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Et si nous n’étions qu’un seul être ?
par Sylvain Michelet
Ainsi
donc, l’individu serait une invention occidentale moderne et il
ne resterait, pour définir ses rapports avec le collectif, qu’à
déterminer le degré de son aliénation ? De nombreuses voix ont
pourtant, en Occident et au cours de ce siècle, dépassé cette
dialectique et proposé une vision d’un être humain moins esseulé.
On pense évidemment
à Carl Jung, et à cet inconscient qu’il nomma collectif “parce
qu’il n’est pas de nature individuelle mais universelle”. “En
d’autres termes, ajoutait-il, il est identique à lui-même dans
tous les hommes et constitue ainsi un fondement psychique universel
de nature suprapersonnelle présent en chacun.” On ne saurait être
plus clair, mais attention : pour Jung, l’individu n’est en aucun
cas noyé dans un grand Tout, il reste le but ultime. Cet inconscient
collectif agit en effet sur un processus d’individuation propre
à chacun. Et ce sont les complexes contenus dans l’inconscient
individuel qui “constituent l’intimité personnelle de la vie psychique”.
L’ouverture de cet inconscient à une composante collective constitue
cependant un immense élargissement de la psyché, qui permet d’entrevoir
une autre issue que le refoulement au conflit opposant “ça” et
“surmoi” au sein du “moi” freudien. Avec Jung, celui-ci s’enrichit
d’un partenaire qui le nourrit et l’entretient agissant à l’aide
d’archétypes, représentations formant l’inné de toute l’humanité,
que l’on retrouve dans les mythes et les contes, les images du
rêve ou certaines expressions populaires. Les archétypes trouvent
leur origine tout autant dans les phénomènes ou éléments naturels
- l’arbre, le feu - que dans des personnages importants de la
vie - la mère, le vieux sage - ou dans des contenus psychiques
universels - l’animus, l’anima. La comparaison avec les eidos
platoniciens, ces moules primordiaux de toute pensée humaine,
s’impose d’elle-même, et Jung ne la reniait pas. Mais pour lui,
savoir si les Idées existent préalablement aux choses, ce qui
ferait de nous les éléments d’un ensemble éternel et divin, importe
moins que de comprendre leur nature fondamentale de représentations
psychiques. Les archétypes ne tombent pas du ciel, ils remontent
du plus profond. “Ces images primordiales ne sont jamais des copies
d’événements physiques, mais constituent des productions originales
du facteur psychique”, écrivait-il pour insister sur la prédominance
de ce dernier dans notre connaissance du réel.
Si les
archétypes forment une puissante trame de pensées préconstruites,
s’ils sont prégnants et “numineux” (chargés de sens), c’est parce
qu’ils sont anciens. Psychologiquement, leur création relève en
effet de la projection, tendance naturelle aux hommes primitifs
dont “ l’âme inconsciente éprouve une impulsion invincible à assimiler
toute expérience sensible extérieure à un événement psychique.
Mais leur ancrage dans l’inconscient collectif se fait par une
série d’actes d’introjections chacun faisant sienne l’idée commune,
puis la transmettant comme telle. Au cours du processus, l’âme
humaine a acquis peu à peu toute sa complexité - “dans la même
proportion où la nature était dépouillée d’esprits”, précisait
Jung. Ainsi, lorsque l’archétype de l’arbre est devenu assez fort
dans l’inconscient, il n’a plus été nécessaire de vénérer l’arbre
réel.
Comme tout contenu inconscient, les archétypes jungiens procèdent
par images, qui s’agencent en nous selon notre héritage. Faire
accéder ces images et ces archétypes à la conscience permet de
révéler la véritable nature de notre personnalité (c’est le sens
même du processus d’individuation). D’origine primitive et appelée
à disparaître dans l’intégration de l’inconscient au conscient
: décidément, pour Jung, notre part collective appartient bien
au passé.
«
Parodoxe : tout converge et se différencie à la fois. »
La noosphère,
aventure de l’humanité
Vers la fin de sa vie, Jung se disait persuadé que Teilhard de
Chardin connaissait ses travaux. Certes, le paléontologue et jésuite
français ne dénigra aucun concept du psychologue suisse. Mais
il situait, quant à lui, le collectif en nous dans une tout autre
direction : celle de l’avenir, théâtre de l’émergence de ce qu’il
appelait la “noosphère”.
Le géobiologiste russe Vladimir Vernadsky avait déjà forgé le
terme. Dans sa théorie de l’évolution par couches successives,
la Terre formait maintenant un combinat d’eau et de roche (lithosphère),
d’air et de gaz (atmosphère), de vie végétale et animale (biosphère),
et d’activité humaine (technosphère). Cette dernière, en multipliant
les réseaux de communication physique ou immatérielle, allait
donner naissance à un nouvel organisme, la noosphère ou “sphère
de pensée” (nous en grec). Le progrès technique et la mondialisation
semblent aujourd’hui donner corps au mot. Mais ce n’est pas seulement
parce qu’il en fut le grand diffuseur que l’idée reste liée à
Teilhard de Chardin. Ni même parce qu’il en faisait le fruit d’un
“ principe de complexité-conscience ” qui, en ajoutant toujours
plus d’intelligence à l’évolution, lui donnait un sens et un but.
Lorsque Teilhard commença à employer le terme, il ne faisait que
nommer un “organisme qu’il décrivait depuis longtemps et dont
il avait eu l’intuition dans les tranchées de 1914-1918 où, déjà
prêtre et trentenaire, il servait comme brancardier.“ Au Front,
écrivait-il, j’ai cessé d’apercevoir entre physique et moral,
entre naturel et artificiel, aucune rupture : le million d’hommes,
avec sa température psychique et son énergie interne, devenant
pour moi une grandeur aussi réelle, et donc aussi biologique,
qu’une gigantesque molécule de protéine.
”Le paradoxe n’est pas gratuit. La guerre, avec la dictature,
nous semble aujourd’hui le symbole même de la négation de l’individu
et de sa liberté. Et si une noosphère plus pacifique fait le bonheur
des internetophiles, d’autres frissonnent : quelle sorte d’être
allons-nous devenir, noyés dans ce grand “cerveau planétaire”
? Là encore, l’intuition de Teilhard a le poids du vécu et se
montre provocante “C’est fait, je me suis trahi, avouait-il. Le
“moi” énigmatique et importun qui aime obstinément le Front, je
le reconnais : c’est le “moi” de l’aventure et de la recherche,
celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, pour
avoir des visions neuves et rares, et pour dire qu’il est “en
avant”. ”Teilhard ne cessa de le proclamer : l’être mondial destiné
à naître de l’utilisation collective des intelligences serait
fait de l’alliance de ces “moi” aventureux et assoiffés de recherches.
Il renvoyait dos à dos fascisme et communisme qui voulaient imposer
le pacte tout en les négligeant. Il expliquait, en 1937, que “la
majorité des hommes ne comprend encore la Force (cette clef et
ce symbole du plus-être) que sous sa forme la plus primitive et
la plus sauvage : la Guerre”. Plus tard, Hiroshima sonna à ses
yeux l’heure où la prise de conscience collective de l’absurdité
de cette voie devenait obligatoire.
Mais jusque dans ses derniers écrits, il devait s’insurger contre
ceux qui s’obstinaient à voir une diminution de la personne dans
“l’excès d’unification et de co-réflexion” qu’il appelait de ses
voeux. Et il se demandait : “Faut-il répéter, une fois de plus,
cette vérité, d’ampleur universelle, que, bien conduite, l’Union
ne confond pas, mais différencie ?” Ancrée dans le passé par Jung,
projetée dans le futur par Teilhard, la dimension collective de
l’homme reprenait ses droits, comme un membre actif et intime
de son être et non comme un personnage social chargé des relations
extérieures.
À lire :
Les racines de la conscience, Carl Jung, éd. Buchet-Chastel.
Ma vie, Carl-G. Jung, éd. Gallimard.
Écrits du temps de la guerre, L’avenir de l’homme, L’énergie
humaine,
Pierre Teilhard de Chardin, éd. du Seuil.
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