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S'asseoir et faire l'intérieur Net... »
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LES DOSSIERS CLÉS
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La
vertigineuse glissade de John Lilly
sur l'échelle du Soi
par Patrice van Eersel
Commençons
par vous exposer abruptement un morceau la règle du jeu que nous
jouons tous, sans forcément le savoir. Prenez un citoyen lambda,
qui vit tranquillement sa vie, quelque-part autour de son centre
de neutralité (métro-boulot-dodo, mais sans angoisse). Tout d'un
coup, bim! sans qu'il ne l’ait vu venir, il se casse la figure
(son amour le quitte, sa boite le fiche dehors, la maladie lui
tombe dessus, etc). Comme si une trappe s'ouvrait sous ses pas
et qu'il se ratatinait trois mètres plus bas sur une dalle de
béton (ce que John Lilly appelle “ tomber en "-24" ”). Il lui
faut ensuite, vous le savez bien, une énergie folle pour se rassembler,
se réparer, puis remonter, barreau après barreau, jusqu’au niveau
neutre, consensuel, où nous vivons habituellement en société.
L'embêtant, c'est que la chose va se renouveler, le piège se rouvrir
sous ses pas, deux, trois, dix, cents fois. Nous retombons à longueur
de vie dans les mêmes erreurs.
Jusqu'au jour où, "par miracle", au lieu de tomber inconsciemment,
ce bonhomme-là a la chance (allez savoir pourquoi…) de parvenir
à rester lucide pendant le très bref instant de sa chute. Alors
il s'aperçoit, stupéfait, que la dalle de béton "-24", qu'il connait
bien, puisqu'il s'y est si souvent cassé le nez, est en fait une
planche, souple, un tremplin ! S'il parvient à rebondir dessus,
à pieds joints, Whaaaouh! il remonte d'un coup, et directement
en "+24" ! John Lilly appelle cela "l'effet trampoline".
Si vous avez la chance de vivre ça, vous vous apercevez que la
chute en "-24", du moins cette façon-là de vous retrouver en état
négatif de base, ne vous pose plus de problème. Vous avez définitivement
désamorcé un "métaprogramme négatif" de votre biocomputer, dirait
John.
Et pour la vie !
Mais qui est ce John ?
Mort en 2000, ce personnage digne de la plus ambitieuse science-fiction
était né en 1915…
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Extrait du "Cinquième Rêve", de Patrice van
Eersel. (éd. Grasset et livre de poche) :
Dans
les années 50, le Dr John Lilly avait dirigé la Section d’intégration
corticale du Laboratoire de neurophysiologie de l’Institut national
de la santé mentale des Etats-Unis, avant de partir dans une
maison amphibie, créée par la Navy dans les îles Vierges, pour
tenter d’enseigner l’anglais à de jeunes dauphins ! Cela servit
de canevas à “ Un Animal doué de raison ”, le roman de Robert
Merle. Mais les vrais dauphins ne parlèrent jamais une langue
humaine. Du coup, John Lilly abandonna cette recherche pendant
quinze ans et se tourna vers l’étude de la conscience humaine…
Il se trouve que John était aussi l’inventeur du caisson à isolation
sensorielle au début des années 50. Il décida alors d’utiliser
cet étrange véhicule sous LSD - pour effectuer des "voyages
intérieurs" faramineux…
John
Lilly
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Au début de
l’exploration, il s’agit encore d’un neurologue hyperrationnel
et froid, habité par l'ambition démesurée de comprendre l'interface
cerveau/esprit. En bon cartésien, il ne fait confiance à aucun
a priori théorique et veut tout ré-expérimenter lui-même. Mais
alors que René Descartes y parvient par la seule puissance d'abstraction
de sa machine mentale, John Lilly, Américain authentique, a
besoin de matérialiser la proposition.
Est-ce possible ?
"Essayons, propose-t-il en 1953, de nous libérer un instant
de tout contexte, de toute pression sociale. Imaginons une période
de vacances où tout souci d'intendance serait pris en charge
et tout besoin physique immédiatement satisfait. Imaginons-nous
immergés dans le silence et l'obscurité, libérés même de la
pesanteur. Qu'adviendrait-il de nous et de notre conscience?"
La thèse qui prévaut à l'époque est que la vigilance d'un individu
se nourrit en permanence d'in-puts sensoriels arrivant du dehors.
Privé de toutes sensations, vous tomberiez illico dans le sommeil.
Expérimentalement, le "Je pense donc je suis" de Descartes serait
donc impossible à vérifier à l'état pur. "Expérimentons cette
impossibilité", se dit John.
Ayant entendu parler de caissons remplis d'eau, dans lesquels
on testait pendant la seconde Guerre Mondiale la résistance
des plongeurs de combat, il s'en procure un et y passe immédiatement
plusieurs heures, flottant tout nu dans le noir total.
Il s'agit d'une sorte de citerne de deux mètres de haut et d'un
mètre cinquante de diamètre, fermée comme une cocotte-minute,
où le cobaye respire grâce à un masque relié à une pompe à air.
Ce masque est assez inconfortable. Après en avoir testé des
dizaines de modèles, notre Descartes américain finit par mettre
au point un système moins contraignant, le fameux caisson Samadhi,
où le corps flotte horizontalement, sans masque, dans une solution
d'eau à 34°C, saturée de chlorure de magnésium, ou sel d'Epsom.
Quelle que soit la forme du caisson, l'essentiel émerge dés
les premières minutes de la première séance : mise en état d'isolation
sensorielle, la conscience humaine, loin de s'éteindre dans
le sommeil comme le prévoit la théorie comportementaliste, redouble
d'intensité et d'acuité.
On dirait qu'elle profite de l'économie réalisée par l'organisme
- qui n'a plus à se soucier de conserver chaleur et équilibre,
ni de trier les milliards de données enregistrées à chaque seconde
par tous ses sens - pour déballer de ses tiroirs inconscients
un énorme matériel. Jamais John n'a connu pareille concentration,
pareille attention, pareille présence au monde. Face à lui il
n'y a d'abord que l'écran noir de son esprit curieux.
Evidemment, très vite, l'écran se couvre d'images. Mieux, l'écran
disparait, laissant place à des paysages imaginaires que John
s'en va explorer à tire d'aile. Exactement le même genre de
cinéma surréaliste que l'on se joue parfois, involontairement,
le soir avant de s'endormir.
Mais là, pas de sommeil. Et le "cinéma surréaliste" est une
netteté impressionnante.
Parfois, John a littéralement l'impression de sortir de son
corps et de survoler, tantôt le quartier où il habite, tantôt
le monde de son enfance, tantôt la mise en scène de ses fantasmes
névrotiques, tantôt des planètes fantastiques dont il ne parvient
pas à s'expliquer l'origine.
Bref, ce jeune neurologue américain découvre à sa manière l'univers
intérieur et la psyché.
La voie des ermites en méthode accélérée. L'intéressant vient
de ce que, doué d'un esprit particulièrement audacieux et formé
à la rigoureuse méthode scientifique, John Lilly utilise l'isolation
de ses sens pour explorer son propre esprit comme un pays à
cartographier. Vertigineux royaume imaginal, bien-connu des
Tibétains, des soufis et de tous les grands introspectants,
que Lilly ignore totalement.
En une dizaine d'années, grosso modo de 1953 à 1964, notre savant
va patiemment baliser ses univers intérieurs, repérant toutes
les constantes : les modes d'approche, les corrélations avec
le contexte extérieur, les ordres de succession, les secteurs
"neutres", les zones effrayantes, cauchemardesques, les paysages
sublimes, jubilatoires, les veines riches en surprises, où l'exploration
peut sans cesse àtre repoussée plus loin, les zones frontières,
véritables murs de béton, où l'esprit semble ne plus pouvoir
avancer d'un millimètre.
Question : quel rapport avec les dauphins?
Une certaine rumeur voudrait que Lilly ait inventé le caisson
à isolation sensorielle parce que, s'interrogeant sur le sentiment
intérieur des dauphins, il se serait demandé ce qui se passerait
si l'on flottait comme eux, entre deux eaux, vingt-quatre heures
sur vingt-quatre. J'ai contribué à colporter cette rumeur, que
John a sèchement démentie, lors d'une conférence à Paris en
1984. Il est néanmoins clair qu'un certain nombre de parallèles
n'ont pas tardé à apparaitre entre les deux recherches. Par
exemple entre le type de fonctionnement électro-cérébral de
l'humain plongé dans un caisson - en onde alpha, voire en téta,
tracé typique de la méditation profonde, juste entre la veille
et le sommeil - et l'état intérieur supposé des dauphins. Mais
il y a une passerelle plus fondamentale entre les deux recherches.
John va en effet finir par s'apercevoir que son rêve de "communication
inter-espèces" suscite un immense scepticisme chez la plupart
des scientifiques. Pour eux, il s'agit de fantasmes.
Leur apporterait-on une preuve tangible, par exemple l'enregistrement
de phrases entières prononcées par des dauphins, qu'y verraient-ils
? De pures projections anthropomorphiques, un mimétisme de perroquets
aquatiques. Pour la science actuelle, il est impensable qu'un
animal ait un esprit. Or une communication ne peut se nouer
qu'entre deux esprits.
"Mais, se demande John, mes collègues connaissent-ils le leur,
d'esprit ?"
Il est convaincu que la communication avec les dauphins dépend
de l'idée que l'homme se fait d'eux. "Si un homme, écrit-il
dans Mind in Waters, parvenait à faire comprendre à un dauphin
qu'il admet n'avoir qu'une compréhension limitée du monde delphinien,
mais qu'il désire compléter son modèle, il se peut alors que
le dauphin coopère, à long terme, dans une recherche mutuelle
plus stratégique."
Or l'idée que nous nous faisons d'eux dépend de celle que nous
nous faisons de nous...
Une coïncidence fascine John : au-dessus de l'entrée du temple
de Delphes, où la légende veut qu'Appolon soit venu jadis déguisé
en dauphin, les Grecs avaient écrit : Gnothee seauton,
connais-toi toi-même. Se connaitre soi-même d'abord.
Les espaces géants, et encore incompréhensibles, dont John soupçonne
l'existence dans l'esprit des dauphins, communiquent forcément,
pense-t-il, quelque-part, avec les espaces de nos propres esprits.
Mais... c'est quoi, un esprit ?
A peine posée, la question lui rebondit à la figure : à mesure
qu'il passe des dizaines, puis des centaines, puis des milliers
d'heures dans son caisson à isolation, John s'aperçoit qu'il
se connait fort mal lui-même. Il en conclut que toute recherche
sérieuse sur la communication avec une autre espèce doit forcément
s'appuyer sur une double série d'informations : sur le monde
intérieur de l'“esprit” (nous) , autant que sur le monde extérieur
de la “matière” (eux).
Et que découvre-t-il à l'intérieur de lui-même?
On
est à l'aube de l'informatique. John fait partie des universitaires
américains qui ont la chance de pouvoir travailler sur les premiers
ordinateurs dinosauriens des années 50. Scientifique typique
de ces années, Lilly est frappé par une analogie, qui ne le
lâchera plus : notre esprit semble fonctionner comme un fabuleux
ordinateur. Il le baptise human biocomputer.
A les observer de prés, tout se passe en effet comme si nos
mondes "intérieurs" étaient programmés. Partiellement programmés
depuis l'extérieur, par des logiciels génétiques, sociaux, familiaux,
etc; mais aussi partiellement autoprogrammables par d'autres
logiciels, que notre moi conscient peut créer et modifier à
volonté. Or Lilly finit par découvrir que les logiciels programmés
"de l'intérieur" par le sujet volontaire n'ont pas de limites.
Il appelle la partie "programmante" de notre àtre, notre moi
autonome (pouvant devenir conscient et volontaire à la suite
d'un gros travail d'introspection) selfmétaprogrammer.
Le tout, dit-il, est de savoir discerner, puis contrôler les
"métaprogrammes négatifs", c'est à dire les logiciels de logiciels
qui, de l'extérieur ou de l'intérieur de nous-mêmes, nous hypnotisent
et nous empàchent d'évoluer, souvent depuis la petite enfance.
"Quand vous entrez dans le caisson à isolation, écrira-t-il
plus tard dans Programing and metaprograming the human
biocomputer, votre logiciel personnel de routine continue
de fonctionner. Si vous ne mettez pas un autre logiciel convenable
en route, vous perdez votre temps : on peut passer des heures
là-dedans sans qu'il ne s'y passe rien. Ou bien vous vous laissez
submerger par vos métaprogrammes négatifs (nous en avons tous
reçu une quantité durant notre enfance).
Il faut apprendre à les repérer et à les désamorcer. Ce n'est
pas facile du tout. Personnellement, j'ai eu besoin pour y parvenir
de suivre une psychanalyse. Ca m'a beaucoup aidé. "Je me suis
aperçu que, s'il existait effectivement de "mauvaises pensées",
hostiles, inhibantes, culpabilisantes, se croire inférieur,
inutile, mauvais... il n'existait pas en revanche de mauvais
"mode de pensée". Le mode ne peut pas àtre négatif. C'est la
première grande leçon de l'auto-exploration : l'univers intérieur
est sans interdit, infini. Ainsi, l'horizon du métaprogramme
"Quoi penser ?" peut et doit àtre aussi vaste que possible.
Il n'a de limites que celles que nous croyons devoir lui imposer
- et cette croyance est elle-même un métaprogramme, dont la
malléabilité ne peut àtre vérifiée que par l'expérience."
Cette dernière idée deviendra peu à peu la clé de voute de toute
sa recherche, formulée ainsi : "Dans la province de l'esprit,
ce que l'on croit vrai est vrai ou le devient, à l'intérieur
de limites qu'il faut trouver par l'expérience et l'expérimentation.
Ces limites sont elles-mêmes des croyances à dépasser. Dans
la province de l'esprit, il n'y a pas de limites."
Pendant des années, John Lilly va jouer, tel un artiste-mathématicien
de l'existentiel, à "inventer puis à se faire croire à l'existence
d'autres mondes" - mondes géants, mondes
nains, mondes fantastiques, radicalement différents du notre
-, s'apercevant, stupéfait, qu'il peut y voyager, y connaître
la peur, la tristesse ou la joie, mais surtout y tenir des raisonnements
logiques.
"J'ai dû faire beaucoup d'expériences sur moi-même pour vérifier
ma théorie, la modifier, en faire une part de mon propre biocomputer.
A mesure que la théorie pénétrait et reprogrammait ma machinerie
à sentir et à penser, ma vie changea rapidement et radicalement.
De nouveaux espaces s'ouvrirent; de nouvelles compréhensions,
un nouvel humour apparurent. Et un nouveau scepticisme émergea
de tout cela. "Mes propres croyances sont incroyables" dit une
nouvelle métacroyance."
Que deux "biocomputers humains", chargés de métalogiciels différents,
puissent spontanément communiquer entre eux, le fascine. A croire
qu'ils ne sont pas aussi différents que cela. Et pourtant si
: il n'y a pas deux individus identiques. Et le fait de ne pas
savoir communiquer, voilà l'origine de la plupart des maladies
mentales.
L'influence de l'école psychologique de Palo Alto, animée par
Gregory Bateson et Milton Erickson, grands défricheurs notamment
de la schizophrénie, semble évidente. L'idée que l'on puisse
programmer soi-même son malheur (ou son bonheur), sous-tend
une bonne part de l'oeuvre de Paul Watzlawick, qui deviendra
le porte-parole de cette école, "Le langage, écrit Watzlawick,
ne reflète pas tant la réalité qu'il ne la crée."
Plus il s'enfonce dans ses univers intérieurs, plus Lilly apprécie,
au retour, notre monde consensuel "normal". Mais c'est chaque
fois pour repartir plus profondément en lui-même peu après.
Pour plonger encore plus profond, tous les moyens sont bons.
C'est une tàte brûlée. Jusqu'en 1964, bien que présentant le
profil type des chercheurs qui, dés la fin des années quarante,
autour d'Aldous Huxley ou d'Ernst Jünger, goûtent aux hallucinogènes
(dont le LSD synthétique mis au point accidentellement par le
Suisse Albert Hoffman des laboratoires Sandoz), John Lilly se
tient à l'écart des drogues. Il n'en a guère besoin. Son caisson
à isolation sensorielle lui suffit. Il faut dire que John s'avère
un voyageur intérieur hors pair - aidé, donc, les premières
années, par une psychanalyse qui, dit-il, "m'aide à mettre suffisamment
à nu mes projection négatives pour que je ne m'identifie pas
à elles."
Cette autoexploration va connaître un énorme coup d'accélérateur
lorsque les psychotropes entrent dans la danse. Officiellement
approvisionné en LSD pur par Sandoz (opération courante, et
légale, en recherche psychiatrique, aux Etats-Unis, jusqu'en
1966), John "visite" (le plus souvent à l'intérieur de son caisson
à isolation sensorielle) ses fantasmes à une vitesse tellement
folle qu'il va faire exploser toute une première ceinture de
"métaprogrammes négatifs". Il verra apparaitre, sous des formes
plus ou moins monstrueuses, les femmes qu'il a désirées ou avec
lesquelles il fait l'amour, sentira remonter toute son éducation
catholique, culpabilisante et puritaine, entretiendra mille
rapports avec tous les personnages que sa vie lui a fait rencontrer
depuis sa prime enfance, mais aussi avec d'autres, jamais vus
jusque là, il revivra ses cauchemars d'adolescents, refera ses
calculs de chercheur, retombera sans arrêt dans les mêmes
échecs, enlisé dans les mêmes obsessions.... Il tétera ses résistances,
régressera au stade du nourrisson, urinant sur lui-même, béat.
Puis il approchera de zones rouges et noires où son esprit renaclera
à l'emmener. Bientôt il verra ses peurs prendre des visages
inhumains terrifiants, il errera des éternités dans d'interminables
labyrinthes, luttera contre des monstres qui tenteront de l'envahir
par de vastes brèches ouvertes dans son crâne... chaque
fois qu'il voudra approcher les frontières de ses "provinces
intérieures".
Frontières autoprogrammables à volonté par un selfmetaprogrammer
devenu conscient ?
Pas évident.
Avant d'apprendre à déjouer ses pièges intérieurs, à "désamorcer
ses métaprogrammes négatifs" - pour déboucher ensuite sur des
espaces prodigieux de clarté, où il connaitra d'ineffables extases
- John Lilly va d'abord manquer mourir, de très peu.
Une sorte de tentative de suicide inconsciente, en 1964 - mise
en route par qui sait quel programme ?
Une NDE (near death experience, ou expérience de mort imminente).
Aux portes de la mort, un contact fulgurant avec une certaine
"réalité ultime". Contact pouvant conduire à ce que les sages
de l'Inde appellent le samadhi, ceux du Japon le satori, ceux
de l'Occident l'union mystique avec Dieu... Phénomène aussi
vieux que l'humanité, mais qui, longtemps considéré comme réservé
à une élite spirituelle, semble se manifester de plus en plus
souvent depuis que, gréce au formidable perfectionnement des
techniques de réanimation, les "rescapés
de la la mort" des Unités de Soins Intensifs des grands hopitaux
modernes se comptent
par millions.
Notre homme a donc connu, en 1964, "l'ineffable sensation de
plonger dans un pur soleil d'amour et de connaissance"... D'abord,
il avait longuement flotté dans un vide infini, d'une obscurité
totale. Une zone qu'il connaissait par coeur, depuis des années,
et qu'il avait baptisé "Point Zéro Absolu" - c'est là qu'il
avait peu à peu appris à venir se repositionner, quand il se
sentait menacé par quelques "fauves intérieurs". Comme toujours,
l'obscurité avait ensuite peu à peu cédé la place à un "paysage".
Mais tout de suite, il avait senti quelque-chose de vertigineusement
neuf. En fait, il n'y avait aucun paysage. Juste de la lumière.
Une lumière d'or extraordinaire, "toute irradiante d'amour".
John n'avait plus de corps. Il se sentait réduit à un simple
point. Toute sa conscience semblait pourtant présente, toute
sa mémoire, ainsi que la sensation de voir, d'entendre, de sentir...
Justement, voilà qu'il sentait qu'on s'approchait de lui. Cela
venait de l'horizon. Il finit par distinguer deux autres "points
de conscience", deux... entités. Plus elles s'approchaient,
plus John sentait qu'elles dégageaient quelque-chose d'incroyable,
une chaleur comme il n'en avait jamais ressenti de sa vie. A
la fin la sensation était devenue si forte qu'il eut l'impression
qu'elle l'anéantirait si les deux entités s'approchaient davantage.
Son "moi" se fondait littéralement en elles. Elles s'arràtèrent
à l'extrème limite de sa résistance à "l'anéantissement dans
l'un, le Rien absolu".
Leur long échange fut pour lui une extase. Il sut qu'il ne pourrait
en conserver qu'une partie
en mémoire.
"A la fin, elles me dirent que c'était moi qui les séparais
en deux, que c'était ma façon de les percevoir, mais qu'en réalité
elles n'étaient qu'un dans l'espace où je me trouvais alors
moi-même. (...) Elles dirent aussi qu'elles étaient mes gardiens,
qu'elles veillaient sur moi bien avant cette expérience, en
fait depuis toujours, mais que je ne me trouvais généralement
pas en état de les percevoir."
Plus tard, John se rendit compte qu'il avait déja rencontré
ses "guides" à trois reprises dans sa vie. Chaque fois, cela
s'était produit alors qu'il se trouvait au plus mal : à sept
ans, lors d'une ablation des amygdales; à dix ans, une tuberculose
l'ayant à moitié tué; à vingt-trois ans, l'arrachage de toutes
ses dents de sagesse ayant nécessité une anesthésie générale.
Les trois premières fois, il avait oublié jusqu'à la rencontre
elle-même. La quatrième lui laissa un souvenir indélébile.
Rejoindre
la dimension où il pourrait retrouver ses guides devint un objectif
essentiel. Il y parvint encore deux ou trois fois, par hasard.
Puis sa technique de "pilotage intérieur" s'améliora à un point
tel qu'il sut s'y rendre à volonté.
Lors de leur avant-dernière rencontre "par hasard", les deux
guides laissèrent entendre à John qu'il lui faudrait radicalement
changer de vie. Tout était à revoir, disaient-ils, à la lumière
de l'ancienne règle d'or, ainsi reformulée par le psychiatre
Erik Erikson : "Fais/ne fais pas aux autres ce que tu voudrais
que les autres te fassent/ne te fassent pas; les autres comprenant
les autres espèces/entités/àtres de cet univers."
Pour commencer, suggérent donc ses "guides", John devrait laisser
les dauphins tranquilles.
En un mot, abandonner toute sa recherche delphinienne. L'idée
le laisse d'abord perplexe.
Mais voilà que, peu de temps après, cinq des huit dauphins prisonniers
dans ses bassins des Iles Vierges (voir Le 5° Rêve),
se suicident, à quelques jours d'intervalle - en refusant de
se nourrir ou en se précipitant contre les murs.
Une monstrueuse hécatombe. En captivité, tous les dauphins meurent
jeunes (plus tard, Lilly reconnaitra que les chiffres présentés
par les delphinariums, pour prouver la "longue espérance de
vie des dauphins en captivité", sont généralement truqués).
Mais là... c'est trop fou.
Toute l'équipe est en deuil.
Pour John, il ne peut s'agir d'une coïncidence. "Si j'avais
écouté le conseil de mes guides, se dit-il, le drame aurait
pu être évité." Alors il n'hésite plus. Les trois dauphins survivants
sont rapidement sortis de leur bassin et emmenés au large, dans
un gros hors-bord, puis remis à l'océan d'où on les a arrachés
l'année précédente, Les deux plus jeunes (entre trois et cinq
ans) ne comprennent pas. Il sortent sans cesse la tàte de l'eau,
désirant rejoindre les hommes. Heureusement, le troisième a
plus d'expérience (une vingtaine d'années) : il leur donne des
coups de rostre, pour les obliger à rester sous la surface (autrement,
les pêcheurs finiraient par les tuer). Finalement, les
trois cétacés disparaissent. Et John Lilly se retrouve tout
d'un coup très seul.
Il réalise à peine ce qu'il vient de faire.
D'un point de vue professionnel, l'évènement tombe mal. John
vient juste de recevoir des crédits inespérés, de la Navy et
de plusieurs autres organismes, pour son centre humain-dauphin.
Que va-t-il dire à ses commanditaires? Que des voix intérieures
lui ordonnent de tout stopper ? C'est ce qu'il fait. En y mettant
à peine les formes. Du jour au lendemain, sa réputation est
faite : ce type est cinglé.
Grand crac dans la vie du chercheur.
Après avoir rendu à l'administration tout le materiel, en particulier
le gros ordinateur avec lequel il a vainement tenté de créer
une passerelle linguistique entre humains et dauphins, John
négocie la réintégration, dans divers services de la Santé Publique,
de la trentaine de personnes dépendant de lui, sur l'åle et
ailleurs, Puis il publie, dans le Journal de la Société Accoustique,
un dernier article, intitulé "Reprogrammer les productions sonores
du dauphin Tursiops",
où il explique qu'au lieu d'utiliser la grille psychologique
limitée des réflexes conditionnés et du système punition/récompense,
on ferait mieux de comprendre que le dauphin peut, gràce
à son très grand biocomputer, se reprogrammer lui-même, une
fois entré en interaction continue avec l'homme.
Et cette fois, c'est bien fini. Sa femme le quitte. Plus question
de prendre du LSD : devant l'ampleur du phénomène "psychédélique",
l'administration américaine interdit tout usage du redoutable
acide. Une nouvelle vie commence pour John. Que faire ?
Il s'interroge longuement sur l'avenir de la recherche fondamentale.
Comment définir le mot fondamentale ?
"La recherche, écrit-il, est de plus en plus liées aux applications
immédiates. Pourtant, quand vous les interrogez des scientifiques
sur leurs motivations profondes, vous découvrez, derrière leurs
railleries ou leurs baillements génés, que la plupart sont mûs
d'abord par le respect, la stupeur, l'adoration émerveillée
du réel. Nous devrions beaucoup nous préoccuper des motivations
profondes et des valeurs morales des jeunes gens interessés
par les sciences.
Sans le respect et même, pourrait-on dire, l'adoration de l'inconnu,
ils peuvent devenir des monstres. Il faut avoir vécu, expérimenté,
les forces colossales qui gisent hors de nous et en nous, pour
devenir sages.
"Mais notre mental évolue de façon terriblement arbitraire.
Les postulats de la science actuelle se sont ordonnés accidentellement
au cours de l'histoire. John von Neumann disait que notre arithmétique
addition-soustraction-multiplication-division reposait sur des
découvertes purement aléatoires. Si nous avions trouvé autre
chose de plus fort, comme par exemple la mathématique de notre
propre cerveau, nous serions aujourd'hui beaucoup plus avancés".
Comment explorer mathématiquement notre cerveau ? Voilà à quoi
pense le nouveau chômeur-célibataire John Lilly. Mais, tandis
qu'il erre, d'amis en amis, à travers les Etats-unis, une autre
question l'obsède : comment voyager dans ses univers intérieurs
sans drogue ?
Notre savant cinglé a une petite idée.
La dernière fois que John et ses assistants ont écouté quelques-uns
de leurs interminables enregistrements humano-delphiniens (Margaret
Howe répétant inlassablement certains mots, salués en rythme
par les cris du dauphin), tout le monde s'est aperçu qu'à force
d'écouter le même mot des milliers de fois, l'oreille et le
cerveau se mettent brusquement à entendre d'autres mots, des
mots "alternatifs", semblant jaillir de nulle part. En quelques
heures d'écoutes, John et ses assistants ont entendu plusieurs
dizaines d'alternatives à l'expression "you're a good boy" -
certaines ne voulant rien dire. Or, fait étrange, chaque fois
que quelqu'un signalait, à voix haute, un nouveau mot alternatif
qu'il venait d'entendre dans la boucle répétitive, John avait
l'impression de changer d'espace intérieur, de modifier son
état de conscience.
Les ECM (états de conscience modifiée), induits par des moyens
autres que la drogue, vont devenir son nouveau terrain de prédilection.
Avec le département de linguistique de l'université du Wisconsin
et le gros ordinateur de Heinz von Foerster, à l'université
de l'Illinois, Lilly creuse cette histoire de mots "alternatifs".
Soumis à des boucles répétitives, certains étudiants entrent
littéralement en transe, "sortent de leur corps", et rapportent
de fantastiques voyages intérieurs. Bientôt, notre chercheur
se retrouve à l'Université de Stanford, dans le labo d'Ernest
Hilgard, spécialiste de l'hypnose.
Quelles que soient les méthodes utilisées pour induire des ECM,
les meilleurs sujets sont généralement les plus jeunes, les
plus influençables ou ceux qui craignent le moins d'àtre "contrôlés
de l'extérieur". A cinquante ans, John est un sujet exceptionnellement
peu craintif.
Ces voyages l'amènent au Kansas, chez un couple de vieux chercheurs
amis avec qui il va téter d'un nouvel ECM, un véritable sport
intérieur : la téléportation. Une fois hypnotisé, John semble
entrer en résonnance émotionnelle, depuis le fond du Middle
West, avec une autre personne, une femme, qui se trouve à Los
Angeles, des milliers de kilomètres plus à l'ouest.
A chaque fois il ressent exactement la même chose qu'elle (à
des moments choisis aléatoirement). Lors de certaines séances,
tout se passe même comme s'il voyait, de ses "yeux intérieurs",
ce que cette personne voit avec ses yeux physiques !
On lui propose alors un nouveau job, comme neuro-psychiatre,
au centre de recherche du Spring Grove Hospital de Baltimore
(c'est là que le Tchèque Stanislas Grof vient de faire son entrée
américaine). Il se trouve qu'on y applique, à titre légal tout
à fait exceptionnel, un programme inattendu : LSD pour alcooliques
durs... et pour John Lilly! "Car, dit-il, je partage l'éthique
expérimentale de mon vieux maître de médecine, H.C.Bazett :
pas question d'expérimenter quoi que ce soit sur un cobaye humain,
avant de s'àtre infligé le traitement à soi-même."
Sacré John ! Il subit donc le protocole complet, en principe
prévu pour désintoxiquer des alcooliques inguérissables. Il
suit plusieurs entretiens psychologique poussés, d'où il ressort
que notre homme manque cruellement d'amour. Au fond, toutes
ces années d'introspection ne l'ont pas fondalement changé :
il est toujours aussi sec et froid. Ses nouveaux collègues psychiatres
le font donc travailler sur sa vie affective, intensément, pendant
plusieurs semaines, avant de lui donner une forte dose de LSD.
Descente directe en enfer.
De sa vie entière, John Lilly ne vivra rien de plus atroce.
De l'abominable indescriptible. Son expérience au Spring Grove
Hospital le laisse convaincu de l'existence d'une intelligence
cosmique. Quant à toutes ses années passées à étudier les dauphins,
il les voit maintenant comme une "fuite des hommes".
Pourtant, sa nouvelle voie n'est pas la neuro-psychiatrie. En
1969, lors d'un week-en à Big Sur, au sud de San Francisco,
il découvre le mythique Institut Esalen, créé par les parapsychologues
Mike Murphy et Dick Price, où enseignent les maîtres les plus
réputés de l'anti-psychiatrie et de la contre-culture américaine
d'alors, Alan Watts, Gregory Bateson, Fritz Perls, Ida Rolf...
Là, John va connaitre des gens beaucoup plus expérimentés que
lui, capables de rester en état de conscience modifiée (méditation,
transe, hyupnose...) pendant des mois! C'est donc là, finalement,
qu'il s'installe.
Les liens entre corps et esprit ne sont pas évidents. A Esalen,
on les malaxe hardiment.
Dans certains ateliers, ll faut se mettre à poil, au sens propre
- imaginez un groupe de messieurs et de dames très chics, très
intellos, qui doivent soudain se déshabiller, sans qu'on les
ait prévenus ! Ca jette un froid... Mais tout le monde
y passe. Et la chaleur revient, hilarante. Dans d'autres ateliers,
John doit soudain se battre, physiquement. A plus de cinquante
ans, une jolie peur lui noue les tripes... A chaque fois, il
sent qu'un nouveau "métaprogramme négatif" (remontant généralement
à son enfance) se désamorce au fond
de lui.
Finalement il lance son propre atelier : "Je suis un dauphin".
Au sec, puis dans l'eau, on y apprend à soutenir les autres,
puis à se laisser soutenir (porté comme un enfant, ou reccueilli
dans une gerbe de bras, comme un fruit tombant d'un arbre).
On s'y livre aussi à toutes sortes d'exercices respiratoires.
Les cétacés expirent et inspirent en un seul mouvement de deux
ou trois secondes à peine en tout. En respirant ainsi, un individu
peut faire la planche pendant des heures. Ces exercices mettent
certains sujets en état de méditation profonde - il y en a même
qui "sortent de leur corps" !
Et ainsi de suite jusqu'à sa rencontre avec le soufisme. Du
moins avec un certain courant soufi, remontant d'Amérique australe
vers les Etats-Unis...
Le maître s'appelle Oscar Ichazo, il vit au Chili, où il enseigne
des techniques de méditation très particulières - par exemple
en plaçant ses différentes "consciences" dans les différentes
parties de son corps.
"Dans vos oreilles, mettez l'idée de substance (par exemple
l'idée que vous vous faites de votre propre substance, si c'est
sur vous-même que vous désirez méditer); dans vos yeux, mettez
alors l'idée de votre forme; dans votre nez, placez vos possibilités
(de toutes vos alternatives possibles); dans votre bouche, placez
vos besoins; dans votre poitrine, vos impulsions (vos énergies
automatiques); dans votre estomac, vos processus d'assimilation;
dans votre ventre, vos processus d'élimination; dans vos glandes
génitales, mettez vos orientations fondamentales; dans vos bras
et vos cuisses, vos capacités; dans vos genoux et vos coudes,
votre charisme; dans vos avant-bras et vos jambes, votre idée
de "ce qui a du sens"; dans vos pieds et vos mains, enfin, placez
vos objectifs".
Cela parait compliqué. John découvre qu'il ne s'agit que d'un
début; le "bio-ordinateur humain" n'a pas fini de le fasciner.
Tout de suite, John utilise la méthode pour arràter de fûmer
(la substance, la forme, les possibilités, etc, sont alors strictement
appliquées au désir de tabac).
Et ça marche! Du coup, il apprend une seconde technique soufi,
bien connue des derviches. Cette fois, il s'agit de méditer
en écoutant une musique (le Boléro de Ravel est, parait-il,
étudié pour) : on place les notes médianes (la mélodie) dans
la poitrine, les notes aigues dans la tàte, les notes graves
dans le ventre, et on fait le vide, ouvert au non-connu. Au
bout de quelques temps, cet exercice fait naåtre une perception
nouvelle du corps. Et le selfmetaprogrammer se pose, plus que
jamais, LA question : Qui est "je" ? (avec en corollaire : En
quel lieu de mon corps suis-je caché ?).
Un autre gourou de passage à Esalen, le fameux Dick Alpert,
ex-psychologue d'Harvard devenu Baba Ram Dass en Inde, rappelle
à Lilly l'une des réponses du maître yogi Patanjali (4OO av
JC) : "Qui suis-je? Je ne suis pas celui qui voit. Je suis pas
celui qui est vu." Ce que John transforme aussitôt en une autre
formule, qu'il juge plus riche : "Je ne suis pas mon bio-ordinateur.
Je ne suis pas son programmeur. Je ne suis pas son programme.
Je ne suis pas ce qui est programmant. Je ne suis pas ce qui
est programmé. Qui suis-je ?"
"O Toi qu'on n'aperçoit pas, quoique Tu Te fasse connaitre,
Tout le monde c'est Toi, rien d'autre que Toi n'est manifeste
L'âme est cachée dans le corps,
et Tu es caché dans l'âme.
O Toi qui est caché dans ce qui est caché !"
Ainsi chantait, au XIIeme siècle le mystique persan Aattar.
John, nouvellement influencé par les Sud-Américains, se met
à lire des mystiques orientaux. Sohrawardi, Ibn Arabi et Hallaj,
le martyr soufi du Xème siècle, qui chantait encore alors
qu'on lui avait coupé bras et jambes :
"O Toi, qui m'as enivré de Ton amour,
ne me rends pas à moi-même,
après m'avoir ravi à moi-même..."
Mais qui est "moi-même" ?
John
croit discerner une issue au paradoxe apparemment insoluble
du "sujet qui s'interroge sur le sujet", en proposant la démarche
suivante : "Transcendons nos propres limites en programmant
un ensemble ouvert de croyances fondamentalement respectueuses
du non-connu". Ce qui, concrètement, signifie que notre volonté
consciente doit admettre, une fois pour toutes, qu'il y a en
nous mêmes, dans le non-connu de notre nature profonde, infiniment
plus fort qu'elle-même, à quoi même notre selfmetaprogrammer,
notre moi conscient et inconscient, doit se soumettre. Ce qui
serait en même temps une façon paradoxale d'échapper à toute
croyance - puisqu'il y aurait toujours, par principe, croyance
plus vaste !
Finalement, en 1970, John décide de se rendre auprès du maître
soufi Oscar Ichazo, au Chili.
Le maître et le disciple sympathisent immédiatement. Le disciple
a l'impression de recontrer enfin, pour la première fois, quelqu'un
qui sait exactement de quels voyages intérieurs il veut parler.
Mais pour John, le démarrage est difficile. Question physique
- pendant des mois, le Chilien va les soumettre à un rythme
effrayant de courses dans la montagne, de chants, de prière,
de méditation, d'exercices de toutes sortes. Question conjugale
aussi - quand John va bien, sa compagne va mal, et vice-versa;
le malheureux passe des heures à pleurer dans sa chambre d'hotel...
Mais venons-en tout de suite à la fameuse "Echelle du Soi",
dont Oscar Ichazo va enseigner l'utilisation à ses élèves yankees.
Sans doute la plus efficace des grilles d'interprétation psycho-spirituelle
que John a connues, la meilleure cartographie globale des ECM
et, du coup, le meilleur guide pour voyager dans ses univers
intérieurs.
Pour commencer, il faut imaginer l'état de totale neutralité
émotionnelle, celui où vous àtes simplement présent au monde,
attentif, la tête claire. L'état où l'on devrait se trouver
en société, lorsqu'on communique avec d'autres. lorsqu'on enseigne,
lorsqu'on apprend. Selon John Lilly, c'est dans cet état et
celui-là seulement, que nous pouvons rationnellement reprogrammer
notre biocomputer. A cet état de conscience neutre, Oscar Ichazo
fait correspondre un point au centre d'un grand graphique, point
auquel il attribue la valeur "48" (pourquoi quarante huit et
pas zéro? ne perdons pas de temps de ce coté-là, il s'agit de
chiffres attribués à la conscience par le soufi Gurdjeff, en
fonction d'une mathématique ontologique qui échappe à la présente
enquète).
A partir de ce centre "48", partent les deux branches d'un grand
S applati et couché, la branche supérieure montant jusqu'à "plus
l'infini", la branche inférieure descendant jusqu'à "moins l'infini".
Qui que vous soyez, quels que soient votre degré d'évolution
et votre humeur du jour, votre état intérieur se trouve forcément,
à tout moment, quelque-part sur ce grand S. Nous nous promènons
généralement dans les parages du "48", autour du centre de neutralité,
mais presque toujours un peu décalé, soit vers le haut, soit
vers le bas. Vers le haut ? Prenez quelqu'un au volant de sa
voiture, quelqu'un qui conduit bien et peut se permettre de
penser à autre chose, tout en conduisant d'une main sûre. L'état
intérieur de cette personne se trouve alors un peu décalé vers
le haut du grand S, en "+24", état dit professionnel. En "+24",
on peut se mettre
"en pilote automatique" pour accomplir sa téche. Vous savez
danser, ça se voit, et vous y prenez du plaisir.
A l'inverse, imaginez-vous maintenant malade, nauséeux. Ou bien
durement remis en cause par vos chefs. Ou abandonné par votre
amour. Mais contraint de conduire, ou d'aller au travail quand
même. Vous vous trouvez en "-24", état dit négatif de base,
où l'on peut encore agir, mais mal, où l'on devient un danger
pour les autres. Vous savez toujours danser mais, diable, quel
labeur !
Passez en "+12". C'est l'extase, l'état de gréce. Vous ne dansez
plus, vous àtes dansé! La musique, littéralement, s'empare de
votre corps. Vous n'àtes plus tout à fait présent sur terre...
et pourtant, que le monde vous parait beau! Tout brille, tout
resplendit. La Baraka est avec vous, vous êtes follement
amoureux, en état d'amour cosmique, l'une des définition du
"+12".
Du coup, vous n'avez guère de mal à imaginer "-12". L'horreur.
Plus question d'aller au travail, ni de conduire. Vous n'àtes
que souffrance. Le monde vous apparait à travers un brouillard
lancinant, épouvantable. Vous doutez d'avoir jamais su danser.
D'ailleurs qu'est-ce que ce mot veut dire? Cet état porte simplement
le nom d'extrème négativité.
Au delà, les descriptions deviennent plus difficiles, dans la
mesure où peu d'entre nous, me semble-t-il, y sont allés. En
"+6", vous connaissez l'état du Bouddha. Votre àtre est réduit
à un point d'intense conscience, vous voyagez à travers les
univers, porté par une inéffable énergie d'amour. C'est le niveau
de réalité que connaissent les fameux experiencers
des NDE...
Alors qu'en "-6", ce point de conscience amorce son entrée en
enfer, au royaume de la solitude et de l'absurde. Q
uant à "+3" et "-3", les deux derniers barreaux connus de l'Echelle
du Soi, ils échappent quasiment aux mots. Le Soi y est intégralement
dissout : d'un coté dans l'Essence pure (c'est le Grand Satori,
ce que les derviches appellent le Fanaa, l'anéantissement dans
l'un); de l'autre coté dans l'Ego absolu, quintessence du négatif.
Revenons au point de neutralité, en "48". Ici, le Soi est totalement
présent; plus on monte vers "plus l'infini", plus il cède la
place à l'Essence pure; plus on descend vers "moins l'infini",
plus il est remplacé par l'Ego. Le jeu consiste à savoir se
promener à sa guise tout le long de cette échelle - pour finalement
s'apercevoir que le "+" et le "-" se rejoignent, ne sont que
les deux faces d'une même vaste farce cosmique.
On ne peut expliquer que le début de la règle du jeu.
Prenez un citoyen lambda, qui vit tranquillement sa vie, quelque-part
autour de son centre de neutralité. Tout d'un coup, bim ! sans
qu'il ne comprenne pourquoi, il se casse la figure en "-24"
(son amour le quitte, la maladie... etc). Comme si une trappe
s'ouvrait sous ses pas et qu'il se ratatinait trois mètres plus
bas. Il lui faut ensuite une énergie folle pour se rassembler,
se réparer, puis remonter au niveau neutre, où l'on vit en société.
L'embàtant, c'est que la chose va se renouveler, le piège se
rouvrir sous ses pas, deux, trois, dix, cents fois. On retombe
à longueur de vie dans les mêmes erreurs.
Jusqu'au jour où, "par miracle", au lieu de tomber inconsciemment,
il parvient à rester lucide pendant le très bref instant de
la chute. Alors il s'aperçoit, stupéfait, que la dalle de béton
"-24", qu'il connait bien, puisqu'il s'y est si souvent cassé
le nez, est en fait une planche, souple, un tremplin ! S'il
parvient à rebondir dessus, à pieds joints, Whaaaouh! il remonte
d'un coup, et directement en "+24" ! Lilly appelle cela "l'effet
trampoline".
Ensuite, vous vous apercevez que la chute en "-24", du moins
cette façon-là de vous retrouver en état négatif de base, ne
vous pose plus de problème. Vous avez définitivement désamorcé
un "métaprogramme négatif" de votre biocomputer, dirait John.
Pour la vie !
Quand j'ai entendu John Lilly parler de cette échelle, j'ai
tout de suite pensé à une petite histoire personnelle.
Je suis né et j'ai grandi au Maroc, dans un état de conscience
"légèrement raciste". Pendant des années, la langue arabe, la
musique arabe, l'esthétique arabe me donnaient la nausée. Cette
négativité avait installé en moi une foule de "programmes" fort
pénibles à vivre (par exemple, d'entendre de la musique arabe
me coupait toute envie d'agir; une sorte de léthargie infernale
s'emparait de moi). Il m'a fallu attendre dix sept ans, avant
que ne s'inverse le processus. Par une belle après-midi de printemps,
j'ai pris le car de Casa à Marrakech, seul Européen parmi une
foule de paysans marocains, pressé entre de gros burnous, dans
l'odeur de musc et de hénné, les oreilles emplies de violons
larmoyants, des poules et de moutons ligotés remuant sous mes
pieds... Et tout d'un coup, le "miracle" s'est produit : ce
qui jusque-là m'avait toujours rendu malade s'est métamorphosé
en extase.
Ah, cette musique ! Oh, ces odeurs ! Ah, petite mère, ces visages!
Juste ciel, cette langu e!
Je voulais que cela dure toujours.
De cet instant, le "-24 anti-arabe" a disparu de ma vie, et
avec lui, chose surprenante, tout un tas d'aspects négatifs
secondaires de ce que je croyais àtre mon caractère (le fameux
"je m'ennuie" de l'enfance, par exemple), qui n'en étaient que
de secrets prolongements souterrains. A la place, s'est épanoui
un "+24", jamais démenti. L'Arabe en moi avait commencé à vivre
- comme plus tard l'Africain, ou, lentement, le Chinois, l'Aborigène
australien...
"Combien
de vies nous faut-il, se demande le Yankee John Lilly en initiation
au Chili, pour
que tous nos manques se métamorphosent en plénitudes et que
l'humanité entière naissent en nous ?"
A vrai dire, John, lui, n'en est plus à se traîner en
"24". Il a déja connu des "12", des "6"
et même peut-àtre (il se pose la question) des "3". Vers l'infini
négatif d'abord. Toujours.
Puis vers le positif. Telle serait la loi. Vertigineux rebondissements
sur des trempolines cosmiques que l'on n'ose imaginer. Kalil
Gibran dit simplement : "Pour connaåtre la joie, il faut connaître
la tristesse".
Avec Oscar Ichazo, John va apprendre les nuances. Votre tàte
peut se trouver en état neutre et votre estomac en "-24". Il
y a aussi les tricheries, quand nous parvenons à nous faire
croire à nous-mêmes que nous baignons dans un état où nous ne
sommes jamais allés. Il faut donc savoir se rassembler à un
seul niveau, approprié à ce que l'on recherche. Ainsi, pour
reconnaitre une piste nouvelle, un skieur doit àtre en état
neutre où il peut le mieux se reprogrammer. Par contre, plus
tard, en pleine compétition, il doit absolument se trouver en
"+24", l'état professionnel. S'il passe en "+12" (amour cosmique)
en plein schuss, il risque fort, sauf cas exceptionnel, de se
payer un arbre. Et gare à lui s'il remonte vers le point de
neutralité : il aurait l'air d'un amateur. Quant aux barrières
qui nous empàchent de librement voyager dans nos univers intérieurs,
c'est tout simplement ce que l'Inde appelle le karma. Brûler
son karma pourrait donc vouloir dire : descendre, en toute lucidité,
vers "moins l'infini", pour mieux rebondir, par "effet trampoline",
vers "plus l'infini"...
Oscar Ichazo précise à ses élèves : "Sachez en tout cas que
l'égo, lui, ne peut vous transporter que vers les états négatifs.
Les états positifs lui sont consubstantiellement incompréhensibles,
étrangers, inexistants. Voilà pourquoi ceux qui ont énormément
souffert peuvent voyager extrèmement vite et loin : ils ont
été radicalement nettoyés de tout ego."
Le voyageur Lilly, lui, aimerait surtout savoir comment se déplacer,
à volonté, entre tous ces états. Le maître soufi prétend que
ce pouvoir est accessible, Et John trouve...
Voilà trois mois qu'il suit l'enseignement d'Oscar. Physiquement,
il exulte. Mais avec sa compagne, ça ne va plus du tout. Ils
décident de se séparer. Elle part. Et John sombre. Beaucoup
plus bas qu'il ne l'aurait cru. C'est une chute effrayante.
Incompréhensible. Une irrésistible envie de se suicider monte
en lui... Et soudain il comprend : il est en train de glisser
vers moins l'infini sur l'échelle du soi. Il faut rester lucide,
rester lucide...
"Rester rien du tout!" rit une voix en lui.
Cet état terrible, il l'a déja connu, lucidement, lors de sa
descente en enfer au Spring Grove hospital de Baltimore. Son
selfmetaprogrammer connait la chanson. Il ne se laisse plus
piéger. Vite, à pieds joints sur le trampoline vertigineux du
niveau "-3"! Et brusquement, sans transition, John se retrouve
en "+3". Où il comprend soudain que c'est bien la première fois.
Il n'est plus du tout le pauvre robot prisonnier d'un gigantesque
ordinateur. Il est programmateur cosmique! Enfin, façon de parler.
Il n'est plus rien de qualifiable. A la hauteur où il plane,
même le mot bonheur ne veut plus rien dire. Il pleure de joie.
Il pleurera pendant des jours.
Ensuite, il se retrouvera dans cet état pour un rien. Un oiseau
sur une branche. Une femme en train de chantonner. Le bruit
d'une branche dans le vent. Et hop! il partira. J'ignore au
juste comment. Mais John, lui, comprendra pourquoi les grands
sages de l'Orient avaient besoin que l'on protège leurs méditations
(qui pouvaient durer des mois). Car en "+3", John n'a vraiment
plus aucun rapport avec le niveau consensuel "normal" du monde
social. La terre pourrait exploser, il ne s'en rendrait pas
compte, souriant béatement, jusqu'au bout, dans l'indifférence
infiniment paradoxale de la compassion divine.
Cela dure six mois. A la fin, le diable d'homme connaît même
ce que les grands initiés appellent le Nectar, l'Amrit. La Lumière
d'amour se fait miel et lui coule lentement sur le crâne.
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