voulez-vous que j’aille
?” Il était depuis son enfance jivan mukta c’est à dire “libéré
vivant”, en quelque sorte il était déjà mort. Maharshi était un
sourire permanent. Son sourire et ses silences ont imprégné à vie
ceux qui l’ont approché. Beaucoup d’Occidentaux sont devenus ses
disciples. “Mes disciples, disait-il, sont de différentes sortes.
Certains sont comme de la poudre à canon ; ils explosent littéralement
en présence de la flamme de la Vérité. D’autres sont comme de la
paille, d’autres comme du bois vert et d’autres comme de la terre
humide.”
Un homme “un peu éveillé" sait bien que le drame de la vie
c’est qu’on n’en sort pas vivant.
Et plus il s’éveille, plus le drame devient relatif. Puisqu’à long
terme nous sommes tous morts, quelles que soient nos convictions
sur l’au-delà, autant abandonner avec le sourire ce corps lourd,
pesant, terreux et visible avant d’aller faire pousser les roses
ou, comme l’énonçait un jour l’abbé Pierre, “avant la rencontre
avec l’éternel amour, dans le toujours de l’au-delà
du temps.”
Je doute que certains soient morts en éclatant de rire, mais les
exemples ne manquent pas d’hommes et de femmes qui ont, semble-t-il,
renoncé à leur sac de peau après un trait d’humour que nous appellerons
en l’occurrence, si vous le voulez bien, un trait d’union. Avant
de rendre un dernier soupir, Ninon de Lenclos murmura : “Ce qui
me console, c’est de penser que je ne laisse que des mourants” ;
madame de Pompadour aurait lancé au prêtre qui quittait sa chambre
: “Attendez! Nous partirons ensemble...” ; et Barbey d’Aurevilly
aurait marmonné en hochant doucement la tête : “C’était donc cela
cette planète !...” Démocrite, “le plus subtil de tous les Anciens
7”, que ses contemporains
décrivaient “secoué d’un rire perpétuel”, décida lui-même de sa
mort, à plus de cent ans, en cessant de s’alimenter. Simplement,
il demanda à être conservé dans du miel. Il adorait le miel.
Plus près de nous, dans un même registre, Pierre Desproges, qui
se savait condamné,
rédigea un testament humoristique en léguant “ses abats à la science”,
et en suggérant que les os qui resteraient soient mis dans un sac
de plastique bleu. Cela lui rappellerait “ses vacances à Corfou”...
Puisque pleurer sur l’impermanence des choses n’a jamais rendu personne
immortel, le plus simple et le plus sage est de ne pas trop y penser,
ou d’y penser avec le sourire, et de vivre pleinement jusqu’aux
derniers instants.
Quand
la rate se dilate
“Le rire fait tomber les masques, il appartient, nous dit Jacqueline
Kelen, à la générosité de l’être.” Il y a bien longtemps que les
psychologues ont compris qu’ils pouvaient utiliser le rire en
psychothérapie dans le but de briser les résistances.
Bien entendu, le rire n’a de signification et d’efficacité thérapeutique
que s’il est spontané. Le protoxyde d’azote ou gaz hilarant, bien
connu des arracheurs de dents des places de marché de nos arrière-grands-parents,
n’a qu’un effet anesthésique très relatif et très provisoire.
Quant à l’excitation de zones gélogènes (du verbe gelan : “rire”
en grec ancien), en français courant : les chatouilles, elles
peuvent devenir un véritable supplice. Presque tout le monde se
souvient de la célèbre scène de la chèvre qui lèche la plante
des pieds du personnage incarné par Fernandel dans le film François
1er.
Le rire provoque des sécrétions de catécholamine, une hormone
cérébrale qui jouerait un
rôle dans la capacité de création et favoriserait les montées
d’endorphine, une espèce de morphine interne qui déclencherait,
sous une forme d’euphorie, un état qui permettrait de
lutter contre la douleur.
Un bon médecin doit avoir de l’humour. Évitez comme la peste les
médecins tristes. Comment voulez-vous qu’un médecin triste puisse
juger objectivement de votre bonne humeur ? Or, dans la médecine
hippocratique, la bonne humeur est un signe de bonne santé. Pour
Hippocrate, la santé et le caractère dépendaient étroitement de
la combinaison des humeurs qui circulent dans le corps. Ces humeurs
étaient : le sang, correspondant au type sanguin ; la bile noire,
correspondant au type mélancolique ; la bile jaune, correspondant
au type colérique ; et le flegme, correspondant au type apathique.
Ainsi, celui qui est de bonne humeur est en bonne santé, celui
qui rit est de bonne humeur, et donc celui qui rit est en bonne
santé. Ce qu’il
fallait démontrer.
Au XVIIe siècle, on pensait que la rate accumulait de la bile
noire ou humeur noire. Pour lutter contre cette mauvaise humeur,
assimilée à la “mélancolie”, les médecins désengorgeaient l’organe
encombré, en quelque sorte ils désobstruaient la rate. Le mot
“désopilant” vient d’ailleurs du latin oppilare qui signifie :
“obstruer”. Rire c’est, selon l’expression populaire, “se dilater
la rate”, ouvrir l’organisme aux échanges, au sens matériel comme
au sens spirituel. Par voie de conséquence, le rire rajeunit le
mental comme le physique ; il constitue à bon marché la meilleure,
la plus efficace des cures de jouvence.
Les chamans indiens d’Amérique provoquaient des crises d’hilarité
pour chasser les mauvais esprits. Quant aux Japonais, ils sont
tellement convaincus que “le bonheur arrive à ceux qui rient”,
ainsi que l’affirme un proverbe traditionnel, qu’ils ont crée
des écoles de rire. À quand les cures de rire remboursées, pour
fortifier le diaphragme et lutter contre l’anémie ?
Pour Taïsen Deshimaru, le rire déclenchait un mouvement favorable
du diaphragme dans le sens d’une série d’expirations, en positionnant
le centre de gravité du corps dans le hara, la zone située sous
l’ombilic. Au contraire, les pleurs multiplient les inspirations
saccadées génératrices de tensions dans tout le corps, et notamment
dans les épaules et dans la nuque. Dans la pratique du zen, la
pratique de la méditation assise zazen, la respiration juste est
abdominale, comme dans toutes les formes de méditation, au détail
près de l’importance majeure accordée à l’expiration, lente, profonde,
concentrée sous le nombril. Lors d’un de ses voyages au Japon,
Taïsen Deshimaru a envoyé une carte postale à ses disciples français.
Sous un petit dessin stylisé de la posture zazen il avait écrit
: “Concentrez-vous sous le nombril !” En post-scriptum, pensant
probablement à certains de ses séides dont je tairai les noms,
il avait ajouté : “Pas trop bas sous le nombril” ! Un chancelier
d’Angleterre, très pieux, et au demeurant très sage, un certain
Thomas More, demandait au Seigneur, dans sa prière, de lui donner
l’humour, afin de tirer “quelque bonheur de cette vie pour en
faire profiter les autres”. Devant une photo d’Albert Einstein
tirant la langue à la postérité, je demandai un jour à un moine
zen comment il comprenait la relativité. Son explication ne fut
pas celle d’un expert en physique, mais celle d’un expert en relativité.
Elle se résumait ainsi : “Pour son amant, une belle femme est
un délice ; pour un ascète, une distraction ; pour un loup, un
bon repas.”
En conclusion, il faut bien admettre que les hommes qui ne rient
jamais, ne sont pas des hommes sérieux. Bienheureux ceux qui savent
rire de tout et surtout d’eux-mêmes. Ils n’ont pas fini de s’amuser...
Dans les Leçons particulières, la toujours sémillante
et toujours séduisante Françoise Giroud, qui donne une leçon de
sourire à chaque instant, en plissant les yeux, écrit à propos
de la liberté : ...la liberté, la vraie liberté, cet espace de
liberté intérieure qui conduit à se regarder vivre et à rire doucement
de soi.” Cette liberté, n’est-elle pas celle du philosophe accompli
? Finalement, philosopher, c’est apprendre à rire... Alors, sur
les chemins de la sagesse, que la joie soit dans les cœurs !
1-
Michel Cazenave. France Culture, le 5 mars 1996.
2- Presque rien
sur presque tout, éditions Gallimard.
3- La pensée aristotélicienne,
introduite en Occident par les Arabes au XIIe siècle,
a été adoptée par l’Église romaine au XIIIe siècle.
4- Extrait de la
Poétique. Aristote était l’élève de Platon, très prudent
lui aussi à
l’égard du rire.
5- Les Huit Vents de
la rose des vents chinoise : le vent de flamme, le vent mugissant,
le vent serein, la grande tempête, le vent frais, le vent qui
dure longtemps, le vent coupant
et le vent froid.
6- Dans Presque
rien sur presque tout, éditions Gallimard.
7- Sénèque.
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