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LES DOSSIERS CLÉS
 


Peut-on donner une âme à la mondialisation ?

Où les hôtes marocains proposent
une logique ternaire


Une centaine d’intervenants a déjà participé aux quatre premières versions de ces "Rencontres de Fès", de 2001 à 2004. Il y aurait de nombreux commentaires à faire sur la plupart de ces interventions. Nous préférons cependant laisser à nos visiteurs la liberté d’entrer dans ce forum, cosmopolite et passionné, sans a priori. Une seule remarque fera exception à cette règle : si nous n’avons pas hésité à ouvrir notre site aux Rencontres de Fès, ce n’est pas seulement par amitié, ou pour encourager un bel événement de réflexion et de fraternisation, dont nous espérons qu’il se poursuivra et atteindra ses objectifs le plus concrètement possible. Il y a mieux. Les Rencontres de Fès nous ont véritablement impressionnés par une qualité remarquable dont y ont fait preuve les hôtes marocains de l’évènement : dans l’affrontement, classique et nécessaire, entre les pour et les contre - pour ou contre le marché libéral, pour ou contre la logique capitaliste, pour ou contre les OGM, pour ou contre une extension de l’agriculture biologique, pour ou contre une prééminence des logiques non-marchandes, etc. -, dans l’escalade bien connues où mène tout dualisme poussé au-delà d’une certaine température, les intervenants marocains, hommes et femmes, intellectuels et praticiens, ont su, à plusieurs reprises, avec une intelligence très fine des différentes logiques, apporter le troisième terme qui, seul, permet d’échapper à la spirale mortifère et, non sans humour, d’ouvrir la voie à une véritable création humaine. Voie passionnante et destinée à tous. La plus belle démonstration s’est jouée en quatre temps, entre le secrétaire général de l’Organisation Mondiale du Commerce, le Néo-Zélandais Mike Moore, le chef bouddhiste thaïlandais Sulak Sivaraksa et l’économiste marocain Hassan Zaoual - le tout suivi d’un débat collectif.

1 - Entre “J’achète donc je suis” et “Je respire donc je suis” où est la vraie vie ?
par Sulak Sivaraksa

S. Sivaraksa - DR.

Mon nom est Sulak Sivaraksa. Je suis de Bangkok, capitale du Siam et de la Thaïlande. J’ai apporté un petit cadeau avec moi : une tête de Bouddha. C’est l’objet symbolique que je vous propose - je vous en parlerai plus tard. Pour l’instant, entrons dans le vif du sujet…
Je sens que le mot “globalisation” n’est pas le descriptif adéquat de l’âge que nous sommes supposés vivre. Ce mot est un biais socialement neutre, hautement trompeur, lourd de déceptions. Parfois, je lui préfère l’expression attrape-tout de “fondamentalisme du libre marché” ou celle de “modernisme extrême par la globalisation". Cela décrit mieux les faits.
La globalisation, partant de l’interdépendance des nations, de l’intermutualité de leurs intérêts et des bénéfices partagés de leurs interactions, a provoqué des conséquences diamétralement opposées, à savoir :
- la dépendance croissante des pays dits “en voie de développement” vis-à-vis des pays dits “développés” ;
- l’inégalité croissante entre les entrepreneurs, les travailleurs, les agrobusinessmen et les paysans du nord et du sud ;
- l’aggrandissement du fossé entre les revenus des personnes et des États ;
- la dégradation dramatique de l’environnement naturel et la menace des équilibres écologiques et de la survie des humains en général…
Tels sont les résultats du système de libre marché.
Et pourtant, en dépit de ces tragédies, on nous dit que ce libre marché n’est pas encore assez libre, qu’il demeure des barrières douanières à abattre, qu’il faut déréguler davantage encore les économies et les restructurer dans le sens d’une ouverture plus grande aux flux internationaux. Tout cela au nom du progrès, de la prospérité, du développement, dans une immense foi dans les pouvoirs internes du marché à nous conduire vers l’harmonie !
L’expression “modernisme extrême” est également adéquate, parce que nous vivons dans un monde travaillé au corps par l’intensification, la diversification et l’extension universelle de la modernité. Un lettré que je connais a appelé ça “l’âge du modernisme extrême”. En réalité, la modernité repose simplement sur son autojustification et rejette toutes les autres formes d’actualisation de la condition humaine, systématiquement disqualifiées comme inférieures et produites par des esprits faibles ou anormaux.
L’implication est claire : il n’y a qu’une voie pour être sain et normal : comprendre le concept de développement moderne, radicalement et exclusivement réduit à une européenisation de la planète. Un éditorialiste fameux, Thomas Frymont, est allé jusqu’à dire que critiquer la globalisation revenait à croire que la terre était plate ! Selon lui, les anti-mondialistes sont bloqués dans un passé archaïques, refusant d’accepter l’aspect unilatéral de ce temps.
Eh bien soit, je vous le dis : si ma critique de la globalisation fait de moi quelqu’un qui croit que la terre est plate, qu’il en soit ainsi, je l’accepte !
Mais je ne suis pas seul. En fait, nous sommes la majorité. On ne le sait pas assez. Je trouve que tous ceux qui sont intéressés par la liberté, la justice, la non-violence, la démocratie, le maintien d’un environnement viable, devraient mieux faire connaître leurs convictions, leurs analyses et leurs critiques, au lieu de sceller leurs lèvres ! Mettons-nous en action contre les souffrances du monde, et ne nous laissons pas gruger par la croyance selon laquelle la globalisation économique planétaire serait une seule façon d’échapper à la résignation et au fatalisme ! Le monde n’est pas encore “globalisé” au point que nous n’ayons plus la moindre chance d’influencer ses contours et son contenu, son centre n’a pas encore été totalement occupé sans notre participation. Cela donne certes du cœur au ventre, de sentir que nous pouvons encore peser dans la balance.

En tant que bouddhiste, je me tourne vers l’enseignement du Bouddha, qui nous apprend d’abord ceci : notre responsabilité personnelle est engagée dans la souffrance du monde. Durant les décennies de mon activisme, j’ai toujours été soutenu et régénéré par cette très simple idée... Le travail de connaissance et de pacification de soi-même doit être utile aux autres.
Vous connaissez l’histoire de ce moine qui vint un jour à la rencontre du Bouddha et qui dit à l’Éveillé qu’il avait médité pendant de nombreuses années avant d’obtenir le pouvoir magique de marcher sur l’eau pour traverser les rivières. Le Bouddha lui répondit sans détour qu’il était stupide d’avoir gaspillé tant de temps pour atteindre un but inutile : si vous voulez traverser une rivière, le plus simple est d’aller voir le passeur et de lui payer le prix du passage. Votre méditation, elle, doit servir le monde. Dans le bouddhisme, le miracle, la magie n’est pas de marcher sur l’eau ni de voler dans les airs, c’est plutôt de marcher sur terre, raisonnablement, et de comprendre ce que la Terre-Mère offre au bien-être général. Si vous ne voulez pas exploiter la terre, ni aucun des aspects de la nature, celle-ci croîtra de façon harmonieuse, complète, holistique, et aidera les humains à grandir physiquement, mentalement et spirituellement. Quand nous regardons une fleur, en toute lucidité, nous réalisons qu’il s’agit d’une magie, ô combien simple ! La fleur contient des éléments non-fleur. À l’instant, elle est belle et fraîche, mais bientôt elle se fanera et mourra, deviendra compost et renaîtra comme plante qui, à nouveau, produira des fleurs, que tous ceux qui apprécient la beauté et la bonté pourront admirer.
Nous aussi, un jour, nous mourrons et nos corps morts s’uniront à la terre, et la renaissance se produira, miraculeusement ou magiquement, pour ceux qui souhaitent comprendre l’interconnection entre tous les êtres, ou l’inter-être de tout. Sans vous, je n’existerais pas. Vous et moi sommes inter-liés. Dans chacun de nous se trouvent des éléments non-humains. Nous sommes soleil, lune, terre, rivière, océan, arbres, etc. Sans les arbres, nous humains, ne pouvons survivre. La connaissance scientifique voudrait réduire l’humain à un homologue de machines et ne perçoit le monde et l’univers que comme un agrégat de matières. Les matières sont des choses, les choses n’ont pas de vie, ni de sensations. Vous pouvez détruire la Terre-Mère, couper les arbres… Mais pour quelles raisons le feriez-vous ? Essentiellement pour des raisons financières ou au nom du “développement économique”…
Par ailleurs, plus nous nous concentrons sur la pensée, plus nos pensées deviennent partie prenante de la vie. Plus nous focalisons exclusivement sur notre pensée, plus nous nous enterrons nous-mêmes. Parvenus à un certain stade de mentalisation du monde, nous perdons notre capacité de le voir holistiquement. C’est le produit du mariage de notre pensée et de notre expérience avec la matière. Le scientisme et la technologie sont incapable de comprendre ce que je dis là. Et c’est si vrai que lorsque nous atteignons l’âge de l’économisme et du consumérisme extrême, nous sommes quasiment capables de transformer la phrase de Descartes “Cogito ergo sum” en “J’achète donc je suis”.
Parvenu à ce stade, l’être humain n’a plus que deux buts dans la vie : 1°) gagner de l’argent, pour 2°) consommer tout ce que le lavage de cerveau de la publicité nous persuade de vouloir posséder. La publicité est, en dernier recours, contrôlée par les multinationales qui, dans notre monde, sont devenues plus influentes même que les plus puissants États-nations. Leur objectif principal, exclusif et avoué, est d’exploiter toutes les ressources naturelles et tous les êtres humains, dans la spirale sans fin du “jeu économique”.

Mais si nous en revenons à la suggestion du Bouddha de choisir la plus simple des “magies” pour jauger notre mode de pensée et de fonctionnement, nous nous dirons certainement : “Je respire donc je suis.” Si vous ne croyez pas dans ce que dit le Bouddha, s’il vous plaît, cessez de respirer cinq minutes…
Respirer est l’élément le plus important de notre vie. Il n’existe pas d’être vivant qui, cessant de respirer, ne meurt pas. Nous respirons jour et nuit, 24h par jour, sept jours par semaine, ça ne s’arrête jamais. Et pourtant, la plupart d’entre nous ne prennent pas soin de leur respiration.
Si nous le faisions, nous comprendrions ce qu’est une magie simple. Inspirant, je calme mon corps. Expirant, je souris. Présent à l’instant, je sais que je vis un moment merveilleux. Inspirant, je sais que j’inspire. Expirant, je sais qu’à mesure que l’inspiration s’approfondit, l’expiration se ralentit. Inspirer me calme. Expirer me fait me sentir à l’aise. Avec l’inspiration, je souris. Avec l’expiration, je me repose. Dans l’inspiration, il n’y a que le moment présent. Dans l’expiraion, je vis un moment merveilleux.
Cette technique est appelée Samatha Bawana. Elle calme et pacifie, aide à développer la méditation Vipassana Bawana, afin de développer une conscience critique de soi-même, pour ne pas se prendre au sérieux, pour devenir de moins en moins égoïste, dans l’intention de chercher la paix et la justice dans le monde. Nous comprenant mieux, nous-même et le monde, nous ne sommes plus gouvernés par les apparences, le bluff, la haine, la peur ou l’amertume.
Prions pour la paix du monde, la justice sociale, l’équilibre environnemental. Parlons avec notre propre respiration. Je respire calmement, attentivement. Si je cultive un peu de paix et de bonheur en moi, je réduis mes désirs égoïstes et j’affûte ma conscience. Moins attaché à moi-même, j’essaie de percevoir la structure de la violence dans le monde. Reliant mon cœur à ma tête, je perçois le monde holistiquement, tous les êtres sont reliés à moi. Je tâche d’étendre ma compréhension avec amour, pour aider à bâtir un monde non-violent. Je m’offre moi-même aux opprimés, par la grâce du Compassionné et avec l’aide de bons amis. Puissè-je devenir un partenaire à l’écoute de la souffrance du monde, de manière à ce que celui-ci devienne un habitat viable pour tous les êtres sensibles qui pourront vivre en harmonie dans ce millénaire.
Certes, le cœur de l’enseignement bouddhiste a beaucoup à voir avec l’action sociale. Voilà une dernière idée, en conclusion : le bouddhisme réclame un engagement dans les affaires sociales, économiques et politiques. On ne peut pas dépasser les limites du soi individuel si l’on reste enfermé dans ses affaires personnelles. Les Quatre Nobles Vérités - la souffrance, la cause de la souffrance, la séparation d’avec la souffrance et le chemin vers la séparation - peuvent facilement être appliquées à l’activisme social. C’est, pour le coup, une magie simple.
En respirant profondément, on peut comprendre les racines de la souffrance sur la base des trois racines de la souffrance selon Bouddha - l’avidité, la haine et l’indifférence. Cela peut nous libérer de la souffrance, dans la vie présente. Selon moi, le consumérisme et le capitalisme peuvent être considérés comme des formes modernes de l’avidité : par l’ensorcellement de la publicité, nous nous retrouvons à sa merci. Inéluctablement, elle conduit au conflit d’intérêt. Plus important, l’exploitation se trouve justifiée par le concept de la Main invisible.

En fait, on peut voir la globalisation autrement. Certains l’appellent “globalisation par le bas”. Pour moi, cela comprend la diversité culturelle, intellectuelle, spirituelle. L’égalité dans la diversité suppose le démantellement de la violence structurelle. Dans la perspective bouddhiste, cela suppose de cultiver les convictions de générosité, de moralité, de pédagogie et de sagesse. Nous devons questionner les communications de masse, l’éducation, et nous écarter du “modernisme extrême”. Collectivement, j’ai essayé d’aller dans cette direction en organisant une conférence internationale sur l’application du bouddhisme au monde moderne et nous organisons Bandung II, en 2003. J’ai aussi présidé le festival mondial des musiques inspiré par Sa Sainteté le Dalaï Lama, en 1999 et en 2000. J’espère que le colloque de Fès aidera à avancer d’un pas de plus dans la bonne direction.
Site web : www.sulak-sivaraksa.org

 

2 - Le marché libéral a élevé le niveau de vie de toute l’humanité !
par Mike Moore

Mike Moore - DR.

Je m’appelle Mike Moore. Je suis néo-zélandais et j’ai consacré ma vie à essayer d’élever le niveau de vie des classes laborieuses. Je suis un travailliste, un social-démocrate et je crois dans l’action directe pour améliorer les conditions d’existence des travailleurs. Curieusement, cela m’a conduit jusqu’au poste de directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). En soi, ces deux termes de mon équation personnelle peuvent sembler à certains contradictoires. Je crois qu’ils ne le sont pas. Élevé à croire dans l’internationalisme et dans la solidarité entre les peuples, les classes et les races, je pense que ces idéaux ne seront véritablement atteints que grâce à l’action d’institutions internationales.
J’aimerais vous dire deux mots de l’organisation que je dirige. Tout a commencé un peu avant la fin de la seconde guerre mondiale, quand un groupe d’hommes très sages - il n’y avait malheureusement pas de femmes parmi eux, cela n’aurait pu que rendre les choses meilleures encore - en vint à se dire : “Plus jamais ça !”. Et ils imaginèrent une nouvelle architecture qui allait devenir l’Organisation des Nations Unies qui - contrairement à la Société des Nations, qui avait échoué - allait disposer de moyens tels qu’une Banque Mondiale, un Fonds Monétaire International ou une Organisation Mondiale du Commerce, qui permettrait d’empêcher que ne se constituent à nouveau des blocs économiques hostiles, dont l’affrontement pourrait aller jusqu’à provoquer une troisième guerre mondiale.
Voilà plus de cinq décennies que ces institutions existent. Elles sont certes aussi imparfaites que toutes les institutions. Mais croyez-moi : le monde serait un endroit bien plus dangereux encore si elles n’existaient pas ! Rappelez-vous ce que firent nos parents, ou grands-parents, après la première guerre mondiale. Rappelez-vous le Traité de Versailles, avec ses arrière-pensées vicieuses pour humilier l’Allemagne, qui conduisirent droit au nazisme. Et maintenant rappelez-vous le Plan Marshall : quelle brillante et noble idée ! Pour la première fois dans l’histoire humaine, le vainqueur décidait de nourrir le vaincu et de l’aider à se rebâtir ! Pour moi, l’OMC se situe dans le droit fil de ce concept internationaliste qui définit désormais la civilisation comme un ensemble de traités et de règles mutuellement acceptés par les nations pour réguler leurs échanges.
Ce qui explique que l’OMC ait fait l’objet de tant d’attaques est, paradoxalement, qu’il s’agit de la seule organisation internationale disposant d’un vrai système de négociation et de régulation sur les questions concrètes de première importance. Quand des pays qui ont passé entre eux un tel accord commercial se heurtent à un problème, il existe désormais une instance sophistiquée pour arbitrer leur différent de façon juridique. N’est-ce pas une façon civilisée de se comporter ? Pensez-vous qu’il vaudrait mieux se déclarer la guerre ? Ne pensez-vous pas que ce système de négociation, d’accord et d’arbitrage peut au contraire servir de précédent et de modèle pour toutes sortes d’autres questions et d’autres conflits, touchant par exemple l’environnement, le travail, les questions indigènes, les droits de l’homme ou les discriminations sexuelles ?
Méfions-nous des procès en diffamation hatifs. Les mots “mondialisation” ou “globalisation” sont devenus des tabous, des chiffons rouges, qui déclenchent des réactions irrationnelles - comme les mots “communisme”, ou “fascisme”. C’est devenu à la mode d’être contre. Or, mon plus simple argument, pour dire que ces attaques n’ont pas grand sens, est de rappeler que la mondialisation est déjà très ancienne. En fait, la proportion du commerce que l’on peut qualifier de “ mondial ” était nettement plus grande il y a un siècle qu’aujourd’hui. Il y avait alors également davantage de migrations humaine que de nos jours. La différence tient à la transparence du processus, à sa démocratisation, à son ouverture. Et aussi à sa vitesse.
Voilà : nous savons désormais que le phénomène a lieu, alors que la majorité de nos ancêtres d’il y a un siècle ne s’en rendait pas compte. Du coup, nous sommes en mesure de vouloir le contrôler, le gérer : c’est une très bonne chose.


Mon point de vue est donc le suivant : les dernières cinquante années ont produit, pour la plupart des gens, dans la plupart des régions du monde, le plus haut niveau de vie et la croissance la plus rapide jamais vue dans l’histoire de notre espèce, et ceci quels que soient les indicateurs choisis. L’espérance de vie a grimpé dans des proportions inespérées.
La mortalité infantile a chuté avec autant d’ampleur. L’alphabétisation a dépassé des seuils jamais atteints. Sont-ce là des données sans importance ? Pour moi, travailleur de base dans une usine, elles étaient essentielles. On m’a dit qu’au Maroc, 50% de la population a moins de vingt ans. Cela a toutes sortes de conséquences. Parlons de la Thaïlande, d’où vient notre ami Siravaksa : après la seconde guerre mondiale, ce pays avait le niveau de vie de la Birmanie ; aujourd’hui, le Thaïlandais moyen est vingt cinq fois plus riche que le Birman. Qu’est-ce que cela nous enseigne ? Il y a trente ans, les habitants de Corée du Sud gagnaient en moyenne autant que ceux du Ghana ; aujourd’hui, ils sont au niveau du Portugal - dont la situation a elle-même totalement changé depuis que les Portugais ont rejeté le néofascisme pour rejoindre une société plus ouverte et ont adhéré à l’Union Européenne.
Et cette amélioration vaut aussi pour l’environnement. Dans la plupart des domaines, nous allons mieux parce que nous apprenons. Les gens commencent à parler de pollution à Pékin et à New Delhi. Êtes-vous allés là-bas ? C’est terrible : on dirait Londres il y a soixante-quinze ans ! Les grands lacs du nord des États-Unis ont pris feu, et nous les avons encore terriblement pollués il y a trente ans. Mais dans des sociétés ouvertes, dans des démocraties, sur des marchés libres, il y a des processus correcteurs, des sociétés civiles, des leaders moraux, politiques, syndicaux, civiques, des opinions publiques qui travaillent et obligent les politiques à répondre, et à prendre en compte des problèmes tels que la pollution. Et tôt ou tard, des conventions sont signées, et l’Antarctique sera sauvé. Dans une économie de marché, la réponse sera peut-être moins rapide que ce que vous souhaiteriez, mais il y aura une réponse. Nous sommes quand même bien plus avancés aujourd’hui qu’il y a trente ans. Pourquoi ? Parce que des jeunes gens posent des questions et que les sociétés sont obligées de répondre. Certes, les inégalités sont parfois plus grandes, mais à partir d’une base beaucoup plus élevée - ceci est vrai dans la plupart des sociétés. Vous bénéficiez tous d’un style de vie i-ni-ma-gi-n-ble-ment luxueux pour vos arrière-grands-parents. Vous pouvez entrer dans un magasin et y trouver des produits ou des services dont un empereur romain ou chinois n’aurait pu rêver. Et les jeunes enfants ont accès à des littératures, des œuvres d’art, des idées qui étaient tout bonnement interdites, il y a seulement quelques générations. La presse a arraché à l’Église le monopole de l’information. La révolution internet est un événement profond, qui offre des bases nouvelles à la liberté. Et les enfants l’utilisent ! Les leaders, aussi bien en politique qu’en religion ou dans le syndicalisme, ont intérêt à en tenir compte.
Et si vous observez les coûts des choses, relativement aux revenus, eh bien, c’est incroyable. Il y a cent ans, un simple journal coûtait la paye quotidienne d’un ouvrier ; aujourd’hui, vous êtes furieux parce que votre boîte à lettre en déborde ! La même paye pouvait vous permettre de transmettre deux mots par télégraphe jusqu’à Londres ; aujourd’hui, vous envoyez cent pages tout autour de la planète pour quasiment rien. Et je peux vous dire que mes arrière-arrière-grands-parents, qui émigrèrent en Nouvelle Zélande, n’osèrent jamais rêver de pouvoir revenir un jour chez eux, en Europe - ce qu’un simple employé de bureau peut aujourd’hui s’offrir sans problème, plusieurs fois dans sa vie.


Encore dans les années 1950, une revendication des travailleurs pour leurs enfants, que l’on pouvait juger “déraisonnable” et “utopique”, était de posséder une Encyclopedia Britannia : elle coûtait alors le salaire annuel d’une famille ouvrière ! Aujourd’hui, vous l’avez sur internet ou sur Cdrom, pour l’équivalent d’une journée d’indemnité de chômage, du moins en Nouvelle Zélande.
Je ne suis pas ici pour dire que ceci est parfait. Ça ne l’est pas. Et le fait que des gens mettent le système au défi de se perfectionner est un signe de santé. Mais je suis ici pour dire ceci : la plupart des humains vont beaucoup mieux qu’il y a seulement cinquante ans. Je pourrais prendre comme exemple l’accès à l’eau potable en Thaïlande : le progrès a été renversant.
Et aussi ceci : la technologie et l’information des sociétés ouvertes, des colloques comme celui-ci, le dialogue qui oblige à améliorer, à remplacer, à innover…
Ce qui se passe est intéressant : dans le même temps où nous globalisons, nous régionalisons et localisons. Dans mon pays, la langue indigène des anciens habitants ne s’est jamais aussi bien portée - alors qu’il y a cinquante ans, on les fouettait s’ils parlaient leur langue dans l’enceinte de l’école. Mais c’est vrai aussi en Europe : on interdisait aux petits Bretons ou Occitans de parler leurs langues, et au Royaume Uni, il y a davantage de gens parlant le gallois aujourd’hui qu’il y a cent ans. Et cela s’organise : le parlement gallois, ou le parlement écossais, sont plus actifs que jamais.
Et si vous observez les jeunes qui attaquent la mondialisation et critiquent férocement des gens comme moi, eh bien, ils nous obligent à avancer et c’est très bien.
Et si je vous rappelle telle photo qui nous a tous profondément atteints, cette petite fille brûlée au napalm courant sur une route du Vietnam, ou ce jeune homme debout devant un char sur la place Tien An Men, ou encore le sourire de Nelson Mandela s’exclamant : “Enfin libre ! Enfin libre !”, ou ces jeunes juchés sur le mur de Berlin, ou plus récemment ces petites filles afghanes enfin autorisées à aller à l’école, ou ces files de gens incroyablement courageux allant voter contre le tyran du Zimbabwe…
Toutes les valeurs que ces photos véhiculent représentent aussi une globalisation, morale celle-là. Si nous usions des mots “universel” ou “international", il n’y aurait pas cette connotation effrayante qui se cache derrière les mots “global” ou “mondial”.


Ma vie durant, j’ai toujours été influencé par ce que j’avais personnellement vu. J’ai connu un hiver épouvantable, au Cambodge. On peut difficilement imaginer plus tragique que le Cambodge après les Khmers Rouges, n’est-ce pas ? Pnom Penh comptait déjà près d’un million d’habitants il y a un siècle. Après le passage des Khmers Rouges, il n’en est plus resté que trente, je dis bien : 30 ! Plusieurs millions de personnes assassinées ! On dit que moins de cent lettrés ont survécu à cet enfer. C’est une honte pour le monde entier, que personne ne soit intervenu. Voilà où peut conduire une société fermée. J’en ai parlé avec des survivants. Notamment avec un ministre, qui avait perdu soixante-quinze membres de sa famille, et qui me disait avec quelle ardeur il souhaitait que son pays rejoigne les grandes instances mondiales, par exemple le Bureau international du travail…
Une récente visite à Pnom Penh m’a impressionné : très peu de lumières, comme dans une ville du bas moyen-âge, mais qu’est-ce qui était éclairé ? Des bars et des boîtes de nuit ?
Non : des cyber-cafés, avec des files de jeunes gens, attendant impatiemment de pouvoir à leur tour se brancher sur le reste du monde.
Pour moi, la technologie nous libère. Elle aide à propager les idées. Même un papou de la jungle ou l’habitant d’un atoll perdu au milieu de l’océan peut désormais participer à la communauté internationale. Je suis peut-être motivé par un esprit commercial éhonté, mais j’aime imaginer que la Birmanie va voir son niveau de vie rattraper celui de la Thaïlande, et celui des pays baltes se rapprocher de celui du Danemark - ce qui était le cas avant “l’expérience” soviétique. Vous savez que le niveau de vie des Tchèques avant la seconde guerre mondiale était plus élevé que celui des Français ?
Plus je visite le monde, pays après pays, plus je constate que les gens veulent être libres et participer à quelque chose de plus grand qu’eux. Et cela ne contredit en rien leurs aspirations spirituelles et culturelles. Curieusement, en opposition à certains critères intellectuels irréalistes, plus une société est ouverte au commerce, plus ses valeurs culturelles, morales et spirituelles sont fortes.
Merci pour votre invitation en un lieu aussi beau. Je viens d’un pays neuf. Vous représentez l’un des plus anciens et je suis en émerveillement devant la beauté d’un tel endroit et d’une telle culture. Merci.

 

3 - Homo situs doit remplacer Homo economicus
par Hassan Zaoual

H. Zaoual - DR.

Je voudrais commencer par me présenter, parce qu’on ne parle jamais de nulle part, et on n’écoute jamais de nulle part. Chacun a sa trajectoire, ses expériences. C’est pourquoi je préfère les interactions.
Il n’y a pas de professeur, ici. Je n’aime pas les discours à sens unique. Toutes les personnes sont à valoriser, puisque chacun a une richesse en soi.
Du fait même que je suis économiste, je réagirai au concept de compétition - que je qualifie parfois de “compétitionnisme”, puisque le paradigme économique repose sur un ensemble de postulats : l’intérêt personnel, la rationnalité, l’accumulation, l’égoïsme… Tout cela développe de l’opportunisme, de la symétrie d’information et de l’incertitude. On constate que tous les économistes actuels, qui veulent simplement faire tourner le système du marché, ont besoin : de la complémentarité, de la coopération, du partenariat, de l’éthique d’entreprise, de la philosophie... Quand on pousse le paradigme du développement, ou celui de la mondialisation qui est sa sœur jumelle, on voit bien, que l’économie pure débouche sur l’entropie, sur la dissipation d’énergie et sur le désordre maximal. Au bout du compte, l’économie refermée sur elle-même ne gagne pas sa vie ! Même elle, a besoin de ce qu’elle n’est pas. C’est pourquoi les meilleurs économistes d’aujourd’hui réfléchissent, par exemple, au rôle des institutions dans l’économie, avec leurs normes, leurs conventions, leurs chartes… Cela signifie que, même si l’on veut simplement faire de la bonne économie, je veux dire pratiquer un capitalisme intelligent, on a besoin de ne pas être économiste. C’est le paradoxe qui se trouve posé aux économistes. Il ne faut donc surtout pas avoir de complexe d’infériorité vis-à-vis des économistes ou des institutions internationales comme le FMI ou la Banque Mondiale : toutes dérivent d’une vision, matérialisent un paradigme, une manière de voir l’homme, de voir la nature. Et cette manière de voir la nature remonte jusqu’à Descartes, qui disait :
“La connaissance nous rendra maîtres et possesseur de la nature.” Ici, la nature est vue comme un réservoir d’énergie exploitable à merci - d’où les problèmes de pollution que nous connaissons.

De même, Francis Bacon, qui est un Anglais empiriste, lui répond, dans la même perspective : “Knowledge is power”. La connaissance, c’est le pouvoir. On voit bien les similitudes anthropologiques et philosophiques entre l’empirisme anglais comme outil du capitalisme et le rationnalisme français. Selon moi, la compétitivité et le compétitionnisme sortent de là. Et tout système qui s’uniformise sur un seul critère, que ce soit en biologie, en génétique, en physique ou en économie, s’écroule. Et nous sommes actuellement face à cette énigme.


C’est tout-à-fait intéressant qu’il y ait une pluralité de points de vue. Pourquoi je dis ça ?
Parce que la connaissance ne peut pas avancer sans pluralisme. Toute science, ou toute connaissance qui devient un système uniforme s’écroule. Donc nous sommes heureux que monsieur Moore tienne un point de vue, que notre ami thaïlandais en tienne un autre, et je suis sûr et certain qu’il doit y avoir un cheminement intermédiaire entre l’efficacité et la spiritualité. Pour en revenir à la question, par exemple, de la pauvreté, je partage votre point de vue : c’est un mythe de lutter contre la pauvreté dans le cadre d’un système qui multiplie les besoins. Je suis moi-même professeur dans un département de marketing, et nous initions les étudiants à vendre plus. Souvent, ils viennent nous voir en disant qu’ils sont motivés par le marketing parce que c’est une discipline relationnelle, qu’ils sont en contact avec les gens, etc. À chaque fois, je leur pose une question éthique, je demande par exemple : “Si jamais vous avez en face de vous un client endetté et que vous êtes chargé de faire du chiffre d’affaire, qu’est-ce que vous allez lui dire ? Allez-vous lui dire la vérité sur la situation, sur son insolvabilité, ou sur les défauts du produit, sur les dangers de souscrire un emprunt supplémentaire, etc. ?” Donc ces jeunes, je les prends dans une situation de dilemme, et finalement, beaucoup me disent : “Mais je ne peux pas faire autrement. Je préfèrerais dire la vérité à ce client, mais j’ai un emploi, je suis dans une mégamachine, avec des contraintes, etc.” Donc, ces questions d’éthiques sont omniprésentes. Et l’économie de marché, on ne peut pas nier qu’elle soit basée sur ces principes de base que sont la concurrence, sur l’accumulation, le profit, les parts de marché et l’extension de celui-ci. Et je rappellerai, puisque vous nous venez de Nouvelle Zélande, le point de vue des économistes libéraux, comme David Ricardo, Adam Smith, l’apôtre du capitalisme, et bien d’autres qui, dès le 19ème siècle, mettaient en évidence le fait que l’économie britannique évoluait vers l’état stationnaire, du fait même que les îles britanniques sont limitées en terme de ressources. Les Anglais ont dû faire violence aux Écossais, pour transformer leurs terroirs et les amener à produire des biens pour l’industrie manufacturière anglaise. Mais le système, lui, plus il évolue, plus il a besoin. Par conséquent, plusieurs peuples britanniques ont dû émigrer, pour aller coloniser l’Amérique, l’Australie, la Nouvelle Zélande, pour trouver de nouvelles ressources et lutter contre la baisse des profits.
On peut donc dire que le colonialisme est inhérent à cette économie. Et de plus, en termes d’écologie, rappelons-nous ce que disait le Mahatma Gandhi : “Pour développer l’Angleterre, il a fallu coloniser toute la planète. Que faut-il pour développer l’Inde ?” Ne parlons pas de la Chine, qui actuellement représente un milliard trois cent millions d’habitants. Du fait même que la Chine connaisse actuellement un taux de croissance très fort, si ça continue, il va y avoir des tensions, des pressions, des conflits autour des ressources naturelles, qui vont devenir de plus en plus rares. Donc, on voit bien que c’est un système global, qui mène forcément vers le conflit et vers la guerre. Il manque de principes d’harmonie. C’est pour cela que maintenant, il faudrait imaginer un nouveau paradigme, que j’appellerai un paradigme de la civilisation de la diversité, dans lequel l’économie ne doit pas commander la société. Ce sont les sociétés humaines, qui doivent commander le marché et l’économie. Elles doivent encastrer l’économie. Même s’il y a des opérations rentables, qui risquent d’induire des dégâts écologiques, humains, culturels, etc, il ne faut pas les faire. C’est-à-dire que l’homme est désormais devant ses responsabilités. C’est ce que j’appelle l’éthique, ou le paradigme de la diversité. Cela veut dire que toutes les autres cultures doivent aussi participer au dialogue international : que ce soit les Inuits, les Aztèques, les Chiapas, les multiples types de Berbères du Maroc, les Marocains dans leur ensemble, les Africains… chaque lieu de la planète doit aussi avoir son point de vue et être respecté. C’est dans ce cadre-là que j’ai développé une théorie, que j’ai appelé la “théorie des sites symboliques d’appartenance”, qui montre très bien que les projets économiques, les modèles de gestion, le développement transposés induisent de la destruction dans les milieux qui reçoivent ce développement de l’extérieur. Il détruit leur capacité de régération sans leur donner la culture du capitalisme. Ce pseudo-développement fonctionne comme une carrosserie sans moteur. D’ailleurs, souvent, les économistes parlent d’“éléphant blanc” en Afrique ! Ce sont des modèles qui détruisent les identités, les savoirs-faire populaires sans leur substituer de culture capitaliste - en l’occurrence dans le modèle schumpéterien. Et l’innovation continue de se concentrer dans le nord, dans les grands centres, Etats-Unis, etc. , alors que le sud reste simple consommateur de signes techniques de l’Occident. Même les investissements s’avèrent de la consommation quand on achète des usines “clés en tête/clés en main” ! Tout cela est pure illusion. Ce sont les impasses des économies formelles, qui ont été construites de l’extérieur, sans tenir compte du site.

Le site, ce sont des croyances, des pratiques, du sens. À l’échelle de la planète, des sites, il y en a des milliards ! Un village, un quartier, une ville, une région peuvent être des sites symboliques. Et nous, pour lutter contre le fanatisme et contre le fait que, quand on ne respecte pas l’intégrité du site, celui-ci développe de l’intégrisme. Il y a des douanes invisibles, qu’on ne perçoit pas. Pourquoi ? Parce que nous avons une pensée globale, qui n’a de global que le nom : elle est unidimensionnelle, elle est purement économique, donc elle n’est pas globale finalement. Elle ne pense pas la multiplicité des dimensions de la condition humaine. Elle se limite à la dimension instrumentale et utilitariste. C’est pourquoi je la qualifie de mythe. La globalisation elle-même, comme modèle unique, est un mythe et c’est pour ça que récemment, dans un colloque à Paris, j’ai parlé de la fin de l’Occidentalisation au sens d’un modèle unique. Même les gestionnaires, qui sont des gens pratiques, favorables au système, tiennent compte désormais de la mosaïque, de la diversité locale, des territoires, des sites, etc.

 

4 - L’Occident a-t-il compris que le terrorisme venait de lui ?

Sulak Siravaksa : Tout d’abord, je voudrais que vous sachiez que j’admire monsieur Mike Moore. Il travaille pour les classes laborieuses, c’est vrai. Mais bien sûr ses arguments et les miens sont diamétralement opposés. D’abord parce que je crois comme Whitehead que “l’humanisme est né des Lumières… qui ne se mesurent pas”. Vous dites que la condition humaine s’améliore. Mais la condition humaine ne se mesure pas mathématiquement. Vous la jaugez exclusivement en fonction de critères matérialistes. Vous avez mentionné mon pays, que vous avez comparé à la Birmanie. Objectivement, nous sommes beaucoup plus riches que les Birmans. Et nous ne subissons pas actuellement le joug d’une dictature militaire, comme eux. Mais si vous connaissiez vraiment les Birmans et les Siamois, comme moi, vous sauriez qu’en dépit de tous ces handicaps, les premiers sont actuellement beaucoup plus heureux que les seconds. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il n’y a pas, chez eux, de grandes inégalités entre riches et pauvres : ils sont tous pauvres ensemble ! On peut être pauvre et content. Ils sont notamment beaucoup plus solidaires et, en partie, plus autonomes - la dictature militaire ne contrôle pas des zones entières du pays. Mais plus que tout, les Birmans sont eux-mêmes. Vous pourrez les qualifier de “peuple tribal”, mais la tribu n’est pas forcément un mot négatif, vous savez : il peut signifier que les gens sont fiers de leur culture, dont ils ont hérité de dizaines de générations d’ancêtres. À l’inverse, que si peu de peuples “tribaux” soient en mesure de survivre dans le monde actuel est une chose très préoccupante. Pourquoi ne peuvent-ils survivre, dans leurs cultures et leurs environnements naturels ?
D’autre part, votre raisonnement “optimiste” présente une lacune majeure : vous savez très bien que si chaque Chinois possédait une voiture et tous les biens que possède chaque Américain, le monde ne pourrait pas survivre. Pour l’instant, Amnesty International nous fait savoir qu’une vie chinoise ne vaut de toute façon absolument pas une vie américaine, mais voilà : l’Amérique et l’Occident ne représentent pas un modèle imitable par le reste du monde.
Cela dit, mon argument principal est que l’essentiel ne se mesure pas. Si les humains ne deviennent pas plus spirituels, nous ne survivront pas. C’est cette spiritualité dont je sens la trop grande absence dans votre argumentaire. J’aimerais également citer le poète Allen Ginsberg, qui avait tant de succès qu’il s’interrogeait : “En Amérique, nous possédons à ce point tout que nous n’y prenons même plus plaisir. Nous avons de plus en plus d’argent, d’objets, de gadgets, où cela nous mène-t-il ?” C’est ainsi qu’il est devenu bouddhiste et qu’il a découvert que l’essentiel était de respirer correctement, et de se soucier de la souffrance d’autrui au-delà de toute considération intellectuelle. Pour toutes ces raisons, je suis ravi de me trouver au Maroc, d’écouter les musiques sacrées du Festival de Fès…
Mais quand vous dites que la Banque Mondiale améliore l’état du monde, je suis au regret de vous dire que je ne suis pas d’accord. Sous la gouverne de la Banque Mondiale, le fossé s’est élargi entre riches et pauvres dans le monde. Certes, rien n’est impossible. Il semblerait que la Banque Mondiale soit en train d’évoluer vers une vision plus spirituelle… du moins que de petites équipes, dans cette banque, se soient mis à travailler sur la question de la pauvreté… à une échelle personnelle. Je pense que c’est bon signe. Parce que d’ordinaire, les gens qui dirigent ce genre d’institutions, même quand ils sont habités par de bons sentiments, le font de façon purement intellectuelle, de cette façon que le philosophe Whitehead contestait. Non, la seule façon de bien se comporter est d’agir avec humilité. D’écouter les pauvres. De respecter la nature. Et d’apprendre que cette façon-là de progresser constitue une nouvelle vision, un nouveau paradigme.
Pour moi, les multinationales sont absolument incontrôlables. Vous parliez du fait de pouvoir s’acheter facilement un journal pour pas cher, mais les journaux, dans une grande partie du monde, sont manipulés et bourrés de propagande. Même ici, au Maroc, dans mon hôtel, quelle télévision m’informe des affaires du monde ? CNN ! Or une chaîne comme CNN n’a jusqu’ici jamais vraiment questionné les Américains, par exemple sur leur propre rôle dans l’affaire du 11 septembre. Pour les Occidentaux, le terrorisme vient toujours de l’extérieur. D’un point de vue bouddhiste, le terrorisme vient de l’intérieur. Pour que le monde progresse, il faudrait que se dissolve cette illusion : c’est le système occidental lui-même qui crée le terrorisme.
Le 11 septembre, entre cinq et six mille personnes ont péri. Mais combien de gens meurent parce que les Américains imposent avec une immense violence implicite leur façon de voir aux autres parties du monde ?
Chacun de nous, chaque citoyen et chaque État-nation doit apprendre à se connaître lui-même et à connaître autrui. Dans le bouddhisme, nous appelons cela le Dharma, qui comprend la connaissance de cette loi d’or : ce que nous avons fait aux autres nous reviendra forcément. Pour parvenir à des situations tout-à-fait intéressantes aujourd’hui, les blancs d’Océanie, les Néo-Zélandais et surtout les Australiens, ont éliminé, parqué, embastillé, tué une bonne partie des indigènes qui vivaient là avant eux. Toute cette souffrance va évidemment revenir sur ceux qui l’ont provoquée. Ainsi, ces derniers apprendront-ils à devenir humbles et non-violents, à se vraiment se soucier des pauvres.
Les grandes institutions internationales ont les meilleurs experts, la meilleure technologie, mais elles n’ont pas la légitimité morale et la profondeur spirituelle qui pourraient faire d’elles de véritables structures de progrès humain.

Mike Moore : J’ai dit dans mon intervention ce qui comptait pour moi. La mortalité infantile compte. L’espérance de vie compte. La qualité de l’air et de l’eau compte. L’alphabétisation compte. Et je maintiens que sur toutes ces questions, nous avons vu plus de progrès durant les cinquante dernières années qu’au cours des cinq siècles qui les ont précédées. Quant à la dimension spirituelle, je n’en ai pas parlé. J’ai été élevé dans l’idée que ma foi ne regarde que moi. J’ai une foi personnelle et je respecte la vôtre, mais je ne fais pas campagne à leur sujet, ni n’en tire bénéfice. Ce sur quoi j’ai tenté de m’expliquer, c’est que la tolérance est l’aspect le plus important de la liberté et que la seule chose intolérable est l’intolérance ! Bien sûr que l’OMC ou la Banque Mondiale font des erreurs. Mais si notre système demeure transparent, nos enfants se rassembleront, protesteront, et nous pourrons nous corriger nous-mêmes. Bien sûr qu’il y a des injustices - je vais vous en citer une, en effet très matérialiste, j’en suis désolé : si nous pouvions utiliser une petite part des subsides qui vont, par milliards de dollars chaque jour, à l’agriculture des pays riches, pour les distribuer aux paysans des pays pauvres, cela représenterait pour ces derniers quatre à cinq fois tout ce que la communauté internationale leur offre actuellement. Certes, je suis matérialiste. Je ne suis pas allé à l’université pour apprendre à devenir pauvre. Car pauvre, je l’ai été au départ, par ma naissance. Je suis maintenant un citoyen de la classe moyenne. Eh bien, je vous le dis : la classe moyenne, c’est nettement mieux !
Nous avons traversé plusieurs étapes. Nous avons eu le sommet de Monterrey. Nous y avons vu un changement de la politique d’aide de l’administration américaine. Nous avons vu des changements en Europe, sur les subventions qui pénalisent les pays pauvres. Nous avons vu apparaître des textes qui permettent aux pays pauvres d’exporter. Et nous avons également vu, à cause du scandale d’Enron et d’autres entreprises du même style, les opinions publiques et les hommes politiques réclamer une réglementation renforcée, pourquoi ? Parce que vous y avez travaillé dur, parce que j’y ai travaillé dur, parce que d’autres y ont travaillé dur. Et l’on voit émerger le concept de “gouvernance”, qui décrit la plus ou moins grande capacité d’une entreprise à faire face à ses critiques, à ses actionnaires, à ses employés. Les petits actionnaires se fâchent. On commence aussi à parler d’un actionnariat éthique. Toutes ces choses sont, pour moi, des signes de progrès.
Je demande à ceux qui ne partagent pas ma foi de m’excuser, mais je vous prie de croire que je suis un homme de foi. Sinon, je ne serais personne. À Shanghaï, un archictecte m’a dit qu’une ville sans maisons anciennes était comme un homme sans mémoire. Eh bien, un homme sans foi fait pitié, c’est un immeuble vide.

Faouzi Skali : Élargissons maintenant le cercle de ce débat à d’autres intervenants, à commencer par Jacques Lacarrière, poète, spécialiste de la mythologie grecque.

Jacques Lacarrière : Je ne suis pas sûr que la mythologie grecque soit très efficace pour analyser la mondialisation. Il n’y avait pas chez les Grecs, de dieux dont la fonction soit de veiller aux flux planétaires - à part Hermès, bien sûr, en charge des marchands, des voyageurs et de voleurs, bref de la communication. Pour en revenir à ce que nous venons d’entendre, je dirais qu’il manque juste deux mots essentiels. Quand on parle de mondialisation aujourd’hui, on l’entend avant tout au sens économique, ce n’est pas la mondialisation des poètes, mais celle des commerçants. Cela n’a en soi rien de deshonorant, loin de là, mais les moyens mis en œuvre à cette occasion - j’en ai beaucoup parlé avec mon ami, le Pr Albert Jacquard - se rejoignent sur un mot, que je n’aime pas : compétitivité. Être compétitif, voilà le joug. Mais puisqu’ici nous parlons d’âmes - pour en donner une à la mondialisation -, je pense que cet objectif sera atteint le jour où nous réussiront à faire en sorte que tout ce qui est actuellement compétitif sera devenu complémentaire. La complémentarité se substituant à la compétitivité, voilà le but. Non que la compétitivité soit mauvaise en soi : quand on va sur un stade, c’est pour arriver le premier - ou pour applaudir le premier. Mais notre vie de tous les jours doit-elle reposer sur ce seul critère sportif ? La complémentarité me paraît l’essence même de ce qui a fait qu’aujourd’hui on peut parler de mondialisation. Il n’y a pas d’antagonisme, il n’y a que des différences qui peuvent s’associer.
Je suis très heureux de vous avoir donné l’occasion de le dire ! Je voudrais ici rappeler à notre mémoire quelqu’un qui a joué un très grand rôle dans beaucoup de moments de la vie philosophique et économique, un chercheur en physique nucléaire, qui était aussi passionné d’ésotérisme et de spiritualité et que j’ai connu après la guerre dans les cercles d’enseignement de Georges Ivanovitch Gurdjeff. Je veux parler de Raymond Abélio. Je ne peux que schématiser très simplement son point de vue sur l’économie, mais il a dit des choses passionnantes, quarante ans avant tout le monde. En gros, selon lui, pour qu’une société humaine fonctionne, il fallait au moins quatre types d’humains et d’activités : des hommes de production (ce qui concerne aussi bien la nourriture que les produits fabriqués, voire des services abstraits) ; des hommes de gestion (parce qu’en général, les producteurs ne gèrent pas ce qu’ils produisent) ; des hommes de pouvoir (parce que ni les premiers, ni les seconds n’ont généralement le pouvoir nécessaire à la gestion globale qui comprend l’environnement entier) ; enfin des hommes de connaissance (ce qui comprenait aussi bien les religieux que les scientifiques, mais aussi les enseignants et tous ceux dont la question du savoir et de sa transmission constitue le centre de l’existence). Et ce qu’Abélio disait surtout, ce qui était tout-à-fait nouveau dans ces cercles de recherche spirituels, c’est qu’un homme de connaissance gagnerait tout à avoir été d’abord un homme de gestion, par exemple, c’est à dire à s’être trouvé face à un certain nombre de réalités économiques et qui, devant un ensemble de réseaux n’émanant pas de lui et n’aboutissant pas à lui, est amené à réfléchir à leur utilisation optimale. Abélio m’a ouvert l’horizon de telle sorte que je ne peux plus séparer la rencontre et l’exercice de la spiritualité d’avec le monde lui-même. Je vénère ceux qui sont capables de passer trente ans de leur vie dans une grotte ou dans une forêt, car à aucun moment ils ne sont inutiles au monde. Mais dans celui qui est le nôtre et qui concerne la mondialisation - nous ne parlons pas non plus du monde des chasseurs de la forêt amazonienne, ni de celui des derniers Inuits chasseurs de morse. Là, Abélio était un précurseur, qui voulait ancrer la spiritualité dans la compréhension des réseaux, des sources, des parcours et surtout des transformations du monde moderne. Il avait cette phrase très belle : “Nous sommes à une époque où jamais l’homme n’a autant transformé le monde.”

Mike Moore : Un journaliste vient de me demander si je pensais que le monde actuel était parfait. Non, mais je pense que le monde est en progrès. Nous avons ouvert les sociétés et les avons démocratisées et cela est bon. L’opposé de globalisation est peut-être la tribalisation.
La tribu a longtemps été la base de notre espèce. C’est la persistance d’une certaine forme de tribalisme en Europe qui a provoqué le déclenchement de plusieurs guerres mondiales.
Je pense que nous sommes en progrès. L’Organisation des nations unies, que nous avons fondée en 1945, ou bien l’Union que les Européens bâtissent depuis les années 50 (et que j’espère voir atteindre les rives du Pacifique avant ma mort), toute cela représente une force positive dans le monde. Et ça ne veut pas dire que les Français seront moins français ni les Allemands moins allemands. Voyez-vous, si nous nous asseyions ensemble et tentions de reconsidérer la déclaration des droits de l’homme en termes “globalisants”, nous serions sans doute bombardés de critiques. Et pourtant, une société civile active, libre, ouverte à l’information et faisant confiance à ses jeunes, réussira toujours à corriger ses excès…
Certains manques de lucidité me sidèrent. Quand je vois que les multinationales sont systématiquement villipendées, même quand elles offrent, au Vietnam par exemple, des salaires cinq fois plus élevés que la moyenne, je suis troublé. Ce qui se passe en Chine depuis quinze ans est totalement unique dans l’histoire mondiale : des centaines de millions d’êtres humains s’ouvrent au monde.
Certes, nous devons nous améliorer, en termes d’éthique commerciale, notamment du côté des grandes compagnies. Une phrase cynique dit que “la vertu est à elle-même sa propre récompense”, mais je pense que la vertu va être un avantage compétitif majeur pour les entreprises de l’avenir. Si les multinationales ne se comportent pas de façon éthique, les syndicats, les ONG, les jeunes contestataires organiseront des boycotts mondiaux et feront passer un sâle moment à ces compagnies. Parlons de la compétition. Efficience est un autre mot pour conservation. Coca-Cola utilise aujourd’hui neuf fois moins de métal pour ses cannettes qu’il y a cinquante ans. Dans l’ensemble, les États-Unis consomment 30% d’acier en moins qu’une génération plus tôt. Si nous laissons fonctionner le marché, nous autorisons la transparence et poussons les citoyens et de l’opinion publique à s’engager, à contrôler les bureaucrates comme moi-même et les organisations internationales, nous obligeant à nous corriger et à œuvrer pour un monde meilleur.
Il y a certes encore de grands fossés dans nos paysages éthiques, mais de grâce, dites-moi quel continent peut prétendre avoir résolu ses problèmes d’éthique, de corruption, de dérives diverses ? La question nous concerne tous : pouvons-nous oui ou non contraindre les businessmen, les politiciens, les journalistes, les producteurs de médias à rendre compte de leurs comportements, sans les priver de leur légitime liberté et des vertus que celle-ci conditionne ? Je pense que oui. Je pense personnellement que, dans l’immense majorité des cas, nous sommes en train d’améliorer la condition humaine. Pas partout ? Mais où donc cette condition se dégrade-t-elle ? Observez bien : plutôt dans les sociétés et les pays où l’on dépense plus pour les armes que pour les écoles, où les gouvernements détournent vers des comptes privés les crédits publics de la Banque mondiale… À l’inverse, quand je vois des gamins de races ou de pays différents dialoguer entre eux, sur le web ou ailleurs, je me dis qu’ils sont en train de constituer une immense classe moyenne globale, non pas alignée sur des valeurs uniformes mais respectant précieusement les cultures et les histoires les uns des autres. On m’oppose des arguments qui font référence à la lutte des classes, dans un partage des rôles sociaux qui correspond à un temps particulier. Je pense que la lutte des classes est dépassée. Le peuple a gagné, l’élite a perdu. Dans la nouvelle économie du savoir, tout le monde sera potentiellement doué de savoir. La mobilité sociale s’est généralisée. Prenez la condition féminine : dans la plupart des pays, des cultures, des sociétés, elle s’est formidablement améliorée. Je voudrais que cela se poursuive, partout. Je crois que l’émancipation est une bonne chose partout. Et je ne crois pas que vouloir que se généralise l’application de la déclaration des droits de l’homme soit un fait impéraliste.
Je n’y peux rien, je suis un optimiste. Je suis impressionné par le nombre de gens qui, dans les écoles de mon pays, apprennent une seconde langue.
Qu’est-ce qui va changer le monde à venir ?
D’abord, ce sont les femmes. Elles vivront plus longtemps, voteront davantage, résisteront plus que les hommes contre la guerre, se situeront différemment par rapport à l’environnement et par rapport aux valeurs morales…
Ensuite, ce sera l’émergence d’une immense classe moyenne, qui va s’émerveiller de pouvoir parler dans la langue d’une autre culture. Je fais vraisemblablement partie de la dernière génération qui ne sait parler qu’une langue, en l’occurrence l’anglais. Faites confiance aux jeunes, donnez leur la liberté et vous verrez le monde qu’ils vont créer !

Catherine Marshall : Nous avons là un merveilleux contraste entre des images et des thèmes extrêmement variés, se mariant dans la vision que nous avons tous, chacun à sa manière : une culture des diversités. Le respect pour les valeurs humaines, qui sont des thèmes forts qui émanent de tout ce qui vient d’être dit. Cela n’est pas sans références dans l’histoire. Venant d’abord de la ville de Fès, avec sa combinaison de beauté, d’intellect, de mélange confessionnel et culturel. Venant aussi, et c’est très important, du rappel de ce que fut la période consécutive à la seconde guerre mondiale, avec tous les rêves - vous parliez de rêver - qui habitaient les hommes et les femmes qui fondèrent l’Organisation des Nations Unies et votèrent la Déclaration universelle des droits de l’homme. De nobles rêves, étroitement articulés à toutes les souffrances et misères qu’avait endurées l’humanité dans les années précédentes. Référence aussi au choc du 11 septembre qui, espérons-le, a provoqué les conditions d’une indispensable ouverture aux autres cultures - dans des proportions qui auraient été inimaginables un an avant…
J’aimerais cependant insister sur un point que je n’aimerais pas que nous oublions : quand nous parlons de pauvreté, n’oublions pas concrètement que cela signifie 30% de mortalité infantile, une absence totale du minimum vital, pas de toit, pas d’eau, pas de toilette, habiter sur des tas d’ordures… Nous parlons de milliards de gens. Et nous vivons un temps où nous n’avons aucune excuse : nous savons que des enfants meurent de faim, là, sous nos yeux.
Il n’y a aucune raison pour que cela ne change pas, là, de notre vivant. Notre quête de diversité et de respect pour les autres recouvre d’abord ce besoin vital urgent. C’est un impératif absolu : que les enfants puissent manger et aller à l’école, avec l’espoir d’un métier plus tard.
La question devient alors : “Que faites-vous pour que ça change ?” Le consensus vous répondra que vous n’y pouvez rien tout seul. Il faut vous associer à des ensembles larges, pour réussir dans ce travail gigantesque.
D’autre part, je pense que nous devons intégrer cette question de la pauvreté à d’autres thèmes qui ont émergé plusieurs fois au fil des interventions : d’abord un programme social, s’adressant aux leaders politiques et aux grandes institutions ; ensuite, ce défi auquel tous souscrivent, de visualiser l’avenir de chaque être humain comme individuellement libre, que ce soit dans le cadre de sa communauté ou de sa nation. Trouver les mécanismes de cette diversité, constitue l’aspect le plus glorieux de la globalisation qui nous inspire tous.

Un participant : Je voudrais poser une question à monsieur Moore. Vous avez parlé d’un progrès concernant l’environnement et le bien-être croissant de la population mondiale. Mais il y a à peine quelques jours, un rapport de l’ONU signé par un millier de scientifiques nous annonçait que d’ici trente ans, la moitié de la planète risquait de ne pas avoir accès à de l’eau potable. Tout le monde aujourd’hui a entendu parler du réchauffement global, dont nous commençons à ressentir les effets… Et nous avons tous entendu monsieur Bush dire qu’il ne peut en aucun cas ralentir l’économie de son pays et qu’il ne peut donc pas signer le traité de Kyoto. Ma question est donc : est-ce l’argent qui fait tourner notre planète ? Et que vaut-il mieux : une bonne économie ou une planète terre encore couverte de vie ?

Mike Moore : Je croyais, monsieur, que vous alliez me demander : “Comment faire pour combattre la pauvreté dans un monde qui multiplie les besoins ?” Votre question est bonne pour les pays de classe moyenne ou supérieure. Pas pour ceux où l’on doit vivre avec un dollar par jour et qui concernent deux milliards d’êtres humains. Je n’ai pas lu le rapport dont vous parlez. Mais je vous dirais ceci : le Club de Rome s’est trompé, ses prédictions étaient fausses. À cette époque, à la fin des années 60, ce cénacle de grands esprits, champions de l’idée de “croissance zéro”, avait dit que nous allions vers un nouvel âge glaciaire. Aujourd’hui, on nous dit que c’est un âge de canicule qui nous attend. Si je me permets d’être optimiste, c’est que les rapports sur l’eau potable nous disent au moins quoi faire. Et avec des gens comme vous et moi, nous allons faire quelque chose, n’est-ce pas ? Dans un monde transparent, où les médias font leur travail, quand on apprend que 40% de l’eau utilisée pour l’irrigation rate sa cible, n’arrose pas les plantes, il apparaît urgent d’améliorer l’utilisation des ressources existantes, ce qui permettrait de multiplier par un facteur considérable le nombre de ceux qui pourraient en bénéficier. Grâce à notre société civile, grâce aux mouvements de protestataires, grâce aux hommes politiques, aux leaders religieux, aux cinéastes qui focalisent nos attentions sur ces questions, nous nous avérons la seule espèce ayant la capacité d’éventuellement freiner une catastrophe naturelle en la prévenant. La Banque Mondiale consacre, je crois, 20% de ses fonds à investir sur les prototypes de systèmes de traitement de l’eau. Nous pouvons désormais agir.
Je ne pense pas qu’il faille arrêter la croissance économique. On sait très bien qui exige que l’on gèle la croissance : ce sont toujours les habitants des pays riches. Je ne connais aucun pauvre qui ait envie de geler la situation dans l’état actuel. Ils veulent avancer, eux. Pourquoi, à votre avis, les habitants des pays pauvres viennent-ils chez nous, assurer les tâches les plus ingrates, dans les usines, en travail de nuit, dans les hôpitaux, dans les services de nettoyage, en sous-sol, dans des conditions souvent extrêmement pénibles ? C’est pour leurs enfants ! Geler la croissance reviendrait à geler les injustices dans l’état actuel et pétrifier tout espoir pour les générations à venir. Comment pourriez-vous désirer cela ?
Je voudrais insister sur un point. Je suis très critique vis-à-vis de ce que nous faisons. Je vais publier un livre très prochainement où je fais des propositions d’amélioration. Voici une idée parmi d’autres, que je vous propose : l’idée d’État-nation est historiquement récente, mais c’est l’unité de base de tout engagement politique, tout comme la famille est l’unité sociale de base de toute civilisation. L’État-nation est donc une organisation très précieuse, mais elle a aussi montré ses limites : certains problèmes le dépassent indubitablement. Pour que le Rhin ou le Rhône, qui coulent en France mais viennent d’ailleurs, retrouvent leur état de pureté originel, la France a intérêt à passer des accords avec la Suisse et avec l’Allemagne. Seule, elle n’y arriverait pas. Et comment pourriez-vous gérer une compagnie aérienne sans vous entendre avec les autres au-delà de vos frontières nationales ? Les gouvernements doivent donc travailler ensemble et nous avons créé pour cela toutes sortes de bonnes institutions, telles que le Traité Antarctique ou la Loi de la Mer, qui ont désormais leurs propres agents et fonctionnaires et dépassent les gouvernements et les parlements nationaux. Se pose alors une très importante question démocratique, que vous connaissez bien dans l’Union Européenne : quelle part de souveraineté les États-nations et leurs parlements et gouvernements doivent-ils laisser aux instances qui les transcendent ? Bien sûr, comme toutes les bureaucraties, les institutions internationales ont vite pris l’habitude de se mettre à leur propre service, beaucoup plus qu’à celui des gens qu’elles devraient servir : les habitants de la planète. Il ne faut donc jamais relâcher la pression sur elles, comme toujours ! Faites pression sur moi et sur l’organisation que je sers : c’est indispensable ! Mais c’est là la responsabilité de tous les citoyens du monde et de ceux pour qui ils votent. Cela ne m’empêche pas de répéter ce que je sais : la situation de la majorité des habitants de cette planète s’est considérablement améliorée en quelques décennies. Les descendants des peuples primordiaux de mon pays ne sont plus fouettés s’ils parlent leur langue à l’école : ils doivent même l’apprendre, en cours ! Et c’est un mouvement universel. Certes, la déclaration des droits de l’homme comporte encore des lacunes honteuses concernant les peuples indigènes. Mais vous le savez. Alors, vous pouvez agir, protester, mener campagne ! Avec internet, tout habitant du monde est potentiellement devenu un parti politique à lui tout seul. Je sais bien que tout le monde n’a pas accès au web, loin de là. Il faut donc que les revenus des plus pauvres augmentent. Mais je suis très optimiste. Et nous pourrions parler des coûts de la pollution, ou de la déforestation, ou de l’épuisement des énergies fossiles… Il y a heureusement des signes d’espoir. Nous parlions du Rhône ou du Rhin : ils sont nettement plus propres, il redevient possible d’y pêcher.

Un participant : Dans ce débat contradictoire très complexe et dramatique et passionnant, j’ai particulièrement apprécié le point de vue du professeur Zaoual, ainsi que celui de Faouzi Skali quand il nous a parlé de cette autre façon qu’avaient les corporations d’artisans d’établir un juste prix. Quand la politique se mêle d’environnement, il est quelquefois question de “rationnaliser les choix budgétaires” en intégrant toutes sortes de données qui ne sont pas économiques, au sens habituel. J’aimerais savoir si le professeur Zaoual pourrait reprendre cette idée du juste prix, qui ne nie pas la dimension économique, mais la soumet à une autre logique.

Hassan Zaoual : Merci de me donner l’occasion d’argumenter plus avant ma modeste théorie des sites symboliques d’appartenance. Je disais tout à l’heure que l’économie formelle transposée du nord vers le sud, du haut vers le bas, est une économie entropique, qui produit de la dette et qui, pour beaucoup d’Africains par exemple, ne correspond qu’au rêve du blanc. Quand on se retrouve dans le rêve d’un autre, sans pouvoir vivre le sien propre, c’est le cauchemar. C’est pour cela qu’il nous faut rêver la solution ensemble !
Continuons dans notre logique : ce que l’on constate dans les faits et les expériences c’est que les économies qui fonctionnent le mieux sont informelles. Les économistes les qualifient volontiers de “secteur non structuré”, pourquoi ? Parce qu’ils y projettent leurs propres structures sur des faits économiques et sociaux… et ne les retrouvent pas. Ce sont donc ces experts qui ne sont pas structurés, parce que les organisations dont je parle prolifèrent sur des échelles microscopiques - c’est l’artisanat, les économies de quartiers, toutes sortes de réseaux informels dans lesquels naissent, vivent et meurent la plupart des populations du Sud. Et ce que l’on constate dans ces univers, c’est que le comportement économique de ces gens ne répond pas au modèle standart de la rationnalité économique, qui est basée sur la maximalisation du profit.
Prenons le cas d’un petit entrepreneur de Fès. Il habite un territoire au sein de la médina, en relation avec sa famille, son clan, son réseau, sa corporation… Et son site remplit toutes sortes de fonctions : il est producteur, éducateur, accompagnateur… C’est un univers qui fonctionne en intégrant l’ensemble des données du site. Et là, l’éthique rejoint la technique. Cela signifie que les acteurs de l’informel sont beaucoup plus experts que les experts internationaux. En d’autres termes, ils ont un site symbolique d’appartenance, plus ou moins visible, plus ou moins imaginaire, qui imprègne tous les comportements, individuels comme collectifs, et qui les coordonne in situ. Dans chaque site, il y a :
1°) une “boite noire” qui contient des mythes fondateurs, des valeurs, des parcours, des trajectoires, etc.
2°) une boite conceptuelle, dans laquelle se trouvent des théories quand on théorise, des modèles, un savoir social.
3°) des boites à outils, des modèles d’action.
Et le site parcourt ces trois niveaux. Or, la rationnalité économique ne parvient pas à saisir cet ensemble. C’est ce qui rend fous les économistes, quand ils abordent l’informel. Aujourd’hui, suite au succès de la Grameen Bank créée par Muhammad Yunus au Bengla Desh, la Banque Mondiale et le FMI s’intéressent aux microcrédits et aux microfinancements, qui intègrent justement les normes du milieu, les groupes de solidarité, les besoins spécifiques des sites. Du coup, ces grosses institutions veulent s’adapter à ce type de problématique. Ce qui explique leur soutien actuel aux ONG, la coopération décentralisée, l’aide aux territoires, au développement local et aussi aux entrepreneurs informels, etc. Le problème, c’est que ni la Banque Mondiale ni le FMI ne peuvent changer radicalement : même en s’ouvrant à ces nouvelles perspectives, ils restent campés sur leurs postulats fondamentaux. Ainsi, notre entrepreneur informel de Fès, ils vont essayer de “l’aider” en croyant qu’il pourrait devenir un grand capitaliste. C’est-à-dire qu’ils perçoivent son activité comme un embryon d’entreprise au sens capitaliste. Or, ce n’est pas le cas, puisque cet Homo situs - cet Homme de la situation - conjugue plusieurs espaces de justification : il doit aider sa communauté, aider ses cousins, répondre à divers mécanismes de solidarité, à divers modes de coordination hors marché, qui font que ce producteur ne sera jamais un capitaliste. Et le risque, si l’on ne change pas de lunettes paradigmatiques et qu’on ne comprend pas le sens implicite de ces pratiques locales, c’est d’installer des projets censés aider et qui, en fait, vont au contraire détruire toute capacité d’adaptation et d’innovation, cette capacité que n’ont pas les élites stériles des économies formelles - ces dernières ne sachant faire qu’une chose : importer, tout importer, l’expertise, les concepts, les institutions… tout. On dirait un trou noir, qui dévore tout, un buvard. Et de l’autre côté, cela produit de la dette.
Ce sont les débris de ces paquets de développement aéroportés de l’extérieur, qui arrivent à l’économie informelle. Et comme les producteurs ne sont pas dans le train d’enfer du développement gratuit, ils sont bien obligés de composer avec leur identité, leur culture, leur mémoire, leur savoir-faire et leur économie relationnelle.
C’est une économie beaucoup plus relationnelle que rationnelle. C’est pour ça que la question relève du paradigme et que j’ai remplacé l’Homo economicus, concept totem de la Banque Mondiale et des économistes, par l’Homo situs, l’homme de la situation : il est varié, variable, conjuque plusieurs paramètres, beaucoup plus expert que l’expert et quand on ne respecte pas son site, il phagocyte votre modèle et vos projets. Et c’est pour ça qu’il ne faut pas le voir comme une population cible sur laquelle on tire des projets, qui deviennent des projectiles.
Il faut sortir de cette épistémologie de la violence. Épistémologie où l’on transforme l’autre en cible.

Mike Moore : Je pense que vous n’allez pas assez loin. Vous évoquiez la Grameen Bank et ce génie qu’est Yunus, qui a réussi à proposer des prêts de moins de cent dollars, surtout à des femmes - dont il ne recouvre pas 70% des remboursements -, cet homme mérite le prix Nobel. Ça marche ! Du coup, la méthode se répand dans le monde. Pourquoi ? Parce que nous apprenons. J’aimerais citer deux livres, d’un autre personnage qui mérite le Nobel : Les Mystères du Capital et le Projet Grameen dont l’auteur s’appelle De Sotto. Ce qu’il a fait : lancer des équipes sur des micro-projets - un taxi, une petite boutique, un atelier de couturière…. Ce qu’il a découvert : les gens jouent le jeu, ils sont réglo ! Se posent alors des questions de droits de propriété, d’accès à des niveaux que les acteurs habituels des économies informelles ne peuvent pas atteindre seuls, à commencer par les systèmes bancaires conventionnels. Ces deux idées, mariées ensemble, feront davantage pour le développement que tout le reste… à ceci près : les objectifs actuels du Millenium contre la pauvreté coûteront environ soixante milliards de dollars ; si nous franchissons décemment les négociations de Doha et faisons ce que nous nous y sommes promis, nous rendrons aux pays en voie de développement une somme cinq fois plus importante. Cela apportera beaucoup plus d’eau potable, d’écoles et d’hôpitaux que tout le reste.

Un participant : Quels sont vos outils d’évaluation, quand vous dites : “Dans la plupart des pays, ceci ou cela va beaucoup mieux” ? Tous les exemples que vous nous avez donnés sont formidables, ma question concerne l’expression “la plupart”. Je suis de New York et je sais que nous faisons des tas de bonnes choses. Mais je sais aussi que la plupart de nos richesses et de notre argent ne va pas à l’éducation. Aux Etats-Unis, les écoles publiques sont dans véritable état de précarité et la pauvreté frappe une proportion non négligeable de mes concitoyens, tout comme dans de nombreux autres pays riches. Ma question est donc : quel paradigme nous permettrait d’assurer le minimum basique - eau potable, soins de santé, éducation - à tous les humains à l’échelle planétaire ? Telles sont les conditions minimales du bonheur, n’est-ce pas : survivre aux minutes qui suivent votre naissance, disposer d’eau potable, de bonne nourriture et dépasser l’ignorance par l’éducation. Comment faire ?

Mike Moore : Mes graphiques sont ceux de l’UNDP, de la Banque Mondiale, etc., et ils prouvent que la mortalité infantile a effectivement fortement baissé - sans quoi vous n’auriez pas tous ces enfants dans les rues de Fès ! Les systèmes de santé fonctionnent. Comment faire ? Cela prendrait plus qu’un livre pour le détailler. Les gouvernements doivent investir. Je crois que l’État doit intervenir sur le marché, pour y promouvoir la santé publique, l’éducation publique, les services publics. Le plus grand progrès social, à Londres, a eu lieu quand la municipalité décida d’assurer un système de “searedge”, que seule une coopération entre le public et le privé pouvait mettre sur pied. Les partenariats d’économie mixte ont été à l’origine des plus grands progrès sociaux. Mais l’initiative en revient généralement à l’État, qui doit absolument débloquer le budget ad hoc. Et si l’État préfère mettre plus d’argent dans les armements que dans la santé, l’éducation ou l’assainissement urbain, aucune institution internationale n’a le pouvoir de l’en empêcher. Il y a quelque chose de grotesque à voir certains des pays les plus pauvres du monde, aligner des armées redoutables. Mais là-dessus, je n’ai pas grand pouvoir.

Un participant : En vous écoutant ce matin, j’ai entendu le oui, j’ai entendu le non. C’est toujours comme ça dans les discussions intellectuelles. Il n’y a pas de gagnant, pas de perdant. Tout le monde a raison. Lafontaine disait : “ Quand on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage. ” Ça marche toujours. Teilhard de Chardin, que j’ai eu la chance de connaître dans mon jeune âge, disait que l’évolution de l’homme nécessiterait encore au moins des centaines de milliers d’années. Peut-être d’ici deux cent mille ans arriverons-nous à une certaine sagesse. Ne soyons pas trop optimistes, mais le pessimisme n’est pas nécessaire non plus. Il y a quelques années, une personne très lancée dans le retour à l’agriculture bio m’avait fait penser que si l’on appliquait sa méthode à la lettre, il y aurait plus de cinq cent millions de morts de faim sur cette planète. Si l’on veut parler d’un point de vue pratique, je suis tout à fait de l’avis qu’une mondialisation dans le sens du commercial, de la production et de la distribution des biens dans le monde, est une nécessité absolue. Sinon, nous aurons encore beaucoup plus de pauvres, d’affamés et de fanatiques. Nous avons absolument besoin d’une entente mondiale entre les différents pays, cultures, races de ce bas monde. Sinon, nous irons rapidement à la destruction générale. Mais la seule façon de s’entendre est de s’arracher au dialogue purement horizontal. Tant qu’on en reste à des discussions purement matérielles, on reste prisonnier de la rareté et de la dualité : chaque chose contient son contraire, comme le côté pile d’une pièce de monnaie est inséparable de son côté face. Le seul moyen de parvenir à ce que tout le monde souhaite, c’est l’élévation de l’homme dans la spiritualité, c’est-à-dire dans une dimension verticale qui échappe aux logiques purement terrestres. La spiritualité seule peut très lentement transformer le monde. Utilisons donc plutôt les moyens modernes de nos savants techniciens ont mis au point, pour nourrir ou éduquer les hommes - relayons les meilleurs professeurs du monde au monde entier par internet ! Encore faut-il que les gouvernants le veuillent…


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