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Mes
chers enfants,
Noël approche
et, avant de m'attaquer au monceau de lettres que vous m'envoyez
des quatre coins du globe (enfin, des coins Nord du globe, car
ceux du Sud sont, dans l'ensemble, étrangement discrets ), je
tenais à vous féliciter : tout se passe en effet comme si, mes
chers petits, vous commenciez enfin à comprendre qu'il est vain
de se vautrer dans la consommation. Eh oui, même en France où,
comparée à l'Angleterre, par exemple, la situation économique
va encore plutôt bien, vous m'avez fait l'immense plaisir de dé-con-som-mer
!
Oh, je sais bien que ma tâche de père Noël est difficile à faire
comprendre ! Vous pousser à vous couvrir de cadeaux le jour, ou
plutôt la nuit de la Nativité, pour la naissance du Roi des pauvres...
a quelque chose d'ambigü !
Mais voilà
: Vous avez enfin compris qu'il s'agissait d'une clé initiatique.
Les Français et même les Américains, qui passent aujourd'hui quatre
heures par mois dans les magasins, contre douze heures il y a
dix ans, étonnent tous les médias.
Le Gredoc
précise le phénomène : "Le consommateur prolonge la durée d'utilisation
des biens" et "se tourne vers le bas de gamme". Pour les écoliers,
par exemple, la rentrée a été marquée par le retour du sans-marque,
de l'austère, aux dépends de lafrime Chevignon. Bref, mes enfants,
je suis fier de vous. Vous êtes en train de devenir adultes !
Oh, je n'ignore
pas les méchancetés que me glissèrent à l'oreille quelques-uns
de mes anges les plus espiègles, qui viennent vous espionner jusque
dans l'intimité de vos chaumières.
Les plus langues de vipère prétendent qu'en réalité, il ne faudrait
pas voir dans ce phénomène de dé-consommation une quelconque prise
de conscience spirituelle, mais plutôt une sainte pétoche. Effrayés
par le spectre du chômage, des retraites futures non payées et
des brutalités guerrières à deux pas de vos frontières, vous vous
seriez tous mis à épargner comme des fourmis ! Les anges espiègles
me rapportent qu'en France, l'argent non consommé se serait massivement
reporté sur les SICA V de l'Ecureuil et autres.
N'allez surtout
pas croire que j'aie la moindre antipathie pour les écureuils,
bien au contraire. J'en ai des tas dans mon jardin ! Et épargner
des fruits secs pour l'hiver est d'une grande sagesse. Je suis
sûr, aufond, que votre nouvel engouement pour l'épargne ne sort
pas d'une peur égoïste, mais d'un élan de conscience : vous allez
commencer à calculer la conséquence de vos actes, comme disent
les Indiens d'Amérique, "sur sept générations".
De même, je
ne veux pas croire mes anges farceurs quand ils me disent que
votre récent éveil écologique, loin de répondre aux nobles aspirations
des prophètes verts, amoureux franciscains de tout ce qui vit
et adorateurs de Gaia, bref loin de partir d'une prise de conscience
de votre réelle place au sein de la nature, que cet élan écologique,
dis-je, s'expliquerait beaucoup mieux par le syndrome NIMBY -
Not In My Backyard (pas dans mon jardin ). Ces vilains farceurs
laissent entendre que la "marée verte" sortirait largement de
l'égoïsme pavillonnaire. Ils disent qu'on a même vu des pourfendeurs
de pollution créer des associations pour s'opposer à la construction
d'une usine de recyclage en face de chez eux !
Tout cela
ne peut être vrai. Certes, je sais bien, depuis que je vous vois
grandir, qu'il faut souvent trébucher pour apprendre à marcher
et qu'il peut arriver qu'on atteigne le bon but pour de mauvaises
raisons... "Peu importe l'escabeau, disent les habitants du Faubourg
Saint Antoine, pourvu qu'on arrive à visser l'ampoule." Mais je
vous aime trop, j'ai trop confiance en vous, pour ne pas deviner
que, même derrière des motivations parfois un peu mesquines, vous
êtes en train de vous rendre compte, existentiellement, du monstrueux
déséquilibre qui règne sur votre planète.
Je ne vous
fais pas la morale. Comme disaient Nietzsche et la Bhagavad Gita,
la morale est un carcan si elle ne jaillit pas de l'expérience.
Puissiez-vous, mes petits, expérimenter en ces fêtes de Noël,
la nature du cadeau qui vous a réellement été fait à l'heure de
votre naissance.
Je vous embrasse.
Votre
Père Noël
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