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Le Tchèque qui faisait mourir et renaître sous LSD
Par Patrice van Eersel. (Article paru la première fois dans Actuel en Avril 1985)

Le docteur Grof a commencé ses expériences à l'Institut psychiatrique de Prague, sous le régime stalinlen. Sur les consignes du mlnlstère de la Santé, iI faisait prendre du LSD aux malades mentaux. La règle voulait que les médecins en prennent eux-mêmes. Boum dans la tête de Grof. Le voilà aux États-Unis. Là, il en donne aux cancéreux condamnés. Et il découvre que l'homme peut remonter en lui-même beaucoup plus haut que ne le pensait Freud : au-delà de la naissance.
Et même sans LSD.


Stanislas Grof

Le premier se prend pour un ours. Dans les Carpates. Mais ours à un point ! Jamais, il ne s'est senti humain avec cette intensité. Il est un animal. Ego disparu. Vipchhhh ! Volatilisé. Plus de nom. Plus de séparation. Tout simplement un animal, palpitant dans la fôret.
Un bout d'immense jouissance, en relation drue, érotique, avec la nature autour de lui, sous lui, contre son ventre couché sur la terre humide, narines en alerte dans les mousses grasses...
Un autre se prend pour un tabouret.
Un troisième se retrouve au néolithique, luttant contre un auroch.
Certains voyagent en enfer et hurlent : « Disjonctez-moi ! », d'autres visionnent le paradis, des arcs-en-ciel et des plumes de paon, et fondent soudain d'amour pour le genre humain. Mais tous ont au moins trois points communs : ils sont tchèques, sur le lit d'un psychiatre, et ils ont pris de l'acide, acide lysergique, LSD 25.
La vague LSD des années 60 et 70 semblait n'avoir rien laissé de remarquable dans les sciences de la psyché. Il était trop tôt. Les retombées théoriques cruciales sont lentes à venir. Qui de nous a lu un rapport sérieux sur les états de conscience induits par l'acide lysergique 25 ? Le rapport transpersonnaliste de Stanislas Grof est de ceux-là. Trente ans d'expériences psychiatriques et psychanalytiques - d'abord à Prague, puis à Baltimore, à Big Sur enfin, en Califomie. Un feu d'artifice de données nouvelles, qui devraient aider à dépasser les théories actuelles de l'inconscient. Dans cette histoire, le LSD lui-même n'a d'ailleurs joué qu'un rôle provisoire ; celui d'une béquille, d'un échafaudage pour redécouvrir la transe. dans une version adaptée à l'esprit moderne. Qu'elle procède d'une intervention de la chimie sur les synapses, ou de la musique sur la respiration, cette transe fait émerger au grand jour une seule et même étrange cartographie des profondeurs.
L'affaire commence à Prague, en 1955, à l'Institut psychiatrique que dirige le docteur Lubomir Hanzlicek, sous le haut contrôle du patron des psychiates tchèques, le docteur Roubicek, la Tchécoslovaquie est alors écrasée depuis neuf ans sous la botte russe. Les Soviétiques s'appliquent à démolir le peu d'intelligentia épargnée par la terreur nazie. Les plus indépendants des jeunes psychiatres de Prague se disent freudiens. En douce. C'est interdit. Les staliniens détestent Freud, penseur « sexuel » et juif, deux tares impardonnables pour les maîtres du Kremlin. Du coup, les rebelles praguois s'accrochent aux idées viennoises. Comme si les restes fantomatiques de l'ancien empire pouvaient leur servir de catacombes contre les chars des nouveaux tsars.
Mais ces jeunes psy sont peu armés. Leur connaissance de la psychanalyse est souvent sommaire. Tous les livres (de Freud à Reich) sont interdits. Dans la pratique, ils se trouvent bien obligés de servir le formidable forcing de la chimie dans les asiles de leurs pays - asiles dont les Soviétiques s'entendent à faire grand usage. Les H.P. servent à des expérimentations massives de médicaments très puissants. L'affaire « psychédélique » s'inscrit dans le cadre de cette intrusion brutale de la chimie. Sublime ironie du sort.
Parmi les centaines de produits inconnus que les psychiatres tchèques doivent tester sur leurs patients, il y a une petite famille qui les fascine assez : les hallucinogènes, en particulier le déjà célèbre LSD 25. Découvert accidentellement par Albert Hofmann dans les laboratoires Sandoz de Bâle en 1943 ; aussitôt mythifié par les écrivains allumés de l'époque - de Huxley à Jünger - puis légitimé auprès des chamans d'Amérique Latine par les anthropologues Valentina-Pavlovna et son mari Gordon Wasson - amis de la grande prêtresse Maria-Sabina , le LSD avait vite atterti dans les labos des militaires, provoquant leur enthousiasme. Des zombies en kaki s'étaient aussitôt mis à concevoir la meilleure façon de provoquer de monstrueuses hallucinations collectives dans les rangs ennemis. « Le LSD, disaient les militaires, rend fou ».
C'est précisément pour cette raison qu'il intéressait également les psychiatres. Mieux que n'importe quelle observation clinique, le LSD pouvait, se disait-on, permettre de « visiter la
folie », en courtes sessions. Pour un psychothérapeute, pouvoir « visiter » la schizophrénie ou la paranoïa, sans séquelles, c'était inespéré.
Les choses commencèrent très classiquement : on donna d'abord du LSD à des cobayes humains et on prit des notes. Deux cents microgrammes d'acide et hop ! Huit heures de paranoïa démentielle. Ou de déchaînement sado-masochiste bestial. Ou d'extase mystique euphorique. Bref, toutes les grandes maladies. Mais exprimées avec une ampleur ! De mémoire de psychiatre, on n'avait assisté à des délires aussi clairement manifestés. Les malades s'identifiaient soudain à Hitler, ou à Staline. Il y en avait des tas qui se prenaient pour le Christ. Dans des scénarios que l'on aurait cru écrits par Kafka - « ou bien tous les Tchèques sont-ils naturellement comme ça » ? , se demandaient anxieusement les toubibs de l'Institut psychiatrique devant les labyrinthes invisibles où semblaient se débattre les malades sous LSD. Leurs hallucinations s'articulaient les unes aux autres en des enchaînements étranges. On aurait presque dit des itinéraires.
Les psychiatres braquèrent tous leurs projecteurs sur ces « voyages dans la folie ». Des rescapés de camps de concentration se mirent à revivre des pans entiers de leur calvaire. Ils semblaient tout revivre, physiquement, dans les moindres détails. Certains décrivaient des massacres inimaginables. Mais c'était parfois de purs fantasmes. L'occupant russe surgissait à tous les coins de lit, parfois en cavalier cosaque, parfois en tankiste tartare. On vit des jeunes gens décrire des scènes de la révolution de 1917. De façon généralement apocalyptique : ils se retrouvaient sous des monceaux de cadavres, ou brûlés vifs, sous des bombardements, découpés en morceaux... Dans certains cas, les hallucinations prenaient un tour sexuel dément. Les psy devaient redoubler de ruse pour ne pas se faire agresser. Mais une seule ruse s'avèra vraiment efficace : que les médecins goûtent eux-mêmes au LSD 25. En moins de deux le produit diabolique abattit sa besogne. Les médecins commencèrent à « visiter la folie » de l'intérieur. Et "tilt".
La première chose qui les frappa, ce fut la netteté inouïe des scènes fantasmées. Leur « substance » semblait plus réelle que le réel lui- même. Comme si on leur avait lavé les voies sensorielles. Et émotionnelles. La nature des extases les intrigua plus que tout. Vus du dehors, les « ravissements » des malades, lorsque ceux-ci se calmaient en fin, avaient jusque-Ià moins attiré l'attention des thérapeutes que les sommets de l'angoisse, la théorie officielle rangeait les états d'hyper-euphorie dans le grand tiroir des régressions infantiles, avec la famille des crétinismes béats. Vécu de l'intérieur, le ravissement leur explosa à la figure brutalement : ils n'avaient jamais rien goûté d'aussi bon. Beaucoup en restèrent sonnés un long moment.
Pour une mince élite de blouses blanches tchèques, le trip sous LSD devient un must professionnel. Une U.V. indispensable au diplôme. Travailler dans ce secteur signifie y être passé soi-même. Du coup, la méthode s'améliore vite. On découvre qu'il faut toujours deux « accompagnateurs », si possible un homme et une femme. Le patient (qu'il s'agisse d'un malade, d'un toubib ou d'un volontaire étudiant) est allongé sur un matelas au sol, les yeux bandés, des écouteurs sur les oreilles - l'essentiel de son expérience se déroulera dans cette situation, en musique et dans l'obscurité.

« Disjonctez-moi, bon dieu, mais disjonctez-moi !  »
criait le jeune psychiatre.

Nous sommes en 1956. Un an après le début du « travail psychédélique », Stanislas Grof, jeune inteme en psychiatrie, entre à l'instirut du docteur Hanzlicek. Il s'intègre aussitôt à une équipe de recherche sur les hallucinogènes, sous les ordres du docteur Milos Vojtechovsky . L'équipe est interdisciplinaire. Les psychiatres côtoient des cardiologues, des neurologues, etc. Stan Grof se passionne d'emblée. C'est un ours aux yeux intimidants de fixité.
Un grand visage carré qu'éclaire une minuscule virgule d'ironie à la commissure des lèvres.
Pour participer au « travail psychédélique », Grof doit prendre cinq trips lui-même. C'est dans le règlement.
Explosion. C'est lui, le type qui se retrouve ours pour de bon, dans les Carpates. Et puis, brusquement, dans un retour de conscience, il essaie d'analyser ce qui se passe, bascule dans un Niagara de questions de plus en plus complexes. Si complexes qu'il n'entend même plus dans quelle langue elles sont posées. Il souffre le martyre. Il croit qu'il va mourir. Il étouffe. Il n'a jamais connu pareille extase, ni pareil cauchemar. Cela a duré dix heures en tout.
Un des codisciples de Grof lui raconte peu après qu'il a souhaité, lui, au contraire, pouvoir mourir. Mais en vain. Sous LSD, il s'imaginait devenant n'importe quoi : un rabouret, un pot de chambre, une verrue sur le nez de son « accompagnatrice »... Il a eu la cetritude que jamais la lumière au fond de sa conscience ne s'éteindrait. Paradoxalement, cette idée d'immortalité lui fut atroce : il se dissolvait, mais sans le repos infini du néant. Il lui fallait assister étemellement à sa propre dissolution. Brusquement, il avait regretté, ô combien ! ce déguisement de simulacres et de frustrations que l'acide avait fait sauter. Car ce déguisement, c'était lui. Et maintenant, il était bien barré. Car ce qui lui arrivait portait un nom précis : on pouvait dire maboul, ou braque, ou barjot...
Le LSD 25 agit de manière non spécifiqu et il peut provoquer n'importe quelle « folie », au sens très large. Sous son emprise les malades, ou les médecins, « visitent »aussi bien des états « coupés du réel » que des états de « fusion avec le réel ». Cela peut aller très loin. Des étudiants en médecine, volontaires pour un trip, se mettent à revivre de véritables scènes mythologiques. L'un d'eux se voit chassé du jardin de l'Eden par un ange. Un autre retrouve tous les détails d'un rituel toltèque dédié à Quetzcoatl, le dieu aigle-serpent. D'autres racontent qu'ils ont été « un caillou dans le désert pendant dix mille ans. » Leurs comptes rendus fourmillent de détails étonnants. Ce qu'ils ne parviennent pas à dire avec des mots, ils tentent de l'exprimer par des dessins ou des peintures. La méthode s'etend à tout le secteur. Les malades aussi se mettent à peindre leurs voyages sous acide. Les psychiatres se retrouvent avec d'étranges barbouillages...
Devant le fatras surréaliste des centaines de rapports psychédéliques qui s'accumulent, l'équipe du docteur Vojtechovsky rend grâce (officieusement) au vieux Sigmund Freud. Sa grille est en effet la seule qui permette de commencer à comprendre quelque chose dans cet effroyable méli-mélo. Les hallucinés souffrant de névroses - c'est-à-dire la plupart - retrouvent en effet comme prévu les scènes traumatisantes de leur enfance. C'est fantastique, la démonstration est incroyablement nette et crue.
Les psy tchèques retrouvent tout. Exprimés de manière extraordinairement imagée, le désir pour la mère, le complexe d'OEdipe, la peur de la castration, le refoulement d'énergies libidinales apparemment colossales... Surtout, ils constatent que le fait de rappeler la scène « primordiale » d'un traumatisme à la conscience, défait bien le noeud de la névrose et libère un flux vital accru.
Exemple de Peter, le garçon qui se retrouvait sans cesse dans des situations hyper-masochistes et ne comprenait pas pourquoi... le malheureux passait sa vie à rechercher des sadiques et se livrait à eux corps et âme. Au derniet moment, il tentait généralement de fuir, mais trop tard et il faillit y laisser la peau plusieurs fois. A trente-sept ans, Peter avait déja fait l'objet de plusieurs psychothérapies et d'une pharmacothérapie intensive, mais en vain. le LSD fit, par contre, remonter à la surface toutes les aventures masos qu'il avait vécues.
Après plusieurs séances, il se rappela, en détail, la façon dont ses parents le battaient quand il était enfant. La scene « primordiale » fit irruption au cours d'une séance extrêmement violente : Peter se revit, tout petit, battu par sa mère, puis enfermé dans la cave, tandis que le reste de la famille festoyait. Ce « souvenir » le bouleversa et allait marquer le début d'une guérison spectaculaire.
Exemple de Renata, totalement hystérique et frigide, jusqu'au jour où la thérapie psychédélique lui rappelle cette soirée où, à huit ans, dans la salle de bains familiale, son beau-père l'a obligée à une fellation. Affolé, le mec l'a ensuite battue en lui faisant jurer de ne rien répéter. Les dessins de Renata sont frappants. Inconsciemment, elle représente son beau-père sous la forme symbolique d'une tour moyenageuse. Au fur et à mesure de la thérapie, la tour s écroule. A la fin, la scène « primordiale » ayant réémergé à sa conscience, Renata dessine carrément le plan de la salle de bains maudite.
Ce qui étonne le plus les psychiatres tchèques, c'est à quel point les scènes « primordiales » des traumatismes sont, non pas seulement rappelées à la conscience, mais intégralement revécues. y compris sur le plan physiologique, le sujet se retrouve réellement, comme à huit ans, en train de se faire tabasser par son père. Il chiale. Il est tout rouge. Son coeur bat à cent vingt. Des douleurs lui mordent effectivement le corps à des endroits précis. Gonflements. Boursouflures. Des stigmates psychosomatiques intenses. Les psy de Prague pensent à Wilhelm Reich et à son idée de cuirasse musculaire.
Mais voilà que l'individu plonge tout d'un coup dans une crise de démence aiguë. S'étant rappelé la scène traumatisante de son enfance, le voilà qui se roule par terre. Il semble la proie des démons. Il s'agite dans tous les sens. Il crie : « Débranchez-moi ! Disjonctez-moi ! » Puis une violente érection le prend. Il se rue sur l'assistante, qui a un mal de chien à le calmer. Il retombe par terre. Il se tient en foetus. Il donne l'impresslon d'être écrasé de toutes parts, comme habité par un mouvement de reptation formidablement lent et puissant. Il finit par éjaculer, le visage tordu.
Que lui arrive-t-il ? Plus tard, ayant atteint un état de paix intérieure totalement inédit pour lui, il dessinera naïvement un enfant pressé dans une machine à hacher la viande: c'est la vision qu'il a eue au paroxysme de sa crise de « démence ». Et les psychiatres tchèques se regarderont en se grattant la tête. Car la seule conclusion qu'ils puissent tirer de cette expérience est la suivante : cet homme a revécu sa naissance. Or cela ne colle avec aucune des orthodoxies alors en cours.

« Le sujet se retrouve réellement, comme à huit ans,
en train de se faire tabasser par son père.   »

Pour l'orthodoxie mécaniste des psychiatres marxistes, le cerveau du foetus en train de naître n'est pas assez mûr, neurologiquement, pour pouvoir enregistrer le moindre souvenir . Quant aux freudiens, ils excluent également toute possibilité de « se souvenir » de sa naissance. Freud admettait bien sûr que la naissance soit un événement considérable dans la genèse inconsciente de la psyché ; c'était même la rupture majeure, sur laquelle l'individu essaierait toute son enfance - parfois toute sa vie - de revenir, afin de retoumer dans le ventre de sa mère. Mais cela faisait partie des fondemenrs instinctuels inexprimables.
Pour Freud, l'aventure sur laquelle l'homme avait prise ne commençait qu'après la naissance. De tout ce qui précédait sa première goulée d'air autonome, rien ne remonterait jamais à la conscienoe de l'individu. On ne pouvait travailler que sur des biographies. Or, voilà que certains hallucinés de Prague semblent revivre leurs naissances, remontant apparemment bien avant leurs bios...
Du coup, nos psychiatres pensent à Otto Rank, l'un des tout premiers disciples de Freud, qui tenta de recentrer la théorie psychanalytique autour du traumatisme de la naissance. Rank considérait que tous les souvenirs infantiles pou- vaient être considérés comme des « souvenirs écrans », masquant le plus pénible de tous les souvenirs : celui de la naissance.
Il insistait sur le fait que la guérison est souvent décrite par les patients comme une « seconde naissance ». le fait de revivre l'instant zéro permettrait donc, disait-il, de dépasser la névrose. De s'épanouir.
Cette théorie obligea Rank à quitter les rangs freudiens. Sans doute Freud craignait-il qu'elle ne serve finalement à évacuer un peu vite le sexe. En insistant sur la naissance, Rank était amené à considérer l'attirance sexuelle de l'enfant pour sa mère comme une première tricherie : une tentative de métamorphoser l'objet du souvenir le plus atroce (le sexe de la mère) en quelque chose d'attirant er de jouissif. Tentative vouée a l'échec, tout comme
chez Freud.
Mais pour Rank, il y avait moyen de dépasser cette imposture, d'aller au-delà du sexe.
Sitôt que l'équipe du docteur Vojtechnovsky analyse les séances psychédéliques sous l'angle « rankien », un tout nouveau puzzle se révèle, au fond de l'inconscient. le souvenir de la naissance ressemblerait à un château englouti. Une structure complexe et clairement différenciée.
Particulièrement intéressé par cet aspect du « travail psychédélique », Stan Grof va mettre dix ans à découvrir et à énoncer la théorie des Matrices périnatales. Quatre tambours formidables, sur Iesquels toutes les chaînes de noeuds psychiques futurs vont venir s'ancrer, en quatre tresses résonnantes. De quoi s'agit-il ? La naissance s'effectue en quatre temps :
1° - D'abord tu étais bien, immensément bien. le souvenir océanique de l'intérieur du ventre de ta Marna a signé tes plus anciennes impressions. Elle et toi ne faisiez qu'un, et tu as goûté sensuellement et émotionnellement à l'idée de l'un. Plus tard, toutes tes grandes euphories, extases, sérénités, impressions de fusion avec un autre être, ou avec la nature, ont fait résonner cette « signature » là, que Grof appelle la matrice périnatale fondamentale numéro un. La « résonnance » en question peut d'ailleurs s'amplifier jusqu'à la folie, chez les individus à l'égo mal établi. Ou jusqu'à I.extase mystique, chez les grands artistes.
2° - Mais un jour, brusquement, tu as basculé en enfer. Cela faisait un certain temps que tu te trouvais un peu à l'étroit. Et soudain, l'utérus de ta Mama s'est mis à se conrtacrer de toutes parts. Le col n'étant pas encore ouvert, la situation t'a semblé sans issue. Vu le temps dans lequel tu vivais alors, cet enfer a duré éternellement. C'est la seconde signature, le second marquage (au fer rouge, celui-ci) de la psyché. Les hallucinés que Grof assiste dans leurs trips revivent psychologiquement et physiquement, des situations de grande souffrance, absurdes ad vitam. Dans leurs délires, ils décrivent des pieuvres géantes, des forces monstrueuses qui les ligotent. Visions de cimetières, de champs de bataille déjà refroidis. Explication : à ce second marquage est venu ensuite s'ancrer tout un enchaînement de traumatismes biographiques. Toutes les situations traumatisantes parce que sans issue, que l'individu, surtout enfant, a traversées, ont fait résonner au fond de lui cette matrice périnatale numéro deux. Ce n'est qu'en revivant certe phase de sa naissance qu'il pourra, dit Grof, définitivement se délivrer de ces traumatismes. Grof est persuadé que les grands penseurs et artistes de « l'absurde » ont conservé un noeud rragique à ce niveau précis de leur inconscient.
3° - Puis le col de l'utérus s'est lentement ouvert. « Une pièce de dix sous », disaient les sages-femmes. « Courage, ma petite, je vois une pièce de cinq francs, ça ne sera plus long maintenant. » Au centre des chairs violacées, distendues à craquer, le minuscule cercle d'une tonsure est apparu. Vous avez déjà assisté à une naissance ? Tensions exrtêmes, pressions affolantes. De l'enfer absurde, l'enfant bascule dans quelque chose d'infinitivement plus violent encore, mais qui au moins prend une direction. Lentement, il se retrouve aspiré dans le col de l'utérus, abominablement compressé au fond du sexe de sa Maman.
Quel déchaînement, quand les hallucinés revivent ce passage ! Ils se retrouvent dans des scènes orgiaques bestiales, scatologiques, sado-masochistes. Avec des détails inconcevables. Jouissance extrême et souffrance extrême inextricablement emmêlées. Ils ont des visions de révolutions, de massacres à la Barbe Bleue. Comme si tous les refoulements qui, dans la vie, les ont ensuite amenés à se conduire de façon sado, ou maso, ou scato, etc., formaient à leur tour une vaste chaîne, venant s'ancrer au tout premier souvenir de certe sorte : la matrice périnatale fondamentale numérro trois. Juste avant de connaître ton premier souffle, tu fus écrabouillé dans un sexe de femme, coincé entre une vessie et un rectum. Là encore, Grof prétend que seul le fait de revivre cet épisode de la naissance permet la libération effective des noeuds psychiques correpondants. Et les penseurs ou artistes qui aiment mêler la violence, le sexe, le sang, etc. auraient tous une MPF III (matrice périnatale numéro trois) hyperchargée.
4° - Enfin, après l'enfer et la violence apocalyptique, tu as été chassé hors de ta terrible Mama adorée. Le plus grand regret de ta vie fut aussi ton plus grand soulagement - essaie de te débrouiller avec ça ensuite ! Ta première gorgée d'air a coïncidé avec ta première affolante impression d'étouffer. Mais enfin tu étais libre. Et tu as fondu dans le soleil d'une jouissance presque pure. « Presque ». Premier rappel de l'ancienne fusion océanique, la matrice périnatale fondamentale numéro quatre a le bonheur humble. Quand ils la revivent sous LSD, les patients de Stanislas Grof ont des visions de paysages immenses, lumineux et calmes, de ciel rempli d'arcs-en-ciel, de plumes de paon. Ils se retrouvent dans des situations de grande solidarité humaine. Ils aiment le monde entier et veulent le prouver le plus vite possible au maximum de gens. Ils connaissent la béatitude de ceux qui ont bien fait l'amour...
Parfois, leur extase est brutalement interrompue par une violente douleur au nombril - le fait de couper le cordon ombilical est-il aussi indolore qu on le prétend généralement ?
Quant aux penseurs ou artistes amoureux du thème de la Jibémtion, ils auraient été spécialement marqués au niveau de leur MPF IV.
Bien des analyses s'éclairent. Souvent un conflit psychologique grave semblait trouver sa solution dans le rappel d'une scène traumatisante de la petite enfance. A la Hitchcock. Mais que ce soit dans l'histoire de Peter le masochiste ou dans celle de Renata l'hystérique, le désamorçage est d'abord demeuté insatisfaisant et la vitalité des patients basse. Jusqu'au jour où les barrières ont craqué, révélant les véritables scènes primordiales. Le rappel à la conscience de la scène où sa mère le bat n'est importante, pour Peter, que parce qu'elle le rapproche de sa matrice périnatale numéro trois. De fait, le garçon ne fut définitivement guéri qu'après avoir revécu cet épisode de sa naissance.

« Le Tchèque n'en revient pas : le LSD 25 incendie la plaine.   »

On est en 1965 lorsque Grof commence à discemer les grandes lignes de ce que nous venons de décrire. Devenu principal assistant du « programme psychédélique » tchèque, il est invité à Amityville (Long Island), aux Etats-Unis, pour une conférence intemationale sur les thérapies à base d'hallucinogènes. Premier voyage aux States.
Grof est impressionné par l'ampleur de la vague psychédélique chez les thérapeutes américains. Pourtant, c'est curieux, aucune theorie sérieuse n'émerge. Lui-même n'est pas encore assez sûr de lui pour trop s'avancer sur le terrain des matrices périnatales qu'il commence à deviner. Mais, sitôt rentré à Prague, il se remet au travail tel un forcené.
La relative faiblesse théorique de ses confrères américains lui a donné des ailes.
Il dispose maintenant d'une montagne de rapports d'expérience, minutieusement relevés. Les statistiques transforment ses hypothèses en armées blindées. Qu'un seul patient se plaigne de douleur au nombril après avoir présenté tous les symptômes du nouveau-né, pure coïncidence. Quand ils sont quarante, c'est différent.
Grof reste impressionné par les moyens colossaux des chercheurs américains. Par leur fougue et leur liberté d'esprit. Quand le docteur Joël Elkes, du service de Psychiatrie et de sciences du comportement de l'université John Hopkins de Balrimore, lui demande s'il est d'accord pour venir passer un an chez eux, à leurs frais, il saute en l'air de joie. Il va mettre deux ans à obtenir une seconde autorisation de sortie. On est en mars 1967. De nouveau, l'Amérique ! Hélas, quand il débarque, tout a changé. Le temps d'un éclair, le paysage social entier a basculé.
Le LSD s'est échappé des labos. Il a commencé une grande danse sauvage dans tous les Etats-Unis. Le Tchèque n'en revient pas : le LSD 25 incendie la plaine. Dans l'empire des Soviets, ce serait impensable.
L'Amérique a d'autres défaurs. L'affaire devient l'un des plus grands scandales psy de l'histoire. Des millions de pékins se paient des transes à 100000 volts sans mode d'emploi. Après les savants, entrent en scène les apprentis sorciers de la seconde catégorie : les journalistes. Les médias font un tintamarre hallucinant. Hallus contre hallus, c'est la guerre. Chaotique, somnambule. Et les savants, forr inquiets, se retirent sur la pointe des pieds, laissant dertière eux quelques zélotes isolés du genre de Timothy Leary, rapidement discrédités. Bref, la démocratisation fiévreuse de l'acide lysergique 25 en a tué l'étude. Stanislav Grof médite sur les paradoxes écologiques de la psyché.

VOUS AVEZ DIT SYMBOLIQUE ?
Il commence à peine à travailler qu'éclate le Printemps de Prague, vite balayé par les chars soviétiques. Grof ne tentre pas chez lui. Il va devenir américain. Par chance, son travail avec le LSD va pouvoir se poursuivre, à Baltimore. Au Spring Grove Hospital, dans I'une des dernières poches d'expériences psychédéliques américaines. Une incroyable mission : il s'agit de donner du LSD à des cancéreux condamnés et particulièrement flippés.
Au départ, l'idée vient de Chicago, où le docteur Kast cherche à soulager la souffrance physique des cancéreux. La douleur obéit à des lois bizarres. On peut la combattre en l'oubliant ou, au contraire, en s'y engouffrant entièrement. Question de vigilance, d'attention. Justement, le LSD peut transformer l'attention en rayon laser...
De Chicago à Baltimore, l'idée va complètement dévier. En donnant de l'acide à des malades condamnés, on s'est aperçu que, loin de s'atténuer, les conflits psychologiques non réglés sont exacerbés dans la psyché du moribond. Et qu 'une thérapie de choc - une transe - peut s'avérer particulièrement fructueuse pour les derniers jours de l'individu. Ou les derniers mois, voire les dernières années, car il y a toujours des rémissions-surprises, et la libération des vieux noeuds d'angoisse vous donne une pêche ahurissante.
Certes, chaque trip est particulier, y compris chez un même malade, à qui les psychiatres font subir jusqu'à cinq séances LSD. Mais une constante se dégage : la thérapie la plus radicale semble exiger que l'on « vive sa mort ».
Gardons-nous de pénétrer trop avant dans le jardin au clair de lune - les états de conscience sur les rives de la mort vous ensorcellent comme un rien. Grof et l' équipe du Spring Grove Hospital, dirigée par le docteur Pahnke, découvrent sur les cancéreux qui acceptent de prendre de l'acide, que l'on peut « faire vivre sa mort » à quelqu'un, sans le tuer. L'individu en sortira métamorphosé. Son attitude vis-à-vis de sa propre mort aura radicalement changé. Il n'en aura plus peur.
Curieusement, les psychiatres observent que cette expérience très singulière se déroule chaque fois dans le même contexte : en pleine remontée de la MPF III. En d'autres termes, c'est au moment où l'halluciné revit la partie la plus violente de sa propre naissance, qu'il se croit en train de mourir.
Tu es là, couché en foetus, le corps tout secoué de spasmes très douloureux, et soudain l'idée s'impose à toi : tu vas mourir ! Tu te rebiffes des quatre fers : nooon ! Une partie de toi argumente furieusement : « Tout cela n'est qu'un jeu. » « C'est cette foutue drogue qui me fait croire des conneries ! » « Je crois que je suis en train de clamser, mais je sais bien que c'est symbolique, comme ils disent, ces enfoirés ! » Symbolique ? Vous avez dit symbolique ?
Et soudain, elle est là, immense, grimaçante, couverte de son épaisse chasuble de plumes de soie noire empoisonnées : « Symbolique mon cul ! dit la camarde, tu vas crever, mon gaillard ! » Alors c'est l'horreur. Tu cries. Tu supplies. Tu étouffes. Tu rapetisses. Tu éclates. Tu perds ton nom. Tu meurs.
Dans bien des cas, les cancéreux flippés qui ont accepté (après plusieurs semaines de longs entretiens) de tenter une thérapie psychédélique, ne découvrent la dure vérité qu'au cours de cette « mort symbolique ». Jusque-Ià, ni leurs médecins, ni leurs familles n'avaient osé leur avouer leur état. Brusquement, ils comprennent tout et la séance devient vraiment criante de vérité. Sous acide, les cancéreux donnent vraiment (et se donnent) l'impression de mourir. Mais ce nest que la première phase. Car ensuite, ils « renaissent » . Le fait de revivre l'épisode de la troisième matrice périnatale, fait généralement résonner la quatrième tout de suite après. Quand cela se passe, les malades terminent la séance complètement béats. Leurs derniers jours s'avèrent alors souvent les plus « clairs » de leurs vies. Avec les rebondissements positifs qu'on imagine sur le moral des familles.

« Mais peut-on réellement se souvenir de l'intérieur
du Ventre de la Mama ?  »

Ce travail avec les mourants précise bien des choses que les Tchèques avaient déjà devinées, en travaillant avec de simples névrosés. L'angoisse de la mort se retrouve empiriquement au centre de tous les paradoxes de la psyché humaine. Freud n'avait jamais réglé cette question. Elle lui pendit à la redingote jusqu'à la fin de sa vie. Son bricolage de « pulsion de mort » fit long feu, malgré l'épaisseur des sparadraps. Bricolages des fins de parcours de grands génies.
Aux Etats-Unis, Stanislas Grof se rend compte que toute sa vision du monde a changé. Il se retrouve partie prenante de tout un courant. La psychologie « humaniste » d'Abraham Maslow I'impressionne. La bête étrange que certains nomment changement de paradigme est entrée dans sa vie. La simple description de sa cartographie de l'inconscient illustrera le propos mieux qu'un long discours.
A la surface de cette psyché dont ils prennent conscience, les hallucinés sous LSD parlent de visions géométriques, follement abstraites et esthétiques, de déformations, de couleurs irréelles, de brillances, de formes kaléidoscopiques - tout ce que le grand public a, au fond, retenu des « drogues psychédéliques ». Malheureusement cela ne présente pas le moindre intérêt pour les psy. Selon Grof en tout cas, ce ne sont là que des déformations du décodage sensoriel, rien de plus. Qu'y a-t-il sous cette surface illusoire ?
Les plongées les moins profondes révèlent, nous I'avons vu, le souvenir d'événements « biographiques » précis, survenus depuis la naissance. « A la Freud ». Ces souvenirs sont liés les uns aux autres par paquets, par chaînes que Grof appelle des COEX (« constellations spécifiques de souvenirs formés d'expériences et de fantasmes condensés »). Traces traumatiques liées pour le meilleur et pour le pire : quand tu as mal à l'une tu as mal a toutes, mais quand tu t'en débarrasses, c'est le poulpe entier qui part.
Plus profondes encore, viennent les fameuses matrices périnatales.
Quatre tambours, disions-nous, sur lesquels les chaînes COEX seraient ancrées, comme les cordes d'un gigantesque sitar invisible. Sitar poulpe : le but de toute psychothérapie consiste a défaire ces cordes qui entravent le flux vital, à défaire donc ces ancrages. Pour cela un seul moyen : il faut revivre le moment où les matrices périnatales se sont constituées, c' est-à-dire la naissance. L'individu traverse une expérience des plus singulières : il « vit sa mort » et « renaît ». Toutes les grandes techniques d'initiation ont toujours reposé Ià-dessus. Le monde modeme redécouvre lentement ces très anciens savoirs.
Le plus surprenant, dans le matériau psychologique dont Grof se sert pour tracer sa cartographie, ce sont les détails. Non seulement les hallucinés ont l'impression de revivre tel ou tel moment de leur naissance, avec tous les symptômes physiologiques, mais ils mentionnent souvent, à leur insu, des tas de renseignemenrs : sur leur position dans l'utérus, sur la qualité du liquide amniotique, sur les rythmes, les saccades, les engorgements, les sécrétions. Il n'est pas rare qu'un individu découvre sous trip qu'il a failli être étranglé par le cordon ombilical - ce qui, lorsque la vérification est possible, s'avère exact.
Mais peut-on réellement se souvenir de l'intérieur du Ventre de la Mama ? Avec l'histoire du cordon ombilical, il y a une objection facile : on a pu en parler dans la famille. « Saviez-vous que Max a failli mourir, quand il est né, étranglé par son cordon ? » Max avait entendu cette phrase, puis oubliée. Mais les souvenirs plus profonds ? Le souvenir de la poche des eaux qui creva plusieurs heures trop tot ? Pas le genre de truc dont on parle à la maison. Le souvenir du coeur matemel qui faillit lâcher en pleine phase III ? Et cela n'est encore rien, car les « souvenirs » qui remontent à la conscience sous acide semblent provenir de bien plus loin encore ! Accrochez-vous. Sur les quelques cinq mille comptes rendus de trips dont dispose le Dr Grof, vous avez des exemples inimaginables.
Souvenir d'une surboum que ta mète donna, en février 1946, alors qu.elle était enceinte de toi de sept mois. Souvenir du choc de la mort de son père, quand elle était enceinte de toi de trois mois. Allez, anda, lisons les rapports psychédéliques ! Jamais vu de poèmes pareils ! Souvenir d'avoir été, une éternité avant la constitution de l'égo, spermatozoïde, ovule. Souvenir d'avoir été quelqu'un d'autre. Ou toute une tribu. (Souvenirs tibétains d'une boulangère de Prague.) Une tribu précise, jusque-Ià inconnue pour toi mais qui, vérification faite, a effectivement existé. Avec un luxe de détails sur les rituels ou les arts de cette tribu. Souvenir d'avoir été un animal. Une plante. Une forêt. Souvenir lumineux d'avoir été une cellule végétale - avec des impressions fort troublantes sur la fonction chlorophyllienne, les rythmes des chloroblastes ou des mitochondries. Souvenir d'avoir été rivière, falaise, montagne. Feu. Astre. Soleil. Souvenir d'avoir été I'univers entier.
Ouh là ! Deux doigts d'explication immédiate jeune homme SVP , ou c' est la porte !
OK, mais d'abord une question : sont-ce réellement des « souvenirs » ?
Non, dit Grof, qui bien-sûr, pense à Jung. Alors quoi ? Des figures imaginées ? On pourrait dire ça, seulement voilà : nous appartenons à une société découpée en tranches de cake où l'on a oublié le sens et la nature de l'Image. Seuls les lettrés savent, et encore. Plus d'un est ignare.

NE BLOQUEZ PAS L'ESCALIER
Une séance psychédélique bien accompagnée en apprend plus long là-dessus que mille ouvrages theoriques. C'est avec le corps entier qu'une image se pige ! Mais il y a une autre façon de s'en sortir : par la brèche béante que la physique a ouverte, voici déjà un demi-siècle, dans l'ancienne vision du monde. Nos étranges « souvenirs » seraient en fait des accès à une information particulière, échappant au temps cartésien-newtonien. Le temps du bon sens, fort pratique, bien que totalement relatif et illusoire dès que l'on prend du recul et que l'on considère l'espace-temps comme un continuum lumineux. Toute la pensée psychologique s'est édifiée à l'intérieur du vieux temps relatif qui se croyait absolu. Freud, comme d'ailleurs Einstein, vécut un pied dans l'ancien temps, un pied dans le nouveau. Il découvrit l'inconscient (temps éminemment nouveau), mais prétendit qu'on parviendrait forcément un jour a en expliquer tous les ressorts en termes biochimiques (temps ancien). Les pères fondateurs des sciences de la psyché sont grands pour avoir découvert l'escalier en colimaçon menant aux caves de l'égo. Mais parvenus à une certaine profondeur, ils ont mis un barrage en travers de l'escalier - décrétant qu'on ne pouvait descendre plus bas.
Revenons à nos fameux « souvenirs » qui n'en sont pas. Il s'agirait donc d'accès à une information appartenant à un autre temps. Dans sa cartographie, Grof appelle ce temps « niveau transpersonnel ». Qu'est-ce à dire ? Il y a trente-six réponses possibles. Certains diront que les hallucinés de Stan Grof ont « fantasmé » ces informations (pourtant ignorées jusque-Ià). D'autres, qu.une sorte de mémoire philogénéti- que s'est ouverte en eux - puisque notre embryogénèse répète, en neuf mois, l'histoire de la vie depuis la nuit des temps.
D'autres parleront de réincarnations... L'une des pistes les plus prometteuses nous mène au physicien David Bohm.
Selon ce maître de la mécanique quantique, l'espace-temps que nous appelons « réel » ne serait qu'une expression d'un ordre infiniment plus complexe, que Bohm baptise « ordre impliqué ». Un ordre auquel les théoriciens nauraient accès que grâce à une holomathématique, où il n'est plus question de transformations mais de métamorphoses. Aujourd'hui, cet ancien élève d'Einstein utilise, pour tenter de se frayer un chemin parmi les paradoxes des confins de la matière, le modèle holographique : le « réel » serait de I'ordre des interférences ondulatoires. Or le même modèle sert au neuro-psychologue Karl Pribram pour élucider le mystère de la mémoire.
La science classique, newtonienne-cartésienne, ne parvient pas à comprendre comment fonctionne la mémoire. Elle semble insaisissable, celle-là ! à la fois partout et nulle part dans le corps. Les travaux de Pribram ne sont encore soutenus par aucune industrie et demeurent donc marginaux. Mais ils sont éblouissants. L'une des hypothèses folles auxquelles ils aboutissent voudrait que la mémoire ne soit « contenue » ni dans le cerveau ni dans le corps. On dit souvent que le cerveau fonctionne comme un ordinateur et que la mémoire doit donc être stockée quelque part, dans des « programmes ». La théorie de Pribram ptéfère la comparaison avec un poste de télé, qui capterait, holographiquement, des « souvenirs ».
Curieusement, au même moment, le biologiste Rupert Sheldrake découvre que les formes des êtres vivants ne sont peut-être pas stockées, comme on le dit d'habitude, dans l'ADN des chromosomes, mais que ces demiers agiraient comme des antennes. Des antennes subtiles, entrant en résonnance avec des champs morphogénétiques échappant à notre temps...
Mais arrêtons là. Car Stan Grof est moins un théoricien qu'un thérapeute. La psychanalyse l'avait enthousiasmé par son apparent pouvoir d'explication, mais déçu par son inefficacité thérapeutique. Le LSD pourrait nous mettre dans un état de conscience tel que nous aurions accès à un autre niveau de réalité ? Bien, mais cela ne présenterait aucun intérêt si l'on ne pouvait intégrer les données ainsi acquises pour se débloquer, et repartir plus alerte, plus vivant, moins coupé, moins megalo, habite d'une conscience plus facilement humaine...
C'est dans cette optique thérapeutique que Stan Grof a dirigé en 1970 la fondation d'un Journal of Transpersonnal Psychology, et en 1978 participé à celle d'une International Transpersonnal Association. Ils sont déjà nombreux. Ils ont tenu des congrès à Boston, à Bruxelles, bientôt à Kyoto (du 23 au 29 avril). Ils sont presque tous thérapeutes. Ils s'appellent Angela Arrien, Jack Komfield, Francès Vaughan, Leo Mathos, Ken Wilber, etc. Parmi eux, Stan Grof - est l'un des rares à avoir utilisé des psychotropes chimiques tels que le LSD. Lui-même a d'ailleurs cessé ses expériences sous acide depuis 1976. Entre-temps, il a mis au point avec sa femme Christina une méthode dite de « thérapie holotropique », à base de techniques respiratoires et de musique. Influences évidentes du yoga et du soufisme...
Chacun de nous possède un son propre, facile à découvrir. Produire ce son, en expirant, puis l'écouter avec attention jusqu'à en percevoir toutes les harmoniques, peut nous faire changer d'état de conscience - et nous faire atteindre un état similaire à celui provoqué par l'acide. Avec infiniment plus de sérénité. Et la possibilité, que dis-je, l'obligation, l'impérieux désir de partir en voyage à plusieurs. Mélangeant les sons individuels en une figure d'interférences ondulatoires très particulière, créer un hologramme collectif mus1cal et émotionneel. Grand ski nautique. Mais ça, c'est une autre histoire.

Bibliographie
Les trois livres de Grof, La rencontre de l'homme avec la mort ( 1976) (le plus facile à lire), Royaumes de l'inconscient humain (1975) et Psychologie transpersonnelle (1981) (un peu plus complexe) sont parus en français aux éditions du Rocher.
A lire également, Le traumatisme de la naissance d'Otto Rank (Payot), le livre de David Bohm, Wholeness and the implicate order ( 1980) (ardu), paru à Londres chez Routledge & Kegan. Languages of the brain ( 1971) de Karl Pribram (pour spécialistes du cerveau) paru chez Brooks/Cole en Califomie.


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