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La revue
"Question de" a consacré son numéro 129 à rapporter
l’essentiel des Rencontres de Fès de 2001 et 2002. De celles de
2003, nous avons choisi de retenir quinze idées fortes, qui sont
autant de débuts de pistes pouvant mener à une pacification du
monde, notamment méditérannéen. Quinze idées qui participent de
ce que l’on peut déjà appeler l’Esprit de Fès.
1 - Homo situs doit remplacer Homo economicus
Hassan
Zaoual
Professeur
d’économie à l’Université du Littoral Côte d’Opale (Dunkerque),
entre autre administrateur du Réseau Sud/Nord Cultures et Développement,
il dirige la collection "Économie Plurielle", aux éditions
de l’Harmattan.
La première
fois qu’Hassan Zaoual se retrouve chez lui, au Maroc, au début
des années 80, avec ses diplômes d’économie délivrés par l’université
française, c’est un choc : la réalité de son pays natal ne correspond
en rien à ce qu’on lui a appris et il a grand mal à y retrouver,
notamment, les schémas néo-libéraux. Schématiquement, il constate
(et cela ira en se confirmant) que le capitalisme est décidément
incapable de faire “décoller” les pays pauvres, qu’il ne fait
que disloquer de plus en plus ou, au mieux, maintenir en état
d’assisté, dans un jeu de simulations, de rentes stériles et d’ersatz.
À l’inverse, une bonne partie des Marocains produisent, consomment
et survivent tant bien que mal à l’intérieur de réseaux et de
structures dont les théoriciens ne savent trop que dire et qu’ils
qualifient, en vrac, du terme vague d’“économie informelle”. Cette
expression fourre-tout, le chercheur va finir par se rendre compte
qu’elle désigne tout bonnement le mode d’existence d’une énorme
partie des populations du “Sud” - peut-être la moitié de l’humanité
-, qui ne doivent leur survie qu’à une myriade de micro-combines,
mini-arrangements ou nano-échanges, très divers mais présentant
un trait commun essentiel : ils sont ancrés dans une réalité locale,
un lieu, une base. Hassan Zaoual va bientôt dire “un site”, développant
sa théorie de l’Homme situé, dont il démontre - avec un humour
décapant - que les décideurs mondiaux feraient bien d’en tenir
compte dans l’intérêt général de la planète. Qu’est-ce qu’un site
?
En théorie, l’économiste marocain le définit par trois points
disposés en triangle : 1°) au sommet, une “boite noire” irrationnelle,
contenant les mythes, les croyances, les divinités du lieu : sans
elle, on ne peut rien comprendre, mais elle est en partie non-dite
; 2°) à droite, un modèle socio-économique, qui dépend des ressources
locales et des modes culturels du lieu (par exemple féodal, ou
patriarcal, ou matriarcal, etc.) : inconsciemment, ce modèle dépend
bien sûr, de la boite noire ; 3°) à gauche une “boite à outils”,
qui correspond à des techniques, locales elles ausi, qui peuvent
être agricoles, artisanales, commerciales, financières, etc. :
la boite à outil est la véritable richesse du site, son “know
how”.
Dans la pratique, retournant sa grille théorique en outil d’action,
Hassan Zaoual rejoint les visions du célèbre Muhammad Yunus, le
fondateur de la Grameen Bank du Bengla Desh, championne mondiale
du microcrédit. Celui-ci ne peut fonctionner que parce qu’il s’appuie
sur des centaines de milliers de sites”, qui fournissent aux micro-entreprises
à la fois leur cadre, leur savoir faire et leur crédibilité financière.
Les clients de la Grameen Bank (à 90% des femmes) trouvent auprès
d’elle non seulement le financement de leurs activités économiques,
mais l’axe même de leur existence.
“L’Homo situs, dit Zaoual, doit remplacer l’Homo economicus, qui
a fait faillite. À la différence de ce dernier, unidimensionnel
et fragile, l’Homo situs est transdiciplinaire et écologique.”
Ainsi, les artisans de la médina de Fès, “site” exemplaire, avaient-il
l’habitude de se réunir pour déterminer le “juste prix” des objets,
non seulement en fonction de l’offre et de la demande, mais aussi
des tenants et aboutissants de leur production : un objet nécessitant
que l’on abîme une forêt ou que l’on pollue une rivière devenait
forcément hors de prix !
2 - Passons de l’identité meurtrière à l’identité curieuse
Jacques
Attali
Enseignant
et auteur, ancien conseiller du président Mitterrand, il a fondé
entre autre PlaNetFinance, qui regroupe les initiatives de microfinancement
dans le monde.
Rappelant
que la mondialisation ne date pas d’hier et que nos ancêtres de
la fin du 19ème siècle, par exemple, ont vécu une crise mondiale
si intense qu’elle a abouti à deux guerres mondiales, Jacques
Attali prend le contrepied d’un certain consensus identitaire.
Le fait d’être “de quelque-part” ne vous pacifie pas forcément,
surtout vis-à-vis de ceux qui sont juste “d’à côté”. Les pires
haines séparent les frères ennemis. Deux êtres très différents
n’entrent pas forcément en rivalité, alors que deux êtres proches
ont toutes les chances de tomber dans la spirale du “désir mimétique
dont parle René Girard. Ainsi ne faut-il pas s’étonner si les
trois monothéïsmes s’entredéchirent avec rage, alors même qu’ils
se reconnaissent descendants des mêmes ancêtres, Adam, Noé, Abraham…
Chacun ne désire rien tant que ce que l’autre désire - pensons
à la façon dont juifs, chrétiens et musulmans se déchirent Jérusalem
!
(“Et pendant ce temps, ajoute Jacques Attali, la Chine attend
; les plus grands vainqueurs le deviennent sans se battre.”)
Certes, si la mondialisation actuelle est porteuse de violence,
c’est notamment parce que ses risques de dérive vers l’uniformité
sont très lourds, ce qui, à rebour, provoque une crispation croissante
sur des identités fermées - d’autant plus bloquées qu’elles semblent
la seule richesse des zones très pauvres. D’où la nécessité urgente
de transformer les "identités meurtrières” en “identités
curieuses”. Qu’est-ce à dire ? L’identité curieuse serait celle
d’un sujet découvrant que les différences de l’autre l’enrichissent
en retour. Nous sommes tous des êtres à “poly-identités” et l’évolution
harmonieuse d’un être devrait le conduire à reconnaître ces identités
multiples et à les épanouir.
Selon Attali, le meilleur exemple, pour comprendre cette notion,
est la musique - dont les expressions, venues du monde entier,
au Festival de Fès, illustrent bien le propos. À un certain niveau,
la musique constitue la source originelle de toute spiritualité.
N’est-elle pas un moyen unique de combiner des mélodies, des tonalités,
des rythmes, parfois totalement différents, dans un seul et même
ensemble ? On a pu penser que la musique “mondiale” contemporaine
tendait vers une forme unique, à effets mortifères. Les faits
prouvent le contraire. Même quand elles utilisent des vecteurs
identiques, les musiques du monde demeurent spécifiques et - fait
nouveau - deviennent accessibles, dans leurs différences, aux
autres cultures. Qui eût prédit, il y a un siècle, que des foules
européennes danseraient sur des musiques arabes, ou que des Extrême-Orientaux
apprécieraient les rythmes africains ?
3
- Web et satellites restaurent le dialogue en islam
Fatema
Mernissi
Professeur
de sociologie à l’université Mohamed V de Rabat, elle a notamment
étudié les rapports entre les sexes à la lumière de l’histoire
musulmane (www.mernissi.net).
Ayant revendiqué
le droit de se référer au Coran dans tout dialogue interculturel
- rappelant aux visages étonnés qu’il reste plus légitime et plus
crédible de se présenter, par exemple, comme “directeur d’un magazine
catholique” que comme celui d’un “magazine musulman” (cela risque
aussitôt de “sonner” intégriste) -, la célèbre sociologue marocaine
rappelle une sourate du Coran intitulée Jadal. Traduit par “la
plume ou le sabre", Jadal pourrait se résumer ainsi : “Réponds
à l’agression par le dialogue, et tu verras ton ennemi se transformer
en ami.” Cette sourate, dit Fatema Mernissi, le monde musulman
a eu trop tendance à l’oublier - une lente régression, démarrée
avec l’empire abbasside et lucidement analysé, à la fin de leur
dynastie, par l’historien arabe Ibn Khaldoun. Mais voilà que le
monde change…
Voyageant régulièrement dans le sud marocain, parce qu’elle enseigne
à l’université de Zagora, la grande dame de Fès y a découvert,
stupéfaite, il y a deux ans, que les cafés électroniques fleurissaient
et que certains jeunes, pourtant sans ressources - guides pour
touristes, marchands d’améthystes ou de petits objets d’artisanat
-, avaient déjà leurs propres sites web, alors qu’elle-même n’y
connaissait encore rien. Du coup, elle a mis les bouchées doubles
pour ouvrir son site, mais surtout, pour réfléchir sur l’influence
d’internet et de la télé-satellite sur les sociétés arabo-musulmanes.
Question : web et satellites vont-ils aider plutôt la plume ou
plutôt le sabre ? Réponse de Fatema Mernissi : “Le satellite et
internet détruisent le monopole étatique de l’information.
Ils réintroduisent le dialogue. Pas au centre, mais dans les périphéries.
Et cela constitue une renaissance du Jadal, c’est-à-dire du véritable
islam, favorable au dialogue.” On connaissait le “téléphone arabe”,
qui fait circuler les nouvelles à toute vitesse dans les souks.
Le souk électro-magnétique multiplie cet effet des milliers de
fois, et surtout, de manière diversifiée.
Les quelque cinquante canaux arabes recevables par n’importe quelle
TV équipée d’une coupole, ne peuvent en effet se soustraire aux
effets démocratisants de l’ouverture au marché.
Certes, Al Jazira, la fameuse chaîne du Qatar, qui a régulièrement
servi de relais au réseau Ben Laden, est venue confirmer ce que
l’on savait depuis les années 1920-30 : sectaires et totalitaires
sont souvent les premiers à savoir user des mass-média. Mais Fatima
Mernissi rappelle que l’on a pu, à juste titre, comparer Al Jazira
à un CNN arabe. Si des centaines de millions d’arabophones regardent
cette chaîne, c’est qu’ils y trouvent un ton et une approche absolument
inédits dans l’univers arabo-musulman. Et ce succès est en train
de provoquer la naissance de dizaines de clones d’Al Jazira qui,
pour capter l’attention des masses, vont devoir tenter d’être
aussi bons… Bref, un mouvement de démocratisation par les médias
est en cours dans toute la “umma” musulmane. Et cela ne contredit
pas le credo coranique, bien au contraire, dit Fatema avec enthousiasme
: la sourate Jalal s’en trouve génialement renforcée.
4
- Pour transmettre, communiquer ne suffit pas
Régis
Debray
Professeur
de philosophie et auteur, il fut conseiller du président Mitterrand.
“L'anxiété
de voir s'éteindre le feu sacré (cette succession cumulative qu'est
une continuité créatrice et qui distingue l'histoire humaine du
surplace animal) est inhérente à notre condition ; mais aucune
époque n'avait, autant que la nôtre, valorisé le discontinu et
pas seulement dans nos façons de zapper, de lire ou de vivre.
Nous sommes sans doute la première culture à qui ses équipements
techniques permettent de fuir ses devoirs envers les générations
futures dans ses impératifs de circulation immédiate (…)
“Bien sûr, il faut communiquer pour transmettre : condition nécessaire
mais non suffisante.
Car s'il y a des “machines à communiquer”, comme la radio, le
cinéma, la télé, l'ordinateur, etc., il faut beaucoup plus pour
transmettre. Tel serait, trop schématiquement résumé, le distinguo
crucial. Ces verbes sont frères, mais frères ennemis. Et le cadet
technologique rêve de tuer l'aîné spirituel sous le ridicule (…)
“On dirait, dans l'Euroamérique, qu'on ne se sent pas exister
si l'on ne se trouve pas dans deux endroits à la fois (par le
portable, la télé ou le mail). Aux petits rendez-vous avec les
disparus qu'étaient sacrements religieux ou liturgies laïques
succèdent les liaisons tous azimuts, la co-présence instantanée
des contemporains, le “contact” à l'horizontale. Avec le télégraphe
électrique, et tous les décrochages de vitesse qui ont suivi,
on s'est peu à peu installé dans l'ubiquité (conquête dont Valery,
grand médiologue avant la lettre, avait pressenti dès 1935 les
sidérants effets.) “Échangerais volontiers pérennité contre ubiquité”
: telle aurait pu être, à ses débuts, la petite annonce de la
société de l'information. La disparition physique des langues
- vingt-cinq chaque année, dit-on, sur les quelque cinq mille
parlers en usage sur la planète -, dans la période même où la
parole n'a jamais autant et aussi vite circulé tout autour de
la terre, témoigne de ce donnant-donnant, qui ressemble plutôt
à un donnant-perdant.(…)
“Nous pouvons compresser l'espace par la vitesse (jusqu'à 300
000 kilomètres seconde.)
Au point d'annuler, sur les réseaux, les effets et les signes
de la distance. Mais la technique ne peut faire la même chose
avec le temps de formation et d'incubation. Le petit pour devenir
grand doit toujours aller à l'école, or l'école, cela reste ennuyeux
et la durée des études tend même à se prolonger. Je peux, de Paris,
connaître dans la seconde un événement qui se passe à Fès, mais
il me faudra plusieurs années pour apprendre l'arabe, et pouvoir
comprendre le monde à la musulmane. Il y a là de l'incompressible,
comme un intolérable facteur d'inertie dont un certain modernisme
niais voudrait pouvoir se délester. En cherchant les trucs qui
feront du rêve réalité (le digest, le best of, la lecture express,
etc.). En fantasmant un report des raccourcis. En attendant la
pilule pour apprendre l'espagnol ou l'arabe classique. C'est-à-dire
en rêvant de s'épargner le temps de la transmission, pour une
sorte d'ingestion pharmaceutique de doses de savoir ou d'expérience.
Pour honorer, il nous faut méditer - et transformer - le passé,
car transmettre, c'est toujours transformer. La vie veut la métamorphose
(…)
“Pas de transmission sans rituels. Ces petits montages chronomoteurs
sont des moyens de maintenance, de réactivation d'un mythe fondateur.
Ils enjambent les millénaires ou les siècles pour actualiser l'Alliance
ou l'Exil, le repas pascal ou le départ pour Médine, la Prise
de la Bastille, ou du Palais d'Hiver, etc. (chaque collectif son
assurance-vie). Ils nous rendent contemporains d'un révolu capital,
invisible, inaudible, et pourtant sensible au cœur, en suspens
dans le présent. Ils nous font la grâce d'un présent extra-historique.
Ce que notre laisser-aller érode ou défait, ces machines à remonter
le temps le reconstituent, le recomposent.”
5
- Un enfant comprend l’égalité entre les hommes
Aïcha
Belarbi
Sociologue,
ambassadeur du Maroc auprès de l’Union Européenne.
“J’ai montré
à des enfants le dessin d’une balance équilibrée, dont pourtant
le premier plateau était occupé par un géant et le second par
un tout petit homme. Ils n’ont pas été surpris et m’ont simplement
expliqué que des volumes différents pouvaient avoir le même poids.
En l’occurrence, peut-être est-ce le poids de l’âme.”
6 - Le meilleur dialogue passe par l’entraide
effective
Rabbi
Rolando Matalon
Argentin d’origine,
responsable d’une communauté juive à Manhattan, il milite pour
le dialogue inter-religieux et a reçu le prix des rabbins de New-York
pour la paix.
En 1991, le
plafond de la synagogue de la congrégation Bnai Jeshurun, dont
Rabbi Rolando Matalon est responsable, à New York, s’écroule.
Pas de blessé, mais des années de travaux en perspective. Aussitôt,
le pasteur de l’église méthodiste voisine, St Paul et St André,
invite le Rabbi et ses ouailles à venir s’abriter chez lui. Les
juifs acceptent de s’installer chez les protestants, pour une
durée provisoire qui durera… douze ans, révolutionnant totalement
les pratiques religieuses des deux côtés.
Fonctionnant tantôt chacun de son côté (le vendredi soir et le
samedi matin pour les juifs, le dimanche pour les chrétiens),
tantôt ensemble, les deux communautés vont commencer par mener
des actions sociales conjointes en faveur des plus démunis, avant
de se lancer dans une opération ambitieuse : s’éduquer l’une l’autre
sur leurs crédos et enseignements respectifs, dans une sorte de
catéchèse inter-religieuse. Au fil des ans, même les rituels centraux
vont se trouver influencés, poussés à préciser leur convictions
respectives.
Après le 11 septembre 2000, ce tandem inédit va se trouver renforcer
par l’arrivée d’un troisième partenaire : un groupe de musulmans
soufis du quartier et leurs familles. En quelques mois, le rabin,
le pasteur et l’imam deviennent amis et leur triangle acquiert
vite une force exemplaire. Ensemble, ils prennent par exemple
l’initiative de lancer une pièce de théâtre intitulée “Same Difference”
(la même différence)… ou bien des programmes pour enfants.
Les jeunes des trois communautés ont une vision tout-à-fait particulière
de “religions du Livre”...
7
- L’économie doit dépasser le stade prométhéen
Philippe
de Woot
Enseigne
l’économie et le management à l’université de Louvain. Il a fondé
un réseau entre universités européennes pour promouvoir une vision
éthique de l’économie.
“Les mythes
grecs ont fait de Prométhée un héros civilisateur. II en va de
même d'autres personnages qui incarnent la fonction de progrès
ou de développement : Vulcain, le fabricant d'outils, d'armes
et de bijoux ; Ulysse et Jason, les grands commerçants qui établissent
des comptoirs autour de la méditerranée et de la mer noire ; Hercule
et ses grands travaux ; et même Icare, le héros du risque mal
calculé et du progrès avorté. Cependant, tout en étant des héros
et des dieux, ces grandes figures mythiques portent en elles une
malédiction : Prométhée est damné, Icare meurt, Jason voit sa
famille anéantie, la tunique de Nessus brûle Hercule et l'empoisonne,
Vulcain vit dans une caverne et boite bas... Pourquoi ?
“Une question fondamentale gît au cœur de ces mythes : quel sens
donner au progrès économique et technique ? Ils indiquent clairement
l'ambiguïté fondamentale de la poursuite d'un progrès non finalisé
et livré à lui-même. Prométhée est enchaîné parce qu'il fait du
progrès matériel une fin en soi. II croit y trouver une transcendance
lorsqu'il pousse ce cri d'orgueil : “J'ai guéri les mortels des
terreurs de la mort.” Quelle illusion !
“Nous savons tous aujourd'hui que le progrès technique et le dynamisme
concurrentiel sont neutres et qu'ils peuvent promouvoir l'homme
ou le dégrader selon l'usage qui en est fait. Nous savons aussi
que l'économie de marché et la concurrence favorisent la création
de richesses.
Il n'est pas question de remettre en cause l'efficacité de ces
mécanismes, mais d'en souligner les ambiguïtés et les limites,
Surtout s'il s'agit de gérer des problèmes qui deviennent planétaires.
“ L'entreprise et l'économie de marché ne trouveront pleinement
leur légitimité, dans ce monde global, que si elles acceptent
de réfléchir et de débattre des questions suivantes : progrès
économique et technique pourquoi ? Pour qui ? Comment ? Il s'agit
bien là de questions politiques et morales. Et c'est sans doute
dans cette direction que le concept d'entreprise citoyenne trouve
un sens."
8 - Le sacré est d’une beauté pratique
Pierre
Rabhi
Agriculteur,
fondateur de Terre et Humanisme, écrivain.
“L’agriculture
productiviste s’imagine réaliste. Elle rêve ! Et c’est un cauchemar,
parce qu’elle est coupée de la vie. Il est urgent de comprendre
la logique du vivant pour réussir à fixer les êtres les plus démunis
à la campagne qu’ils ne doivent pas fuir, pour aller grossir les
bidonvilles, mais cultiver… avec un vrai sens du sacré. Le sacré
est pratique. Ce qui ne veut pas dire productiviste. Nous sommes
faits pour apprendre à regarder le monde avec admiration.”
9
- Seul le Politique peut créer une Euro-Méd tolérante
Mario
Giro
Responsable
des relations internationales de la Communauté Sant'Egidio, à
Rome, association publique catholique de laïcs, dédiée à la charité,
à la solidarité et au dialogue.(www.santegidio.org)
Il fut un
temps où la cohabitation était inscrite dans la géographie de
la Méditerranée, où toutes les villes ottomanes accueillaient
des fortes minorités juives et chrétiennes,les villes de la rive
sud étaient toutes un creuset de sociétés complexes. Ensuite est
venu le schéma national : on bâtit des États et des nations, sans
quoi on aurait le sentiment d'être sans identité, presque à ciel
ouvert dans l'histoire. On ne peut plus tolérer trop de diversités
: des populations sont expulsées, d'autres exterminées.
Mais l'Europede 1945 a soudain commencé à devenir une terre d'asile.
La cohabitation qui se dissolvait sur la rive sud de la Méditerranée,
a resurgi au Nord. En Europe, les musulmans sont désormais la
seconde religion. Aujourd'hui pourtant, cette même Europe doute
: comment faire cohabiter cette pluralité ? Au moment où le monde
se globalise, n’est-il pas nécessaire de résister à la perte d'identité
des nations ? Si l'État faiblit, les sociétés ne doivent-elles
pas défendre leurs caractères ?
Ma conviction : seul un primat de la politique (une nouvelle doctrine ?)
pourra donner des réponses aux sociétés désorientées, et aller
au-delà des recettes techniques de l'économie. On ne bâtira pas
l'Europe et la Méditerranée - “l'EuroMed” comme on dit - sans
une idée universelle : voilà le sursaut nécessaire.
10 - Trois souhaits
Francis
Mayer
Diplomate,
directeur général de la Caisse des dépots et consignation.
“La question
essentielle est de savoir ce que nous laisserons à nos enfants.
Je formule le souhait de leur laisser : 1°) la paix et la liberté,
2°) du travail et des emplois, 3°) un environnement préservé.
Tout le reste en découle.”
11 - Le citoyen responsable refuse l’économie-panique
Bernard
Ginisty
Philosophe,
il fut longtemps rédacteur en chef de Témoignage Chrétien, il
enseigne à l’Institut Catholique et participe activement à l’ONG
ATTAC et pour la taxe Tobin.
Selon les
maîtres des flux financiers, l'âge du politique serait fini, nous
serions à l'âge de la gestion “en temps réel”, une expression
dangereuse, popularisée par les informaticiens. Dans l'entreprise,
réagir “ en temps réel ”, c'est répondre dans l'immédiat. Pour
être en temps réel, pas la peine d'avoir un cerveau, il suffit
d'une moelle épinière : c'est l'arc réflexe. Or, le vrai temps
réel d'un homme, c'est le temps du débat, du travail d'équipe
- de la “perte de temps” pour les obsédés du time is money. Ce
n'est pas vrai que nous soyons dans une société de marché. Nous
sommes dans une société de supermarché. La différence ? Essayez
d'engager une conversation avec une caissière d'un supermarché
et vous verrez fondre sur vous les lois de la productivité sous
la forme d'un petit chef grincheux !
Il s'échange aujourd'hui plus de 1500 milliards de dollars par
jour et 80% de ces flux spéculatifs ont une durée de moins d’une
semaine. Jacques Attali appelle ça “l'économie de la panique”.
La panique, dit-il, n'est pas un dérèglement de l'économie de
marché, mais sa substance même, un facteur déterminant de la croissance.
C'est la peur de ne pas “en être”, qui fait que le consommateur
se précipite sur l'objet à la mode, que le travailleur s'accroche
à un emploi sous-payé, que l'épargnant se rue sur les produits
qu'on lui recommande. La globalisation de cette panique pourrait
devenir fatale au monde entier !
La reconquête du pouvoir politique par les citoyens, contre une
spéculation financière sans foi ni loi constitue une priorité.
C'est faire notre devoir d'homme et de citoyen, car l'humanité
et la citoyenneté ne sont jamais définitivement conquises sur
la barbarie. Et l'entreprise est un des lieux de ce combat contre
la panique, dans la mesure où elle s'attache à créer à la fois
de la richesse, du lien social et du sens.
12 - L’humilité est nécessaire aux audacieux
Assia
Alaoui
Professeur
de droit, responsable marocaine de la sécurité alimentaire.
“60% des enfants
d’aujourd’hui exerceront des métiers qui n’existent pas encore.
Voilà qui devrait nous aider à comprendre que l’arrogance n’est
pas
de mise quand il s’agit de préparer les générations à venir à
faire face à l’inconnu. Voilà l’esprit de Fès !”
13 - Les désaccords ne peuvent
se résoudre que dans le respect
Stan
Rougier
Le
Père Stan Rougier est éducateur de jeunes délinquants, prêtre,
écrivain, il anime des retraites spirituelles. Auteur d'ouvrages
sur la rencontre des religions.
" En
tant que prêtre éducateur, j'ai rencontré dans ma vie bien des
cas difficiles de jeunes qu'on disait perdus. J'ai remarqué que
le seul fait de les écouter et de leur parler modifiait leur approche
de la vie et, parfois, leur comportement. Certains s'en sont sortis,
d'autres ont plongé, se sont suicidés, ont fait de la taule. Mais
tous méritaient respect, écoute, échange. Comme Martin Luther
King, j'ai un rêve.
Pas seulement que Blancs et Noirs marchent main dans la main.
Je rêve que les jeunes de toutes les écoles du monde apprennent
que le respect est la première sagesse, la première discipline
de vie, le premier sujet d'examen. Je rêve que tous les enseignants
et tous les parents du monde reçoivent une formation centrée sur
cet objectif.
"On ne peut pas résoudre les inégalités, les frustrations,
les injustices par la force. La violence n'engendre que la violence.
Elle la multiplie. Les fondateurs des mouvements révolutionnaires
ont été indignes au point de croire que le changement était au
bout du fusil. Ces mouvements ont multiplié l'injustice, engendré
le quadruple de victimes.
"Il faut inventer un prix Nobel de l'Amour, des assemblées
de sages, des forums orientés sur l'écoute de la différence, un
bannissement de l'agressivité. Les désaccords sont inévitables
mais ils ne peuvent se résoudre que dans le respect des uns pour
les autres. "
14 - De l’information au savoir, du savoir à la sagesse
Jean-Claude
Petit
Directeur
général du groupe de presse "La Vie".
“Les journalistes
sont les serviteurs de la démocratie. Mais celle-ci est impossible
sans la participation des citoyens, qui doivent êtres actifs,
exigeants et attentifs - Simone Weil disait : “Quand on fait vraiment
attention, on détruit le mal en soi.” Suivre l’actualité vous
fait vous intéresser aux autres et peut donc devenir un chemin
spirituel.”
15
- Rappelez-vous, Occidentaux : l’humain est nomade !
Rama
Mani
Membre d'ONG active dans les zones de guerre, en particulier avec
les Britanniques d’Oxfam, elle s'occupe des migrants. (www.oxfam.org)
L’Indienne
Rama Mani revient d’une mission en Afghanistan, dont elle rapporte
une image : à la sortie de Kaboul, dans la plaine de Shamali,
elle a vu au bord de la route un vieux char d’assaut éventré,
couvert de rouille, sur lequel une nuée d’enfants s’étaient hissés,
tendant aux voitures des bouquets de fleurs. Aussitôt, cette image
d’objet guerrier rendu inoffensif lui a rappelé le mythe de l’incarnation
de Parvati, tel qu’on le raconte dans le Tamil Nadu. Un roi et
une reine avaient prié pour que la déesse Parvati accepte de s’incarner
sous la forme de leur enfant. Mal leur en prit : l’enfant Meenakshi
s’avéra vite géniale et impitoyable. Elle écrasa tout sur son
passage, jusqu’à devenir reine de l’univers. Un seul endroit lui
échappait : le mont Kaïlash, demeure du dieu Shiva, qu’elle décida
d’attaquer. Alors, tout se retourna : Shiva la pulvérisa. Mais
de ses cendres il la fit renaître, dans une conscience enfin éveillée
et compatissante, pour qu’elle devienne son épouse. Rama Mani
dédie cette histoire à Georges Bush Junior, à qui elle a beaucoup
pensé lors de sa mission suivante, en Irak. “Puissiez-vous, Occidentaux,
comprendre que les humains sont d’abord des nomades. Vous-mêmes
avez migré dans le monde entier, mais aujourd’hui, vous voudriez
empêcher les autres de faire pareil.”
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