K.
Marshall - DR.
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Katherine
Marshall a occupé différents postes de direction à la Banque Mondiale
depuis 1979. Elle s’est particulièrement investie dans le développement
de projets concernant la réduction de la pauvreté, la prévention
et la résolution des conflits, les questions relatives à la cohésion
sociale et aux conditions féminines, aux développements institutionnels
et aux relations entre éthique, croyance et développement. Elle
est actuellement conseillère de Monsieur James Wolfensohn, Président
de la Banque Mondiale.
Les premières
"Rencontres de Fès", en 2001, ont constitué une expérience
très stimulante, réunissant des points de vue fort différents,
avec pour toile de fond un extraordinaire festival de musique.
Rappelons que Faouzi Skali, premier directeur du Festival des
Musiques Sacrées de Fès et fondateur de ce colloque, a voulu créer
ici un nouvel espace de dialogue autour du phénomène de mondialisation,
un peu dans la même ligne que le Sommet Economique de Davos, mais
avec une dimension spirituelle et englobant un éventail de voix
plus large.
Le premier
colloque s'inspirait explicitement du débat sur la globalisation
et a rassemblé quelques trente participants, sur quatre jours,
pour une série de tables rondes et de conférences. Parmi eux,
certains des critiques les plus éminents de la globalisation,
ainsi que d'autres, associés au phénomène lui-même. Parmi les
participants, Dominique Strauss-Kahn (ancien Ministre des Finances
français), Thierry de Montbrial (Directeur de l'Institut français
des Relations Internationales), Hanne Strong (dirigeant d'une
ONG et avocat de l'environnement), François Houtard (Université
de Louvain et dirigeant du Forum de Porto Alegre), Edgar Morin
(que l’on ne présente plus), John Lane (un écologiste britannique),
le Révérend James Morton (dirigeant du New York Interfaith Center),
Luis Lopez-Llera (dirigeant d'une ONG mexicaine), Katia Légeret
(professeur d’art martial et danseuse de Bharata Natyam), Jean-Claude
Carrière (le cinéaste et essayiste), Paule Salomon (féministe
française et psychothérapeute), André Porto (ONG brésilienne et
coordinateur de URI), Thierry Velhelst (avocat et anthropologue
belge), Jean Staune (fondateur de l’Université Inter-disciplinaire
de Paris et membre de la Fondation Templeton), et Hassan Zaoual
(spécialiste marocain en culture et en économie), ainsi que moi-même.
Le colloque
a abordé la globalisation par deux approches radicalement différentes.
D'un côté, une vision profondément pessimiste du monde, dont l'environnement
physique, la culture et l'esprit chutent à une vitesse vertigineuse.
La globalisation a été décrite, de façon répétée, presque lancinante,
comme un phénomène prédateur et même parfois, par un participant,
comme un vampire. De l'autre côté, une vision de la globalité
vue comme une force complexe que l'on ne saurait arrêter et qui
apporte des possibilités à la plupart des peuples, même cela se
fait avec des effets négatifs et pose des défis d’une rare difficulté.
La confrontation entre ces deux visions offrait la promesse de
jeter des ponts entre les incompréhensions. Certes, passer d’une
juxtaposition d’opinions individuelles à un dialogue réel demeure,
en soi, un défi qui ne va vraiment pas de soi…
Les arguments
les plus violents contre la globalisation furent illustrés de
façon frappante par deux des participants. Le premier, le père
Houtard, est un prêtre catholique très actif dans le cadre des
ONG. Le second, Luis Lopez-Llera, est un militant mexicain qui
travaille avec des communautés très pauvres du Chiapas. Houtard
nous a présenté un point de vue cataclysmique, montrant très clairement
à quel point il associe le FMI et la Banque Mondiale aux plus
mauvais aspects de celle-ci. Les programmes de réajustement structurel
n'ont causé, dit-il, que dévastation et continuent à le faire.
Selon lui, les approches actuelles pour traiter du développement
travaillent systématiquement contre le droit des peuples et contre
les cultures. Son défi est le suivant : “Comment globaliser des
batailles locales contre la globalisation”, et ses principales
cibles sont : l’inégalité, les prix des matières premières, la
dette et la fuite des cerveaux. À l’écouter, le capitalisme est
le système le plus inefficace que l'humanité ait jamais créé.
Lopez Llera, lui aussi, a donné une vision cataclysmique de notre
monde. Il décrit une société “meurtrière” où les morts non-recensées
des populations pauvres dépassent celles provoquées par les accidents
de trois cents avions gros porteurs par jour, où les ravages du
sida augmentent, où le réchauffement global menace d'innombrables
modes de vie.
Les pauvres, dit-il, en ont assez : “Basta !” L'idée que la vie
dépende à ce point de la compétition et du profit a urgemment
besoin, affirme Lopez Llera, d'être remise en question à sa base
intellectuelle et morale la plus fondamentale. Il rappelle la
générosité traditionnelle des gens très pauvres et invite à une
“nouvelle globalisation” qui agirait à partir de cet esprit et
de la diversité humaine. Il appelle en conséquence : premièrement
à la reconnaissance de toutes les cultures mondiales (qui, selon
lui, seraient environ dix mille) ; deuxièmement à une métamorphose
des valeurs de toutes les sociétés et gouvernements, afin de priver
les puissants et les milieux d’affaires de leurs pouvoirs et de
leurs intentions meurtrières ; troisièmement à un changement radical
des relations commerciales, avec une nouvelle monnaie qui reflèterait
enfin la valeur du travail.
Une série
d'arguments assez radicalement différents de ceux-ci nous a été
présentée par deux éminents penseurs français : Dominique Strauss-Kahn
(ancien ministre des finances) et Thierry de Montbrial (écrivain
et professeur de lettres). Analysant les causes de l'abrupte opposition
à la globalisation, Strauss-Kahn cite en premier les hoquets de
la démocratisation et le ressentiment de beaucoup de gens qui
ont lutté pour le droit de décider de leur destinée et qui, finalement,
se sentent dépouillés de tout pouvoir. Selon lui, la prise de
décision reste en réalité la chasse gardée d'une élite, à l'ombre
des institutions mondiales qui, loin d'être démocratiques, prêtent
leur façade pour imposer en catimini une forme moderne d'oppression
moderne. En seconde raison, l’ancien ministre français cite le
sentiment général que les décisions sont prises loin des gens
et de façon abstraite. Puis vient, en troisième position, la peur
d'une perte de la diversité culturelle, peur ne plus pouvoir éduquer
ses enfants, ni de les nourrir, comme on l’entend, de ne plus
pouvoir s'exprimer dans le cadre propre à sa culture, mais de
devoir bientôt vivre suivant un modèle unique, dans un modèle
de développement de plus en plus dictés par les grandes villes,
elles-mêmes de plus en plus segmentées entre zones riches et zones
pauvres. La conjugaison de tous ces problèmes conduirait à un
nouveau type d’angoisse et à une incertitude générale sur l’avenir.
Les solutions proposées par Dominique Strauss-Kahn mettent l'accent
sur la création de nouvelles institutions et de nouveaux modes
de régulation.
Dans une intervention particulièrement brillante, Thierry de Monbrial
a souligné, lui, le fait qu'il n'y avait pas lieu d'être pour
ou contre la globalisation : elle est, dit-il, c'est un fait.
Le défi consiste à la comprendre et à identifier ses dangers et
ses failles, d’autant que, de toute évidence les plus grands changements
restent encore à venir. Évoquant la “victoire du libéralisme”
et ses conséquences sociologiques immenses, et faisant notamment
remarquer que certaines de celles-ci peuvent être perçues comme
une sorte de génocide, le directeur de l'Institut français des
relations internationales a affirmé que les méthodes de gouvernement
devaient radicalement changer. Pour lui, face aux besoins d'institutions
mondiales, l'Union européenne constitue un “laboratoire” unique
en son genre ; en revanche, la “communauté internationale” n'existe
pas. De nombreux avenirs sont possibles, y compris la désintégration
civile et le chaos… ou bien une nouvelle et formidable prospérité
! Il conseille et propose de se concentrer sur des concepts de
moralité clairs et de retourner à la spiritualité.
Lors de ces
premières Rencontres de Fès, une autre série frappante d’interventions
a mis l'accent sur l'environnement. Ici, de nouveau, le tableau
vire facilement au cataclysmique le plus l’effrayant. Une catastrophe
mondiale serait imminente et le besoin d'un changement radical
s’imposerait de façon impérieuse. Ces critiques sont fondamentales.
Elles parlent tour à tour : des systèmes de croyance, de gouvernement,
d'éducation, de valeurs, et, peut-être encore plus important,
des racines fondamentalement inégalitairer du système en place.
Face à la “séduction mondiale du consumérisme”, il y aurait un
besoin de se “reconnecter à la terre.”
L'un des intervenants de ce groupe a appelé à un “réenchantement”
- c’est-à-dire à une redécouverte de la beauté, consécutive au
rejet du consumérisme impossible qui domine notre vie de par la
planète. D’autres, peut-être plus pragmatiques, ont appelé à un
“Plan Marshall pour la terre”.
Je faisais
personnellement partie d'une table ronde animée par Faouzi Skali,
sur le thème “Économie et Spiritualité”. Y participaient aussi
le révérend James Morton, Jean Staune et Katia Légeret. Aux Rencontres
de Fès, chaque participant doit introduire sa première intervention
en présentant un objet symbolique du message principal qu’il voudrait
faire passer. J'ai personnellement présenté un kaléidoscope, Jean
Staune un stylo, Katya Légeret une petite statue religieuse indienne,
James Morton une crécelle indigène américaine (représentant la
vie et la musique). La seconde tâche de chaque intervenant est
ensuite de présenter trois défis à l'humanité, ce qu'ils nous
apprennent et ce que nous voyons comme solutions. Pour la plupart
d'entre nous, les défis sont contraignants et très complexes,
par exemple : éliminer la pauvreté, ou bien établir des d'approches
“transdisciplinaires” de la connaissance, qui prendraient en compte
TOUS les aspects de la pensée et de la vie…
Le Colloque
de Fès est fondamentalement inspiré par le festival de musique
sacrée qui le ceint de toutes parts, et son accent sur “ l'âme
” a ouvert les portes pour amener la spiritualité et la religion
à s’ingérer dans les débats sur la globalisation, bien davantage
que cela ne se fait ordinairement. L'évènement lui-même n'a pas
été conçu pour juxtaposer les perspectives “croyantes” et “non
croyantes”. Les débats ont surtoout fait ressortir à quel point
les problèmes mondiaux actuels sont mêlés à la culture, à l'approche
intellectuelle, à l'expérience personnelle des personnes qui les
subissent. Si le langage de certaines interventions pouvait sembler
parfois proche du stéréotype, ce qui est passé au premier plan
dans la recherche d'un dialogue et d'un progrès dans l’avenir
“global” de la planète, ce fut sans doute la reconnaissance du
rôle primordial que devraient jouer les arts, la musique, l'anthropologie,
la théologie, l'économie et l'histoire.
L’objet symbolique
que j’ai apporté cette année est moins nuancé que le kaléïdoscope,
mais plus figuratif. C’est un canevas présentant deux faces. D’un
côté, la face sombre de la globalisation, collage cauchemardesque
de sigles - Coca-Cola, McDonalds, Nike… -, d’images de guerres,
d’enfants affamés, de visages drogués. De l’autre côté, l’image
du soleil, qui nous éclaire tous pareillement, jouxtant un Crazy
Curt, sorte de patchwork indien où j’ai mélangé des photos de
musiciens, d’autres de mes enfants en habits japonais, ainsi que
plusieurs merveilles du monde, comme le Machu Pichu et un restaurant
mexicain que j’aime beaucoup, à Canterbury. Et puis j’ai rajouté
un œil de dragon, qui doit de permettre de vraiment voir.
Or, toute la question est peut-être de réussir à rassembler toutes
nos différentes façons de voir, pour réussir à constituer une
vision commune de ce que l’humanité peut et doit devenir.
Lorsque nous nous réunissons ainsi, il est frappant de constater
à quel point nous avons des perceptions différentes de la situation
du monde. Cette diversité est d’une importance fondamentale. Ce
n’est pas tant que la réalité soit diffractée en de très multiples
aspects - elle l’est, certes, et je ne m’aventurerais pas à prétendre
vouloir la décrire -, mais c’est que chacun de nous perçoit la
même réalité - bonne ou mauvaise, belliqueuse ou pacifique - de
façon totalement spécifique.
Une remarque enfin pour conclure cette introduction. Je voudrais
rappeler que, depuis les premières Rencontres de Fès, s’est produit
un événement qui a radicalement changé la façon dont certains
d’entre nous voient le monde : je veux parler des évènements du
11 septembre 2001. J’ose espérer que le bénéfice de ce bouleversement
sera la perspective d’un changement de paradigme absolument radical
: en un mot comme en cent, osons croire que nous nous dirigeons
vers un nouveau consensus global, apte à épanouir en chacun les
talents qui sont les siens, et avec, d’abord et avant tout, la
certitude que bientôt aucun enfant n’ira plus se coucher avec
la faim au ventre.
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