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Le docteur
Grof a commencé ses expériences à l'Institut psychiatrique de
Prague, sous le régime stalinlen. Sur les consignes du mlnlstère
de la Santé, iI faisait prendre du LSD aux malades mentaux. La
règle voulait que les médecins en prennent eux-mêmes. Boum dans
la tête de Grof. Le voilà aux États-Unis. Là, il en donne
aux cancéreux condamnés. Et il découvre que l'homme peut remonter
en lui-même beaucoup plus haut que ne le pensait Freud : au-delà
de la naissance.
Et même sans LSD.
Stanislas
Grof
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Le
premier se prend pour un ours. Dans les Carpates. Mais ours à
un point ! Jamais, il ne s'est senti humain avec cette intensité.
Il est un animal. Ego disparu. Vipchhhh ! Volatilisé. Plus de
nom. Plus de séparation. Tout simplement un animal, palpitant
dans la fôret.
Un bout d'immense jouissance, en relation drue, érotique, avec
la nature autour de lui, sous lui, contre son ventre couché sur
la terre humide, narines en alerte dans les mousses grasses...
Un autre se prend pour un tabouret.
Un troisième se retrouve au néolithique, luttant contre un auroch.
Certains voyagent en enfer et hurlent : « Disjonctez-moi !
», d'autres visionnent le paradis, des arcs-en-ciel et des
plumes de paon, et fondent soudain d'amour pour le genre humain.
Mais tous ont au moins trois points communs : ils sont tchèques,
sur le lit d'un psychiatre, et ils ont pris de l'acide, acide
lysergique, LSD 25.
La vague LSD des années 60 et 70 semblait n'avoir rien laissé
de remarquable dans les sciences de la psyché. Il était trop tôt.
Les retombées théoriques cruciales sont lentes à venir. Qui de
nous a lu un rapport sérieux sur les états de conscience induits
par l'acide lysergique 25 ? Le rapport transpersonnaliste de Stanislas
Grof est de ceux-là. Trente ans d'expériences psychiatriques et
psychanalytiques - d'abord à Prague, puis à Baltimore, à
Big Sur enfin, en Califomie. Un feu d'artifice de données nouvelles,
qui devraient aider à dépasser les théories actuelles de l'inconscient.
Dans cette histoire, le LSD lui-même n'a d'ailleurs joué qu'un
rôle provisoire ; celui d'une béquille, d'un échafaudage pour
redécouvrir la transe. dans une version adaptée à l'esprit moderne.
Qu'elle procède d'une intervention de la chimie sur les synapses,
ou de la musique sur la respiration, cette transe fait émerger
au grand jour une seule et même étrange cartographie des profondeurs.
L'affaire commence à Prague, en 1955, à l'Institut psychiatrique
que dirige le docteur Lubomir Hanzlicek, sous le haut contrôle
du patron des psychiates tchèques, le docteur Roubicek, la Tchécoslovaquie
est alors écrasée depuis neuf ans sous la botte russe. Les Soviétiques
s'appliquent à démolir le peu d'intelligentia épargnée par la
terreur nazie. Les plus indépendants des jeunes psychiatres de
Prague se disent freudiens. En douce. C'est interdit. Les staliniens
détestent Freud, penseur « sexuel » et juif, deux
tares impardonnables pour les maîtres du Kremlin. Du coup, les
rebelles praguois s'accrochent aux idées viennoises. Comme si
les restes fantomatiques de l'ancien empire pouvaient leur servir
de catacombes contre les chars des nouveaux tsars.
Mais ces jeunes psy sont peu armés. Leur connaissance de la psychanalyse
est souvent sommaire. Tous les livres (de Freud à Reich) sont
interdits. Dans la pratique, ils se trouvent bien obligés de servir
le formidable forcing de la chimie dans les asiles de leurs pays
- asiles dont les Soviétiques s'entendent à faire grand usage.
Les H.P. servent à des expérimentations massives de médicaments
très puissants. L'affaire « psychédélique » s'inscrit
dans le cadre de cette intrusion brutale de la chimie. Sublime
ironie du sort.
Parmi les centaines de produits inconnus que les psychiatres tchèques
doivent tester sur leurs patients, il y a une petite famille qui
les fascine assez : les hallucinogènes, en particulier le déjà
célèbre LSD 25. Découvert accidentellement par Albert Hofmann
dans les laboratoires Sandoz de Bâle en 1943 ; aussitôt mythifié
par les écrivains allumés de l'époque - de Huxley à Jünger - puis
légitimé auprès des chamans d'Amérique Latine par les anthropologues
Valentina-Pavlovna et son mari Gordon Wasson - amis de la grande
prêtresse Maria-Sabina , le LSD avait vite atterti dans les labos
des militaires, provoquant leur enthousiasme. Des zombies en kaki
s'étaient aussitôt mis à concevoir la meilleure façon de provoquer
de monstrueuses hallucinations collectives dans les rangs ennemis.
« Le LSD, disaient les militaires, rend fou ».
C'est précisément pour cette raison qu'il intéressait également
les psychiatres. Mieux que n'importe quelle observation clinique,
le LSD pouvait, se disait-on, permettre de « visiter la
folie »,
en courtes sessions. Pour un psychothérapeute, pouvoir «
visiter » la schizophrénie ou la paranoïa, sans séquelles,
c'était inespéré.
Les choses commencèrent très classiquement : on donna d'abord
du LSD à des cobayes humains et on prit des notes. Deux cents
microgrammes d'acide et hop ! Huit heures de paranoïa démentielle.
Ou de déchaînement sado-masochiste bestial. Ou d'extase mystique
euphorique. Bref, toutes les grandes maladies. Mais exprimées
avec une ampleur ! De mémoire de psychiatre, on n'avait assisté
à des délires aussi clairement manifestés. Les malades s'identifiaient
soudain à Hitler, ou à Staline. Il y en avait des tas qui se prenaient
pour le Christ. Dans des scénarios que l'on aurait cru écrits
par Kafka - « ou bien tous les Tchèques sont-ils naturellement
comme ça » ? , se demandaient anxieusement les toubibs de
l'Institut psychiatrique devant les labyrinthes invisibles où
semblaient se débattre les malades sous LSD. Leurs hallucinations
s'articulaient les unes aux autres en des enchaînements étranges.
On aurait presque dit des itinéraires.
Les psychiatres braquèrent tous leurs projecteurs sur ces «
voyages dans la folie ». Des rescapés de camps de concentration
se mirent à revivre des pans entiers de leur calvaire. Ils semblaient
tout revivre, physiquement, dans les moindres détails. Certains
décrivaient des massacres inimaginables. Mais c'était parfois
de purs fantasmes. L'occupant russe surgissait à tous les coins
de lit, parfois en cavalier cosaque, parfois en tankiste tartare.
On vit des jeunes gens décrire des scènes de la révolution de
1917. De façon généralement apocalyptique : ils se retrouvaient
sous des monceaux de cadavres, ou brûlés vifs, sous des bombardements,
découpés en morceaux... Dans certains cas, les hallucinations
prenaient un tour sexuel dément. Les psy devaient redoubler de
ruse pour ne pas se faire agresser. Mais une seule ruse s'avèra
vraiment efficace : que les médecins goûtent eux-mêmes au LSD
25. En moins de deux le produit diabolique abattit sa besogne.
Les médecins commencèrent à « visiter la folie »
de l'intérieur. Et "tilt".
La première chose qui les frappa, ce fut la netteté inouïe des
scènes fantasmées. Leur « substance » semblait
plus réelle que le réel lui- même. Comme si on leur avait lavé
les voies sensorielles. Et émotionnelles. La nature des extases
les intrigua plus que tout. Vus du dehors, les « ravissements
» des malades, lorsque ceux-ci se calmaient en fin, avaient
jusque-Ià moins attiré l'attention des thérapeutes que les sommets
de l'angoisse, la théorie officielle rangeait les états d'hyper-euphorie
dans le grand tiroir des régressions infantiles, avec la famille
des crétinismes béats. Vécu de l'intérieur, le ravissement leur
explosa à la figure brutalement : ils n'avaient jamais rien goûté
d'aussi bon. Beaucoup en restèrent sonnés un long moment.
Pour une mince élite de blouses blanches tchèques, le trip sous
LSD devient un must professionnel. Une U.V. indispensable au diplôme.
Travailler dans ce secteur signifie y être passé soi-même. Du
coup, la méthode s'améliore vite. On découvre qu'il faut toujours
deux « accompagnateurs », si possible un homme
et une femme. Le patient (qu'il s'agisse d'un malade, d'un toubib
ou d'un volontaire étudiant) est allongé sur un matelas au sol,
les yeux bandés, des écouteurs sur les oreilles - l'essentiel
de son expérience se déroulera dans cette situation, en musique
et dans l'obscurité.
«
Disjonctez-moi, bon dieu, mais disjonctez-moi ! »
criait le jeune psychiatre.
Nous sommes
en 1956. Un an après le début du « travail psychédélique
», Stanislas Grof, jeune inteme en psychiatrie, entre à
l'instirut du docteur Hanzlicek. Il s'intègre aussitôt à une équipe
de recherche sur les hallucinogènes, sous les ordres du docteur
Milos Vojtechovsky . L'équipe est interdisciplinaire. Les psychiatres
côtoient des cardiologues, des neurologues, etc. Stan Grof se
passionne d'emblée. C'est un ours aux yeux intimidants de fixité.
Un grand visage carré qu'éclaire une minuscule virgule d'ironie
à la commissure des lèvres.
Pour participer au « travail psychédélique », Grof
doit prendre cinq trips lui-même. C'est dans le règlement.
Explosion. C'est lui, le type qui se retrouve ours pour de bon,
dans les Carpates. Et puis, brusquement, dans un retour de conscience,
il essaie d'analyser ce qui se passe, bascule dans un Niagara
de questions de plus en plus complexes. Si complexes qu'il n'entend
même plus dans quelle langue elles sont posées. Il souffre le
martyre. Il croit qu'il va mourir. Il étouffe. Il n'a jamais connu
pareille extase, ni pareil cauchemar. Cela a duré dix heures en
tout.
Un des codisciples de Grof lui raconte peu après qu'il a souhaité,
lui, au contraire, pouvoir mourir. Mais en vain. Sous LSD, il
s'imaginait devenant n'importe quoi : un rabouret, un pot de chambre,
une verrue sur le nez de son « accompagnatrice »...
Il a eu la cetritude que jamais la lumière au fond de sa conscience
ne s'éteindrait. Paradoxalement, cette idée d'immortalité lui
fut atroce : il se dissolvait, mais sans le repos infini du néant.
Il lui fallait assister étemellement à sa propre dissolution.
Brusquement, il avait regretté, ô combien ! ce déguisement de
simulacres et de frustrations que l'acide avait fait sauter. Car
ce déguisement, c'était lui. Et maintenant, il était bien barré.
Car ce qui lui arrivait portait un nom précis : on pouvait dire
maboul, ou braque, ou barjot...
Le LSD 25 agit de manière non spécifiqu et il peut provoquer n'importe
quelle « folie », au sens très large. Sous son emprise
les malades, ou les médecins, « visitent »aussi bien
des états « coupés du réel » que des états de
« fusion avec le réel ». Cela peut aller très loin.
Des étudiants en médecine, volontaires pour un trip, se mettent
à revivre de véritables scènes mythologiques. L'un d'eux se voit
chassé du jardin de l'Eden par un ange. Un autre retrouve tous
les détails d'un rituel toltèque dédié à Quetzcoatl, le dieu aigle-serpent.
D'autres racontent qu'ils ont été « un caillou dans le désert
pendant dix mille ans. » Leurs comptes rendus fourmillent
de détails étonnants. Ce qu'ils ne parviennent pas à dire avec
des mots, ils tentent de l'exprimer par des dessins ou des peintures.
La méthode s'etend à tout le secteur. Les malades aussi se mettent
à peindre leurs voyages sous acide. Les psychiatres se retrouvent
avec d'étranges barbouillages...
Devant le fatras surréaliste des centaines de rapports psychédéliques
qui s'accumulent, l'équipe du docteur Vojtechovsky rend grâce
(officieusement) au vieux Sigmund Freud. Sa grille est en effet
la seule qui permette de commencer à comprendre quelque chose
dans cet effroyable méli-mélo. Les hallucinés souffrant de névroses
- c'est-à-dire la plupart - retrouvent en effet comme prévu les
scènes traumatisantes de leur enfance. C'est fantastique, la démonstration
est incroyablement nette et crue.
Les psy tchèques retrouvent tout. Exprimés de manière extraordinairement
imagée, le désir pour la mère, le complexe d'OEdipe, la peur de
la castration, le refoulement d'énergies libidinales apparemment
colossales... Surtout, ils constatent que le fait de rappeler
la scène « primordiale » d'un traumatisme à la conscience,
défait bien le noeud de la névrose et libère un flux vital accru.
Exemple de Peter, le garçon qui se retrouvait sans cesse dans
des situations hyper-masochistes et ne comprenait pas pourquoi...
le malheureux passait sa vie à rechercher des sadiques et se livrait
à eux corps et âme. Au derniet moment, il tentait généralement
de fuir, mais trop tard et il faillit y laisser la peau plusieurs
fois. A trente-sept ans, Peter avait déja fait l'objet de plusieurs
psychothérapies et d'une pharmacothérapie intensive, mais en vain.
le LSD fit, par contre, remonter à la surface toutes les aventures
masos qu'il avait vécues.
Après plusieurs séances, il se rappela, en détail, la façon dont
ses parents le battaient quand il était enfant. La scene « primordiale
» fit irruption au cours d'une séance extrêmement violente : Peter
se revit, tout petit, battu par sa mère, puis enfermé dans la
cave, tandis que le reste de la famille festoyait. Ce « souvenir
» le bouleversa et allait marquer le début d'une guérison spectaculaire.
Exemple de Renata, totalement hystérique et frigide, jusqu'au
jour où la thérapie psychédélique lui rappelle cette soirée où,
à huit ans, dans la salle de bains familiale, son beau-père l'a
obligée à une fellation. Affolé, le mec l'a ensuite battue en
lui faisant jurer de ne rien répéter. Les dessins de Renata sont
frappants. Inconsciemment, elle représente son beau-père sous
la forme symbolique d'une tour moyenageuse. Au fur et à mesure
de la thérapie, la tour s écroule. A la fin, la scène « primordiale
» ayant réémergé à sa conscience, Renata dessine carrément le
plan de la salle de bains maudite.
Ce qui
étonne le plus les psychiatres tchèques, c'est à quel point les
scènes « primordiales » des traumatismes sont, non pas seulement
rappelées à la conscience, mais intégralement revécues. y compris
sur le plan physiologique, le sujet se retrouve réellement, comme
à huit ans, en train de se faire tabasser par son père. Il chiale.
Il est tout rouge. Son coeur bat à cent vingt. Des douleurs lui
mordent effectivement le corps à des endroits précis. Gonflements.
Boursouflures. Des stigmates psychosomatiques intenses. Les psy
de Prague pensent à Wilhelm Reich et à son idée de cuirasse musculaire.
Mais voilà que l'individu plonge tout d'un coup dans une crise
de démence aiguë. S'étant rappelé la scène traumatisante de son
enfance, le voilà qui se roule par terre. Il semble la proie des
démons. Il s'agite dans tous les sens. Il crie : « Débranchez-moi
! Disjonctez-moi ! » Puis une violente érection le prend. Il se
rue sur l'assistante, qui a un mal de chien à le calmer. Il retombe
par terre. Il se tient en foetus. Il donne l'impresslon d'être
écrasé de toutes parts, comme habité par un mouvement de reptation
formidablement lent et puissant. Il finit par éjaculer, le visage
tordu.
Que lui arrive-t-il ? Plus tard, ayant atteint un état de paix
intérieure totalement inédit pour lui, il dessinera naïvement
un enfant pressé dans une machine à hacher la viande: c'est la
vision qu'il a eue au paroxysme de sa crise de « démence ». Et
les psychiatres tchèques se regarderont en se grattant la tête.
Car la seule conclusion qu'ils puissent tirer de cette expérience
est la suivante : cet homme a revécu sa naissance. Or cela ne
colle avec aucune des orthodoxies alors en cours.
«
Le sujet se retrouve réellement, comme à huit ans,
en train de se faire tabasser par son père. »
Pour l'orthodoxie
mécaniste des psychiatres marxistes, le cerveau du foetus en train
de naître n'est pas assez mûr, neurologiquement, pour pouvoir
enregistrer le moindre souvenir . Quant aux freudiens, ils excluent
également toute possibilité de « se souvenir » de sa naissance.
Freud admettait bien sûr que la naissance soit un événement considérable
dans la genèse inconsciente de la psyché ; c'était même la rupture
majeure, sur laquelle l'individu essaierait toute son enfance
- parfois toute sa vie - de revenir, afin de retoumer dans le
ventre de sa mère. Mais cela faisait partie des fondemenrs instinctuels
inexprimables.
Pour Freud, l'aventure sur laquelle l'homme avait prise ne commençait
qu'après la naissance. De tout ce qui précédait sa première goulée
d'air autonome, rien ne remonterait jamais à la conscienoe de
l'individu. On ne pouvait travailler que sur des biographies.
Or, voilà que certains hallucinés de Prague semblent revivre leurs
naissances, remontant apparemment bien avant leurs bios...
Du coup, nos psychiatres pensent à Otto Rank, l'un des tout premiers
disciples de Freud, qui tenta de recentrer la théorie psychanalytique
autour du traumatisme de la naissance. Rank considérait que tous
les souvenirs infantiles pou- vaient être considérés comme des
« souvenirs écrans », masquant le plus pénible de tous les
souvenirs : celui de la naissance.
Il insistait sur le fait que la guérison est souvent décrite par
les patients comme une « seconde naissance ». le fait de revivre
l'instant zéro permettrait donc, disait-il, de dépasser la névrose.
De s'épanouir.
Cette théorie obligea Rank à quitter les rangs freudiens. Sans
doute Freud craignait-il qu'elle ne serve finalement à évacuer
un peu vite le sexe. En insistant sur la naissance, Rank était
amené à considérer l'attirance sexuelle de l'enfant pour sa mère
comme une première tricherie : une tentative de métamorphoser
l'objet du souvenir le plus atroce (le sexe de la mère) en quelque
chose d'attirant er de jouissif. Tentative vouée a l'échec, tout
comme
chez Freud.
Mais pour Rank, il y avait moyen de dépasser cette imposture,
d'aller au-delà du sexe.
Sitôt que l'équipe du docteur Vojtechnovsky analyse les séances
psychédéliques sous l'angle « rankien », un tout nouveau
puzzle se révèle, au fond de l'inconscient. le souvenir de la
naissance ressemblerait à un château englouti. Une structure complexe
et clairement différenciée.
Particulièrement intéressé par cet aspect du « travail psychédélique
», Stan Grof va mettre dix ans à découvrir et à énoncer la théorie
des Matrices périnatales. Quatre tambours formidables, sur Iesquels
toutes les chaînes de noeuds psychiques futurs vont venir s'ancrer,
en quatre tresses résonnantes. De quoi s'agit-il ? La naissance
s'effectue en quatre temps :
1° - D'abord tu étais bien, immensément bien. le souvenir
océanique de l'intérieur du ventre de ta Marna a signé tes plus
anciennes impressions. Elle et toi ne faisiez qu'un, et tu as
goûté sensuellement et émotionnellement à l'idée de l'un. Plus
tard, toutes tes grandes euphories, extases, sérénités, impressions
de fusion avec un autre être, ou avec la nature, ont fait résonner
cette « signature » là, que Grof appelle la matrice périnatale
fondamentale numéro un. La « résonnance » en question peut
d'ailleurs s'amplifier jusqu'à la folie, chez les individus à
l'égo mal établi. Ou jusqu'à I.extase mystique, chez les grands
artistes.
2° - Mais un jour, brusquement, tu as basculé en enfer. Cela
faisait un certain temps que tu te trouvais un peu à l'étroit.
Et soudain, l'utérus de ta Mama s'est mis à se conrtacrer de toutes
parts. Le col n'étant pas encore ouvert, la situation t'a semblé
sans issue. Vu le temps dans lequel tu vivais alors, cet enfer
a duré éternellement. C'est la seconde signature, le second marquage
(au fer rouge, celui-ci) de la psyché. Les hallucinés que Grof
assiste dans leurs trips revivent psychologiquement et physiquement,
des situations de grande souffrance, absurdes ad vitam. Dans leurs
délires, ils décrivent des pieuvres géantes, des forces monstrueuses
qui les ligotent. Visions de cimetières, de champs de bataille
déjà refroidis. Explication : à ce second marquage est venu ensuite
s'ancrer tout un enchaînement de traumatismes biographiques. Toutes
les situations traumatisantes parce que sans issue, que l'individu,
surtout enfant, a traversées, ont fait résonner au fond de lui
cette matrice périnatale numéro deux. Ce n'est qu'en revivant
certe phase de sa naissance qu'il pourra, dit Grof, définitivement
se délivrer de ces traumatismes. Grof est persuadé que les grands
penseurs et artistes de « l'absurde » ont conservé
un noeud rragique à ce niveau précis de leur inconscient.
3° - Puis le col de l'utérus s'est lentement ouvert. «
Une pièce de dix sous », disaient les sages-femmes. « Courage,
ma petite, je vois une pièce de cinq francs, ça ne sera plus long
maintenant. » Au centre des chairs violacées, distendues à craquer,
le minuscule cercle d'une tonsure est apparu. Vous avez déjà assisté
à une naissance ? Tensions exrtêmes, pressions affolantes. De
l'enfer absurde, l'enfant bascule dans quelque chose d'infinitivement
plus violent encore, mais qui au moins prend une direction. Lentement,
il se retrouve aspiré dans le col de l'utérus, abominablement
compressé au fond du sexe de sa Maman.
Quel déchaînement, quand les hallucinés revivent ce passage !
Ils se retrouvent dans des scènes orgiaques bestiales, scatologiques,
sado-masochistes. Avec des détails inconcevables. Jouissance extrême
et souffrance extrême inextricablement emmêlées. Ils ont des visions
de révolutions, de massacres à la Barbe Bleue. Comme si tous les
refoulements qui, dans la vie, les ont ensuite amenés à se conduire
de façon sado, ou maso, ou scato, etc., formaient à leur tour
une vaste chaîne, venant s'ancrer au tout premier souvenir de
certe sorte : la matrice périnatale fondamentale numérro trois.
Juste avant de connaître ton premier souffle, tu fus écrabouillé
dans un sexe de femme, coincé entre une vessie et un rectum. Là
encore, Grof prétend que seul le fait de revivre cet épisode de
la naissance permet la libération effective des noeuds psychiques
correpondants. Et les penseurs ou artistes qui aiment mêler la
violence, le sexe, le sang, etc. auraient tous une MPF III (matrice
périnatale numéro trois) hyperchargée.
4° - Enfin, après l'enfer et la violence apocalyptique, tu
as été chassé hors de ta terrible Mama adorée. Le plus grand regret
de ta vie fut aussi ton plus grand soulagement - essaie de te
débrouiller avec ça ensuite ! Ta première gorgée d'air a coïncidé
avec ta première affolante impression d'étouffer. Mais enfin tu
étais libre. Et tu as fondu dans le soleil d'une jouissance presque
pure. « Presque ». Premier rappel de l'ancienne fusion océanique,
la matrice périnatale fondamentale numéro quatre a le bonheur
humble. Quand ils la revivent sous LSD, les patients de Stanislas
Grof ont des visions de paysages immenses, lumineux et calmes,
de ciel rempli d'arcs-en-ciel, de plumes de paon. Ils se retrouvent
dans des situations de grande solidarité humaine. Ils aiment le
monde entier et veulent le prouver le plus vite possible au maximum
de gens. Ils connaissent la béatitude de ceux qui ont bien fait
l'amour...
Parfois, leur extase est brutalement interrompue par une violente
douleur au nombril - le fait de couper le cordon ombilical est-il
aussi indolore qu on le prétend généralement ?
Quant aux penseurs ou artistes amoureux du thème de la Jibémtion,
ils auraient été spécialement marqués au niveau de leur MPF IV.
Bien des analyses s'éclairent. Souvent un conflit psychologique
grave semblait trouver sa solution dans le rappel d'une scène
traumatisante de la petite enfance. A la Hitchcock. Mais que ce
soit dans l'histoire de Peter le masochiste ou dans celle de Renata
l'hystérique, le désamorçage est d'abord demeuté insatisfaisant
et la vitalité des patients basse. Jusqu'au jour où les barrières
ont craqué, révélant les véritables scènes primordiales. Le rappel
à la conscience de la scène où sa mère le bat n'est importante,
pour Peter, que parce qu'elle le rapproche de sa matrice périnatale
numéro trois. De fait, le garçon ne fut définitivement guéri qu'après
avoir revécu cet épisode de sa naissance.
«
Le Tchèque n'en revient pas : le LSD 25 incendie la plaine. »
On est en
1965 lorsque Grof commence à discemer les grandes lignes de ce
que nous venons de décrire. Devenu principal assistant du «
programme psychédélique » tchèque, il est invité à Amityville
(Long Island), aux Etats-Unis, pour une conférence intemationale
sur les thérapies à base d'hallucinogènes. Premier voyage aux
States.
Grof est impressionné par l'ampleur de la vague psychédélique
chez les thérapeutes américains. Pourtant, c'est curieux, aucune
theorie sérieuse n'émerge. Lui-même n'est pas encore assez sûr
de lui pour trop s'avancer sur le terrain des matrices périnatales
qu'il commence à deviner. Mais, sitôt rentré à Prague, il se remet
au travail tel un forcené.
La relative faiblesse théorique de ses confrères américains lui
a donné des ailes.
Il dispose maintenant d'une montagne de rapports d'expérience,
minutieusement relevés. Les statistiques transforment ses hypothèses
en armées blindées. Qu'un seul patient se plaigne de douleur au
nombril après avoir présenté tous les symptômes du nouveau-né,
pure coïncidence. Quand ils sont quarante, c'est différent.
Grof reste impressionné par les moyens colossaux des chercheurs
américains. Par leur fougue et leur liberté d'esprit. Quand le
docteur Joël Elkes, du service de Psychiatrie et de sciences du
comportement de l'université John Hopkins de Balrimore, lui demande
s'il est d'accord pour venir passer un an chez eux, à leurs frais,
il saute en l'air de joie. Il va mettre deux ans à obtenir une
seconde autorisation de sortie. On est en mars 1967. De nouveau,
l'Amérique ! Hélas, quand il débarque, tout a changé. Le temps
d'un éclair, le paysage social entier a basculé.
Le LSD s'est échappé des labos. Il a commencé une grande danse
sauvage dans tous les Etats-Unis. Le Tchèque n'en revient pas
: le LSD 25 incendie la plaine. Dans l'empire des Soviets, ce
serait impensable.
L'Amérique a d'autres défaurs. L'affaire devient l'un des plus
grands scandales psy de l'histoire. Des millions de pékins se
paient des transes à 100000 volts sans mode d'emploi. Après les
savants, entrent en scène les apprentis sorciers de la seconde
catégorie : les journalistes. Les médias font un tintamarre hallucinant.
Hallus contre hallus, c'est la guerre. Chaotique, somnambule.
Et les savants, forr inquiets, se retirent sur la pointe des pieds,
laissant dertière eux quelques zélotes isolés du genre de Timothy
Leary, rapidement discrédités. Bref, la démocratisation fiévreuse
de l'acide lysergique 25 en a tué l'étude. Stanislav Grof médite
sur les paradoxes écologiques de la psyché.
VOUS
AVEZ DIT SYMBOLIQUE ?
Il commence à peine à travailler qu'éclate le Printemps de Prague,
vite balayé par les chars soviétiques. Grof ne tentre pas chez
lui. Il va devenir américain. Par chance, son travail avec le
LSD va pouvoir se poursuivre, à Baltimore. Au Spring Grove Hospital,
dans I'une des dernières poches d'expériences psychédéliques américaines.
Une incroyable mission : il s'agit de donner du LSD à des cancéreux
condamnés et particulièrement flippés.
Au départ, l'idée vient de Chicago, où le docteur Kast
cherche à soulager la souffrance physique des cancéreux. La douleur
obéit à des lois bizarres. On peut la combattre en l'oubliant
ou, au contraire, en s'y engouffrant entièrement. Question de
vigilance, d'attention. Justement, le LSD peut transformer l'attention
en rayon laser...
De Chicago à Baltimore, l'idée va complètement dévier. En donnant
de l'acide à des malades condamnés, on s'est aperçu que, loin
de s'atténuer, les conflits psychologiques non réglés sont exacerbés
dans la psyché du moribond. Et qu 'une thérapie de choc - une
transe - peut s'avérer particulièrement fructueuse pour les derniers
jours de l'individu. Ou les derniers mois, voire les dernières
années, car il y a toujours des rémissions-surprises, et la libération
des vieux noeuds d'angoisse vous donne une pêche ahurissante.
Certes, chaque trip est particulier, y compris chez un même malade,
à qui les psychiatres font subir jusqu'à cinq séances LSD. Mais
une constante se dégage : la thérapie la plus radicale semble
exiger que l'on « vive sa mort ».
Gardons-nous de pénétrer trop avant dans le jardin au clair de
lune - les états de conscience sur les rives de la mort vous ensorcellent
comme un rien. Grof et l' équipe du Spring Grove Hospital, dirigée
par le docteur Pahnke, découvrent sur les cancéreux qui acceptent
de prendre de l'acide, que l'on peut « faire vivre sa mort » à
quelqu'un, sans le tuer. L'individu en sortira métamorphosé. Son
attitude vis-à-vis de sa propre mort aura radicalement changé.
Il n'en aura plus peur.
Curieusement, les psychiatres observent que cette expérience très
singulière se déroule chaque fois dans le même contexte : en pleine
remontée de la MPF III. En d'autres termes, c'est au moment où
l'halluciné revit la partie la plus violente de sa propre naissance,
qu'il se croit en train de mourir.
Tu es là, couché en foetus, le corps tout secoué de spasmes très
douloureux, et soudain l'idée s'impose à toi : tu vas mourir !
Tu te rebiffes des quatre fers : nooon ! Une partie de toi argumente
furieusement : « Tout cela n'est qu'un jeu. » «
C'est cette foutue drogue qui me fait croire des conneries ! »
« Je crois que je suis en train de clamser, mais je sais bien
que c'est symbolique, comme ils disent, ces enfoirés ! »
Symbolique ? Vous avez dit symbolique ?
Et soudain, elle est là, immense, grimaçante, couverte de son
épaisse chasuble de plumes de soie noire empoisonnées : «
Symbolique mon cul ! dit la camarde, tu vas crever, mon gaillard ! »
Alors c'est l'horreur. Tu cries. Tu supplies. Tu étouffes. Tu
rapetisses. Tu éclates. Tu perds ton nom. Tu meurs.
Dans bien des cas, les cancéreux flippés qui ont accepté (après
plusieurs semaines de longs entretiens) de tenter une thérapie
psychédélique, ne découvrent la dure vérité qu'au cours de cette
« mort symbolique ». Jusque-Ià, ni leurs médecins,
ni leurs familles n'avaient osé leur avouer leur état. Brusquement,
ils comprennent tout et la séance devient vraiment criante de
vérité. Sous acide, les cancéreux donnent vraiment (et se donnent)
l'impression de mourir. Mais ce nest que la première phase. Car
ensuite, ils « renaissent » . Le fait de revivre l'épisode de
la troisième matrice périnatale, fait généralement résonner la
quatrième tout de suite après. Quand cela se passe, les malades
terminent la séance complètement béats. Leurs derniers jours s'avèrent
alors souvent les plus « clairs » de leurs vies. Avec
les rebondissements positifs qu'on imagine sur le moral des familles.
«
Mais peut-on réellement se souvenir de l'intérieur
du Ventre de la Mama ? »
Ce travail
avec les mourants précise bien des choses que les Tchèques avaient
déjà devinées, en travaillant avec de simples névrosés. L'angoisse
de la mort se retrouve empiriquement au centre de tous les paradoxes
de la psyché humaine. Freud n'avait jamais réglé cette question.
Elle lui pendit à la redingote jusqu'à la fin de sa vie. Son bricolage
de « pulsion de mort » fit long feu, malgré l'épaisseur des sparadraps.
Bricolages des fins de parcours de grands génies.
Aux Etats-Unis, Stanislas Grof se rend compte que toute sa vision
du monde a changé. Il se retrouve partie prenante de tout un courant.
La psychologie « humaniste » d'Abraham Maslow I'impressionne.
La bête étrange que certains nomment changement de paradigme est
entrée dans sa vie. La simple description de sa cartographie de
l'inconscient illustrera le propos mieux qu'un long discours.
A la surface de cette psyché dont ils prennent conscience, les
hallucinés sous LSD parlent de visions géométriques, follement
abstraites et esthétiques, de déformations, de couleurs irréelles,
de brillances, de formes kaléidoscopiques - tout ce que le grand
public a, au fond, retenu des « drogues psychédéliques ». Malheureusement
cela ne présente pas le moindre intérêt pour les psy. Selon Grof
en tout cas, ce ne sont là que des déformations du décodage sensoriel,
rien de plus. Qu'y a-t-il sous cette surface illusoire ?
Les plongées les moins profondes révèlent, nous I'avons vu, le
souvenir d'événements « biographiques » précis, survenus
depuis la naissance. « A la Freud ». Ces souvenirs sont liés les
uns aux autres par paquets, par chaînes que Grof appelle des COEX
(« constellations spécifiques de souvenirs formés d'expériences
et de fantasmes condensés »). Traces traumatiques liées pour le
meilleur et pour le pire : quand tu as mal à l'une tu as mal a
toutes, mais quand tu t'en débarrasses, c'est le poulpe entier
qui part.
Plus profondes encore, viennent les fameuses matrices périnatales.
Quatre tambours, disions-nous, sur lesquels les chaînes COEX seraient
ancrées, comme les cordes d'un gigantesque sitar invisible. Sitar
poulpe : le but de toute psychothérapie consiste a défaire ces
cordes qui entravent le flux vital, à défaire donc ces ancrages.
Pour cela un seul moyen : il faut revivre le moment où les matrices
périnatales se sont constituées, c' est-à-dire la naissance. L'individu
traverse une expérience des plus singulières : il « vit sa mort
» et « renaît ». Toutes les grandes techniques d'initiation
ont toujours reposé Ià-dessus. Le monde modeme redécouvre lentement
ces très anciens savoirs.
Le plus surprenant, dans le matériau psychologique dont Grof se
sert pour tracer sa cartographie, ce sont les détails. Non seulement
les hallucinés ont l'impression de revivre tel ou tel moment de
leur naissance, avec tous les symptômes physiologiques,
mais ils mentionnent souvent, à leur insu, des tas de renseignemenrs
: sur leur position dans l'utérus, sur la qualité du liquide amniotique,
sur les rythmes, les saccades, les engorgements, les sécrétions.
Il n'est pas rare qu'un individu découvre sous trip qu'il a failli
être étranglé par le cordon ombilical - ce qui, lorsque la vérification
est possible, s'avère exact.
Mais peut-on réellement se souvenir de l'intérieur du Ventre de
la Mama ? Avec l'histoire du cordon ombilical, il y a une objection
facile : on a pu en parler dans la famille. « Saviez-vous que
Max a failli mourir, quand il est né, étranglé par son cordon
? » Max avait entendu cette phrase, puis oubliée. Mais les souvenirs
plus profonds ? Le souvenir de la poche des eaux qui creva plusieurs
heures trop tot ? Pas le genre de truc dont on parle à la maison.
Le souvenir du coeur matemel qui faillit lâcher en pleine phase
III ? Et cela n'est encore rien, car les « souvenirs » qui
remontent à la conscience sous acide semblent provenir de bien
plus loin encore ! Accrochez-vous. Sur les quelques cinq mille
comptes rendus de trips dont dispose le Dr Grof, vous avez des
exemples inimaginables.
Souvenir d'une surboum que ta mète donna, en février 1946, alors
qu.elle était enceinte de toi de sept mois. Souvenir du choc de
la mort de son père, quand elle était enceinte de toi de trois
mois. Allez, anda, lisons les rapports psychédéliques ! Jamais
vu de poèmes pareils ! Souvenir d'avoir été, une éternité
avant la constitution de l'égo, spermatozoïde, ovule. Souvenir
d'avoir été quelqu'un d'autre. Ou toute une tribu. (Souvenirs
tibétains d'une boulangère de Prague.) Une tribu précise, jusque-Ià
inconnue pour toi mais qui, vérification faite, a effectivement
existé. Avec un luxe de détails sur les rituels ou les arts de
cette tribu. Souvenir d'avoir été un animal. Une plante. Une forêt.
Souvenir lumineux d'avoir été une cellule végétale - avec des
impressions fort troublantes sur la fonction chlorophyllienne,
les rythmes des chloroblastes ou des mitochondries. Souvenir d'avoir
été rivière, falaise, montagne. Feu. Astre. Soleil. Souvenir d'avoir
été I'univers entier.
Ouh là ! Deux doigts d'explication immédiate jeune homme SVP ,
ou c' est la porte !
OK, mais d'abord une question : sont-ce réellement des « souvenirs » ?
Non, dit Grof, qui bien-sûr, pense à Jung. Alors quoi ? Des figures
imaginées ? On pourrait dire ça, seulement voilà : nous appartenons
à une société découpée en tranches de cake où l'on a oublié le
sens et la nature de l'Image. Seuls les lettrés savent, et encore.
Plus d'un est ignare.
NE
BLOQUEZ PAS L'ESCALIER
Une séance psychédélique bien accompagnée en apprend plus long
là-dessus que mille ouvrages theoriques. C'est avec le corps entier
qu'une image se pige ! Mais il y a une autre façon de s'en sortir
: par la brèche béante que la physique a ouverte, voici déjà un
demi-siècle, dans l'ancienne vision du monde. Nos étranges « souvenirs
» seraient en fait des accès à une information particulière, échappant
au temps cartésien-newtonien. Le temps du bon sens, fort pratique,
bien que totalement relatif et illusoire dès que l'on prend du
recul et que l'on considère l'espace-temps comme un continuum
lumineux. Toute la pensée psychologique s'est édifiée à l'intérieur
du vieux temps relatif qui se croyait absolu. Freud, comme d'ailleurs
Einstein, vécut un pied dans l'ancien temps, un pied dans le nouveau.
Il découvrit l'inconscient (temps éminemment nouveau), mais prétendit
qu'on parviendrait forcément un jour a en expliquer tous les ressorts
en termes biochimiques (temps ancien). Les pères fondateurs des
sciences de la psyché sont grands pour avoir découvert l'escalier
en colimaçon menant aux caves de l'égo. Mais parvenus à une certaine
profondeur, ils ont mis un barrage en travers de l'escalier -
décrétant qu'on ne pouvait descendre plus bas.
Revenons à nos fameux « souvenirs » qui n'en sont pas.
Il s'agirait donc d'accès à une information appartenant à un autre
temps. Dans sa cartographie, Grof appelle ce temps « niveau
transpersonnel ». Qu'est-ce à dire ? Il y a trente-six réponses
possibles. Certains diront que les hallucinés de Stan Grof ont
« fantasmé » ces informations (pourtant ignorées jusque-Ià).
D'autres, qu.une sorte de mémoire philogénéti- que s'est ouverte
en eux - puisque notre embryogénèse répète, en neuf mois, l'histoire
de la vie depuis la nuit des temps.
D'autres parleront de réincarnations... L'une des pistes les plus
prometteuses nous mène au physicien David Bohm.
Selon ce maître de la mécanique quantique, l'espace-temps que
nous appelons « réel » ne serait qu'une expression d'un ordre
infiniment plus complexe, que Bohm baptise « ordre impliqué ».
Un ordre auquel les théoriciens nauraient accès que grâce à une
holomathématique, où il n'est plus question de transformations
mais de métamorphoses. Aujourd'hui, cet ancien élève d'Einstein
utilise, pour tenter de se frayer un chemin parmi les paradoxes
des confins de la matière, le modèle holographique : le «
réel » serait de I'ordre des interférences ondulatoires. Or le
même modèle sert au neuro-psychologue Karl Pribram pour élucider
le mystère de la mémoire.
La science classique, newtonienne-cartésienne, ne parvient pas
à comprendre comment fonctionne la mémoire. Elle semble insaisissable,
celle-là ! à la fois partout et nulle part dans le corps. Les
travaux de Pribram ne sont encore soutenus par aucune industrie
et demeurent donc marginaux. Mais ils sont éblouissants. L'une
des hypothèses folles auxquelles ils aboutissent voudrait que
la mémoire ne soit « contenue » ni dans le cerveau ni dans le
corps. On dit souvent que le cerveau fonctionne comme un ordinateur
et que la mémoire doit donc être stockée quelque part, dans des
« programmes ». La théorie de Pribram ptéfère la comparaison avec
un poste de télé, qui capterait, holographiquement, des «
souvenirs ».
Curieusement, au même moment, le biologiste Rupert Sheldrake découvre
que les formes des êtres vivants ne sont peut-être pas stockées,
comme on le dit d'habitude, dans l'ADN des chromosomes, mais que
ces demiers agiraient comme des antennes. Des antennes subtiles,
entrant en résonnance avec des champs morphogénétiques échappant
à notre temps...
Mais arrêtons là. Car Stan Grof est moins un théoricien qu'un
thérapeute. La psychanalyse l'avait enthousiasmé par son apparent
pouvoir d'explication, mais déçu par son inefficacité thérapeutique.
Le LSD pourrait nous mettre dans un état de conscience tel que
nous aurions accès à un autre niveau de réalité ? Bien, mais cela
ne présenterait aucun intérêt si l'on ne pouvait intégrer les
données ainsi acquises pour se débloquer, et repartir plus alerte,
plus vivant, moins coupé, moins megalo, habite d'une conscience
plus facilement humaine...
C'est dans cette optique thérapeutique que Stan Grof a dirigé
en 1970 la fondation d'un Journal of Transpersonnal Psychology,
et en 1978 participé à celle d'une International Transpersonnal
Association. Ils sont déjà nombreux. Ils ont tenu des congrès
à Boston, à Bruxelles, bientôt à Kyoto (du 23 au 29 avril). Ils
sont presque tous thérapeutes. Ils s'appellent Angela Arrien,
Jack Komfield, Francès Vaughan, Leo Mathos, Ken Wilber, etc. Parmi
eux, Stan Grof - est l'un des rares à avoir utilisé des psychotropes
chimiques tels que le LSD. Lui-même a d'ailleurs cessé ses
expériences sous acide depuis 1976. Entre-temps, il a mis au point
avec sa femme Christina une méthode dite de « thérapie holotropique
», à base de techniques respiratoires et de musique. Influences
évidentes du yoga et du soufisme...
Chacun de nous possède un son propre, facile à découvrir. Produire
ce son, en expirant, puis l'écouter avec attention jusqu'à en
percevoir toutes les harmoniques, peut nous faire changer d'état
de conscience - et nous faire atteindre un état similaire à celui
provoqué par l'acide. Avec infiniment plus de sérénité. Et la
possibilité, que dis-je, l'obligation, l'impérieux désir de partir
en voyage à plusieurs. Mélangeant les sons individuels en une
figure d'interférences ondulatoires très particulière, créer un
hologramme collectif mus1cal et émotionneel. Grand ski nautique.
Mais ça, c'est une autre histoire.
Bibliographie
Les trois livres de Grof, La rencontre de l'homme avec la
mort ( 1976) (le plus facile à lire), Royaumes de
l'inconscient humain (1975) et Psychologie transpersonnelle
(1981) (un peu plus complexe) sont parus en français aux
éditions du Rocher.
A lire également, Le traumatisme de la naissance d'Otto
Rank (Payot), le livre de David Bohm, Wholeness
and the implicate order ( 1980) (ardu), paru à Londres
chez Routledge & Kegan. Languages of the brain (
1971) de Karl Pribram (pour spécialistes du cerveau) paru chez
Brooks/Cole en Califomie.
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