|
Nouvelles
Clés : Avec la « pensée positive », appliquée notamment par
certains cancérologues américains, on assiste à une sorte de revanche
de ce pauvre Emile Coué, dont la fameuse « méthode » - « chaque
matin, je me dis que je vais bien, donc je reste en bonne santé
» - a tant fait rire les gens sérieux. Ce retour de situation
ne vous embarrasse-t-il pas un peu, dans un laboratoire comme
le vôtre, où l'on essaie de rationnaliser les processus de guérison
?
France Haour : Non, pour la bonne raison que la biologie
n'est pas une science du carré, mais une science du rond. En biologie,
tout varie sans arrêt dans tous les sens, tout s'adapte avec une
infinie subtilité aux moindres spécificités du contexte. Quand
on étudie l'animal, à la rigueur, on peut parfois se rapprocher
de réponses carrées, c'est-à-dire rationnelles, mathématiques
et parfaitement reproductibles. Avec l'humain, cela devient proprement
impossible. Il y a brusquement beaucoup trop de facteurs en jeu
pour que l'on puisse tirer une loi absolue (sur la guérison ou
sur autre chose), même une loi simple à partir de faits d'observation
incontestables. Et d' ailleurs, même quand vous avez des rats
ou des souris dans une boîte, les interprétations mécanistes s'arrêtent
vite. Il est clair maintenant que le cerveau d'un rat est capable
de conditionner tous ses processus endocriniens et immunitaires,
et qu'à l'inverse, tout ce qui lui arrive de la périphérie - sensations,
douleurs, émotions, expériences ou virus influence directement
son système nerveux central. Bref, on a affaire à un système très
complexe, avec entrées, boucles et cercles d' asservissement multiples.
Avec l'humain, cette complexité se retrouve en beaucoup plus dense.
On sait très bien aujourd'hui que la psychologie influence tout
le reste et que tout le reste influence la psychologie. Plus personne
n'oserait prétendre que l'on peut mettre la psyché dans un bocal
et le corps dans un autre. Ce serait une aberration totale. Du
coup, en recherche clinique, c'est la panique : si vous vouliez
vraiment tenir compte de tous les facteurs qui entrent en jeu
dans la santé, la maladie et la guérison d'une personne précise,
cela vous coûterait des fortunes ! Conclusion : c'est une mission
impossible et le travail est forcément incomplet.
N.C :
Comment voit-on, à l'INSERM, les travaux de cancérologues comme
les Simonton ? Ou ceux de Bernie Siegel qui a créé une « association
des cancéreux exceptionnels », où des gens ayant réussi à guérir
de cancers graves - grâce, pensent-ils, à la pensée positive,
sont chargés de communiquer leur recette aux autres malades ?
F.H : Pour la recherche, il est clair qu'on peut rendre
malades des animaux rien qu'en les stressant. On les fait mourir
plus rapidement, ils résistent moins bien aux infections, etc.
Ces mécanismes existent chez la souris et se retrouvent évidemment
chez l'homme : tout facteur psychique défavorable aura des
effets défavorables sur l'issue d'une maladie.
A l'inverse, comme disent le pharmacien Coué ou le docteur Siegel,
tout facteur psychique favorable aura un effet favorable sur l'évolution
de cette même maladie. C'est évident. Pour moi, cela ne pose plus
aucun problème à la science dite « classique » : même si le processus
est très complexe, nous connaissons désormais tous les relais
par où ce processus passe. Le problème est ailleurs. Il tient
à l' énorme variabilité de la population humaine. Ce qui aide
la guérison de telle personne à tel moment à tel endroit, n'est
pas généralisable à toute l' espèce. Car tout se met à jouer,
non seulement le terrain génétique ou le traitement médical suivi,
mais le climat, l'âge, la relation avec le conjoint, la vie des
enfants, la présence d'un animal domestique... tout ! Et il devient
extrêmement difficile d'établir des « lois moyennes ». Comme dit
Siegel, à traitement biologique égal, un cancéreux vit plus longtemps
si l' on s' occupe de lui que si l'on ne s'en occupe pas, parce
que le bien-être psychique, notamment l'intégration à une communauté
chaleureuse, constitue un facteur thérapeutique certain. Cela
dit, cet élément qui guérira totalement telle personne n'aidera
telle autre qu'à survivre six mois de plus.
N.C :
Autrement dit, à chacun sa vérité ?
F.H : Exactement. Une personne qui est parvenue à une certaine
lucidité sur elle-même saura s'écouter pour trouver comment elle
doit manger, à quel rythme elle doit travailler, quel type de
médecine pratiquer (douce ou « dure » selon le degré d'urgence)...,
bref, adapter ses manières de vivre à ce qu'elle est en profondeur.
«
La biologie est en train de découvrir que chaque individu
est absolument unique ».
N.C :
En fait, vous répondez aux psychologues qui ont dû beaucoup se
battre pour que l'importance du facteur humain soit reconnue :
« D'accord, mais si vous avez raison, c'est-à-dire si la psyché
joue un rôle crucial dans la guérison, alors n'oublions pas que,
psychologiquement, chaque personne est différente ». Ce qui semble
logique. Mais revenons-en un peu à votre angle d'approche propre.
Que peut-on dire, biologiquement, des liaisons entre le système
immunitaire, qui gouverne directement notre capacité à guérir,
et les autres systèmes physiologiques qui interagissent avec lui
?
F.H : Le premier système d'intégration à avoir été disséqué
et reconnu dès le début de la science anatomique, il y a plusieurs
siècles, c'est le système nerveux, parce qu'il se compose de «
câbles ». On voyait bien qu'il y avait des faisceaux de fibres
qui allaient du cerveau à la périphérie. C'était évident. Avec
le second système, les choses se sont un peu compliquées parce
qu'il s'agit des glandes endocrines (testicules, ovaires, surrénales,
hypophyse, etc.), dont l'action se joue dans des circulations
d'hormones invisibles et difficiles à mesurer. Il y avait bien
des expériences anciennes, comme la castration, dont on pouvait
déduire qu'il y avait une relation entre ces glandes et le comportement,
mais cela restait flou et il a fallu attendre le XXe siècle pour
qu'on commence à s'y retrouver.
Le troisième système, le système immunologique, est longtemps
passé carrément inaperçu, parce qu'il repose sur de simples cellules
qui circulent en permanence dans tout le corps et sur des médiateurs
chimiques qu'on ne percevait même pas. Ce troisième système n'a
commencé à être identifié qu'après la seconde Guerre Mondiale,
quand la chimie structurale des protéines a été mise au point,
et plus récemment, quand la biologie moléculaire a permis de descendre
jusqu'au niveau des gènes et de comprendre le fonctionnement des
anticorps.
N.C :
A mesure que l'on a découvert ces différents systèmes, on imagine
que les chercheurs ont dû faire appel à des modèles de plus en
plus complexes pour comprendre les jeux d'interaction...
F.H : C'est tout le contraire. Plus les recherches avancent,
plus l'ensemble se simplifie ! Il y a trente ou quarante ans,
les gens qui étudiaient le système nerveux n'avaient ni les mêmes
modèles, ni les mêmes réactifs, ni la même logique que ceux qui
étudiaient le système endocrinien, et ces derniers se différenciaient
totalement des spécialistes du système immunitaire. Et puis on
s'est peu à peu aperçu que beaucoup de ces cloisons étaient totalement
artificielles, en particulier parce que les trois systèmes fonctionnent
avec les mêmes molécules, les mêmes médiateurs d'autorégulation,
et qu'il y a de grandes similitudes entre les différents mécanismes
de stimulation. J'ai moi-même commencé comme endocrinologiste
- j'étudiais les récepteurs qui permettent aux hormones de l'hypophyse
d'être reconnues par les tissus auxquels leurs signaux sont destinés;
eh bien j'étais censée faire un travail différent de celui des
neurologues ou des immunologistes. Aujourd'hui, nous savons que
nous travaillons sur des systèmes cousins, en interaction permanente
grâce aux mêmes médiateurs chimiques.
Un
scientifique, alchimiste moderne,
examine une solution d'ADN. - DR
|
N.C :
Cela veut-il dire que l'on peut admettre l'idée chinoise que «
nous pensons avec notre foie » ?
F.H : Non. Nous pensons toujours avec notre cerveau d'abord.
C'est là que sont conçus les mots, les gestes, les affects. Mais
le fonctionnement du dit cerveau est influencé en permanence par
tout le reste. L'histoire du « foie qui pense » peut être comprise
comme une métaphore qui veut dire que, pour penser correctement,
il faut que l'ensemble du processus physiologique tourne rond,
et que cela est impossible si le foie ne marche pas. Notre façon
de penser dépend de tout ce qui nous entoure.
La découverte progressive de cette unité sousjacente générale
de l'organisme, cette disparition des cloisons entre des notions
qu'on croyait distinctes et qui soudain ne l'ont plus été - d'abord
entre système nerveux et glandes endocrines, puis entre cet ensemble
neuro-hormonal et le système immunitaire -, a fait passer de mauvais
quarts d'heure à plus d'un laboratoire.
N.C : D'où
sont parties les principales découvertes sur les interactions
?
F.H : Il y avait déjà eu des recherches complètement isolées,
dans les années trente, en Europe, où des chercheurs, qu'on prenait
alors pour des farfelus, avaient montré qu'on pouvait conditionner
un processus immunitaire (par exemple une irritation, un oedème)
par un stimulus extérieur (mettons un bruit de cloche), exactement
comme Pavlov l'avait fait avec des processus physiologiques plus
simples. Mais cela n'avait pas été suivi d'effets, et il a fallu
attendre les années soixante-dix pour que des recherches sérieuses
soient entreprises par un groupe de psychologues autour de l'Américain
Ader, prouvant qu'il y avait bel et bien un lien « immuno-psy
». Ces travaux ont été repris par un groupe suisse moins « psy
» et plus biologique, et par une troisième école, basée en Alabama
qui, vers 1985, a apporté les bases biochimiques des interconnections.
N.C :
Vous marquez bien la différence entre ces différentes écoles...
Le mot « psyché », ou « psychologique », ne figure d'ailleurs
pas dans la dénomination de votre laboratoire actuel. Vous vous
intitulez vous-même « neuro-immuno-endocrinologiste » alors qu'aux
Etats-Unis, il est souvent question de « neuro- psycho-immunologie
», ce qui laisserait supposer une plus grande ouverture au facteur
proprement humain. N'y a-t-il pas là le signe que l'on réduit
encore, en France, le psychologique au neurologique ?
F.H : Réduire le psychique au neurologique ou au neuronal
serait aussi stupide que de réduire un ordinateur à ses circuits
imprimés. A l'inverse, sans circuits imprimés, il n'y a pas d'ordinateur
non plus. La différence entre les diverses appellations que vous
mentionnez dépend uniquement de la proportion de psychologues
dans la direction des équipes de recherche. La neuro-psycho-immunologie
est menée en grande partie par des psychologues, et la neuro-immuno-endocrinologie
plutôt par des biologistes, c'est tout.
N.C :
Ces deux types de chercheurs s'entendent-ils bien ?
F.H : On se retrouve sans arrêt dans les mêmes congrès,
on se communique des données, il n'y a pas trop de problème. Cela
dit, il demeure aussi beaucoup de craintes et de réticences. J'ai
récemment entendu Bernie Siegel intervenir dans un congrès de
neuro-immuno- endocrinologie où, pour ne pas risquer de choquer
mes confrères par une considération trop « psy », il a délibérément
omis de mentionner une donnée pourtant essentielle, qui aurait
renforcé sa thèse. Il signalait une étude sur l'évolution du cancer
sur deux groupes de cinquante patients pris au hasard et qui subissaient
un traitement médical de leur cancer par les moyens habituels.
Le premier groupe avait suivi une psychothérapie, le second groupe
non, et les résultats montraient clairement que le premier groupe
avait vécu plus longtemps que le second. Entendant cela, je me
suis demandé de quelle façon des patients « choisis au hasard
» avaient pu participer à une psychothérapie - puisque l'on sait
que la motivation compte pour beaucoup en psychothérapie. Siegel
m'a répondu qu'en effet, plusieurs des patients de son premier
groupe, pas motivés du tout, avaient abandonné la thérapie, et
que ceux-Ià étaient morts dans les mêmes délais que ceux du second
groupe, mais qu'il n'avait pas voulu rentrer dans ces détails
lors de sa conférence.
Cela signifie qu'en réalité la durée moyenne de survie des cancéreux
ayant suivi une psychothérapie était encore plus longue que ce
que Siegel avait dit au congrès, mais
pour ne pas « irriter » mes confrères biologistes avec des questions
« subjectives » de motivation, il avait préféré passer ces données
sous silence et, pour parler le langage « objectif » de ma
profession, afficher des résultats plus faibles que ceux réellement
obtenus.
N.C :
Malgré ces difficultés à communiquer, ce que vous nous rapportez
semble aller dans le sens d'une irrésistible transdisciplinarité.
Quelles grandes perspectives cela ouvre-t-il ?
F.H : Plus personne ne peut plus nier que l'équilibre psychique
est aussi important dans la santé et la guérison que, par exemple,
la nutrition. Nous nous retrouvons donc en tant qu'individus avec
une certaine responsabilité, avec certains choix : on peut négliger
ou soigner notre « vie intérieure » comme on peut fumer ou pas,
boire de l'alcool ou pas. Si, ensuite, le hasard des circonstances
fait que tel virus ou que telle bactérie virulente vient vous
rendre gravement malade, la réaction de l'organisme sera différente.
«
La surconsommation médicamenteuse à laquelle nous assistons depuis
vingt ans est une folie pure ».
N.C : C'est
vrai qu'à entendre certains zélateurs de la pensée positive, tout
le monde serait forcément « responsable de sa maladie », ce qui
peut parfois s'avérer complètement faux et inutilement culpabilisant.
F.H : Les choses ne sont évidemment pas si simples. Tout
le monde meurt, or ça n'est la « faute » de personne. La
vraie responsabilité que nous avons n'est pas de ne pas mourir,
mais de vivre dans les meilleures conditions possibles, avec bon
sens. Ne passons pas d'un extrême à l'autre : le fait de reconnaître
l'importance du psychique ne doit pas nous faire oublier que les
antibiotiques, les hormones, les opérations, les lasers, les examens
sophistiqués, qui permettent une réponse très rapide à des problèmes
urgents, peuvent être des outils géniaux. Cela n'empêche pas que
si le psychique est bon et que si la personne vit bien, la guérison
sera d'autant plus rapide. Pour prendre une métaphore simple,
on peut très bien croire à la transmission de pensée et s'en servir,
mais si on a besoin de communiquer d'urgence un message à quelqu'un,
on peux aussi se servir du téléphone - il n'y a pas d'exclusive,
ni de contradiction. Je ne vois pas d'antagonisme entre la technologie
de pointe et les approches dites « douces ».
Par contre, un excès de médicaments peut être très négatif. La
surconsommation médicamenteuse à laquelle nous assistons depuis
vingt ans est une folie pure. Et cette espèce de fantasme que
l'on va trouver LA pilule qui va soigner tel ou tel organe malade
relève de plus en plus de la bouffonnerie, dans la mesure, en
particulier, où un organe n'est jamais séparable du reste de l'organisme
et où tout médicament a toujours des effets secondaires - même
l'aspirine peut faire des trous dans l'estomac. On pourrait d'ailleurs
faire la même critique contre les médecines douces : on a parlé,
aux Etats-Unis, de gens tombés gravement malades, avec des neuropathies
irréversibles parce qu'ils avaient consommé sans discernement
d'énormes quantités de produits vendus dans les magasins de health
food. N'importe quoi peut devenir un poison ! Quand on parle d'automédication,
il faut bien se rendre compte de l'ampleur de l'éducation qui
reste à faire. Et pour être honnête, il faut aussi avouer l'ampleur
de tout ce que nous ne savons encore pas.
N .C :
La neuro-psycho-immuno-endocrinologie n'explique pas les miracles
?
F.H : On peut imaginer comment un « miracle » se met en
place, mais pas ce qui le déclenche. De nouveau à cause du mystère
de la personne, qui ne se met pas en équation. Il y a tant de
choses qu'on ne sait pas encore expliquer. Prenez le stress. Chez
telle personne, un stress provoquera une sécrétion d'hormones
qui vont stimuler le système immunitaire et, finalement, ramener
l'équilibre. Mais chez une autre personne, un stress apparemment
identique aboutira au contraire à une immuno-suppression et accélérera
le déséquilibre. Il est difficile de généraliser, il y a toujours
cinquante facteurs dans cinquante directions différentes.
N .C :
Le stress peut-il être perçu comme un coup de fouet de l'organisme
qui, se sentant menacé, réagit vivement (auquel cas, il ne faudrait
pas « effacer » ce stress) ?
F.H : Ma réponse sera ambivalente. Quelqu'un a un accident
sur la route, ce qui provoque une hémorragie et un terrible stress
: ce dernier est parfaitement inutile et peut être supprimé -
il existe des drogues anti-stress. Par contre, si quelqu'un vient
de perdre son conjoint et se retrouve en état de stress, il faudra
agir avec nuance: on peut tenter d'amoindrir le choc, pour que
la personne ne tombe pas malade, mais effacer le stress en tant
que phénomène psychique serait nuisible et ridicule s'il empêche
la prise de conscience. Plus on avance, plus on s'aperçoit que
l'être humain est une entité hypersophistiquée, toujours en équilibre
provisoire, et qu'il faut toujours agir avec nuance. Quant à la
science, elle peut parfois répondre au « comment » , mais jamais
au « pourquoi ». Face au « pourquoi », quelle que soit
votre culture, que vous soyez aborigène d'Australie ou technocrate
de New York, chacun se retrouve au même niveau.
|