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Oser être soi, c’est oser être qui ?
Qu’est-ce qu’une Personnalité Multiple ? C’est plusieurs “moi” qui partagent un même corps, chacun prenant le contrôle à tour de rôle, de façon plus ou moins volontaire ou chaotique, selon les cas. Un Multiple peut être composé de deux personnalités (c’est évidemment le minimum requis) ou de plusieurs dizaines - la moyenne se situant à onze. Chaque personnalité ou “alter” possède ses propres souvenirs et ne les partage pas : pour la personnalité d’origine, les moments où un alter se manifeste correspondent généralement à des périodes d’amnésie.
L’origine du syndrome, dans au moins 80 % des cas traités par la psychiatrie, réside dans des traumatismes de l’enfance - des agressions physiques, sexuelles ou émotionnelles, le plus souvent répétées, qui provoquent chez l’enfant un éclatement de la personnalité comme structure de défense, pour pouvoir supporter l’insupportable. Dans la foulée, on estime que 25 % des enfants victimes d’agressions développeront des personnalités multiples. Cela dit, il reste une minorité de Multiples sans traumatismes infantiles, et le pourcentage est sans doute plus important qu’on ne croit, car un certain nombre de Multiples bien intégrés se contentent de dissimuler leur état et ne consultent jamais un psychiatre. Il y aurait donc, peut-être, une composante génétique dans la Multiplicité.
La multiplication des Multiples a commencé à la suite d’un best-seller, en 1973, Sybil, l’histoire d’une femme possédant seize personnalités, dont deux garçons, qui s’en est sortie au bout de onze ans de thérapie. Mais de graves doutes pèsent aujourd’hui sur la véracité du récit. Il semble que la psychothérapeute, Cornelia Wilbur, ait elle-même invité sa patiente à mettre des noms sur ce qui n’était que des tendances de comportement ou des traits de caractère, le tout à grand renfort d’hypnose et de drogues comme le penthotal (le “sérum de vérité”). La journaliste, Flora Rheta Schreiber, aurait, en toute connaissance de cause, décidé de mettre en scène ces personnalités comme des alters, par sensationnalisme. Des entretiens enregistrés le prouveraient. Mais les trois protagonistes (la patiente, la psychiatre et la journaliste) sont à présent décédés, on ne risque guère de trouver le fin mot de l’histoire.
Quoi qu’il en soit, le livre, et son adaptation filmée avec Sally Field dans le rôle de Sybil, ouvre brusquement les vannes. Jusque-là, il s’agissait d’une affection rarissime, à peine mentionnée dans les manuels et considérée comme une variante de la névrose hystérique. À présent, des centaines de Multiples entrent en thérapie, des psychiatres se spécialisent, écrivent d’autres livres, une association internationale se crée, et le terme de MPD (Multiple Personality Disorder) entre officiellement dans le DSM, la nomenclature américaine des troubles mentaux. Il y a aujourd’hui vingt mille cas recensés par les psychiatres, et si l’on ajoute les Multiples “légers”, certains estiment le nombre total actuel à 1 % de la population américaine, soit deux millions et demi d’individus. Cette reconnaissance officielle ne va pas sans controverses. Une partie des psychiatres pense qu’il s’agit d’un faux syndrome, d’une mise en scène encouragée, voire provoquée par des psy trop zélés. Un adversaire parle de “syndrome comportemental iatrogénique”, autrement dit une maladie créée de toute pièce par le thérapeute. Les polémiques sont particulièrement vives dans les tribunaux, où plus d’un expert accuse les Multiples de jouer la comédie pour être déclarés irresponsables. Pourtant les tenants de la Multiplicité ont des arguments de poids. Selon eux, si les Multiples ont soudainement proliféré, c’est qu’ils existaient déjà mais qu’on n’avait aucun outil pour les étudier, aucun nom pour les caractériser. Ils étaient invisibles, impensables, avant qu’on les projette en pleine lumière. Par ailleurs, les différences existantes entre certains alters d’un même patient semblent trop marquées pour qu’on puisse invoquer le simple jeu de l’imagination ou de la mise en scène. Il n’est pas rare qu’entre alters, non seulement le timbre de voix, la posture et le caractère changent, mais aussi que les uns soient droitiers et les autres gauchers, que certains soient myopes et d’autres hypermétropes, que des allergies ou des intolérances à tel aliment ou tel médicament diffèrent d’un alter à l’autre, etc. Les études sur les Multiples font ressortir un certain nombre de personnalités typiques, qu’on retrouve dans une majorité de cas. D’abord, la “personnalité-hôte”, le plus souvent introvertie, passive et dépressive. Puis le “protecteur”, une personnalité puissante, extravertie, agressive, la plus à même de se débrouiller dans les situations de stress. Ensuite, deux sortes d’enfants en bas-âge - l’un vulnérable, perpétuellement effrayé et traumatisé, l’autre colérique et capricieux. On trouve encore un “je-sais-tout”, calme, logique et capable de résoudre les conflits, un “créateur”, artiste ou intellectuel très doué dans sa spécialité, ou un “ religieux ”, très rigide et puritain. Enfin, il y malheureusement, dans bien des cas, le “trublion” : une personnalité extrêmement perturbée et perturbatrice, qui peut surgir sans crier gare et provoquer toutes sortes de dégâts - accès d’alcoolisme, automutilation, comportements violents ou criminels...
Un quart de siècle après le début de cette épidémie, où en est-on ? Une chose est sûre, la “mode” n’est pas retombée en quelques années, comme certains le prédisaient. Les Multiples sont et restent parmi nous. Certes, le phénomène reste très concentré aux États-Unis, les psychiatres français ou européens continuent à bouder. Mais là-bas, les Multiples font couler plus d’encre et de salive que jamais. Quant aux médias, ils sont toujours sur le qui-vive et Hollywood nous prépare actuellement un film retentissant d’après le livre First person plural, du Multiple Cameron West, qu’on voyait récemment dans le plus célèbre talk-show de la télévision américaine, l’émission d’Oprah Winfrey. West y exhibait son journal intime, dont certaines pages sont écrites avec du sang en guise d’encre par un alter particulièrement siphonné.
Ce même alter, nommé Switch, s’était manifesté un jour en écrasant sa main à coup de marteau, parce qu’on ne lui prêtait pas assez attention...
C’est l’acteur Robin Williams, comme de juste, qui a acheté les droits du livre.
Quelques feuilletons criminalo-judiciaires récents ont marqué les esprits. Par exemple le cas Juanita Maxwell. En 1979, dans un accès de colère, cette jeune femme frappe et étrangle une vieille dame qui refusait de lui rendre un stylo prêté. Les policiers cueillent Juanita dans son lit, endormie - elle ne se souvient de rien. On découvre que Juanita est une Multiple, et le véritable auteur du crime est “Wanda”, un alter qui se manifeste depuis qu’elle a cinq ans, à la suite des mauvais traitements infligés par sa mère. Au cours du procès, Juanita témoigne, puis laisse la place à Wanda - elle ferme les yeux pendant dix secondes et Wanda apparaît, pour raconter le meurtre en détails. Déclarée folle, Juanita est traitée dans un hôpital psychiatrique et relâchée en 1986. Mais, deux ans plus tard, Wanda refait des siennes : elle braque deux banques pour sortir Juanita de ses embarras financiers. Une nouvelle expertise psychiatrique établit qu’elle a désormais sept personnalités. Cette fois, elle est soignée par une spécialiste des MPD, et ressort libre en 1991. Elle devient pendant quelques mois la coqueluche des talk-shows et de la presse à sensation. Puis on l’oublie. Aujourd’hui, Juanita fait de nouveau parler d’elle : elle est devenue infirmière, mais une nouvelle loi interdit cette profession aux personnes lestées d’un casier judiciaire. Licenciée, elle se bat contre cette nouvelle injustice.
Bien d’autres cas ont connu la faveur volatile des médias, tout en plongeant jurés et juristes dans des abîmes de perplexité. Où situer la responsabilité ? Comment déceler l’imposture ? Si on accepte le diagnostic de MPD à part entière, peut-on condamner quelqu’un pour un forfait commis par quelqu’un d’autre, même s’il habite dans le même corps ? Est-il juste de punir une douzaine d’alters pour le crime d’un seul d’entre eux ?
Un Multiple a-t-il droit à des avocats différents pour chacun de ses alters ? Cette demande a été faite en 1996 lors du procès de Thomas Huskey, meurtrier amnésique de quatre femmes, dont un alter nommé Kyle avait avoué les meurtres. Le juge refusa le principe de la défense multiple. Mais il est courant d’admettre le témoignage de plusieurs alters, chacun prêtant serment à tour de rôle. La Multplicité peut aussi être invoquée dans des cas plus bénins. Lors d’un procès de divorce, dans le Kentucky, une épouse demanda les circonstances atténuantes pour ses nombreuses liaisons adultères, car elles étaient perpétrées par une de ses alters.
Le juge ne l’a pas suivie sur ce point. De manière générale, la justice américaine est plutôt encline à refuser les prétentions des alters et considère les Multiples comme pleinement responsables. Mais certains juristes se battent pour inverser la tendance. Le cas de Sarah, en 1990, a fait sensation. Pour la première fois, un Multiple n’était pas l’accusé, mais la victime. Sarah, une orpheline âgée de vingt-sept ans, possède pas moins de quarante-six personnalités. Un jour, un homme qui connaît son état l’embarque en voiture et demande à parler à celle de ses alters qui aime le plus “s’amuser”.
Jennifer entre en scène, c’est une fille de vingt ans, un peu fofolle, qui adore danser et ne connaît rien du sexe. Elle se laisse faire. Est-ce un viol ? Oui, répond l’accusation, puisque l’homme savait que Sarah souffrait de troubles mentaux. Non, répond la défense, puisque “Jennifer” était consentante. Au procès, devant une salle archi-comble et des dizaines de caméras de télévision, on fait témoigner, pour mieux cerner sa condition, plusieurs des alters de Sarah, dont un garçon très macho, nommé qui voudrait devenir policier et se désole d’être coincé dans un corps de femme portant jupe et talons hauts, incapable de pisser debout...
Finalement, l’accusé est jugé coupable, puis libéré sur décision du juge. Il y a aussi le cas de Suzanne Houdelet, en 1995, qui porte plainte contre un psychothérapeute. Il s’agissait initialement de séances d’hypnose pour arrêter de fumer. Mais le thérapeute décèle une Multiplicité sous-jacente, dont Suzanne n’avait jusqu’alors aucune conscience. À la suite des séances, la plaignante se retrouve encombrée d’une armada d’alters qui surgissent à toute heure du jour et de la nuit - dont trois gros fumeurs et une quinzaine d’automutilateurs ! Sur le front psychiatrique, un important revirement s’est produit dans les années 1990 avec la publication du DSM n°4, la nouvelle édition du répertoire médical des troubles mentaux. Après d’âpres discussions et de sournoises manœuvres de couloirs, le sigle MPD a disparu de la nomenclature, au grand dam de ceux qui s’en étaient érigés spécialistes, pour faire place au syndrome DID, Dissociative Identity Disorder, le trouble de l’identité dissociée.
Les thérapeutes de terrain défendaient la dénomination MPD, les universitaires et les théoriciens voulaient la nouvelle notion de DID - ils ont gagné, et les thérapeutes en grincent encore des dents. Ils peuvent se consoler en notant que dans la nomenclature internationale, l’ICD-9, un chapitre est toujours consacré au MPD, et le DID y est mentionné comme simple synonyme. La nuance est de taille : l’intitulé de "personnalités multiples” conférait une certaine réalité aux alters, avec qui les thérapeutes pouvaient engager un dialogue visant à calmer les plus perturbés et rétablir un équilibre sans forcément faire disparaître les différents composants. Tandis que le sigle DID laisse entendre qu’il n’y a qu’une seule identité possible, le moi, à qui il faut rendre les pleins pouvoirs, une fois reconnue la pure hallucination des personnalités “dissociées”.
Mais voici un autre développement récent et relativement inattendu : un nombre apparemment croissant de Multiples s’inscrit en faux contre le diagnostic de maladie mentale. Selon eux, la Multiplicité serait un état parfaitement naturel et normal, à condition que les différents alters vivent en harmonie et qu’aucun ne joue un rôle perturbateur - ce qui, dans ce cas seulement, justifierait l’intervention psychiatrique. Et encore, la plupart des techniques psy sont jugées sévèrement, puisqu’elles visent soit à nier l’existence des alters, soit à les “intégrer”, c’est-à-dire à établir la prédominance d’une “personnalité primaire” dictant des règles de bonne conduite, au lieu d’instaurer un dialogue démocratique. Bref, les Multiples, selon ces nouveaux militants, qui se définissent volontiers, non comme des individus, mais comme des “familles” ou des “maisonnées” (Households) seraient la dernière minorité persécutée. Le diagnostic pathologique serait un mythe imposée par la puissante “industrie médico-psychiatrique”.
Mieux encore, ils seraient les prototypes d’un homme nouveau, plus épanoui, plus créatif, plus efficace, parce que capable de cultiver des spécialisations et des talents variés avec une égale et parfaite concentration. Quant à nous autres, singlets ou singletons, nous serions sérieusement à plaindre, enfermés que nous sommes dans une seule, unique et pauvre individualité, éternellement frustrés de ne pouvoir cultiver toutes nos aptitudes, et souffrant en permanence d’une inguérissable solitude. Ou alors, nous serions tous des Multiples qui s’ignorent, qui n’osent pas franchir le pas, adhérant par conformisme à ce moi unique qui ne serait qu’une convention en voie de disparition.
Les Multiples fiers de l’être ont trouvé un espace idéal : c’est Internet, paradis des minorités et plate-forme de toutes les confessions et professions de foi. On compte désormais par centaines les sites Web animés par des “maisonnées”, où chaque alter écrit son autobiographie et exhibe ses talents - littéraire, poétique, philosophique, graphique, musical, culinaire ou autre. Ces sites se sont associés, comme il est de règle à présent, en Webring, réseau de sites interconnectés. Or, contrairement à d’autres particularismes, les Multiples n’ont pas un seul Webring mais bel et bien plusieurs, portant les doux noms de Gift of Plurality (le don de la pluralité), First Person Plural (première personne du pluriel) ou Free To Be We (libres d’être nous).
Au fond, selon de nombreux spécialistes, le syndrome MPD peut être envisagé comme l’exacerbation d’une tendance que nous portons tous en nous. Il y aurait un continuum, avec, à l’extrémité jugée “normale”, la rêverie, que tout un chacun pratique, imaginant son moi, avantageusement rectifié, dans des aventures gratifiantes, ou les différents "masques” que l’on arbore selon qu’on est seul ou en groupe, à son travail, dans sa famille ou dans une fête, voire même les comportements variés qu’on peut avoir face à chaque interlocuteur individuel. Or, nous vivons à une époque où les choix de vie et de carrière sont beaucoup plus ouverts et variés qu’auparavant, où les informations sur toutes les cultures passées et présentes sont disponibles comme jamais. Bref, notre civilisation nous pousse à la Multiplicité. D’ailleurs, notre moi “cartésien”, unique et linéaire, ne serait-il qu’une éphémère construction historique ?
Dans les sociétés traditionnelles, le moi se présente généralement au moins comme double, avec la personnalité ordinaire et son pendant sous forme d’animal totémique ou d’esprit dans le monde de l’au-delà, sans parler des réincarnations d’ancêtres ou du moi évoluant dans les rêves. Sur ce dernier, l’ineffable saint Augustin se posait encore d’angoissantes interrogations, puisque son sacripant de double onirique était manifestement un obsédé sexuel, commettant toutes sortes de frasques qui, au réveil, faisaient horreur au saint homme... Puis les religions monothéistes auraient imposé un moi solitaire possédant une âme individuelle, tandis que la lente gestation de l’âge "moderne”, rationnel et scientifique, aurait coïncidé avec la consolidation du Moi unique, symbolisé par l’adage : “Je pense donc je suis”... Mais nous voici à l’âge postmoderne, caractérisé par l’éclectisme, le relativisme, la déconstruction des modèles dominants, la diversité des points de vue et leur absence de hiérarchie.
Un concept typiquement post-moderne est celui des “mèmes” et de la "mémétique”. Analogues aux gènes pour les corps vivants, les mèmes sont des idées, des phrases, des mélodies, des slogans, des modes, des techniques et toutes sortes de constructions mentales qui semblent avoir une existence propre, indépendante de leurs éventuels auteurs, et qui se propagent, une fois vus, lus ou entendus, en sautant d’un cerveau à l’autre. Selon cette optique, une bonne part de nos pensées ne sont pas réellement les nôtres, mais seulement des mèmes qui nous ont infectés comme des microbes mentaux.
Bref, l’âge postmoderne déconstruit le moi, qui apparaît de plus en plus comme une fiction, faite de souvenirs fragmentaires, de motivations discordantes, de causes et d’effets masqués, d’idées grappillées un peu partout. Et tout cela rejoint l’enseignement du Bouddha, pour qui le moi est une illusion, composée en réalité d’agrégats dont chacun, pris isolément et examiné sous toutes ses coutures, se révèle fort peu “réel” et sans la moindre solidité.
Bouddhisme, postmodernisme et Multiplicité mentale seraient donc de mèche pour dynamiter ce vieux moi pesant et vermoulu, source d’illusions et de souffrances innombrables. Bon débarras !
Il va de soi que l’auteur de cet article n’est pas un simple moi linéaire, mais un composite de plusieurs identités qui, chacune, ont contribué à l’enquête et à l’écriture. Selon les paragraphes, sont donc intervenus :
l’Encyclopédiste, qui lit goulûment toutes sortes d’essais, de revues scientifiques, de fictions et de pages Internet, pour augmenter sans cesse ses connaissances.
l’Allumé, qui aime les idées folles, les théories outrancières, les élucubrations futuristes et visionnaires.
le Sceptique, à qui on ne la fait pas et qui répertorie les erreurs, les malentendus et les impostures.
le Ricaneur, qui cherche l’information amusante ou fantasque.
le Bouddhiste, qui se réjouit de tout ce qui contribue à déboulonner l’illusion du moi.
le Scribouillard, qui a tenté de mettre un peu d’ordre dans tout ça et d’en faire un article.