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Une
centaine d’intervenants a déjà participé aux quatre premières
versions de ces "Rencontres de Fès", de 2001 à 2004.
Il y aurait de nombreux commentaires à faire sur la plupart de
ces interventions. Nous préférons cependant laisser à nos visiteurs
la liberté d’entrer dans ce forum, cosmopolite et passionné, sans
a priori. Une seule remarque fera exception à cette règle : si
nous n’avons pas hésité à ouvrir notre site aux Rencontres de
Fès, ce n’est pas seulement par amitié, ou pour encourager un
bel événement de réflexion et de fraternisation, dont nous espérons
qu’il se poursuivra et atteindra ses objectifs le plus concrètement
possible. Il y a mieux. Les Rencontres de Fès nous ont véritablement
impressionnés par une qualité remarquable dont y ont fait preuve
les hôtes marocains de l’évènement : dans l’affrontement, classique
et nécessaire, entre les pour et les contre - pour ou contre le
marché libéral, pour ou contre la logique capitaliste, pour ou
contre les OGM, pour ou contre une extension de l’agriculture
biologique, pour ou contre une prééminence des logiques non-marchandes,
etc. -, dans l’escalade bien connues où mène tout dualisme poussé
au-delà d’une certaine température, les intervenants marocains,
hommes et femmes, intellectuels et praticiens, ont su, à plusieurs
reprises, avec une intelligence très fine des différentes logiques,
apporter le troisième terme qui, seul, permet d’échapper à la
spirale mortifère et, non sans humour, d’ouvrir la voie à une
véritable création humaine. Voie passionnante et destinée à tous.
La plus belle démonstration s’est jouée en quatre temps, entre
le secrétaire général de l’Organisation Mondiale du Commerce,
le Néo-Zélandais Mike Moore, le chef bouddhiste thaïlandais Sulak
Sivaraksa et l’économiste marocain Hassan Zaoual - le tout suivi
d’un débat collectif.
1
- Entre “J’achète donc je suis” et “Je respire donc je suis” où
est la vraie vie ?
par Sulak Sivaraksa
S. Sivaraksa
- DR.
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Mon nom est
Sulak Sivaraksa. Je suis de Bangkok, capitale du Siam et de la
Thaïlande. J’ai apporté un petit cadeau avec moi : une tête de
Bouddha. C’est l’objet symbolique que je vous propose - je vous
en parlerai plus tard. Pour l’instant, entrons dans le vif du
sujet…
Je sens que le mot “globalisation” n’est pas le descriptif adéquat
de l’âge que nous sommes supposés vivre. Ce mot est un biais socialement
neutre, hautement trompeur, lourd de déceptions. Parfois, je lui
préfère l’expression attrape-tout de “fondamentalisme du libre
marché” ou celle de “modernisme extrême par la globalisation".
Cela décrit mieux les faits.
La globalisation, partant de l’interdépendance des nations, de
l’intermutualité de leurs intérêts et des bénéfices partagés de
leurs interactions, a provoqué des conséquences diamétralement
opposées, à savoir :
- la dépendance croissante des pays dits “en voie de développement”
vis-à-vis des pays dits “développés” ;
- l’inégalité croissante entre les entrepreneurs, les travailleurs,
les agrobusinessmen et les paysans du nord et du sud ;
- l’aggrandissement du fossé entre les revenus des personnes et
des États ;
- la dégradation dramatique de l’environnement naturel et la menace
des équilibres écologiques et de la survie des humains en général…
Tels sont les résultats du système de libre marché.
Et pourtant, en dépit de ces tragédies, on nous dit que ce libre
marché n’est pas encore assez libre, qu’il demeure des barrières
douanières à abattre, qu’il faut déréguler davantage encore les
économies et les restructurer dans le sens d’une ouverture plus
grande aux flux internationaux. Tout cela au nom du progrès, de
la prospérité, du développement, dans une immense foi dans les
pouvoirs internes du marché à nous conduire vers l’harmonie !
L’expression “modernisme extrême” est également adéquate, parce
que nous vivons dans un monde travaillé au corps par l’intensification,
la diversification et l’extension universelle de la modernité.
Un lettré que je connais a appelé ça “l’âge du modernisme extrême”.
En réalité, la modernité repose simplement sur son autojustification
et rejette toutes les autres formes d’actualisation de la condition
humaine, systématiquement disqualifiées comme inférieures et produites
par des esprits faibles ou anormaux.
L’implication est claire : il n’y a qu’une voie pour être sain
et normal : comprendre le concept de développement moderne, radicalement
et exclusivement réduit à une européenisation de la planète. Un
éditorialiste fameux, Thomas Frymont, est allé jusqu’à dire que
critiquer la globalisation revenait à croire que la terre était
plate ! Selon lui, les anti-mondialistes sont bloqués dans un
passé archaïques, refusant d’accepter l’aspect unilatéral de ce
temps.
Eh bien soit, je vous le dis : si ma critique de la globalisation
fait de moi quelqu’un qui croit que la terre est plate, qu’il
en soit ainsi, je l’accepte !
Mais je ne suis pas seul. En fait, nous sommes la majorité. On
ne le sait pas assez. Je trouve que tous ceux qui sont intéressés
par la liberté, la justice, la non-violence, la démocratie, le
maintien d’un environnement viable, devraient mieux faire connaître
leurs convictions, leurs analyses et leurs critiques, au lieu
de sceller leurs lèvres ! Mettons-nous en action contre les souffrances
du monde, et ne nous laissons pas gruger par la croyance selon
laquelle la globalisation économique planétaire serait une seule
façon d’échapper à la résignation et au fatalisme ! Le monde n’est
pas encore “globalisé” au point que nous n’ayons plus la moindre
chance d’influencer ses contours et son contenu, son centre n’a
pas encore été totalement occupé sans notre participation. Cela
donne certes du cœur au ventre, de sentir que nous pouvons encore
peser dans la balance.
En tant que
bouddhiste, je me tourne vers l’enseignement du Bouddha, qui nous
apprend d’abord ceci : notre responsabilité personnelle est engagée
dans la souffrance du monde. Durant les décennies de mon activisme,
j’ai toujours été soutenu et régénéré par cette très simple idée...
Le travail de connaissance et de pacification de soi-même doit
être utile aux autres.
Vous connaissez l’histoire de ce moine qui vint un jour à la rencontre
du Bouddha et qui dit à l’Éveillé qu’il avait médité pendant de
nombreuses années avant d’obtenir le pouvoir magique de marcher
sur l’eau pour traverser les rivières. Le Bouddha lui répondit
sans détour qu’il était stupide d’avoir gaspillé tant de temps
pour atteindre un but inutile : si vous voulez traverser une rivière,
le plus simple est d’aller voir le passeur et de lui payer le
prix du passage. Votre méditation, elle, doit servir le monde.
Dans le bouddhisme, le miracle, la magie n’est pas de marcher
sur l’eau ni de voler dans les airs, c’est plutôt de marcher sur
terre, raisonnablement, et de comprendre ce que la Terre-Mère
offre au bien-être général. Si vous ne voulez pas exploiter la
terre, ni aucun des aspects de la nature, celle-ci croîtra de
façon harmonieuse, complète, holistique, et aidera les humains
à grandir physiquement, mentalement et spirituellement. Quand
nous regardons une fleur, en toute lucidité, nous réalisons qu’il
s’agit d’une magie, ô combien simple ! La fleur contient des éléments
non-fleur. À l’instant, elle est belle et fraîche, mais bientôt
elle se fanera et mourra, deviendra compost et renaîtra comme
plante qui, à nouveau, produira des fleurs, que tous ceux qui
apprécient la beauté et la bonté pourront admirer.
Nous aussi, un jour, nous mourrons et nos corps morts s’uniront
à la terre, et la renaissance se produira, miraculeusement ou
magiquement, pour ceux qui souhaitent comprendre l’interconnection
entre tous les êtres, ou l’inter-être de tout. Sans vous, je n’existerais
pas. Vous et moi sommes inter-liés. Dans chacun de nous se trouvent
des éléments non-humains. Nous sommes soleil, lune, terre, rivière,
océan, arbres, etc. Sans les arbres, nous humains, ne pouvons
survivre. La connaissance scientifique voudrait réduire l’humain
à un homologue de machines et ne perçoit le monde et l’univers
que comme un agrégat de matières. Les matières sont des choses,
les choses n’ont pas de vie, ni de sensations. Vous pouvez détruire
la Terre-Mère, couper les arbres… Mais pour quelles raisons le
feriez-vous ? Essentiellement pour des raisons financières ou
au nom du “développement économique”…
Par ailleurs, plus nous nous concentrons sur la pensée, plus nos
pensées deviennent partie prenante de la vie. Plus nous focalisons
exclusivement sur notre pensée, plus nous nous enterrons nous-mêmes.
Parvenus à un certain stade de mentalisation du monde, nous perdons
notre capacité de le voir holistiquement. C’est le produit du
mariage de notre pensée et de notre expérience avec la matière.
Le scientisme et la technologie sont incapable de comprendre ce
que je dis là. Et c’est si vrai que lorsque nous atteignons l’âge
de l’économisme et du consumérisme extrême, nous sommes quasiment
capables de transformer la phrase de Descartes “Cogito ergo sum”
en “J’achète donc je suis”.
Parvenu à ce stade, l’être humain n’a plus que deux buts dans
la vie : 1°) gagner de l’argent, pour 2°) consommer tout ce que
le lavage de cerveau de la publicité nous persuade de vouloir
posséder. La publicité est, en dernier recours, contrôlée par
les multinationales qui, dans notre monde, sont devenues plus
influentes même que les plus puissants États-nations. Leur objectif
principal, exclusif et avoué, est d’exploiter toutes les ressources
naturelles et tous les êtres humains, dans la spirale sans fin
du “jeu économique”.
Mais si nous
en revenons à la suggestion du Bouddha de choisir la plus simple
des “magies” pour jauger notre mode de pensée et de fonctionnement,
nous nous dirons certainement : “Je respire donc je suis.” Si
vous ne croyez pas dans ce que dit le Bouddha, s’il vous plaît,
cessez de respirer cinq minutes…
Respirer est l’élément le plus important de notre vie. Il n’existe
pas d’être vivant qui, cessant de respirer, ne meurt pas. Nous
respirons jour et nuit, 24h par jour, sept jours par semaine,
ça ne s’arrête jamais. Et pourtant, la plupart d’entre nous ne
prennent pas soin de leur respiration.
Si nous le faisions, nous comprendrions ce qu’est une magie simple.
Inspirant, je calme mon corps. Expirant, je souris. Présent à
l’instant, je sais que je vis un moment merveilleux. Inspirant,
je sais que j’inspire. Expirant, je sais qu’à mesure que l’inspiration
s’approfondit, l’expiration se ralentit. Inspirer me calme. Expirer
me fait me sentir à l’aise. Avec l’inspiration, je souris. Avec
l’expiration, je me repose. Dans l’inspiration, il n’y a que le
moment présent. Dans l’expiraion, je vis un moment merveilleux.
Cette technique est appelée Samatha Bawana. Elle calme et pacifie,
aide à développer la méditation Vipassana Bawana, afin de développer
une conscience critique de soi-même, pour ne pas se prendre au
sérieux, pour devenir de moins en moins égoïste, dans l’intention
de chercher la paix et la justice dans le monde. Nous comprenant
mieux, nous-même et le monde, nous ne sommes plus gouvernés par
les apparences, le bluff, la haine, la peur ou l’amertume.
Prions pour la paix du monde, la justice sociale, l’équilibre
environnemental. Parlons avec notre propre respiration. Je respire
calmement, attentivement. Si je cultive un peu de paix et de bonheur
en moi, je réduis mes désirs égoïstes et j’affûte ma conscience.
Moins attaché à moi-même, j’essaie de percevoir la structure de
la violence dans le monde. Reliant mon cœur à ma tête, je perçois
le monde holistiquement, tous les êtres sont reliés à moi. Je
tâche d’étendre ma compréhension avec amour, pour aider à bâtir
un monde non-violent. Je m’offre moi-même aux opprimés, par la
grâce du Compassionné et avec l’aide de bons amis. Puissè-je devenir
un partenaire à l’écoute de la souffrance du monde, de manière
à ce que celui-ci devienne un habitat viable pour tous les êtres
sensibles qui pourront vivre en harmonie dans ce millénaire.
Certes, le cœur de l’enseignement bouddhiste a beaucoup à voir
avec l’action sociale. Voilà une dernière idée, en conclusion
: le bouddhisme réclame un engagement dans les affaires sociales,
économiques et politiques. On ne peut pas dépasser les limites
du soi individuel si l’on reste enfermé dans ses affaires personnelles.
Les Quatre Nobles Vérités - la souffrance, la cause de la souffrance,
la séparation d’avec la souffrance et le chemin vers la séparation
- peuvent facilement être appliquées à l’activisme social. C’est,
pour le coup, une magie simple.
En respirant profondément, on peut comprendre les racines de la
souffrance sur la base des trois racines de la souffrance selon
Bouddha - l’avidité, la haine et l’indifférence. Cela peut nous
libérer de la souffrance, dans la vie présente. Selon moi, le
consumérisme et le capitalisme peuvent être considérés comme des
formes modernes de l’avidité : par l’ensorcellement de la publicité,
nous nous retrouvons à sa merci. Inéluctablement, elle conduit
au conflit d’intérêt. Plus important, l’exploitation se trouve
justifiée par le concept de la Main invisible.
En fait, on
peut voir la globalisation autrement. Certains l’appellent “globalisation
par le bas”. Pour moi, cela comprend la diversité culturelle,
intellectuelle, spirituelle. L’égalité dans la diversité suppose
le démantellement de la violence structurelle. Dans la perspective
bouddhiste, cela suppose de cultiver les convictions de générosité,
de moralité, de pédagogie et de sagesse. Nous devons questionner
les communications de masse, l’éducation, et nous écarter du “modernisme
extrême”. Collectivement, j’ai essayé d’aller dans cette direction
en organisant une conférence internationale sur l’application
du bouddhisme au monde moderne et nous organisons Bandung II,
en 2003. J’ai aussi présidé le festival mondial des musiques inspiré
par Sa Sainteté le Dalaï Lama, en 1999 et en 2000. J’espère que
le colloque de Fès aidera à avancer d’un pas de plus dans la bonne
direction.
Site
web : www.sulak-sivaraksa.org
2
- Le marché libéral a élevé le niveau de vie de toute l’humanité
!
par Mike Moore
Mike
Moore - DR.
|
Je m’appelle
Mike Moore. Je suis néo-zélandais et j’ai consacré ma vie à essayer
d’élever le niveau de vie des classes laborieuses. Je suis un
travailliste, un social-démocrate et je crois dans l’action directe
pour améliorer les conditions d’existence des travailleurs. Curieusement,
cela m’a conduit jusqu’au poste de directeur général de l’Organisation
Mondiale du Commerce (OMC). En soi, ces deux termes de mon équation
personnelle peuvent sembler à certains contradictoires. Je crois
qu’ils ne le sont pas. Élevé à croire dans l’internationalisme
et dans la solidarité entre les peuples, les classes et les races,
je pense que ces idéaux ne seront véritablement atteints que grâce
à l’action d’institutions internationales.
J’aimerais vous dire deux mots de l’organisation que je dirige.
Tout a commencé un peu avant la fin de la seconde guerre mondiale,
quand un groupe d’hommes très sages - il n’y avait malheureusement
pas de femmes parmi eux, cela n’aurait pu que rendre les choses
meilleures encore - en vint à se dire : “Plus jamais ça !”. Et
ils imaginèrent une nouvelle architecture qui allait devenir l’Organisation
des Nations Unies qui - contrairement à la Société des Nations,
qui avait échoué - allait disposer de moyens tels qu’une Banque
Mondiale, un Fonds Monétaire International ou une Organisation
Mondiale du Commerce, qui permettrait d’empêcher que ne se constituent
à nouveau des blocs économiques hostiles, dont l’affrontement
pourrait aller jusqu’à provoquer une troisième guerre mondiale.
Voilà plus de cinq décennies que ces institutions existent. Elles
sont certes aussi imparfaites que toutes les institutions. Mais
croyez-moi : le monde serait un endroit bien plus dangereux encore
si elles n’existaient pas ! Rappelez-vous ce que firent nos parents,
ou grands-parents, après la première guerre mondiale. Rappelez-vous
le Traité de Versailles, avec ses arrière-pensées vicieuses pour
humilier l’Allemagne, qui conduisirent droit au nazisme. Et maintenant
rappelez-vous le Plan Marshall : quelle brillante et noble idée
! Pour la première fois dans l’histoire humaine, le vainqueur
décidait de nourrir le vaincu et de l’aider à se rebâtir ! Pour
moi, l’OMC se situe dans le droit fil de ce concept internationaliste
qui définit désormais la civilisation comme un ensemble de traités
et de règles mutuellement acceptés par les nations pour réguler
leurs échanges.
Ce qui explique que l’OMC ait fait l’objet de tant d’attaques
est, paradoxalement, qu’il s’agit de la seule organisation internationale
disposant d’un vrai système de négociation et de régulation sur
les questions concrètes de première importance. Quand des pays
qui ont passé entre eux un tel accord commercial se heurtent à
un problème, il existe désormais une instance sophistiquée pour
arbitrer leur différent de façon juridique. N’est-ce pas une façon
civilisée de se comporter ? Pensez-vous qu’il vaudrait mieux se
déclarer la guerre ? Ne pensez-vous pas que ce système de négociation,
d’accord et d’arbitrage peut au contraire servir de précédent
et de modèle pour toutes sortes d’autres questions et d’autres
conflits, touchant par exemple l’environnement, le travail, les
questions indigènes, les droits de l’homme ou les discriminations
sexuelles ?
Méfions-nous des procès en diffamation hatifs. Les mots “mondialisation”
ou “globalisation” sont devenus des tabous, des chiffons rouges,
qui déclenchent des réactions irrationnelles - comme les mots
“communisme”, ou “fascisme”. C’est devenu à la mode d’être contre.
Or, mon plus simple argument, pour dire que ces attaques n’ont
pas grand sens, est de rappeler que la mondialisation est déjà
très ancienne. En fait, la proportion du commerce que l’on peut
qualifier de “ mondial ” était nettement plus grande il y a un
siècle qu’aujourd’hui. Il y avait alors également davantage de
migrations humaine que de nos jours. La différence tient à la
transparence du processus, à sa démocratisation, à son ouverture.
Et aussi à sa vitesse.
Voilà : nous savons désormais que le phénomène a lieu, alors que
la majorité de nos ancêtres d’il y a un siècle ne s’en rendait
pas compte. Du coup, nous sommes en mesure de vouloir le contrôler,
le gérer : c’est une très bonne chose.
Mon point de vue est donc le suivant : les dernières cinquante
années ont produit, pour la plupart des gens, dans la plupart
des régions du monde, le plus haut niveau de vie et la croissance
la plus rapide jamais vue dans l’histoire de notre espèce, et
ceci quels que soient les indicateurs choisis. L’espérance de
vie a grimpé dans des proportions inespérées.
La mortalité infantile a chuté avec autant d’ampleur. L’alphabétisation
a dépassé des seuils jamais atteints. Sont-ce là des données sans
importance ? Pour moi, travailleur de base dans une usine, elles
étaient essentielles. On m’a dit qu’au Maroc, 50% de la population
a moins de vingt ans. Cela a toutes sortes de conséquences. Parlons
de la Thaïlande, d’où vient notre ami Siravaksa : après la seconde
guerre mondiale, ce pays avait le niveau de vie de la Birmanie
; aujourd’hui, le Thaïlandais moyen est vingt cinq fois plus riche
que le Birman. Qu’est-ce que cela nous enseigne ? Il y a trente
ans, les habitants de Corée du Sud gagnaient en moyenne autant
que ceux du Ghana ; aujourd’hui, ils sont au niveau du Portugal
- dont la situation a elle-même totalement changé depuis que les
Portugais ont rejeté le néofascisme pour rejoindre une société
plus ouverte et ont adhéré à l’Union Européenne.
Et cette amélioration vaut aussi pour l’environnement. Dans la
plupart des domaines, nous allons mieux parce que nous apprenons.
Les gens commencent à parler de pollution à Pékin et à New Delhi.
Êtes-vous allés là-bas ? C’est terrible : on dirait Londres il
y a soixante-quinze ans ! Les grands lacs du nord des États-Unis
ont pris feu, et nous les avons encore terriblement pollués il
y a trente ans. Mais dans des sociétés ouvertes, dans des démocraties,
sur des marchés libres, il y a des processus correcteurs, des
sociétés civiles, des leaders moraux, politiques, syndicaux, civiques,
des opinions publiques qui travaillent et obligent les politiques
à répondre, et à prendre en compte des problèmes tels que la pollution.
Et tôt ou tard, des conventions sont signées, et l’Antarctique
sera sauvé. Dans une économie de marché, la réponse sera peut-être
moins rapide que ce que vous souhaiteriez, mais il y aura une
réponse. Nous sommes quand même bien plus avancés aujourd’hui
qu’il y a trente ans. Pourquoi ? Parce que des jeunes gens posent
des questions et que les sociétés sont obligées de répondre. Certes,
les inégalités sont parfois plus grandes, mais à partir d’une
base beaucoup plus élevée - ceci est vrai dans la plupart des
sociétés. Vous bénéficiez tous d’un style de vie i-ni-ma-gi-n-ble-ment
luxueux pour vos arrière-grands-parents. Vous pouvez entrer dans
un magasin et y trouver des produits ou des services dont un empereur
romain ou chinois n’aurait pu rêver. Et les jeunes enfants ont
accès à des littératures, des œuvres d’art, des idées qui étaient
tout bonnement interdites, il y a seulement quelques générations.
La presse a arraché à l’Église le monopole de l’information. La
révolution internet est un événement profond, qui offre des bases
nouvelles à la liberté. Et les enfants l’utilisent ! Les leaders,
aussi bien en politique qu’en religion ou dans le syndicalisme,
ont intérêt à en tenir compte.
Et si vous observez les coûts des choses, relativement aux revenus,
eh bien, c’est incroyable. Il y a cent ans, un simple journal
coûtait la paye quotidienne d’un ouvrier ; aujourd’hui, vous êtes
furieux parce que votre boîte à lettre en déborde ! La même paye
pouvait vous permettre de transmettre deux mots par télégraphe
jusqu’à Londres ; aujourd’hui, vous envoyez cent pages tout autour
de la planète pour quasiment rien. Et je peux vous dire que mes
arrière-arrière-grands-parents, qui émigrèrent en Nouvelle Zélande,
n’osèrent jamais rêver de pouvoir revenir un jour chez eux, en
Europe - ce qu’un simple employé de bureau peut aujourd’hui s’offrir
sans problème, plusieurs fois dans sa vie.
Encore dans les années 1950, une revendication des travailleurs
pour leurs enfants, que l’on pouvait juger “déraisonnable” et
“utopique”, était de posséder une Encyclopedia Britannia : elle
coûtait alors le salaire annuel d’une famille ouvrière ! Aujourd’hui,
vous l’avez sur internet ou sur Cdrom, pour l’équivalent d’une
journée d’indemnité de chômage, du moins en Nouvelle Zélande.
Je ne suis pas ici pour dire que ceci est parfait. Ça ne l’est
pas. Et le fait que des gens mettent le système au défi de se
perfectionner est un signe de santé. Mais je suis ici pour dire
ceci : la plupart des humains vont beaucoup mieux qu’il y a seulement
cinquante ans. Je pourrais prendre comme exemple l’accès à l’eau
potable en Thaïlande : le progrès a été renversant.
Et aussi ceci : la technologie et l’information des sociétés ouvertes,
des colloques comme celui-ci, le dialogue qui oblige à améliorer,
à remplacer, à innover…
Ce qui se passe est intéressant : dans le même temps où nous globalisons,
nous régionalisons et localisons. Dans mon pays, la langue indigène
des anciens habitants ne s’est jamais aussi bien portée - alors
qu’il y a cinquante ans, on les fouettait s’ils parlaient leur
langue dans l’enceinte de l’école. Mais c’est vrai aussi en Europe
: on interdisait aux petits Bretons ou Occitans de parler leurs
langues, et au Royaume Uni, il y a davantage de gens parlant le
gallois aujourd’hui qu’il y a cent ans. Et cela s’organise : le
parlement gallois, ou le parlement écossais, sont plus actifs
que jamais.
Et si vous observez les jeunes qui attaquent la mondialisation
et critiquent férocement des gens comme moi, eh bien, ils nous
obligent à avancer et c’est très bien.
Et si je vous rappelle telle photo qui nous a tous profondément
atteints, cette petite fille brûlée au napalm courant sur une
route du Vietnam, ou ce jeune homme debout devant un char sur
la place Tien An Men, ou encore le sourire de Nelson Mandela s’exclamant
: “Enfin libre ! Enfin libre !”, ou ces jeunes juchés sur le mur
de Berlin, ou plus récemment ces petites filles afghanes enfin
autorisées à aller à l’école, ou ces files de gens incroyablement
courageux allant voter contre le tyran du Zimbabwe…
Toutes les valeurs que ces photos véhiculent représentent aussi
une globalisation, morale celle-là. Si nous usions des mots “universel”
ou “international", il n’y aurait pas cette connotation effrayante
qui se cache derrière les mots “global” ou “mondial”.
Ma vie durant, j’ai toujours été influencé par ce que j’avais
personnellement vu. J’ai connu un hiver épouvantable, au Cambodge.
On peut difficilement imaginer plus tragique que le Cambodge après
les Khmers Rouges, n’est-ce pas ? Pnom Penh comptait déjà près
d’un million d’habitants il y a un siècle. Après le passage des
Khmers Rouges, il n’en est plus resté que trente, je dis bien
: 30 ! Plusieurs millions de personnes assassinées ! On dit que
moins de cent lettrés ont survécu à cet enfer. C’est une honte
pour le monde entier, que personne ne soit intervenu. Voilà où
peut conduire une société fermée. J’en ai parlé avec des survivants.
Notamment avec un ministre, qui avait perdu soixante-quinze membres
de sa famille, et qui me disait avec quelle ardeur il souhaitait
que son pays rejoigne les grandes instances mondiales, par exemple
le Bureau international du travail…
Une récente visite à Pnom Penh m’a impressionné : très peu de
lumières, comme dans une ville du bas moyen-âge, mais qu’est-ce
qui était éclairé ? Des bars et des boîtes de nuit ?
Non : des cyber-cafés, avec des files de jeunes gens, attendant
impatiemment de pouvoir à leur tour se brancher sur le reste du
monde.
Pour moi, la technologie nous libère. Elle aide à propager les
idées. Même un papou de la jungle ou l’habitant d’un atoll perdu
au milieu de l’océan peut désormais participer à la communauté
internationale. Je suis peut-être motivé par un esprit commercial
éhonté, mais j’aime imaginer que la Birmanie va voir son niveau
de vie rattraper celui de la Thaïlande, et celui des pays baltes
se rapprocher de celui du Danemark - ce qui était le cas avant
“l’expérience” soviétique. Vous savez que le niveau de vie des
Tchèques avant la seconde guerre mondiale était plus élevé que
celui des Français ?
Plus je visite le monde, pays après pays, plus je constate que
les gens veulent être libres et participer à quelque chose de
plus grand qu’eux. Et cela ne contredit en rien leurs aspirations
spirituelles et culturelles. Curieusement, en opposition à certains
critères intellectuels irréalistes, plus une société est ouverte
au commerce, plus ses valeurs culturelles, morales et spirituelles
sont fortes.
Merci pour votre invitation en un lieu aussi beau. Je viens d’un
pays neuf. Vous représentez l’un des plus anciens et je suis en
émerveillement devant la beauté d’un tel endroit et d’une telle
culture. Merci.
3
- Homo situs doit remplacer Homo economicus
par Hassan Zaoual
H. Zaoual
- DR.
|
Je voudrais
commencer par me présenter, parce qu’on ne parle jamais de nulle
part, et on n’écoute jamais de nulle part. Chacun a sa trajectoire,
ses expériences. C’est pourquoi je préfère les interactions.
Il n’y a pas de professeur, ici. Je n’aime pas les discours à
sens unique. Toutes les personnes sont à valoriser, puisque chacun
a une richesse en soi.
Du fait même que je suis économiste, je réagirai au concept de
compétition - que je qualifie parfois de “compétitionnisme”, puisque
le paradigme économique repose sur un ensemble de postulats :
l’intérêt personnel, la rationnalité, l’accumulation, l’égoïsme…
Tout cela développe de l’opportunisme, de la symétrie d’information
et de l’incertitude. On constate que tous les économistes actuels,
qui veulent simplement faire tourner le système du marché, ont
besoin : de la complémentarité, de la coopération, du partenariat,
de l’éthique d’entreprise, de la philosophie... Quand on pousse
le paradigme du développement, ou celui de la mondialisation qui
est sa sœur jumelle, on voit bien, que l’économie pure débouche
sur l’entropie, sur la dissipation d’énergie et sur le désordre
maximal. Au bout du compte, l’économie refermée sur elle-même
ne gagne pas sa vie ! Même elle, a besoin de ce qu’elle n’est
pas. C’est pourquoi les meilleurs économistes d’aujourd’hui réfléchissent,
par exemple, au rôle des institutions dans l’économie, avec leurs
normes, leurs conventions, leurs chartes… Cela signifie que, même
si l’on veut simplement faire de la bonne économie, je veux dire
pratiquer un capitalisme intelligent, on a besoin de ne pas être
économiste. C’est le paradoxe qui se trouve posé aux économistes.
Il ne faut donc surtout pas avoir de complexe d’infériorité vis-à-vis
des économistes ou des institutions internationales comme le FMI
ou la Banque Mondiale : toutes dérivent d’une vision, matérialisent
un paradigme, une manière de voir l’homme, de voir la nature.
Et cette manière de voir la nature remonte jusqu’à Descartes,
qui disait :
“La connaissance nous rendra maîtres et possesseur de la nature.”
Ici, la nature est vue comme un réservoir d’énergie exploitable
à merci - d’où les problèmes de pollution que nous connaissons.
De même, Francis Bacon, qui est un Anglais empiriste, lui répond,
dans la même perspective : “Knowledge is power”. La connaissance,
c’est le pouvoir. On voit bien les similitudes anthropologiques
et philosophiques entre l’empirisme anglais comme outil du capitalisme
et le rationnalisme français. Selon moi, la compétitivité et le
compétitionnisme sortent de là. Et tout système qui s’uniformise
sur un seul critère, que ce soit en biologie, en génétique, en
physique ou en économie, s’écroule. Et nous sommes actuellement
face à cette énigme.
C’est tout-à-fait intéressant qu’il y ait une pluralité de points
de vue. Pourquoi je dis ça ?
Parce que la connaissance ne peut pas avancer sans pluralisme.
Toute science, ou toute connaissance qui devient un système uniforme
s’écroule. Donc nous sommes heureux que monsieur Moore tienne
un point de vue, que notre ami thaïlandais en tienne un autre,
et je suis sûr et certain qu’il doit y avoir un cheminement intermédiaire
entre l’efficacité et la spiritualité. Pour en revenir à la question,
par exemple, de la pauvreté, je partage votre point de vue : c’est
un mythe de lutter contre la pauvreté dans le cadre d’un système
qui multiplie les besoins. Je suis moi-même professeur dans un
département de marketing, et nous initions les étudiants à vendre
plus. Souvent, ils viennent nous voir en disant qu’ils sont motivés
par le marketing parce que c’est une discipline relationnelle,
qu’ils sont en contact avec les gens, etc. À chaque fois, je leur
pose une question éthique, je demande par exemple : “Si jamais
vous avez en face de vous un client endetté et que vous êtes chargé
de faire du chiffre d’affaire, qu’est-ce que vous allez lui dire
? Allez-vous lui dire la vérité sur la situation, sur son insolvabilité,
ou sur les défauts du produit, sur les dangers de souscrire un
emprunt supplémentaire, etc. ?” Donc ces jeunes, je les prends
dans une situation de dilemme, et finalement, beaucoup me disent
: “Mais je ne peux pas faire autrement. Je préfèrerais dire la
vérité à ce client, mais j’ai un emploi, je suis dans une mégamachine,
avec des contraintes, etc.” Donc, ces questions d’éthiques sont
omniprésentes. Et l’économie de marché, on ne peut pas nier qu’elle
soit basée sur ces principes de base que sont la concurrence,
sur l’accumulation, le profit, les parts de marché et l’extension
de celui-ci. Et je rappellerai, puisque vous nous venez de Nouvelle
Zélande, le point de vue des économistes libéraux, comme David
Ricardo, Adam Smith, l’apôtre du capitalisme, et bien d’autres
qui, dès le 19ème siècle, mettaient en évidence le fait que l’économie
britannique évoluait vers l’état stationnaire, du fait même que
les îles britanniques sont limitées en terme de ressources. Les
Anglais ont dû faire violence aux Écossais, pour transformer leurs
terroirs et les amener à produire des biens pour l’industrie manufacturière
anglaise. Mais le système, lui, plus il évolue, plus il a besoin.
Par conséquent, plusieurs peuples britanniques ont dû émigrer,
pour aller coloniser l’Amérique, l’Australie, la Nouvelle Zélande,
pour trouver de nouvelles ressources et lutter contre la baisse
des profits.
On peut donc dire que le colonialisme est inhérent à cette économie.
Et de plus, en termes d’écologie, rappelons-nous ce que disait
le Mahatma Gandhi : “Pour développer l’Angleterre, il a fallu
coloniser toute la planète. Que faut-il pour développer l’Inde
?” Ne parlons pas de la Chine, qui actuellement représente un
milliard trois cent millions d’habitants. Du fait même que la
Chine connaisse actuellement un taux de croissance très fort,
si ça continue, il va y avoir des tensions, des pressions, des
conflits autour des ressources naturelles, qui vont devenir de
plus en plus rares. Donc, on voit bien que c’est un système global,
qui mène forcément vers le conflit et vers la guerre. Il manque
de principes d’harmonie. C’est pour cela que maintenant, il faudrait
imaginer un nouveau paradigme, que j’appellerai un paradigme de
la civilisation de la diversité, dans lequel l’économie ne doit
pas commander la société. Ce sont les sociétés humaines, qui doivent
commander le marché et l’économie. Elles doivent encastrer l’économie.
Même s’il y a des opérations rentables, qui risquent d’induire
des dégâts écologiques, humains, culturels, etc, il ne faut pas
les faire. C’est-à-dire que l’homme est désormais devant ses responsabilités.
C’est ce que j’appelle l’éthique, ou le paradigme de la diversité.
Cela veut dire que toutes les autres cultures doivent aussi participer
au dialogue international : que ce soit les Inuits, les Aztèques,
les Chiapas, les multiples types de Berbères du Maroc, les Marocains
dans leur ensemble, les Africains… chaque lieu de la planète doit
aussi avoir son point de vue et être respecté. C’est dans ce cadre-là
que j’ai développé une théorie, que j’ai appelé la “théorie des
sites symboliques d’appartenance”, qui montre très bien que les
projets économiques, les modèles de gestion, le développement
transposés induisent de la destruction dans les milieux qui reçoivent
ce développement de l’extérieur. Il détruit leur capacité de régération
sans leur donner la culture du capitalisme. Ce pseudo-développement
fonctionne comme une carrosserie sans moteur. D’ailleurs, souvent,
les économistes parlent d’“éléphant blanc” en Afrique ! Ce sont
des modèles qui détruisent les identités, les savoirs-faire populaires
sans leur substituer de culture capitaliste - en l’occurrence
dans le modèle schumpéterien. Et l’innovation continue de se concentrer
dans le nord, dans les grands centres, Etats-Unis, etc. , alors
que le sud reste simple consommateur de signes techniques de l’Occident.
Même les investissements s’avèrent de la consommation quand on
achète des usines “clés en tête/clés en main” ! Tout cela est
pure illusion. Ce sont les impasses des économies formelles, qui
ont été construites de l’extérieur, sans tenir compte du site.
Le site,
ce sont des croyances, des pratiques, du sens. À l’échelle de
la planète, des sites, il y en a des milliards ! Un village, un
quartier, une ville, une région peuvent être des sites symboliques.
Et nous, pour lutter contre le fanatisme et contre le fait que,
quand on ne respecte pas l’intégrité du site, celui-ci développe
de l’intégrisme. Il y a des douanes invisibles, qu’on ne perçoit
pas. Pourquoi ? Parce que nous avons une pensée globale, qui n’a
de global que le nom : elle est unidimensionnelle, elle est purement
économique, donc elle n’est pas globale finalement. Elle ne pense
pas la multiplicité des dimensions de la condition humaine. Elle
se limite à la dimension instrumentale et utilitariste. C’est
pourquoi je la qualifie de mythe. La globalisation elle-même,
comme modèle unique, est un mythe et c’est pour ça que récemment,
dans un colloque à Paris, j’ai parlé de la fin de l’Occidentalisation
au sens d’un modèle unique. Même les gestionnaires, qui sont des
gens pratiques, favorables au système, tiennent compte désormais
de la mosaïque, de la diversité locale, des territoires, des sites,
etc.
4
- L’Occident a-t-il compris que le terrorisme venait de lui ?
Sulak Siravaksa
: Tout d’abord, je voudrais que vous sachiez que j’admire
monsieur Mike Moore. Il travaille pour les classes laborieuses,
c’est vrai. Mais bien sûr ses arguments et les miens sont diamétralement
opposés. D’abord parce que je crois comme Whitehead que “l’humanisme
est né des Lumières… qui ne se mesurent pas”. Vous dites que la
condition humaine s’améliore. Mais la condition humaine ne se
mesure pas mathématiquement. Vous la jaugez exclusivement en fonction
de critères matérialistes. Vous avez mentionné mon pays, que vous
avez comparé à la Birmanie. Objectivement, nous sommes beaucoup
plus riches que les Birmans. Et nous ne subissons pas actuellement
le joug d’une dictature militaire, comme eux. Mais si vous connaissiez
vraiment les Birmans et les Siamois, comme moi, vous sauriez qu’en
dépit de tous ces handicaps, les premiers sont actuellement beaucoup
plus heureux que les seconds. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il
n’y a pas, chez eux, de grandes inégalités entre riches et pauvres
: ils sont tous pauvres ensemble ! On peut être pauvre et content.
Ils sont notamment beaucoup plus solidaires et, en partie, plus
autonomes - la dictature militaire ne contrôle pas des zones entières
du pays. Mais plus que tout, les Birmans sont eux-mêmes. Vous
pourrez les qualifier de “peuple tribal”, mais la tribu n’est
pas forcément un mot négatif, vous savez : il peut signifier que
les gens sont fiers de leur culture, dont ils ont hérité de dizaines
de générations d’ancêtres. À l’inverse, que si peu de peuples
“tribaux” soient en mesure de survivre dans le monde actuel est
une chose très préoccupante. Pourquoi ne peuvent-ils survivre,
dans leurs cultures et leurs environnements naturels ?
D’autre part, votre raisonnement “optimiste” présente une lacune
majeure : vous savez très bien que si chaque Chinois possédait
une voiture et tous les biens que possède chaque Américain, le
monde ne pourrait pas survivre. Pour l’instant, Amnesty International
nous fait savoir qu’une vie chinoise ne vaut de toute façon absolument
pas une vie américaine, mais voilà : l’Amérique et l’Occident
ne représentent pas un modèle imitable par le reste du monde.
Cela dit, mon argument principal est que l’essentiel ne se mesure
pas. Si les humains ne deviennent pas plus spirituels, nous ne
survivront pas. C’est cette spiritualité dont je sens la trop
grande absence dans votre argumentaire. J’aimerais également citer
le poète Allen Ginsberg, qui avait tant de succès qu’il s’interrogeait
: “En Amérique, nous possédons à ce point tout que nous n’y prenons
même plus plaisir. Nous avons de plus en plus d’argent, d’objets,
de gadgets, où cela nous mène-t-il ?” C’est ainsi qu’il est devenu
bouddhiste et qu’il a découvert que l’essentiel était de respirer
correctement, et de se soucier de la souffrance d’autrui au-delà
de toute considération intellectuelle. Pour toutes ces raisons,
je suis ravi de me trouver au Maroc, d’écouter les musiques sacrées
du Festival de Fès…
Mais quand vous dites que la Banque Mondiale améliore l’état du
monde, je suis au regret de vous dire que je ne suis pas d’accord.
Sous la gouverne de la Banque Mondiale, le fossé s’est élargi
entre riches et pauvres dans le monde. Certes, rien n’est impossible.
Il semblerait que la Banque Mondiale soit en train d’évoluer vers
une vision plus spirituelle… du moins que de petites équipes,
dans cette banque, se soient mis à travailler sur la question
de la pauvreté… à une échelle personnelle. Je pense que c’est
bon signe. Parce que d’ordinaire, les gens qui dirigent ce genre
d’institutions, même quand ils sont habités par de bons sentiments,
le font de façon purement intellectuelle, de cette façon que le
philosophe Whitehead contestait. Non, la seule façon de bien se
comporter est d’agir avec humilité. D’écouter les pauvres. De
respecter la nature. Et d’apprendre que cette façon-là de progresser
constitue une nouvelle vision, un nouveau paradigme.
Pour moi, les multinationales sont absolument incontrôlables.
Vous parliez du fait de pouvoir s’acheter facilement un journal
pour pas cher, mais les journaux, dans une grande partie du monde,
sont manipulés et bourrés de propagande. Même ici, au Maroc, dans
mon hôtel, quelle télévision m’informe des affaires du monde ?
CNN ! Or une chaîne comme CNN n’a jusqu’ici jamais vraiment questionné
les Américains, par exemple sur leur propre rôle dans l’affaire
du 11 septembre. Pour les Occidentaux, le terrorisme vient toujours
de l’extérieur. D’un point de vue bouddhiste, le terrorisme vient
de l’intérieur. Pour que le monde progresse, il faudrait que se
dissolve cette illusion : c’est le système occidental lui-même
qui crée le terrorisme.
Le 11 septembre, entre cinq et six mille personnes ont péri. Mais
combien de gens meurent parce que les Américains imposent avec
une immense violence implicite leur façon de voir aux autres parties
du monde ?
Chacun de nous, chaque citoyen et chaque État-nation doit apprendre
à se connaître lui-même et à connaître autrui. Dans le bouddhisme,
nous appelons cela le Dharma, qui comprend la connaissance de
cette loi d’or : ce que nous avons fait aux autres nous reviendra
forcément. Pour parvenir à des situations tout-à-fait intéressantes
aujourd’hui, les blancs d’Océanie, les Néo-Zélandais et surtout
les Australiens, ont éliminé, parqué, embastillé, tué une bonne
partie des indigènes qui vivaient là avant eux. Toute cette souffrance
va évidemment revenir sur ceux qui l’ont provoquée. Ainsi, ces
derniers apprendront-ils à devenir humbles et non-violents, à
se vraiment se soucier des pauvres.
Les grandes institutions internationales ont les meilleurs experts,
la meilleure technologie, mais elles n’ont pas la légitimité morale
et la profondeur spirituelle qui pourraient faire d’elles de véritables
structures de progrès humain.
Mike Moore
: J’ai dit dans mon intervention ce qui comptait pour moi.
La mortalité infantile compte. L’espérance de vie compte. La qualité
de l’air et de l’eau compte. L’alphabétisation compte. Et je maintiens
que sur toutes ces questions, nous avons vu plus de progrès durant
les cinquante dernières années qu’au cours des cinq siècles qui
les ont précédées. Quant à la dimension spirituelle, je n’en ai
pas parlé. J’ai été élevé dans l’idée que ma foi ne regarde que
moi. J’ai une foi personnelle et je respecte la vôtre, mais je
ne fais pas campagne à leur sujet, ni n’en tire bénéfice. Ce sur
quoi j’ai tenté de m’expliquer, c’est que la tolérance est l’aspect
le plus important de la liberté et que la seule chose intolérable
est l’intolérance ! Bien sûr que l’OMC ou la Banque Mondiale font
des erreurs. Mais si notre système demeure transparent, nos enfants
se rassembleront, protesteront, et nous pourrons nous corriger
nous-mêmes. Bien sûr qu’il y a des injustices - je vais vous en
citer une, en effet très matérialiste, j’en suis désolé : si nous
pouvions utiliser une petite part des subsides qui vont, par milliards
de dollars chaque jour, à l’agriculture des pays riches, pour
les distribuer aux paysans des pays pauvres, cela représenterait
pour ces derniers quatre à cinq fois tout ce que la communauté
internationale leur offre actuellement. Certes, je suis matérialiste.
Je ne suis pas allé à l’université pour apprendre à devenir pauvre.
Car pauvre, je l’ai été au départ, par ma naissance. Je suis maintenant
un citoyen de la classe moyenne. Eh bien, je vous le dis : la
classe moyenne, c’est nettement mieux !
Nous avons traversé plusieurs étapes. Nous avons eu le sommet
de Monterrey. Nous y avons vu un changement de la politique d’aide
de l’administration américaine. Nous avons vu des changements
en Europe, sur les subventions qui pénalisent les pays pauvres.
Nous avons vu apparaître des textes qui permettent aux pays pauvres
d’exporter. Et nous avons également vu, à cause du scandale d’Enron
et d’autres entreprises du même style, les opinions publiques
et les hommes politiques réclamer une réglementation renforcée,
pourquoi ? Parce que vous y avez travaillé dur, parce que j’y
ai travaillé dur, parce que d’autres y ont travaillé dur. Et l’on
voit émerger le concept de “gouvernance”, qui décrit la plus ou
moins grande capacité d’une entreprise à faire face à ses critiques,
à ses actionnaires, à ses employés. Les petits actionnaires se
fâchent. On commence aussi à parler d’un actionnariat éthique.
Toutes ces choses sont, pour moi, des signes de progrès.
Je demande à ceux qui ne partagent pas ma foi de m’excuser, mais
je vous prie de croire que je suis un homme de foi. Sinon, je
ne serais personne. À Shanghaï, un archictecte m’a dit qu’une
ville sans maisons anciennes était comme un homme sans mémoire.
Eh bien, un homme sans foi fait pitié, c’est un immeuble vide.
Faouzi
Skali : Élargissons maintenant le cercle de ce débat à d’autres
intervenants, à commencer par Jacques Lacarrière, poète, spécialiste
de la mythologie grecque.
Jacques
Lacarrière : Je ne suis pas sûr que la mythologie grecque
soit très efficace pour analyser la mondialisation. Il n’y avait
pas chez les Grecs, de dieux dont la fonction soit de veiller
aux flux planétaires - à part Hermès, bien sûr, en charge des
marchands, des voyageurs et de voleurs, bref de la communication.
Pour en revenir à ce que nous venons d’entendre, je dirais qu’il
manque juste deux mots essentiels. Quand on parle de mondialisation
aujourd’hui, on l’entend avant tout au sens économique, ce n’est
pas la mondialisation des poètes, mais celle des commerçants.
Cela n’a en soi rien de deshonorant, loin de là, mais les moyens
mis en œuvre à cette occasion - j’en ai beaucoup parlé avec mon
ami, le Pr Albert Jacquard - se rejoignent sur un mot, que je
n’aime pas : compétitivité. Être compétitif, voilà le joug. Mais
puisqu’ici nous parlons d’âmes - pour en donner une à la mondialisation
-, je pense que cet objectif sera atteint le jour où nous réussiront
à faire en sorte que tout ce qui est actuellement compétitif sera
devenu complémentaire. La complémentarité se substituant à la
compétitivité, voilà le but. Non que la compétitivité soit mauvaise
en soi : quand on va sur un stade, c’est pour arriver le premier
- ou pour applaudir le premier. Mais notre vie de tous les jours
doit-elle reposer sur ce seul critère sportif ? La complémentarité
me paraît l’essence même de ce qui a fait qu’aujourd’hui on peut
parler de mondialisation. Il n’y a pas d’antagonisme, il n’y a
que des différences qui peuvent s’associer.
Je suis
très heureux de vous avoir donné l’occasion de le dire ! Je voudrais
ici rappeler à notre mémoire quelqu’un qui a joué un très grand
rôle dans beaucoup de moments de la vie philosophique et économique,
un chercheur en physique nucléaire, qui était aussi passionné
d’ésotérisme et de spiritualité et que j’ai connu après la guerre
dans les cercles d’enseignement de Georges Ivanovitch Gurdjeff.
Je veux parler de Raymond Abélio. Je ne peux que schématiser très
simplement son point de vue sur l’économie, mais il a dit des
choses passionnantes, quarante ans avant tout le monde. En gros,
selon lui, pour qu’une société humaine fonctionne, il fallait
au moins quatre types d’humains et d’activités : des hommes de
production (ce qui concerne aussi bien la nourriture que les produits
fabriqués, voire des services abstraits) ; des hommes de gestion
(parce qu’en général, les producteurs ne gèrent pas ce qu’ils
produisent) ; des hommes de pouvoir (parce que ni les premiers,
ni les seconds n’ont généralement le pouvoir nécessaire à la gestion
globale qui comprend l’environnement entier) ; enfin des hommes
de connaissance (ce qui comprenait aussi bien les religieux que
les scientifiques, mais aussi les enseignants et tous ceux dont
la question du savoir et de sa transmission constitue le centre
de l’existence). Et ce qu’Abélio disait surtout, ce qui était
tout-à-fait nouveau dans ces cercles de recherche spirituels,
c’est qu’un homme de connaissance gagnerait tout à avoir été d’abord
un homme de gestion, par exemple, c’est à dire à s’être trouvé
face à un certain nombre de réalités économiques et qui, devant
un ensemble de réseaux n’émanant pas de lui et n’aboutissant pas
à lui, est amené à réfléchir à leur utilisation optimale. Abélio
m’a ouvert l’horizon de telle sorte que je ne peux plus séparer
la rencontre et l’exercice de la spiritualité d’avec le monde
lui-même. Je vénère ceux qui sont capables de passer trente ans
de leur vie dans une grotte ou dans une forêt, car à aucun moment
ils ne sont inutiles au monde. Mais dans celui qui est le nôtre
et qui concerne la mondialisation - nous ne parlons pas non plus
du monde des chasseurs de la forêt amazonienne, ni de celui des
derniers Inuits chasseurs de morse. Là, Abélio était un précurseur,
qui voulait ancrer la spiritualité dans la compréhension des réseaux,
des sources, des parcours et surtout des transformations du monde
moderne. Il avait cette phrase très belle : “Nous sommes
à une époque où jamais l’homme n’a autant transformé le monde.”
Mike Moore
: Un journaliste vient de me demander si je pensais que le
monde actuel était parfait. Non, mais je pense que le monde est
en progrès. Nous avons ouvert les sociétés et les avons démocratisées
et cela est bon. L’opposé de globalisation est peut-être la tribalisation.
La tribu a longtemps été la base de notre espèce. C’est la persistance
d’une certaine forme de tribalisme en Europe qui a provoqué le
déclenchement de plusieurs guerres mondiales.
Je pense que nous sommes en progrès. L’Organisation des nations
unies, que nous avons fondée en 1945, ou bien l’Union que les
Européens bâtissent depuis les années 50 (et que j’espère voir
atteindre les rives du Pacifique avant ma mort), toute cela représente
une force positive dans le monde. Et ça ne veut pas dire que les
Français seront moins français ni les Allemands moins allemands.
Voyez-vous, si nous nous asseyions ensemble et tentions de reconsidérer
la déclaration des droits de l’homme en termes “globalisants”,
nous serions sans doute bombardés de critiques. Et pourtant, une
société civile active, libre, ouverte à l’information et faisant
confiance à ses jeunes, réussira toujours à corriger ses excès…
Certains manques de lucidité me sidèrent. Quand je vois que les
multinationales sont systématiquement villipendées, même quand
elles offrent, au Vietnam par exemple, des salaires cinq fois
plus élevés que la moyenne, je suis troublé. Ce qui se passe en
Chine depuis quinze ans est totalement unique dans l’histoire
mondiale : des centaines de millions d’êtres humains s’ouvrent
au monde.
Certes, nous devons nous améliorer, en termes d’éthique commerciale,
notamment du côté des grandes compagnies. Une phrase cynique dit
que “la vertu est à elle-même sa propre récompense”, mais je pense
que la vertu va être un avantage compétitif majeur pour les entreprises
de l’avenir. Si les multinationales ne se comportent pas de façon
éthique, les syndicats, les ONG, les jeunes contestataires organiseront
des boycotts mondiaux et feront passer un sâle moment à ces compagnies.
Parlons de la compétition. Efficience est un autre mot pour conservation.
Coca-Cola utilise aujourd’hui neuf fois moins de métal pour ses
cannettes qu’il y a cinquante ans. Dans l’ensemble, les États-Unis
consomment 30% d’acier en moins qu’une génération plus tôt. Si
nous laissons fonctionner le marché, nous autorisons la transparence
et poussons les citoyens et de l’opinion publique à s’engager,
à contrôler les bureaucrates comme moi-même et les organisations
internationales, nous obligeant à nous corriger et à œuvrer pour
un monde meilleur.
Il y a certes encore de grands fossés dans nos paysages éthiques,
mais de grâce, dites-moi quel continent peut prétendre avoir résolu
ses problèmes d’éthique, de corruption, de dérives diverses ?
La question nous concerne tous : pouvons-nous oui ou non contraindre
les businessmen, les politiciens, les journalistes, les producteurs
de médias à rendre compte de leurs comportements, sans les priver
de leur légitime liberté et des vertus que celle-ci conditionne
? Je pense que oui. Je pense personnellement que, dans l’immense
majorité des cas, nous sommes en train d’améliorer la condition
humaine. Pas partout ? Mais où donc cette condition se dégrade-t-elle
? Observez bien : plutôt dans les sociétés et les pays où l’on
dépense plus pour les armes que pour les écoles, où les gouvernements
détournent vers des comptes privés les crédits publics de la Banque
mondiale… À l’inverse, quand je vois des gamins de races ou de
pays différents dialoguer entre eux, sur le web ou ailleurs, je
me dis qu’ils sont en train de constituer une immense classe moyenne
globale, non pas alignée sur des valeurs uniformes mais respectant
précieusement les cultures et les histoires les uns des autres.
On m’oppose des arguments qui font référence à la lutte des classes,
dans un partage des rôles sociaux qui correspond à un temps particulier.
Je pense que la lutte des classes est dépassée. Le peuple a gagné,
l’élite a perdu. Dans la nouvelle économie du savoir, tout le
monde sera potentiellement doué de savoir. La mobilité sociale
s’est généralisée. Prenez la condition féminine : dans la plupart
des pays, des cultures, des sociétés, elle s’est formidablement
améliorée. Je voudrais que cela se poursuive, partout. Je crois
que l’émancipation est une bonne chose partout. Et je ne crois
pas que vouloir que se généralise l’application de la déclaration
des droits de l’homme soit un fait impéraliste.
Je n’y peux rien, je suis un optimiste. Je suis impressionné par
le nombre de gens qui, dans les écoles de mon pays, apprennent
une seconde langue.
Qu’est-ce qui va changer le monde à venir ?
D’abord, ce sont les femmes. Elles vivront plus longtemps, voteront
davantage, résisteront plus que les hommes contre la guerre, se
situeront différemment par rapport à l’environnement et par rapport
aux valeurs morales…
Ensuite, ce sera l’émergence d’une immense classe moyenne, qui
va s’émerveiller de pouvoir parler dans la langue d’une autre
culture. Je fais vraisemblablement partie de la dernière génération
qui ne sait parler qu’une langue, en l’occurrence l’anglais. Faites
confiance aux jeunes, donnez leur la liberté et vous verrez le
monde qu’ils vont créer !
Catherine
Marshall : Nous avons là un merveilleux contraste entre des
images et des thèmes extrêmement variés, se mariant dans la vision
que nous avons tous, chacun à sa manière : une culture des diversités.
Le respect pour les valeurs humaines, qui sont des thèmes forts
qui émanent de tout ce qui vient d’être dit. Cela n’est pas sans
références dans l’histoire. Venant d’abord de la ville de Fès,
avec sa combinaison de beauté, d’intellect, de mélange confessionnel
et culturel. Venant aussi, et c’est très important, du rappel
de ce que fut la période consécutive à la seconde guerre mondiale,
avec tous les rêves - vous parliez de rêver - qui habitaient les
hommes et les femmes qui fondèrent l’Organisation des Nations
Unies et votèrent la Déclaration universelle des droits de l’homme.
De nobles rêves, étroitement articulés à toutes les souffrances
et misères qu’avait endurées l’humanité dans les années précédentes.
Référence aussi au choc du 11 septembre qui, espérons-le, a provoqué
les conditions d’une indispensable ouverture aux autres cultures
- dans des proportions qui auraient été inimaginables un an avant…
J’aimerais cependant insister sur un point que je n’aimerais pas
que nous oublions : quand nous parlons de pauvreté, n’oublions
pas concrètement que cela signifie 30% de mortalité infantile,
une absence totale du minimum vital, pas de toit, pas d’eau, pas
de toilette, habiter sur des tas d’ordures… Nous parlons de milliards
de gens. Et nous vivons un temps où nous n’avons aucune excuse
: nous savons que des enfants meurent de faim, là, sous nos yeux.
Il n’y a aucune raison pour que cela ne change pas, là, de notre
vivant. Notre quête de diversité et de respect pour les autres
recouvre d’abord ce besoin vital urgent. C’est un impératif absolu
: que les enfants puissent manger et aller à l’école, avec l’espoir
d’un métier plus tard.
La question devient alors : “Que faites-vous pour que ça change
?” Le consensus vous répondra que vous n’y pouvez rien tout seul.
Il faut vous associer à des ensembles larges, pour réussir dans
ce travail gigantesque.
D’autre part, je pense que nous devons intégrer cette question
de la pauvreté à d’autres thèmes qui ont émergé plusieurs fois
au fil des interventions : d’abord un programme social, s’adressant
aux leaders politiques et aux grandes institutions ; ensuite,
ce défi auquel tous souscrivent, de visualiser l’avenir de chaque
être humain comme individuellement libre, que ce soit dans le
cadre de sa communauté ou de sa nation. Trouver les mécanismes
de cette diversité, constitue l’aspect le plus glorieux de la
globalisation qui nous inspire tous.
Un participant
: Je voudrais poser une question à monsieur Moore. Vous avez
parlé d’un progrès concernant l’environnement et le bien-être
croissant de la population mondiale. Mais il y a à peine quelques
jours, un rapport de l’ONU signé par un millier de scientifiques
nous annonçait que d’ici trente ans, la moitié de la planète risquait
de ne pas avoir accès à de l’eau potable. Tout le monde aujourd’hui
a entendu parler du réchauffement global, dont nous commençons
à ressentir les effets… Et nous avons tous entendu monsieur Bush
dire qu’il ne peut en aucun cas ralentir l’économie de son pays
et qu’il ne peut donc pas signer le traité de Kyoto. Ma question
est donc : est-ce l’argent qui fait tourner notre planète ? Et
que vaut-il mieux : une bonne économie ou une planète terre encore
couverte de vie ?
Mike Moore
: Je croyais, monsieur, que vous alliez me demander : “Comment
faire pour combattre la pauvreté dans un monde qui multiplie les
besoins ?” Votre question est bonne pour les pays de classe moyenne
ou supérieure. Pas pour ceux où l’on doit vivre avec un dollar
par jour et qui concernent deux milliards d’êtres humains. Je
n’ai pas lu le rapport dont vous parlez. Mais je vous dirais ceci
: le Club de Rome s’est trompé, ses prédictions étaient fausses.
À cette époque, à la fin des années 60, ce cénacle de grands esprits,
champions de l’idée de “croissance zéro”, avait dit que nous allions
vers un nouvel âge glaciaire. Aujourd’hui, on nous dit que c’est
un âge de canicule qui nous attend. Si je me permets d’être optimiste,
c’est que les rapports sur l’eau potable nous disent au moins
quoi faire. Et avec des gens comme vous et moi, nous allons faire
quelque chose, n’est-ce pas ? Dans un monde transparent, où les
médias font leur travail, quand on apprend que 40% de l’eau utilisée
pour l’irrigation rate sa cible, n’arrose pas les plantes, il
apparaît urgent d’améliorer l’utilisation des ressources existantes,
ce qui permettrait de multiplier par un facteur considérable le
nombre de ceux qui pourraient en bénéficier. Grâce à notre société
civile, grâce aux mouvements de protestataires, grâce aux hommes
politiques, aux leaders religieux, aux cinéastes qui focalisent
nos attentions sur ces questions, nous nous avérons la seule espèce
ayant la capacité d’éventuellement freiner une catastrophe naturelle
en la prévenant. La Banque Mondiale consacre, je crois, 20% de
ses fonds à investir sur les prototypes de systèmes de traitement
de l’eau. Nous pouvons désormais agir.
Je ne pense pas qu’il faille arrêter la croissance économique.
On sait très bien qui exige que l’on gèle la croissance : ce sont
toujours les habitants des pays riches. Je ne connais aucun pauvre
qui ait envie de geler la situation dans l’état actuel. Ils veulent
avancer, eux. Pourquoi, à votre avis, les habitants des pays pauvres
viennent-ils chez nous, assurer les tâches les plus ingrates,
dans les usines, en travail de nuit, dans les hôpitaux, dans les
services de nettoyage, en sous-sol, dans des conditions souvent
extrêmement pénibles ? C’est pour leurs enfants ! Geler la croissance
reviendrait à geler les injustices dans l’état actuel et pétrifier
tout espoir pour les générations à venir. Comment pourriez-vous
désirer cela ?
Je voudrais insister sur un point. Je suis très critique vis-à-vis
de ce que nous faisons. Je vais publier un livre très prochainement
où je fais des propositions d’amélioration. Voici une idée parmi
d’autres, que je vous propose : l’idée d’État-nation est historiquement
récente, mais c’est l’unité de base de tout engagement politique,
tout comme la famille est l’unité sociale de base de toute civilisation.
L’État-nation est donc une organisation très précieuse, mais elle
a aussi montré ses limites : certains problèmes le dépassent indubitablement.
Pour que le Rhin ou le Rhône, qui coulent en France mais viennent
d’ailleurs, retrouvent leur état de pureté originel, la France
a intérêt à passer des accords avec la Suisse et avec l’Allemagne.
Seule, elle n’y arriverait pas. Et comment pourriez-vous gérer
une compagnie aérienne sans vous entendre avec les autres au-delà
de vos frontières nationales ? Les gouvernements doivent donc
travailler ensemble et nous avons créé pour cela toutes sortes
de bonnes institutions, telles que le Traité Antarctique ou la
Loi de la Mer, qui ont désormais leurs propres agents et fonctionnaires
et dépassent les gouvernements et les parlements nationaux. Se
pose alors une très importante question démocratique, que vous
connaissez bien dans l’Union Européenne : quelle part de souveraineté
les États-nations et leurs parlements et gouvernements doivent-ils
laisser aux instances qui les transcendent ? Bien sûr, comme toutes
les bureaucraties, les institutions internationales ont vite pris
l’habitude de se mettre à leur propre service, beaucoup plus qu’à
celui des gens qu’elles devraient servir : les habitants de la
planète. Il ne faut donc jamais relâcher la pression sur elles,
comme toujours ! Faites pression sur moi et sur l’organisation
que je sers : c’est indispensable ! Mais c’est là la responsabilité
de tous les citoyens du monde et de ceux pour qui ils votent.
Cela ne m’empêche pas de répéter ce que je sais : la situation
de la majorité des habitants de cette planète s’est considérablement
améliorée en quelques décennies. Les descendants des peuples primordiaux
de mon pays ne sont plus fouettés s’ils parlent leur langue à
l’école : ils doivent même l’apprendre, en cours ! Et c’est un
mouvement universel. Certes, la déclaration des droits de l’homme
comporte encore des lacunes honteuses concernant les peuples indigènes.
Mais vous le savez. Alors, vous pouvez agir, protester, mener
campagne ! Avec internet, tout habitant du monde est potentiellement
devenu un parti politique à lui tout seul. Je sais bien que tout
le monde n’a pas accès au web, loin de là. Il faut donc que les
revenus des plus pauvres augmentent. Mais je suis très optimiste.
Et nous pourrions parler des coûts de la pollution, ou de la déforestation,
ou de l’épuisement des énergies fossiles… Il y a heureusement
des signes d’espoir. Nous parlions du Rhône ou du Rhin : ils sont
nettement plus propres, il redevient possible d’y pêcher.
Un participant
: Dans ce débat contradictoire très complexe et dramatique
et passionnant, j’ai particulièrement apprécié le point de vue
du professeur Zaoual, ainsi que celui de Faouzi Skali quand il
nous a parlé de cette autre façon qu’avaient les corporations
d’artisans d’établir un juste prix. Quand la politique se mêle
d’environnement, il est quelquefois question de “rationnaliser
les choix budgétaires” en intégrant toutes sortes de données qui
ne sont pas économiques, au sens habituel. J’aimerais savoir si
le professeur Zaoual pourrait reprendre cette idée du juste prix,
qui ne nie pas la dimension économique, mais la soumet à une autre
logique.
Hassan
Zaoual : Merci de me donner l’occasion d’argumenter plus avant
ma modeste théorie des sites symboliques d’appartenance. Je disais
tout à l’heure que l’économie formelle transposée du nord vers
le sud, du haut vers le bas, est une économie entropique, qui
produit de la dette et qui, pour beaucoup d’Africains par exemple,
ne correspond qu’au rêve du blanc. Quand on se retrouve dans le
rêve d’un autre, sans pouvoir vivre le sien propre, c’est le cauchemar.
C’est pour cela qu’il nous faut rêver la solution ensemble !
Continuons dans notre logique : ce que l’on constate dans les
faits et les expériences c’est que les économies qui fonctionnent
le mieux sont informelles. Les économistes les qualifient volontiers
de “secteur non structuré”, pourquoi ? Parce qu’ils y projettent
leurs propres structures sur des faits économiques et sociaux…
et ne les retrouvent pas. Ce sont donc ces experts qui ne sont
pas structurés, parce que les organisations dont je parle prolifèrent
sur des échelles microscopiques - c’est l’artisanat, les économies
de quartiers, toutes sortes de réseaux informels dans lesquels
naissent, vivent et meurent la plupart des populations du Sud.
Et ce que l’on constate dans ces univers, c’est que le comportement
économique de ces gens ne répond pas au modèle standart de la
rationnalité économique, qui est basée sur la maximalisation du
profit.
Prenons le cas d’un petit entrepreneur de Fès. Il habite un territoire
au sein de la médina, en relation avec sa famille, son clan, son
réseau, sa corporation… Et son site remplit toutes sortes de fonctions
: il est producteur, éducateur, accompagnateur… C’est un univers
qui fonctionne en intégrant l’ensemble des données du site. Et
là, l’éthique rejoint la technique. Cela signifie que les acteurs
de l’informel sont beaucoup plus experts que les experts internationaux.
En d’autres termes, ils ont un site symbolique d’appartenance,
plus ou moins visible, plus ou moins imaginaire, qui imprègne
tous les comportements, individuels comme collectifs, et qui les
coordonne in situ. Dans chaque site, il y a :
1°) une “boite noire” qui contient des mythes fondateurs, des
valeurs, des parcours, des trajectoires, etc.
2°) une boite conceptuelle, dans laquelle se trouvent des théories
quand on théorise, des modèles, un savoir social.
3°) des boites à outils, des modèles d’action.
Et le site parcourt ces trois niveaux. Or, la rationnalité économique
ne parvient pas à saisir cet ensemble. C’est ce qui rend fous
les économistes, quand ils abordent l’informel. Aujourd’hui, suite
au succès de la Grameen Bank créée par Muhammad Yunus au Bengla
Desh, la Banque Mondiale et le FMI s’intéressent aux microcrédits
et aux microfinancements, qui intègrent justement les normes du
milieu, les groupes de solidarité, les besoins spécifiques des
sites. Du coup, ces grosses institutions veulent s’adapter à ce
type de problématique. Ce qui explique leur soutien actuel aux
ONG, la coopération décentralisée, l’aide aux territoires, au
développement local et aussi aux entrepreneurs informels, etc.
Le problème, c’est que ni la Banque Mondiale ni le FMI ne peuvent
changer radicalement : même en s’ouvrant à ces nouvelles perspectives,
ils restent campés sur leurs postulats fondamentaux. Ainsi, notre
entrepreneur informel de Fès, ils vont essayer de “l’aider” en
croyant qu’il pourrait devenir un grand capitaliste. C’est-à-dire
qu’ils perçoivent son activité comme un embryon d’entreprise au
sens capitaliste. Or, ce n’est pas le cas, puisque cet Homo situs
- cet Homme de la situation - conjugue plusieurs espaces de justification
: il doit aider sa communauté, aider ses cousins, répondre à divers
mécanismes de solidarité, à divers modes de coordination hors
marché, qui font que ce producteur ne sera jamais un capitaliste.
Et le risque, si l’on ne change pas de lunettes paradigmatiques
et qu’on ne comprend pas le sens implicite de ces pratiques locales,
c’est d’installer des projets censés aider et qui, en fait, vont
au contraire détruire toute capacité d’adaptation et d’innovation,
cette capacité que n’ont pas les élites stériles des économies
formelles - ces dernières ne sachant faire qu’une chose : importer,
tout importer, l’expertise, les concepts, les institutions… tout.
On dirait un trou noir, qui dévore tout, un buvard. Et de l’autre
côté, cela produit de la dette.
Ce sont les débris de ces paquets de développement aéroportés
de l’extérieur, qui arrivent à l’économie informelle. Et comme
les producteurs ne sont pas dans le train d’enfer du développement
gratuit, ils sont bien obligés de composer avec leur identité,
leur culture, leur mémoire, leur savoir-faire et leur économie
relationnelle.
C’est une économie beaucoup plus relationnelle que rationnelle.
C’est pour ça que la question relève du paradigme et que j’ai
remplacé l’Homo economicus, concept totem de la Banque Mondiale
et des économistes, par l’Homo situs, l’homme de la situation
: il est varié, variable, conjuque plusieurs paramètres, beaucoup
plus expert que l’expert et quand on ne respecte pas son site,
il phagocyte votre modèle et vos projets. Et c’est pour ça qu’il
ne faut pas le voir comme une population cible sur laquelle on
tire des projets, qui deviennent des projectiles.
Il faut sortir de cette épistémologie de la violence. Épistémologie
où l’on transforme l’autre en cible.
Mike Moore
: Je pense que vous n’allez pas assez loin. Vous évoquiez
la Grameen Bank et ce génie qu’est Yunus, qui a réussi à proposer
des prêts de moins de cent dollars, surtout à des femmes - dont
il ne recouvre pas 70% des remboursements -, cet homme mérite
le prix Nobel. Ça marche ! Du coup, la méthode se répand dans
le monde. Pourquoi ? Parce que nous apprenons. J’aimerais citer
deux livres, d’un autre personnage qui mérite le Nobel : Les Mystères
du Capital et le Projet Grameen dont l’auteur s’appelle De Sotto.
Ce qu’il a fait : lancer des équipes sur des micro-projets - un
taxi, une petite boutique, un atelier de couturière…. Ce qu’il
a découvert : les gens jouent le jeu, ils sont réglo ! Se posent
alors des questions de droits de propriété, d’accès à des niveaux
que les acteurs habituels des économies informelles ne peuvent
pas atteindre seuls, à commencer par les systèmes bancaires conventionnels.
Ces deux idées, mariées ensemble, feront davantage pour le développement
que tout le reste… à ceci près : les objectifs actuels du Millenium
contre la pauvreté coûteront environ soixante milliards de dollars
; si nous franchissons décemment les négociations de Doha et faisons
ce que nous nous y sommes promis, nous rendrons aux pays en voie
de développement une somme cinq fois plus importante. Cela apportera
beaucoup plus d’eau potable, d’écoles et d’hôpitaux que tout le
reste.
Un participant
: Quels sont vos outils d’évaluation, quand vous dites : “Dans
la plupart des pays, ceci ou cela va beaucoup mieux” ? Tous les
exemples que vous nous avez donnés sont formidables, ma question
concerne l’expression “la plupart”. Je suis de New York et je
sais que nous faisons des tas de bonnes choses. Mais je sais aussi
que la plupart de nos richesses et de notre argent ne va pas à
l’éducation. Aux Etats-Unis, les écoles publiques sont dans véritable
état de précarité et la pauvreté frappe une proportion non négligeable
de mes concitoyens, tout comme dans de nombreux autres pays riches.
Ma question est donc : quel paradigme nous permettrait d’assurer
le minimum basique - eau potable, soins de santé, éducation -
à tous les humains à l’échelle planétaire ? Telles sont les conditions
minimales du bonheur, n’est-ce pas : survivre aux minutes qui
suivent votre naissance, disposer d’eau potable, de bonne nourriture
et dépasser l’ignorance par l’éducation. Comment faire ?
Mike Moore
: Mes graphiques sont ceux de l’UNDP, de la Banque Mondiale,
etc., et ils prouvent que la mortalité infantile a effectivement
fortement baissé - sans quoi vous n’auriez pas tous ces enfants
dans les rues de Fès ! Les systèmes de santé fonctionnent. Comment
faire ? Cela prendrait plus qu’un livre pour le détailler. Les
gouvernements doivent investir. Je crois que l’État doit intervenir
sur le marché, pour y promouvoir la santé publique, l’éducation
publique, les services publics. Le plus grand progrès social,
à Londres, a eu lieu quand la municipalité décida d’assurer un
système de “searedge”, que seule une coopération entre le public
et le privé pouvait mettre sur pied. Les partenariats d’économie
mixte ont été à l’origine des plus grands progrès sociaux. Mais
l’initiative en revient généralement à l’État, qui doit absolument
débloquer le budget ad hoc. Et si l’État préfère mettre plus d’argent
dans les armements que dans la santé, l’éducation ou l’assainissement
urbain, aucune institution internationale n’a le pouvoir de l’en
empêcher. Il y a quelque chose de grotesque à voir certains des
pays les plus pauvres du monde, aligner des armées redoutables.
Mais là-dessus, je n’ai pas grand pouvoir.
Un participant
: En vous écoutant ce matin, j’ai entendu le oui, j’ai entendu
le non. C’est toujours comme ça dans les discussions intellectuelles.
Il n’y a pas de gagnant, pas de perdant. Tout le monde a raison.
Lafontaine disait : “ Quand on veut noyer son chien, on l’accuse
de la rage. ” Ça marche toujours. Teilhard de Chardin, que j’ai
eu la chance de connaître dans mon jeune âge, disait que l’évolution
de l’homme nécessiterait encore au moins des centaines de milliers
d’années. Peut-être d’ici deux cent mille ans arriverons-nous
à une certaine sagesse. Ne soyons pas trop optimistes, mais le
pessimisme n’est pas nécessaire non plus. Il y a quelques années,
une personne très lancée dans le retour à l’agriculture bio m’avait
fait penser que si l’on appliquait sa méthode à la lettre, il
y aurait plus de cinq cent millions de morts de faim sur cette
planète. Si l’on veut parler d’un point de vue pratique, je suis
tout à fait de l’avis qu’une mondialisation dans le sens du commercial,
de la production et de la distribution des biens dans le monde,
est une nécessité absolue. Sinon, nous aurons encore beaucoup
plus de pauvres, d’affamés et de fanatiques. Nous avons absolument
besoin d’une entente mondiale entre les différents pays, cultures,
races de ce bas monde. Sinon, nous irons rapidement à la destruction
générale. Mais la seule façon de s’entendre est de s’arracher
au dialogue purement horizontal. Tant qu’on en reste à des discussions
purement matérielles, on reste prisonnier de la rareté et de la
dualité : chaque chose contient son contraire, comme le côté pile
d’une pièce de monnaie est inséparable de son côté face. Le seul
moyen de parvenir à ce que tout le monde souhaite, c’est l’élévation
de l’homme dans la spiritualité, c’est-à-dire dans une dimension
verticale qui échappe aux logiques purement terrestres. La spiritualité
seule peut très lentement transformer le monde. Utilisons donc
plutôt les moyens modernes de nos savants techniciens ont mis
au point, pour nourrir ou éduquer les hommes - relayons les meilleurs
professeurs du monde au monde entier par internet ! Encore faut-il
que les gouvernants le veuillent…
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