Robert
Kempenich
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Nouvelles
Clés : Parlons de votre évolution personnelle. Comment êtes-vous
devenu medecin et anthroposophe, quel a été votre parcours ?
Robert Kempenich : J'étais en deuxième année de médecine
et je souffrais beaucoup de voir les professeurs présenter l'homme
biologique fonctionner comme une machine. Une insatisfaction me
poussait vers d'autres recherches. Il faut dire que j'avais commencé
mes études de médecine parce que je voulais devenir psychiatre
C'est donc la psyché qui m'intéressait. J'ai rencontré alors un
ouvrage de Rudolf Steiner. Je l'ai lu et immédiatement, au ton,
et aux premières manifestations de sa méthode, j'ai été profondément
touché. J'ai reconnu un aspect très intime qui s'est animé en
moi et j'ai su que plus jamais il ne me quitterait. Je me suis
renseigné et on m'a indiqué le Goetheanum en Suisse où, m'a t-on
dit, une médecine était enseignée selon cette méthode. Je me suis
rendu là-bas dans la semaine, et j'ai cru possible de quitter
la médecine dite classique et ne plus faire que cela. Là-bas,
on m'a répondu : "Mais mon pauvre monsieur, pas du tout, vous
devez faire d'abord vos études classiques, scientifiques, et ensuite
vous élargirez par la connaissance anthroposophique les données
scientifiques."
J'ai découvert aussi les cliniques anthroposophiques en Suisse
et en Allemagne, j'ai fait des stages d'infirmier pendant mes
vacances, et je me suis inscrit à des séminaires réservés aux
médecins, certains durant plusieurs mois, que j'ai suivis pendant
toute la durée de mes études médicales. Cela m'a permis, au cours
des études classiques, d'avoir toujours présents à l'esprit d'autres
niveaux de l'homme et j'ai pu lire l'homme biologique à la lumière
de la science spirituelle de Steiner et ainsi, de me guérir de
ce que j'appelle la sclérose scientifique : c'est-à-dire de n'accepter
plus que ce qui est quantifiable, statifiable, démontrable scientifiquement.
Les projets d'études psychiatriques se sont estompés parce que
j'ai découvert dans la démarche anthroposophique, une psychosomatique
organique. J'ai comprisque la psyché est de la même nature que
ce qui a donné naissance aux organes. J'ai compris qu'un foie
n'est pas qu'un foie, qu'il est le support biologique et organique
d'une activité psychique, tout comme le poumon, le rein ou le
coeur, et que les facultés psychiques s'ancrent dans ces organes.
J'ai découvert réellement une psychologie organique qui n'était
plus coupée de la biologie.
Enfin, la psyché n'était plus séparée de l'organique ni du biologique.
Trois années avant la fin de mes études, j'ai compris aussi que
l'homéopathie était indispensable. J'ai donc étudié la médecine
dite classique, l'homéopathie et la médecine anthroposophique.
Et j'estime que les trois sont indissociables.
Au début de ma pratique, en recevant des malades, et de plus en
plus de malades graves, j'eus la preuve que la médecine universitaire
ne m'avait pas prépare à cette rencontre.
En effet, ceux-ci ne se sentaient pris en compte, dans les hôpitaux
ou chez certains spécialistes privés, que dans leur niveau biologique
et ils cherchaient une autre thérapeutique qui tienne compte de
leurs émotions, de leurs désirs, de leurs pensées, de leur vécu
personnel. Pour cela, il me fallait une méthode d'appréhension
rigoureuse de ces niveaux et la démarche anthroposophique me la
proposait. Ce n'était pas une démarche psychologique ou psychanalytique
séparée du niveau biologique, comme en médecine classique où le
"psy" est séparé du somaticien, et pratique dans un
autre cabinet. Là, les différents niveaux biologiques et psychologiques
se trouvaient enchâssés.
Par ailleurs, l'un des points fort de la médecine anthroposophique
est la cancérologie.
J'ai senti que cette approche me donnait accès à Ia compréhension
du processus psychologique se trouvant à l'origine de la maladie
cancéreuse, mais qu'elle ne me donnait pas réellement accès à
la compréhension somatique du cancer, que ce n'était pas son propos.
Pour ce faire, j'ai senti qu'il était obligatoire de redescendre
dans l'arène de la médecine vraiment biologique. J'ai alors suivi,
après dix ans d'installation, une formation,
et j'ai passé un diplôme universitaire de cancérologie.
Cela montre bien que, dans ma pratique, la médecine universitaire
n'est pas du tout
rejetée mais, bien au contraire, qu'elle est une pierre de fondation
sur laquelle l'anthroposophie bâtit.
Puis je me suis rendu compte qu'un aspect fondamental de la médecine
s'avère pédagogique ; les gens viennent rechercher une forme de
pédagogie de vie. Tout comme la pédagogie est en fait, la médecine
qui guérit l'homme de son enfance, et lui permet de devenir adulte,
beaucoup de malades viennent rechercher auprès du médecin des
conseils pédagogiques pour leur vie : tant du point de vue de
l'hygiène pratique courante que de l'hygiène de l'âme. Mais pour
ce faire, une démarche de développement personnel du médecin est
indispensable. Je ne peux pas conseiller si je ne peux pas me
conseiller moi-même, et cela c'est très difficile. R.Steiner nous
aide en proposant un chemin méditatif spécifique aux médecins.
N.C :
Dans quelle tradition Steiner s'inscrit-il ? On cite Goethe, Paracelse...
R.K : L'Occident émerge lorsque les Sociétés et les civilisations
traditionnelles fondées sur la perception spirituelle et la proximité
du divin s'estompent dans le cours de l'histoire. Cette étape
a été nécessaire pour que l'humanité puisse un jour développer
son autonomie, voire la liberté ! De plus, elle a permis de développer
au contact de la matière, un mode de pensée propre à l'Occident,
fondé sur la rigueur. Ce sera précisément le rôle de Rudolf Steiner
d'investiguer les mondes de la vie intérieure de l'homme avec
la même rigueur que celle apprise par les scientifiques. A l'époque
de Galilée, en même temps que se développe la démarche scientifique,
fille d'Aristote, apparaissent au coeur de l'Europe les mystiques
rhénans ; maître Eckhart, Suso, Tauler, etc... Fils de Platon
? Peut-être.
Plus tard, Paracelse réconcilia doublement l'homme : "Si tu étudies
la nature, tu rencontreras l'homme et si tu étudie l'homme tu
rencontreras la nature", nous dit-il, et encore : "La nature en
son entier est l'homme, mais chaque aspect de la nature pris isolément
estune maladie." Cela signifie que dans la nature l'homme est
éparpillé, mais aussi que l'homme porte en lui sous forme de processus
dynamiques toutes les substances de la nature. Nous voyons se
dessiner là ce qui sera le fondement de l'homéopathie. Plus tard,
Hahnemann apparaît. Il est disciple de Galilée puisqu'il est chimiste
et médecin mais il perçoit de façon paracelsienne ce qu'il appelle
le "quasi-spirituel" qui vit dans la nature. Il a l'intuition
géniale de relier ce quasi-spirituel à des aspects du monde intérieur
de l'homme.
Hahnemann va réduire cette perception de quasi-spirituel, qui
reste floue, à l'expérience scientifique. Il va diluer et dynamiser
les substances, en espérant libérer ainsi les forces spirituelles
qui y sont enfermées. Il va vérifier que la pathologie provoquée
par une intoxication disparaît lorsqu'on administre la même substance
diluée et dynamisée ! C'est la naissance de l'homéopathie, mais
Hanemann ne propose pas un chemin qui permettrait d'accéder à
la compréhension du lien qui unit les substances de la nature
et les processus du monde intérieur de l'homme.
Goethe va ouvrir ce chemin. Il a montré dans ses oeuvres scientifiques
comment l'ensemble du monde organique, depuis le minéral jusqu'à
l'homme, en passant par le végétal et l'animal, constitue une
globalité vivante, une totalité, un organisme, en quelque sorte.
Ce monde organique est le reflet de l'archétype universel
qui, depuis les formes simples, évolue par degrés successifs en
des êtres de plus en plus complexes jusqu'à se donner, en l'homme,
la forme la plus avancée, mais jamais achevée. C'est un peu comme
si de l'archétype universel étaient secrétés les minéraux, les
végétaux, les animaux. Cet archétype prolonge et continue son
activité dans l'homme. En fait, à travers les différents règnes
de la nature se métamorphose une même énergie, un même archétype
: celui de la vie organique. Au sortir d'une conférence de botanique
à lena, Goethe dit à son ami Schiller qu'il existe une autre façon
de voir la nature, non par fragments isolés, mais vivante, tendant
à percevoir comment le tout va vers la partie. En continuant la
conversation, Goethe
exprima clairement qu'il percevait de façon directe l'archétype
végétal, la plante originelle,
la "Uhrpflanze", toujours identique, se manifestant de façon différenciée
dans les plantes
les plus diverses.
Schiller refusa cette perception. Ce fut pour Goethe une extraordinaire
souffrance. Il venait de comprendre que sa perception des forces
actives dans la manifestation des formes du monde n'était pas
encore perceptible à tout le monde. Il allait passer de nombreuses
années de sa vie à essayer de dégager une méthode qui permettra
de rendre accessible aux autres cette manière de percevoir le
vivant. Et c'est au cours de cette recherche qu'il a compris que
l'art depuis toujours remplissait cette tâche : rendre accessible
à tout le monde les lois de la création qui ne sont pas directement
percep- tibles par nos sens. Mais Goethe était aussi imprégné
de la rigueur des naturalistes, il était un fidèle pratiquant
de Linné, ce qui lui a permis de suivre, jusque dans le plus petit
détail concret des plantes, comment les forces créatives divines
se manifestent. Dans la façon goethéenne d'appréhender la nature,
l'art pénètre la science. Ainsi la démarche scientifique matérialiste
de Galilée est-elle élargie par la perception spirituelle. Goethe
ouvre ainsi une nouvelle voie aux sciences naturelles... La vision
organique goethéenne du monde inclut l'homme dans la manifestation :
il est de la même nature que ce qu'il perçoit. Tant que je me
croirai
différent de ce que je perçois, cette démarche me restera fermée.
La physique quantique aboutit à la même conversion lorsqu'elle
dit que la seule perception d'un phénomène
suffit à le modifier. Si l'observateur et le phénomène perçu interfèrent,
c'est qu'ils sont
de même nature !
En rejetant le supra-sensible et l'esprit, Galilée a permis de
découvrir l'importance du concret et de la rigueur matérielle.
Les mystiques schémas ont maintenu vivante l'interrogation spirituelle.
Paracelse, à la manière des alchimistes, a montré à l'Occident
un chemin sur lequel la science et la mystique sont unies de façon
pratique. Mais ses propos restent souvent très obscurs pour nous.
Hahnemann, médecin imprégné de la méthode scientifique, s'efforça
de réduire ses intuitions et ses perceptions spirituelles imprécises
et floues à l'expérimentation homéopathique. Goethe, poète et
scientifique, a ouvert l'analyses minutieuse des botanistes à
la perception du lien qui unit tous les fragments épars dans la
nature.
Après 15 ans de pratique médicale, en cabinet, je sais que l'homéopathie
est vraie, qu'elle est efficace car je l'ai essayée. Je sais aussi
qu'elle ne peut pas tout traiter. Elle ne remplace pas la médecine
scientifique, la médecine moléculaire. Mais celle-ci est insuffisante.
L'homéopathie permet de l'élargir. Si la médecine moléculaire
est vraie pour l'homme minéraI, elle n'arrive pas à appréhender
le vivant car elle l'a exclu du champ de son expérience et de
son interrogation. Mais l'homéopathie ne me permet pas non plus
de comprendre comment et pourquoi telle ou telle substance de
la nature, diluée au-delà du nombre d'Avogadro peut se mettre
en relation avec un processus organique ou psychique précis dans
l'homme. De quelle manière le monde du dehors est-il en relation
avec le monde du dedans ? C'est le propre de Steiner de l'avoir
montré, c'est là, précieusement, qu'il intervient, soulignant
le rôle fondamental de l'homme dans l'évolu- tion universelle.
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N.C :
Que pensez-vous de la formation médicale actuelle ? Dans la mesure
où, justement, les médecins sont appelés à jouer un rôle qui dépasse
la seule réparation mécaniste du corps ?
R.K : On demande au médecin d'aller guérir, alors qu'en
fait, pendant les huit années d'études, on ne se penche jamais
sur le concept de santé. On n'essaie pas de l'enrichir. On n'a
aucune donnée, aucun moyen d'appréhender ce que serait un homme
en équilibre, un homme en bonne santé. On sait que le concept
de santé n'est pas définissable, parce que définir c'est le finir,
mais en aucun cas on ne donne l'idée de ce que pourrait être un
homme en équilibre entre corps, ame et esprit.
Karl Jaspers, le père de la psychologie moderne, à Bâle, en plein
Occident, dit un jour que "la médecine moderne, dans sa démarche
actuelle, est elle-même un symptôme de la maladie de notre
civilisation, qu'elle est une maladie de civilisation. Elle focalise
complètement l'homme sur son corps comme si le corps devenait
son seul souci, sa seule préoccupation". Les stoïciens disaient
déjà que s'occuper unilatéralement de son corps est une maladie.
Il y aurait donc une façon saine d'être malade, celle de se servir
de sa maladie comme outil de développement. Il y aurait une façon
maladive d'être malade, celle de la porter d'une façon résignée
et dépressive, focalisée sur le seul dysfonctionnement du corps.
N.C :
Quelle idée de la santé donneriez-vous ?
R.K : Je vais prendre un exemple tiré de la consultation.
Lorsqu'un malade vient me voir et me dit : "Docteur, je vais mal",
je pourrais lui répondre tout de suite: "Mais, vous allez où ?"
Cela veut dire qu'il sent qu'il vient de quelque part et qu'il
va quelque part. Il sent qu'en lui est inscrite une référence
de ce qu'il est, c'est-à-dire l'idée vivante de son individualité
qui cherche à se manifester. Et cette individualité-là n'est jamais
malade. Le Je, avec un grand J n'est jamais malade même s'il est
en prise avec un déséquilibre de ses différent niveaux. Donc le
malade qui vient me voir sent qu'il va quelque part mais qu'il
va mal quelque part ; il cherche à se remettre sur les rails de
sa propre démarche biographique, vers l'expression vivante de
son individualité.
Ma démarche, mon point de vue, n'est pas de lui faire découvrir
l'anthroposophie, mais de l'aider à se manifester lui-même dans
son intégralité. Je n'ai pas d'idée préconçue de ce qu'est la
santé parce que nous sommes en déséquilibre permanent. Je dirai
que la santé, c'est s'équilibrer et se rééquilibrer en permanence,
mais dans sa propre démarche, qui n'est jamais celle d'un autre.
Elle est unique.
N.C : Vous
mettez en relation l'évolution de l'humanité avec celle de l'individualité.
Pouvez-vous nous parler de cette évolution, des différents âges
de la vie, et des maladies qui leur correspondent ?
R.K : La biographie humaine est la signature dans le temps
de l'individualité. R. Steiner a montré que cette biographie se
déroule par étapes ou septaines, se métamorphosant les unes dans
les autres. Les maladies ont toujours un sens particulier, à l'époque
de la vie où elles arrivent. Il est évident que les maladies de
l'enfance ne remplissent par la même fonction au cours de la biographie
que celle du grand âge. Il faut toujours replacer la survenue
d'une maladie par rapport au déroulement biographique entier.
Je vais prendre l'exemple des maladies de l'enfance. Ce sont des
maladies qui permettent à l'enfant de se transformer et de se
fortifier. Les parents me disent souvent : "Depuis que mon enfant
a fait Ia rougeole, il a changé, on dirait qu'il est plus mûr,
il parle mieux, il est mieux dans son corps ; c'est comme s'il
était plus présent maintenant." Les maladies de l'enfance servent,
selon Steiner, à nettoyer la surcharge héréditaire. Elle permettent
à l'enfant de faire davantage sien le corps qu'on lui a donné,
de pénétrer davantage son organisme. le resterai très schématique,
je ne pourrai pas entrer dans les détails. Prenons la rougeole.
Qu'est-ce que je vois dans la rougeole ? Une légère fièvre, 38°5
qui accompagne une petite éruption cutanée, mais je vois
surtout une invasion du pôle tête par des liquides : le nez coule,
les yeux coulent, l'enfant est légèrement rouge, une petite toux
aussi. C'est comme si, par ce phénomène aqueux, il nettoyait son
organisme-eau, comme s'il le faisait sien. Pour la coqueluche,
qu'est-ce que j'entends ? Une toux coqueluchoïde, comme un aboiement,
comme un cri. L'enfant est aux prises avec son organisme air,
il étouffe presque ; c'est comme s'il était en train, par la coqueluche,
de nettoyer son organisme-air. C'est une tentative de faire sien
cet organisme. Dans la scarlatine, je note une très forte fièvre,
une rougeur très intense, une grosse angine, une langue qui se
dépapille la langue, c'est l'organe du dire, aussi : je peux dire
que le feu est dans la maison, il nettoie son organisme-chaleur,
son organisme-feu, il le fait sien. L'enfant, au travers de ses
maladies, non seulement fortifie son immunité, ce qui est une
évidence, mais va faire siens son organisme et les différents
niveaux qui le composent. Il y imprime son sceau plus profondément.
Empêcher, rendre impossibles les maladies de l'enfance, par des
vaccinations intempestive, par exemple, c'est lui enlever la possibilité
de traveser avec ses propres forces ces trois niveaux donnes en
germe par la nature, par l'hérédité. Les réprimer excessivement
par des fébrifuges accompagnés d'antibiotiques, c'est chroniciser
le petit enfant, qui "va, part tous les moyens, essayer de faire
malgre tout" ses maladies. Si la mortalité infantile a beaucoup
baissé, nous rencontrons par contre de plus en plus d'enfants
"tout le temps malades" - sans compter le nombre d'allergiques,
de plus en plus important - ce qui signe une immunité non harmonieusement
au service de l'individualité à venir et qui peut faire le lit
de maladies beaucoup plus graves plus tard dans la vie. Le but
est de respecter le sens de ses maladies, avec une médecine qui
soit l'alliée du devenir, proposant des médicaments qui n'entravent
pas le processus en cours, qui permettent de le traverser sans
incident de parcours et sans complications. L'homéopathie et la
médecine antroposophique en particulier, ont développé de tels
médicaments. La pratique en pédiatrie a montré leur efficacité,
tant pour les cas aigus que pour tous les maux qui tendent à se
chroniciser, comme par exemple les otites et les bronchites à
répétition. Une médecine qui correspond à l'enfant est celle qui
lui permet de façonner son propre terrain.
Durant la première septaine, depuis la première cellule fécondée
jusqu'au changement de dentition vers sept ans, l'individualité,
le Je, est actif à la synthèse de son propre organisme, de son
véhicule, de son instrument terrestre.
Il est
enfoui dans la profondeur des organes qu'il imprègne de sa sagesse,
occupé à modeler le foie, les poumons, etc... C'est pour cela
que dans les toutes premières étapes de la vie, l'enfant est occupé
à des activités de synthèse métabolique : il dort tout le temps,
se réveille pour l'allaitement et se rendort, la mère le berce
contre son sein pour qu'il rentre à nouveau dans ses organes.
Ses perceptions sensorielles ne se différencient et ne se précisent
que progressivement dans les toutes premières semaines. Le Je
est enfoncé dans une activité organique, il n'est pas disponible
pour une activité de veille et de perception. Il est enfoui dans
l'anabolisme métabolique, qui est centrifuge, qui va du centre
vers la périphérie. C'est ce que nous montrent les formes de l'enfant,
toute rebondies, turgescentes et arrondies : le front, les joues,
les mains, etc..., contrairement à celles du vieillard, creusées,
"labourées" , sculptées par l'activité d'une vie, une vie de veille
de l'individualité. L'homme, contrairement à la plupart des animaux,
n'est pas achevé à la naissance. Il faut de longues étapes de
maturation organique accompagnées de "tuteurs" de son individualité
- les parents, les pédagogues ensuite - avant qu'il ne s'essaye
à se parfaire lui-même. Le bois de son instrument de musique lui
est donné par l'hérédité, mais il va devoir le construire et le
modeler lui-même. Il n'est pas son instrument de musique ; il
est le musicien qui prépare lui-même son instrument et qui va
l'accorder pour que puisse résonner la symphonie d'une vie. Il
la connaît, il la pressent dans la profondeur de lui-même. Il
n'est pas non plus la symphonie ; il est celui qui est appelé
à la laisser résonner. Lorsqu'il est occupé à la confection de
son instrument, il ne peut pas encore en jouer.
C'est ainsi qu'au cours de la première septaine le Je façonne
le corps, mais au fur et à mesure que l'organisme s'achève, les
forces de l'individualité qui ne sont plus nécessaires à la synthèse
des organes vont en être libérées et pouvoir se métamorphoser
en "activités supérieures" spécifiquement humaines :
la verticalité et le langage en particulier.
Les énergies qui vont se métamorphoser en facultés supérieures,
comme la perception, la représentation, la pensée... etc, sont
les mêmes que celles qui ont façonné les organes.
L'organisme, à travers la première septaine, au travers de "successives
enveloppes" de chaleur le centre maternel, la chaleur du
berceau et de la cellule familiale, le jardin d'enfants, etc...
- se prépare et se peaufine. Lorsque le changement de dentition
apparaît, l'organisme est prêt... Il s'agit d'une réelle deuxième
naissance. R. Steiner parle de la libération des forces éthériques,
ou forces de vie, qui étaient actives préalablement à la synthèse
organique et qui vont maintenant pouvoir être métamorphosées en
apprentissage. Comme le musicien accorde son instrument, l'enfant
le fait en traversant les maladies que la nature a prévues pour
lui. Et c'est le rôle des parents de veiller à ce que l'enfant
puisse construire et accorder lui-même son instrument.
La deuxième
septaine, celle de l'âge scolaire, apparaîtra comme celle de la
bonne santé. L'enfant ne sera que peu malade, tout semble bien
se passer de ce côté-là ; ses préoccupations sont tournées vers
les problèmes de l'apprentissage, de la concentration, du rythme
scolaire et investies dans la rencontre avec le premier maître...
Une multitude de symptômes allant des maux de tête aux "maux de
ventre", en passant par les troubles du sommeil, en témoigne...
Le pédagogue est appelé à métamorphoser les forces organiques
en facultés de lecture, de calcul, etc... Et c'est en centrant
l'activité dans le rythme que cela se fera harmonieusement: rythme
de la concentration et de la détente, rythme des activités au
cours de la journée, etc... Les activités artistiques ont ici
un rôle fondamental à jouer.
Au début de l'adolescence, c'est le corps de l'âme, de l'affect,
qui va naître. Dans les étapes précédentes, il existait déjà,
mais non pas différencié comme maintenant où il devient le centre
de gravité. La maturation des fonctions génitales laissent vacantes
les énergies qui étaient enchâssées dans les organes et elles
vont se métamorphoser en activité animique. Ces forces vont se
manifester, dans l'adolescence, sous formes de symptomes revélateurs
de ce que Steiner appelle le "corps astral", en reprenant
un terme des anciennes traditions : la sympathie et l'antipathie.
On va voir l'adolescent manifester des amitiés exclusives :
"Je suis ton ami à vie" . Les premiers flirts vont venir...
mais aussi les inimitiés totales :
"Je ne te parlerai plus jamais." Il va se révolter à outrance
contre ses parents, contre les pédagogues ou contre certains de
ses camarades.
Il essaie son corps de l'âme. ll l'expérimente dans toute son
envergure, il doit réapprendre à son contact tous ses gestes,
c'est ce qu'expliquent ses maladresses et ses excès. Il est aux
prises avec les forces de l'anima... Vous n'avez qu'à penser à
un animal, à un chien par exemple, qui sautera sur son maître
et le léchera avec excès et qui aboiera et mordra lorsque le facteur
sonnera à la porte. L'adolescent est aux prises avec ce corps-là,
corps du désir et corps de la peur : ouverture et sympathie excessive
ou repli complet de la peur, geste d'antipathie totale, avec les
réactions d'agressivité qui peuvent accompagner ces mouvements.
Ce sera le rôle de l'activité individuelle que d'apprendre à les
équilibrer. Dans l'étape ultérieure, à l'âge de la majorité, apparaît
plus manifestement le "Je", l'individualité se libère. Au cours
de la première septaine, l'enfant s'est donné un corps physique,
au cours de la deuxième septaine, il métamorphose son corps éthérique
- ou de vie - en facultés d'apprentissage. Dans la troisième,
il libère son corps de l'affect, dans la quatrième il manifeste
(il devrait le faire) son individualité. Mais celle-ci va, au
contact du monde social, qu'il va rencontrer plus profondément,
seul en quelque sorte, s'entourer de l'âme : âme de sensation,
âme de compréhension, âme de conscience.
L'âme de sensation se développe, environ entre vingt et vingt-sept
ans. C'est l'époque où le jeune adulte part lui-même à la découverte
du monde. Il va essayer différents modes de vie et différentes
philosophies : il fera, par exemple, du zen, de la macrobiotique
ou de l'anthroposophie ; il va changer d'orientation ou s'essayera
à la révolution, il va peut-être devenir excessif, goûter à la
drogue et à l'alcool ; tout lui est plus ou moins possible. Si
les étapes antérieurs se sont bien déroulées, il aura une structure
individuelle, un fondement solide. Il ne se perdra pas. Mais cette
étape est, dans le monde d'aujourd'hui, largement compromise par
l'exigence de la spécialisation de plus en plus précoce. Le jeune
adulte n'a plus vraiment la possibilité de s'exercer lui-même,
dans toutes ses envergures et possibilités, en laissant se dégager
au contact du monde son propre bagage, sa propre experience animique,
qui va justement être le tissu de l'âme de sensation. Goethe a
parlé des "années de voyage".
Fleuves,
racines, veines, sont tous des éléments de
corps organiques.
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Autour de
28 ans, apparaît l'âme de compréhension qui va se développer jusque
vers 35 ans. Le jeune adulte aura "essayé" le monde et il va tenter
d 'y trouver sa place : un métier qui lui convient, fonder une
famille. C'est la période du passage à l'activité individuelle
dans le monde, cela doit être possible si les précédentes étapes
se sont bien métamorphosées les unes dans les autres. Il ne peut
plus se comporter, maintenant, comme il le faisait à l'époque
de l'âme de sensation, au cours de laquelle il était comme poussé
par les forces de la vie, porté par les "forces de croissance".
Elles vont se ralentir et il doit commencer progressivement à
laisser se dégager en lui une compréhension "personnelle" de l'existence.
Il va se retourner, réfléchir sur les étapes passées et s'adapter
aux conditions extérieures en fonction d'elles.
Notre société est friande de ces forces vives, elle va essayer
de s'en servir à des fins de rentabilité et d'efficacité matérielle
: le jeune cadre dynamique en est le prototype. Après 35 ans il
commence déjà à être mis en question... il est moins dynamique.
Si cette métamorphose des forces vives en âme de compréhension
n'est pas possible, alors ce nouvel adulte va se tourner vers
les toxicomanies reconnues par notre sociéte : l'alcool,
la télémania, le sport à outrance.
La caractéristique principale de l'époque de l'âme de compréhension
est l'éveil à la responsabilité. Celle-ci s'éveille dans la relation
de l'individu avec l'entourage au sens large. A la place de la
responsabilité individuelle dans l'activité, lorsqu'elle ne peut
se développer, vont se manifester certains aspects névrotiques
particuliers. Nous n'entrerons pas ici dans la description de
la genèse des maladies d'expression psychique : névroses, psychoses,
hystérie - ainsi que les décrit l'anthroposophie. Elle remontent
à la prime enfance.
Le non-passage à l'activité individuelle, la non-utilisation,
la non-métamorphose des forces de l'âme de compréhension, entraînent
la névrose du vide, la "vacuum nevrose" dont parlaient Kretschmer
et C.G. Jung. Ces énergies vont alors intoxiquer l'individu et
provoquer une stase animique qui se caractérise par une sensation
d'angoisse et une ankylose progressive de toutes les potentialités
créatives... Elle correspond à l'utilisation massive des anxiolytiques
dans notre société.
De 35 à 42
ans, se forme l'âme de conscience, qui devrait être celle d'un
adulte.
Il a perdu des êtres proches, il a vu ou connu la maladie... Il
commence à se rendre compte qu'il est mortel. Auparavant, il se
comportait comme s'il était éternel. La mort fait irruption, non
plus au niveau de l'intellect, mais le touchera plus profondément,
jusque dans son affect, et inscrire dans son corps les premiers
signes du vieillissement. C'est la période du "Qui suis- je ?
Mais aussi à quoi sert cette vie qui s'écoule à travers moi ?"
Nous pourrions dire que notre époque historique est elle-même
arrivée à cet âge- là. C'est bien la première fois qu'un seul
homme peut mettre en question tout l'avenir de la planète... La
mondialisation des problèmes et le développement de l'écologie
témoignent de la prise de conscience de la notion de responsabilité
par rapport à la terre... Mais notre époque est aussi celle de
la résurgence de la spiritualité après le "deuxième âge de fer"
que nous venons de traverser... Celui de l'industrialisation à
outrance. Les individualités prennent plus que jamais conscience
de l'importance de leur réalisation personnelle : l'immense palette
des techniques du "bien-être", les voies de connaissance des anciennes
traditions en témoignent. Nous assistons d'une part à un geste
d'universalisation, de mondialisation, qui correspond à l'amorce
de la prise de conscience de l'humanité ; elle commence à comprendre
qu'elle est une totalité, un corps, un organisme par-delà les
particularismes.
Et d'autre part, à la prise de conscience individuelle, qui ne
peut se faire sans un mouvement de "séparation" ; si je veux prendre
conscience de moi, je dois me retirer, me désidentifier du reste
de l'univers. Ces deux gestes, universalisation et individualisation,
se manifestent souvent pathologiquement ; on aboutit alors à l'uniformisation
des modes de vie d'une part et à la solitude, d'autre part, celle
des grandes cités par exemple. La croissance exponentielle des
divorces est un autre exemple, un autre reflet du geste de conscience
qui se manifeste au mauvais endroi : "Je veux me réaliser, mais
je n'y arrive pas, c'est à cause de toi, tu m'en empêches, donc
je me sépare de toi." Le geste sain de séparation devrait s'effectuer
à l'intérieur de moi, prendre distance par rapport à mes propres
fonctions, mes pensees automatiques, mes emotions, mes volitions.
Ce geste intérieur de séparation s'équilibre alors par un mouvement
intérieur d'universalisation : l'activité universelle m'attend
et m'appelle à participer. Je peux commencer, un peu, à devenir
un individu réel, en route vers la liberté. En tout cas, les deux
gestes de l'âme de conscience, individualisation et universalisation,
sont disponibles, historiquement à notre époque. On peut même
se demander si le ralentissement de la croissance économique,
dont on parle tant, n'est pas lui aussi le reflet du passage de
l'époque de l'âme de compréhension à l'âme de conscience. Les
forces de croissance données par la vie universelle s'estompent
au-delà de 35 ans, et doivent être métamorphosées en force de
conscience. C'est l'enjeu de notre culture, qui a vieilli, qui
a traversé déjà les autres époques de la vie.
Les maladies
de notre époque confirment l'époque de l'âme de conscience : elles
touchent ce qui garantit la présence de mon individualité, le
système immunitaire. En mettant en question ce qui garantit notre
présence, elles m'appellent à une remise en question fondamentale.
Elles viennent m'appeler à "être" autrement, à dire "Je" autrement.
Ce n'est pas le système immunitaire qui active ma presence, c'est
ma presence qui active le système immunitaire. En étant absent,
ou réduit à une petite partie de moi-même, dans
une de mes fonctions seulement, le système immunitaire lui-même
se trouve attaqué et
va dégénérer.
Les maladies inflammatoires des grandes épidémies, celles de l'enfance
de l'histoire, se sont évanouies dans le cours de l'histoire,
comme les maladies infantiles s'évanouissent dans notre propre
biographie. Toutes les maladies au cours de l'histoire ont permis
à l'humanité de développer certaines caractéristiques,
certains traits que, sans elles, elle n'eut pas connus. Les maladies
remplissent les mêmes fonctions au cours de la biographie humaine.
Les étapes de notre biographie restent inscrites en nous et forment
notre psyché individuelle, comme toutes les civilisations restent
inscrites dans le corps de l'humanité et forment la psyché commune.
Jusqu'à 35 ans, l'individualité humaine, son "Je cosmique" pénètre
dans la première celIule, puis va façonner l'organisme, et en
ressortira en se métamorphosant en facultés intérieures. Ce dernier
mouvement s'accentue progressivement après 42 ans. Les forces
de l'individualité quittent le corps, qui va être abandonné au
vieillissement. En se détachant du corps progressivement, jusqu'à
la mort, les forces de l'individualité devraient se métamorphoser
vers la sagesse ! L'individualité n'est plus enfouie dans l' organisme
comme chez l'enfant, elle est beaucoup plus dégagée qu'elle ne
l'était pendant l'adolescence et pendant les premieres étapes
de l'âge adulte. La sensation du monde, la compréhension et la
conscience, devraient permettre maintenant de développer
la liberté, véritable sagesse.
Les pathologies de ces étapes de la vie, sont celles des individualités
qui s'agrippent au corps et s'y cramponnent. Pensez à ces adultes
qui se font faire des liftings et dépensent des fortunes pour
cela. Ridicule ! Elles voudraient re-pénétrer dans le corps comme
au cours de l'enfance et de la jeunesse. Cette lutte va de pair
avec ce que la science voudrait faire à notre époque en repoussant
l'échéance, en faisant comprendre que la vieillesse est une maladie
honteuse, et que la mort est scandaleuse. Chez l'enfant les forces
de l'individualité agissent dans le sens de la croissance organique,
elles agissent de l'intérieur vers l'extérieur, elles sont centrifuges.
Dans la deuxième moitié de la vie, les forces individuelles sont
sorties des organes et agissent de l'extérieur vers l'intérieur,
de la périphérie vers le centre. Le grand âge entre en sclérose
physiologique, comme l'enfant
est en inflammation physiologique. J'ai agi toute une vie, ce
qui a donné forme et a sculpté mon visage.
Au bout d'une vie de veille, je suis déconstruit, les traits sont
marqués, hyper-formés et la sclérose apparaît. La sclérose, c'est
devenir trop matière, le corps retourne physiologiquement à la
matière, l'esprit s'en dégage. Mais, si la sclérose est physiologique,
elle ne doit venir ni trop tôt ni à la mauvaise place. On va pouvoir
la prévenir par une activité de l'être intérieur. Lorsque je veux
m'agripper au corps, l'arthrose hyper-développée, l'artériosclérose,
toutes des maladies en "ose" et plus en "ire", comme dans la première
septaine, apparaissent. Les maladies caractéristiques de notre
époque sont des maladies dégénératives, des maladies froides -
les maladies de l'immunité font rarement de la fièvre.
Il est clair que les médecines vont devoir s'adapter à chaque
époque comme elles l'ont fait au cours de l'histoire. Elles vont
devoir accompagner, autant du point de vue pédagogique que du
point de vue médicamenteux, ces différentes périodes. Les maladies
du grand âge doivent permettre un dégagement de l'être : permettre
une vieillesse harmonieuse, dans la sagesse, devrait être la caractéristique
du grand âge.
En prolongeant la vie, la survie, on évalue la vie humaine en
quantité d'années. On peut se demander si la qualité de ces années
de survie, c'est-à-dire la conscience individuelle a vraiment
été développée. Qu'est- ce que nous montrent les maladies de la
démence sénile et d'Alzheimer ? Lorsque l'individualité s'en va,
on voit l'âme laissée vacante, une âme qui n'a pas été structurée,
métamorphosée, on voit la débilité se manifester. Parce que cette
âme n'a pas été transformée au cours d'une vie, responsable et
consciente.
Chaque être devrait mourir guéri, c'est-à- dire réalisé : voilà
la grande utopie.
La réelle maladie est le remord, entouré d'amertume, de n'avoir
pas accompli ce qui était
à accomplir.
Pour conclure, je citerai Rudolf Steiner : "La nature fait de
moi un être naturel, la société fait de moi un être social, et
il n 'y a que ma propre activité qui peut faire de moi un homme."
Et les maladies servent cette activité.
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