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L’homme
possède d’inexplicables capacités communicatives et cognitives.
Ces facultés inconnues ont récemment été mise en évidence grâce
à la “communication facilitée” (dite CF) : une méthode qui aide
à s’exprimer les patients souffrant de graves troubles de la communication.
“Nous sommes
à l’entrée d’une prise de conscience fabuleuse”. Telle est la
conclusion à laquelle aboutit Anne-Marguerite Vexiau, orthophoniste
spécialisée dans la rééducation de troubles aussi graves que l’autisme.
D’autres thérapeutes ont souvent remarqué les “dons” stupéfiants
de leurs patients, mais A.-M.Vexiau a le courage d’explorer les
vérités qui dérangent. Entre le patient (le “facilité”) et son
thérapeute (le “facilitateur”) s’instaure une relation qui permet
au premier non seulement d’exprimer un monde intérieur dont nul
ne pouvait imaginer l’existence ni richesse, mais de faire état
de connaissances et d’informations impossibles à acquérir par
les voies habituelles. Les révélations qu’apporte la CF dépassent
le champ des réflexions habituelles : c’est d’une révolution dans
la compréhension des mécanismes cérébraux et de la conscience
qu’il s’agit ici. Ces dons ne sont pas l’apanage de la maladie,
nous les possédons tous.
Anne-Marguerite
Vexiau :
son désir passionné d’aider les êtres en souffrance l’a
mise sur une piste fabuleusse qui nous concerne tous.
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La
mer gelée en nous
“Le livre est la hache pour briser la mer gelée en nous”, disait
Kafka. Cette phrase ne cessait de me hanter tandis que je dévorais
Je choisis ta main pour parler d‘Anne-Marguerite
Vexiau : un livre qui vous atteint comme une torpille
de feu et dont on ne sort pas indemne tant il change notre regard,
non seulement sur le monde des autistes auxquels il est consacré,
mais sur tout ce que nous croyions savoir de la conscience et
de l’inconscient, de l’acquisition des processus cognitifs et
des fantastiques capacités de notre cerveau. Encore une fois l’homme
se révèle infiniment plus complexe, plus subtil et, osons l’écrire,
plus “ miraculeux ” que les spécialistes de la psyché ne nous
l’avaient laissé entrevoir, comme un écho à la définition de saint
Augustin : “Le miracle se produit non pas en contradiction avec
la nature, mais en contradiction avec ce que nous connaissons
de la nature.” Face à l’autisme, la science est perplexe : cette
terrible maladie est-elle d’origine génétique ou issue de troubles
de la relation avec les parents ? Est-elle due à une lésion organique
du cerveau ? Existerait-il une prédisposition génétique que viendrait
appuyer un choc (vaccin, mauvais accouchement, maladie infantile,
problème affectif) ? Les avis divergent mais l’on s’accorde à
considérer ce mal comme inguérissable. Les autistes sont souvent
agressifs. Percevant le monde comme menaçant et chaotique, ils
se réfugient dans l’isolement. On ne les croit pas à même d’établir
un contact avec leur environnement. Parce qu’ils ne réagissent
pas, ils croupissent dans les hôpitaux psychiatriques où ils sont
assimilés à des schizophrènes.
“À l’hôpital, on m’avait prévenue : ne perds pas ton temps avec
ces enfants-là, ce sont des animaux, me dit une psycho-motricienne
qui s’initie maintenant à la pratique de la CF. Depuis, son regard
sur ces malades a changé. Totalement. Son choc, je l’ai partagé
- en profane bien sûr - et je ne suis pas près de l’oublier.”
Lisez bien ces phrases : “Ma parole est une dépitante falsification
de ma pensée. Je danse des mots malades de folie”, ou : “Humiliant
de ne pas parler, je suis la princesse des mots vivants qui se
libèrent et vivent en moi mais ne peuvent pas sortir” ou : “La
maladie me lamine” ou encore : “Je suis dans la misère, je mène
une vache de vie, je suis dans la mélasse, je suis pourri ; c’est
le Biafra de la vie, je chavire dans l’horrible mer de l’autisme.”
Toutes ont été écrites par des “animaux” (sic) : toutes ont été
tapées en CF par des autistes sévères (dont certains n’ont que
quatre ans) qui, ne parlant pas, étaient considérés comme des
légumes, des débiles mentaux irrécupérables. Impossible, pense-t-on
!
Pourquoi cette imposture ?
L’ennui, c’est qu’il n’y a pas d’imposture. Et un tel constat
s’accorde mal au confort de nos certitudes. Aussi, juste un mot
pour expliquer le principe de la CF. Ce procédé permet à ceux
qui ne parlent pas de s’exprimer en tapant avec un doigt sur une
machine.
Un partenaire (le facilitateur) soutient la main du patient aussi
longtemps que nécessaire en isolant l’index au début, puis il
réduit progressivement le soutien pour ne plus soutenir que le
poignet, l’épaule ou le coude jusqu’à ce que les patients puissent
taper seuls (ce qui demande un grand entraînement et n’est pas
à la portée de tous, précise Anne-Marguerite Vexiau).
Ce soutien est nécessaire : la plupart des sujets sont pris de
mouvements convulsifs violents et ne gèrent pas leur motricité.
Mais il s’agit bien de “soutenir” et non de “diriger” l’index
: il suffit d’assister à une séance, ou mieux de faire l’expérience
par soi-même pour sentir que ce sont les patients qui induisent
très précisément le mouvement vers la touche qu’il désire.
En face de la machine, les autistes sont métamorphosés, ils irradient
la joie : enfin ils vont pouvoir déverser le flot de leurs pensées
toujours longuement tues. Depuis quelques années, l’approche de
l’autisme se modifie. Elle semble déjà révolue l’époque où, à
la suite de Bruno Bettelheim 1,
on pouvait qualifier ces êtres au regard absent, au visage inexpressif,
ces enfants murés dans leur incapacité à communiquer, de “forteresses
vides”. La forteresse - puisque forteresse il y a - toute bardée
de gestes convulsifs, de peurs, de comportements répétitifs, se
révèle être bourrée à éclater de trésors de sensibilité, d’intelligence
et de conscience ; comme un gigantesque entrepôt de connaissances
et de réflexions, sillonné par tout un réseau de courants inconnus
qui permettent les échanges les plus impossibles. Déjà en 1996,
un film poignant, Confidences d’un autiste
2 révélait l’univers - enfin exprimé grâce à la
CF - d’un autiste allemand de vingt-trois ans, Birger Sellin,
dont on devait découvrir qu’il savait déjà écrire et compter à
cinq ans - ce dont personne ne s’était aperçu -, qu’il pouvait
dévorer en un temps record des ouvrages scientifiques et les comprendre.
Depuis, Birger tape, tape, tape. Tout seul. Dans des textes très
forts 3, il parle de
sa maladie : “Dehors, le monde est glacé, mais dedans, c’est une
fournaise : j’habite sans moi dans le cratère d’un terrible volcan...
Vous ne voyez que ma cuirasse d’autiste, pas l’être que je suis
vraiment... Nous sommes des êtres humains, traitez-nous comme
tels, notre monde est comme une île au fond d’une mer déchaînée.”
La
petite machine permet à Jean-Luc d'exprimer ses peines,
ses désirs et sa joie d'être enfin perçu
comme intelligent : "Je butine les mots dans ta tête".
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Des
consciences flamboyantes
Exceptionnellement doué et intelligent, Birger ? Les quelques
patients que j’ai rencontrés chez A.-M.Vexiau m’ont laissé semblable
impression. Enfants développant des raisonnements d’une rare finesse,
d’une acuité de laser, bambins sachant ce dont ils veulent parler
et refusant ce qui n’est “ pas intéressant ”, tressant leurs mots
avec plus d’habileté qu’un lettriste chevronné alors que leur
pauvre corps ne cesse de les trahir (pour goûter, un enfant place
régulièrement un tabouret sur la table alors qu’il veut seulement
l’en approcher), posant des jugements sur un entourage qui les
croit absents “Maman est casse-pieds quand elle fait une montagne
de tout”. Comme si chacun de ces êtres était double : à la fois
coquille vide à demi brisée et flamboyant papillon pailleté d’intelligence
et de sensibilité. Pareille métamorphose, même limitée dans le
temps, celui du dialogue assisté, semble incroyable.
Plus j’y repense, plus cette exploration me paraît essentielle
et porteuse d’espoir, non seulement pour ces prisonniers murés
dans leur scaphandre 4
mais pour toute l’humanité dont elle nous ébauche quelques nouvelles
clés. C’est presque accidentellement (mais le hasard existe-t-il
?) qu’A.-M.Vexiau est mise sur la piste de l’autisme. Orthophoniste,
elle s’occupe de sourds, de trisomiques, de dyslexiques, de bègues
et cherche des moyens alternatifs de communication permettant
d’exprimer des besoins fondamentaux. On l’avait avertie dans ses
cours : “Ne touchez pas aux enfants autistiques, c’est le domaine
des psys.” À l’époque, l’autisme était considéré comme un problème
d’ordre psychologique ou affectif puisqu’on ne pouvait déceler
nulle lésion neurologique ou cérébrale (une telle conception a
surtout réussi à culpabiliser bien des parents déjà suffisamment
éprouvés !).
La mère d’un de ses patients lui parle d’incroyables résultats
obtenus aux USA grâce à la CF. Anne-Marguerite n’y croit pas :
il est impossible qu’un enfant seulement capable de se traîner
par terre puisse taper ! Presque clandestinement, elle s’entraîne
à la technique.
Une gamine de trois ans lui parle - à bon escient - de dichotomie,
un autre lui décrit ses émotions (elle avait toujours cru qu’il
ne comprenait rien). La voilà lancée dans la grande aventure.
Elle va d’émerveillements en émerveillements. Comprendre ce qui
se passe.
Ne pas se laisser piéger. Tout pour aider ces êtres en souffrance
qui, comme s’ils s’étaient donné le mot alors qu’ils ne se connaissent
pas, l’appellent Fille de lumière, Fille de chance, ou... Fille
de Joie. Approfondir. En Australie (pays qui a inventé la CF),
elle apprend qu’il faut toujours proposer cet outil à ceux qui
semblent les plus débiles. Effectivement, avec le clavier, tous
s’expriment. Souvent de façon sophistiquée. Avec une richesse
de vocabulaire stupéfiante et un sens de l’orthographe à faire
pâlir leurs aînés normaux et scolarisés.
Elle constate la joie de ses patients et leur concentration (normalement,
ils en sont incapables) ; après la séance, ils sont apaisés, leur
visage s’épanouit : “Je batifole sur le clavier, je vagabonde
sur les touches, girouette de chance, divin raz de marée.”
Leur comportement se modifie : ils sont moins agressifs, progressent
en autonomie, le lien familial s’améliore. Les parents résignés
à considérer leur enfant comme une sorte de légume découvrent
un être intelligent et doté d’étonnantes capacités. Aussi Anne-Marguerite
met les bouchées doubles et voit arriver chez elle les cas les
plus lourds. Elle utilise systématiquement cette nouvelle méthode
et consigne toutes ses découvertes : il n’est pas nécessaire de
savoir lire pour taper à la machine (du reste les non-voyants
tapent tout aussi bien), elle obtient les mêmes résultats avec
les sourds (souvent elle pensera qu’il y a eu erreur de diagnostic
mais l’enfant tape : “Je bois tes mots par la tête.”) Comme si
les deux cerveaux communiquaient directement (communication que
seul le handicapé semble ostensiblement maîtriser). C’est donc
qu’il existe une autre voie pour l’information qui ne passe pas
par le canal auditif. Elle teste et pose ses questions mentalement.
Les patients répondent comme si elle formulait ses questions à
voix haute : “Je fais des séances sans parole, par la pensée :
les enfants adorent cela ; mais je parle aussi pour éduquer l’oreille.
C’est une communion émotionnelle. Mais, je vous en prie, ne parlez
pas de télépathie, cela va tellement plus loin”, implore A.-M.Vexiau.
Rien de ce qu’elle découvre ne va de soi :
Les patients - même très jeunes - peuvent s’exprimer
par écrit dès la première séance, même s’ils n’ont pas appris
à lire ou s’ils sont catalogués comme déficients mentaux sévères.
Ils ne regardent pas le clavier (une performance
: je défie quiconque de taper correctement six lettres avec un
seul doigt ainsi).
Quand ils tapent, ils peuvent faire autre chose
de l’autre main (un puzzle par exemple) ;
Ils abordent des sujets graves et sont capables
de raisonnements élaborés.
Beaucoup arrivent à dialoguer par écrit en CF ou
à dessiner alors que seuls, ils gribouillent ou font des trous
dans leur feuille.
Il existe un contraste frappant entre le contact
avec l’enfant qui est lourd, inadapté, déviant, infantile, et
cette vivacité d’intelligence qui jaillit sur la machine avec
des mots extraordinaires, poétiques, inattendus.
Ils utilisent un langage métaphorique, avec un vocabulaire
inusité, en avance sur leur âge réel : “Je maugrée contre ma mère
parce qu’elle lance des paradoxes”, “Je le trouve pusillanime”.
Contrairement aux enfants normaux, ils font peu
de fautes d’orthographe ou de grammaire alors qu’ils n’en ont
jamais appris les règles. Quand elle s’en étonne, un enfant tape
: “Dans ta tête où je les pille, les mots sont bien écrits.” (Tiens,
tiens, une ébauche de piste intéressante !).
Des enfants de trois ou quatre ans emploient judicieusement
des mots tels que : “Frauduleux, mirifique, isotherme, vilipender,
lilliputien, ériger, simuler, homicide”. Et A.-M. Vexiau de déplorer
qu’ils n’utilisent pas de mots plus simples ce qui rendrait ses
exemples plus crédibles.
Ils semblent avoir accès à une sorte de “bourse
commune” du langage d’où ils extraient certains mots ou expressions
très particuliers qu’ils vont tous adopter sans avoir pu se concerter.
Il faut songer que ces mots, dont leurs psys vont se parler entre
eux, font dorénavant partie de cet univers mental des facilitateurs
dans lesquels les autistes puisent pour s’exprimer : comme s’il
existait un invisible réseau sur lequel les “facilités” peuvent
se brancher.
Lorsqu’elle entend dire qu’en Israël une jeune autiste russe tape
sur le clavier hébraïque alors qu’elle ne parle pas l’hébreu,
A.-M. Vexiau part vérifier. Dans un petit village perdu, elle
(qui ne parle pas l’hébreu) va faire taper des autistes israéliens
qui n’ont jamais entendu un mot de notre langue : les patients
lui répondent en français. Les réponses sont vérifiées : les informations
données sont exactes et l’orthophoniste ne pouvait pas les connaître
!
Blottie,
confiante dans les bras de sa facilitrice, Charlotte, douze
ans. Sur le ruban qui sort de la machine, le texte d'un
de ses poèmes :
"Je choisi ta main pour traverser la mort et faire
mourrir la mort".
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Un
répertoire de facilités
L’hypothèse qu’il existe quelque chose d’impalpable entre le facilitateur
et le facilité s’impose de plus en plus.
Une sorte d’instrument de musique bien caché et dont personne
n’avait encore eu l’idée de jouer. Tout un répertoire de facultés
psychiques inexplicables dans le cadre conceptuel classique de
notre science se révèle. Surgissent pêle-mêle des informations,
des précognitions, des clairvoyances à partir de personnes qui
ne sont pas forcément présentes ni même connues de l’enfant. Dans
un joyeux affranchissement des barrières du temps et de l’espace.
Mais l’artiste-autiste ne tient pas sa partie en solo : pour sortir
de son silence, il se sert de l’autre comme d’un relai. “Je pense
de plus en plus qu’il existe une participation active du facilitateur,
tout à fait inconsciente - tant au niveau moteur que sensoriel
et psychique”, commente A.-M.Vexiau, ce que la mère d’un de ses
patients avait noté de façon plus prosaïque :
“C’est curieux, quand je fais taper mon fils en anglais (l’enfant
n’a pas appris cette langue et ne l’entend pas parler chez lui),
il fait les mêmes fautes que moi…”
Tout se passe comme si ces sujets avaient développé une hyper
sensibilité à des canaux de communication que nous aurions négligés
ou hypertrophiés parce que nous en possédons d’autres, plus évidents
(de même que les aveugles développent un sens tactile infiniment
supérieur à celui des voyants), et qu’ils étaient capables de
communiquer de conscience à conscience sans passer par les organes
des sens, mais en s’appuyant sur un branchement (ici facilitateur-facilité)
auquel nous n’avons pas accès. Oui, tout cela va sans doute beaucoup
plus loin que les classiques (si l’on peut dire) phénomènes de
télépathie, de remote-viewing ou autres qui ont tant fasciné les
amateurs de parapsychologie. Ici, le sujet ne se contente pas
de transmettre une information, une image qu’on lui envoie mentalement
par exemple. Il doit sélectionner, parmi une profusion de mots
qu’il ne connaît pas car ce ne sont pas les siens, ceux qui lui
permettront d’exprimer ce qu’il connaît (ce qu’il vit, ce qu’il
éprouve), mais bien souvent ce qu’il ne peut pas connaître, dans
le sens le plus traditionnel du terme : les pensées de quelqu’un
d’autre, ses projets, son vécu, son futur. Et, pour couronner
le tout, en se servant d’un minuscule clavier (moins de 20 cm
de long) que certains facilitateurs ne regardent pas plus que
le facilité.
Maintenant, A.-M.Vexiau n’a plus de doute lorsqu’elle accueille
un nouvel enfant :
“Même lorsqu’il s’agit d’un polyhandicapé grabataire ou d’un enfant
souffrant de déficiences mentales sévères et qui n’ouvre plus
les yeux, je sais que la conscience est préservée. Quelle que
soit l’atteinte cérébrale, il subsiste des capacités de compréhension
intuitive très fines qui vont au-delà de ce que l’on pouvait imaginer.
Les problèmes se situent plutôt au niveau de la restitution de
l’information : les défaillances de la motricité ont masqué les
compétences. Il faut donc porter un autre regard sur ces personnes
handicapées mentales et les considérer comme capables d’éprouver
des sentiments, de raisonner. Elles le peuvent et sentent que
je le sais. Plus je suis confiante et à l’aise, meilleurs sont
mes résultats. Depuis que j’utilise la CF, sur mes deux cent cinquante
patients “facilités”, plus de 99 % accèdent au langage écrit et
s’expriment en tapant à la machine. Ils peuvent dialoguer, discuter
de l’existence, livrer leurs secrets, alors que dans la vie courante
ce sont les infirmes murés que vous connaissez.” Son rire heureux
se termine en soupir : “ 99 %, c’est plus difficile à faire croire
que lorsque j’en étais à 65 % !”
Attention, résultats ne veut pas dire guérison. Jamais la CF ne
prétend "guérir” l’autisme : c’est un outil de communication,
un outil thérapeutique qui fonctionne dans un état symbiotique.
Le progrès des enfants se voit à leur bonheur, mais leur handicap
demeure.
Inutile de préciser qu’avec de telles performances, la méthode
est très controversée par des “sceptiques” qui, de façon générale,
refusent de faire l’expérience de la CF. Mais le ministère de
la Santé finance actuellement une étude destinée à évaluer les
effets thérapeutiques de la CF sur les autistes. Les premiers
résultats semblent très encourageants.
Nécessaire recherche, car devant tant de données dérangeantes,
le premier réflexe est d’imaginer que c’est le thérapeute - pardon
le “ facilitateur ” - qui guide la main. Comme ce serait rassurant
! Hélas (ou heureusement) ce n’est pas le cas, car le patient
donne des informations que le facilitateur n’a aucune chance de
connaître. Par exemple, une petite fille tape : “Écorchure au
pied” (son pied saignait à l’intérieur de sa chaussure), une autre
: “Papa fait de l’escalade” (le père était dans l’Everest). Un
autre fait allusion à un accident survenu à la famille des années
auparavant et qu’A.-M. Vexiau ignorait : “Catastrophe, la Peugeot
est dans le fossé” ; un autre : “Le poil de papa est parti” (la
mère qui accompagnait l’enfant à la séance explique que la veille
au soir elle avait coupé un poil dans l’oreille de son mari).
Cette validation, j’en ai bénéficié de façon tout à fait inattendue
alors que j’assistais à quelques consultations d’Anne-Marguerite.
Parmi ses patients ce jour-là, Anaëlle, une petite polyhandicapée
de six ans, petite chose toute douce, toute molle qui ne peut
même pas se tenir assise toute seule et que je verrai taper avec
une vivacité hallucinante tandis que ses regards errent dans la
pièce où elle ne semble voir personne. Anaëlle fait partie de
ces enfants dont Didier Dumas disait ici 5
qu’ils ont des dons extraordinaires et tout à fait inexplicables.
L’année dernière, elle a tapé que sa grand-mère était très malade.
Sa mère l’a rassurée : “Mais non, grand-mère est à Tel-Aviv et
elle va très bien.” Néanmoins, connaissant les dons de sa fille,
la mère d’Anaëlle téléphona en Israël et apprit que la grand-mère
venait d’être hospitalisée et qu’elle était en réanimation...
Quand j’assiste à sa séance, Anaëlle est dans les bras de sa mère
; Anne-Marguerite lui tient l’index au-dessus du clavier. Je suis
avec deux stagiaires venues de l’hôpital de Villejuif qu’A.-M.
Vexiau forme à la CF. Anaëlle tape allègrement. Sa mère veut savoir
si la gamine donnera, avec Anne-Marguerite, les informations qu’elle
a déjà données à deux autres personnes (toujours en CF car Anaëlle
ne parle pas) ; les renseignements - inconnus d’Anne-Marguerite
- reviennent encore et soudain Anaëlle s’emporte : “Change de
conversation. Je ne veux pas dire des choses qui sont vraies car
elles font peur. Voir la journaliste me fait plaisir car j’ai
des choses à lui communiquer."
(La journaliste, c’est moi ! Et Anaëlle m’annonce quelque chose
de très personnel que ni A.-M. Vexiau ni personne dans cette pièce,
pas même moi , ne peut savoir et qui le lendemain... se révélera
exact !). Puis elle enchaîne : “Je goûte à la joie d’être vivante
et lui dis de dire que c’est moi qui tape... Pourquoi la vie des
handicapés est-elle si dure avec tant d’obstacles à la vie heureuse
? Si on m’oblige à vivre sans taper, je deviendrai morte très
vite.”
Sa prédiction était juste. Télépathie inconsciente avec moi ?
Impossible. Cet événement - illogique - était totalement imprévisible.
Alors accès à quoi, pourquoi, comment ? Autant de question pour
l’instant sans réponses, mais qu’il ne faut pas ignorer. J’ai
retenu la leçon de T. H. Huxley : “Asseyez-vous devant les faits
comme un enfant, prêts à renoncer à toute opinion préconçue. Suivez
humblement la nature, dans quelque abîme qu’elle vous mène, ou
vous serez voués à ne jamais rien comprendre.”
Débauche
de couleur et de fleurs pour Christine, autiste de vingt
cinq ans.
Ses maisons ont toujours deux chemin : celui des jours haureux
qui serpente dans la nature, et celui des
jours malheureux, qui plonge dans
un gouffre invisible.
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L’expérience
du transpersonnel
Comment ne pas penser - entre autres - à certaines expériences
de Stan Grof obligé de constater que, sous LSD, ses patients avaient
la faculté de transcender l’espace et le temps, et de fournir
des données précognitives d’une extrême précision.
Ce n’est pas par hasard que je metionne Grof : lorsque le psychiatre
tchèque obtint un poste aux USA (au Centre de recherches psychiatriques
du Maryland), il eut l’occasion d’étudier les applications des
hallucinogènes non seulement sur les personnes atteintes de troubles
mentaux mais sur des sujets normaux. Et Grof ne put que remarquer
la réapparition du même type de phénomène, comme si, expliqua-t-il,
le LSD permettait l’exploration des profondeurs de l’inconscient
par l’ouverture d’une sorte de réseau de tunnels et de couloirs
qui relierait tout à tout dans l’univers. C’est ainsi qu’il créa
le terme de “transpersonnel” pour définir ces états dans lesquels
la conscience s’affranchit des frontières ordinaires de la personnalité.
Il ressentait l’urgence de créer un nouveau paradigme en psychologie,
en psychiatrie, en médecine et même dans l’ensemble des sciences
: “Je ne doute presque plus que notre vision courante de l’univers,
de la nature du réel, et surtout de l’être humain, soit superficielle,
défectueuse, incomplète.” 6
Semblable curiosité s’est emparée d’A.-M. Vexiau. Après avoir
pensé que la maladie pouvait être à l’origine des étranges pouvoirs
que manifestent les patients en CF (comme un don compensatoire),
elle s’est demandé si tout le monde ne les possédait pas et a
tenté l’expérience de la CF avec des personnes normales. D’abord
en famille : avec son mari (polytechnicien) et ses quatre enfants.
Tous s’attendaient à voir leur inconscient se manifester. Expérience
réussie. Moins facile, moins brillante. Sans doute les barrières
mentales sont-elles d’autant plus fortes qu’il s’agit d’une sorte
d’accès direct à l’inconscient. Mais cela marche. Son mari a tapé
des souvenirs qu’il n’avait jamais évoqués, sans savoir ce que
sa main tapait. Peut-être une voie à explorer pour résoudre des
problèmes psychologiques. Plus rapide que la psychanalyse. Mais
plus dangereuse car on ne maîtrise pas son inconscient : ne serait-il
pas risqué de prendre trop brutalement conscience de certaines
choses ? Aussi A.-M. Vexiau refuse de s’y livrer autrement qu’à
titre d’essai.
Avec des enfants normaux” mais “à problèmes”, elle n’utilise la
CF que dans des cas très précis : quand le sujet est suivi par
un médecin et qu’il s’agit de dénouer un problème dont la médecine
ou la psychologie classique ne parviennent pas à trouver la cause.
Comme cet adolescent énurésique qui avait été adopté à l’âge de
trois jours et qui, la main soutenue, tapait férocement sur la
machine sa rage et sa honte d’avoir été abandonné par son père
biologique. Après sa première séance : dix jours sans problèmes.
Donner
la main
À croire que l’expression “demander la main de quelqu’un” est
beaucoup plus intelligente qu’on ne saurait l’imaginer. Ils le
savent bien au MIT 7
et chez IBM où se développe le concept d’informatique corporelle.
En une simple poignée de mains d’une seconde, deux personnes sont
capables d’échanger toute la mémoire de leur carte de visite électronique
(si toutefois elles portent un dispositif électronique en contact
avec leur peau). Démonstration a été faite au Comdex (forum annuel
de l’industrie informatique à Las Vegas) : il ne manquait pas
une information ! Transmettre en s’affranchissant des processus
habituels, dialoguer par la pensée, se servir de l’autre comme
relais, penser ces mots, débloquer les verrous de l’inconscient,
décidemment l’homme n’a pas fini de nous émerveiller comme le
fait Emmanuel, autiste mutique de quinze ans dont nous publions
ici ce poème (composé en CF) qu’il a ainsi dédié à sa “facilitatrice”,
Anne-Marguerite Vexiau : “Dans rares riantes fastueuses arias
tu as orienté mes joies et mes peines, aussi je veux écrire pour
toi le poème le plus rituellement beau que tu aies jamais lu.”

Ton amour
pour parler
Silence paradisiaque de rêves fabuleux
Grave en ton cœur les rires grabataires
De tes fiers artistes aux paroles volées
Joue avec mes mots rit avec ma peur
Questionne la silencieuse terre
Île promise à la résurrection
Miroir illusoire de tes jeux de paroles
Rutilante muse que la sagesse honore
Fière déesse du rituel hymen
Des âmes en souffrance aux partages du temps
Pitié pour ta pauvre spirituelle pitance
Querelles saccageantes et tristes ritournelles
Auront raison de nos fragiles espérances
Ne danse avec les loups que le temps d’une danse
Et puis ouvre ton cœur aux ardentes lueurs
Brillant au fond des yeux de tes anges rieurs
Pirates éclats nourris de leur malheur
Jalonnant tes saisons au-delà de la peur
De silences prison en paroles bonheur.
Emmanuel.

1.
Psychanalyste, Bruno Bettelheim dirigea l’école orthogénique de
Chicago où il se consacra aux maladies psychiques enfantines et
en particulier à l’autisme.
2. Documentaire allemand
de Félix Kuballa, diffusé sur F2.
3. Birger Sellin a
publié un ouvrage traduit aux éd. Robert Laffont : Une Àme
prisonnière.
4. Il naît environ
70 000 autistes chaque année en France.
5. Cf Nouvelles
Clés n° 12 : "Le retour des ancêtres et des corps
subtils”.
6. Cf. Stanislav Grof
: Beyond The Brain, New York, 1985.
7. Massachusetts Institute
of Technology.
À
lire : Je choisis ta main
pour parler, Anne-Marguerite Vexiau, éd. Robert Laffont.
Contacts
:
A.-M.Vexiau a créé un centre de formations (France et étranger).
Renseignements sur la CF, s’adresser à : Ta main pour parler
: 2, rue de Saint-Cloud, 92150 Suresnes.
Tél/Fax : 01 45 06 79 36. - Site Web : www.tmpp.net
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