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Tandis
que dans le monde inquiet se multiplient les conflits les plus
terriblement variés, on ne compte plus les colloques et les conférences
qui, réunissant des aréopages de toutes sortes, tentent de travailler
au quadruple objectif :
- de la pacification (collective et individuelle) ;
- du développement (quantitatif et qualitatif, immédiat et durable)
;
- des droits (et les devoirs) de l’homme (qui est majoritairement
une femme) ;
- et finalement de la renaissance de la spiritualité, quintessence
de l’humain (que celle-ci soit laïque et agnostique, ou enracinée
dans une croyance en la divinité).
Souvent, ces colloques et ces conférences s’agitent en vain. C’est
si long, si difficile, d’évoluer et d’aider autrui à en faire
autant ! Or, s’il est vrai que la caractéristique première de
l’humain est le Verbe, il s’avère que la meilleure manière de
faire s’asseoir ensemble des hommes et des femmes de tous les
horizons, n’est pas forcément de les faire palabrer - du moins
si la question est de vraiment partager un moment de “rappel à
soi” fondamental, condition sine qua non d’une émergence de la
nouveauté : non, le Verbe, à l’aube des temps, fut sans doute
d’abord chanté. En communion avec la nature - dont la beauté dépasse
en luxuriance tout ce que les hommes ont pu inventer de plus fou
-, les musiciens ouvrent la voie à l’humanité. Et la danse des
artistes continue de porter le plus sûr espoir que notre espèce
ne s’annihilera pas, mais poursuivra sa quête mystérieuse et enchantée.
L’art vrai n’est-il pas un pont entre nous et le Mystère des mystères
? Rien ne peut mieux servir la paix, le développement, la fraternité
et la connaissance de soi qu’un rassemblement de musiques sacrées.
Le Festival de Fès, magnifique enfant de dix ans, remplit cette
mission à merveille. Souhaitons-lui très longue vie !
Je
suis arrivé au Festival de Fès par la petite porte
Au Festival de Fès, la petite porte est celle des Rencontres du
matin, où des intellectuels, chercheurs, chefs d’entreprise, hommes
politiques, ou thérapeutes, - et aussi artistes - se retrouvent
quotidiennement, au cœur palpitant de la sublime première cité
du royaume, pour débattre des grandes questions du monde. Mission
formidablement ambitieuse, voire téméraire… pourrait-on penser.
Pourtant, dès le premier débat du premier jour, je fus frappé
par une dimension inédite : après que ce fussent affrontés des
points de vue abruptement opposés (pour et contre la planétarisation
du libéralisme, par exemple, ou Nord contre Sud, ou encore écologistes
contre industriels), une troisième voix se faisait chaque fois
entendre, si subtile qu’on sentait, avec une impression parfois
indicible, qu’elle détenait le secret du dépassement des chocs
dualistes et manichéens, “bloc contre bloc”. Or, cette voix tierce
émanait presque systématiquement d’orateurs/trices marocains,
c’est-à-dire de personnalités proches des organisateurs du Festival
de Fès. Comme si le fait d’œuvrer à la réunion des musiques sacrées
du monde leur avait donné, par je ne sais quelle osmose, une intelligence
très fine - à la fois percutante et pleine d’humour - de ce que
nos contemporains devraient comprendre et faire, pour travailler
à un monde nouveau.
Alpinisme
et Soufisme
Un maître soufi du Rif profond nous parla un jour de la Montagne
du réel, que les humains escaladent depuis la nuit des temps.
Tous les montagnards savent qu’un sommet peut s’atteindre par
différentes voies. “Chaque voie a sa valeur, disait le sage, certaines
sont très lentes et en pente douce, passant par de nombreuses
vallées. D’autres sont rapides, mais abruptes, exigeant une grande
discipline. Les plus audacieuses s’élèvent à la verticale et ne
sont accessibles qu’aux esprits très aguerris. L’illusion serait
de croire que l’on peut grimper par plusieurs voies à la fois.
Mais plus on monte, plus les voies se rapprochent. Arrivé en haut,
on s’aperçoit qu’il n’y en a qu’une seule. D’où l’intérêt d’écouter
ce que nous dit le dialogue entre les très grands alpinistes.”
L’histoire de l’humanité abrite des lieux, rares et précieux,
où un tel dialogue a pu exister.
Le Maroc, bout du monde où d’innombrables cultures arrêtèrent
leur course, offrit plusieurs fois un tel espace-temps - en résonance,
notamment, avec la grande Andalousie d’il y a mille ans, où, dit-on,
musulmans, juifs et chrétiens poussaient l’estime réciproque jusqu’à
collaborer activement à la même quête théologique, scientifique
et artistique. L’Esprit de Fès est de cette veine-là. Dialogue
sans bavardage. Conspiration entre musiciens œuvrant dans un même
souffle. Musiques marocaines, bien sûr, mais aussi syriennes,
mauritaniennes, irakiennes, turques, égyptiennes, persanes, serbo-bosniaques,
indiennes, mais aussi amérindiennes - ou plutôt précolombiennes
-, japonaises, espagnoles, coptes, irlandaises, bulgares, chinoises…
et célébrant toutes la magnificence de la création et le lent
cheminement humain. Seigneur, que de souvenirs lumineux je garde
des concerts intimes de l’après-midi, sous l’arbre géant du palais
Batha, ou de ceux du soir, grandioses, à l’abri des murailles
ocre de Bab Makina !
Et dire que cela se passait dans le même temps que les plus atroces
déflagrations entre “intégrisme ” et “ modernité”…
Au début
des années 80, le philosophe Mohamed Arkoun nous apprit que la
plupart des cadres du mouvement intégriste algérien sortaient
des facultés de sciences et des instituts de technologie - bien
plus que des écoles traditionnelles, littéraires, philosophiques,
et encore moins théologiques, comme aurait pu nous le faire croire
notre naïve ignorance. C’est poussés par une immense déception
frustrée, que ces hommes, s’estimant floués (à juste titre le
plus souvent) par le “Nord” (indifféremment communiste ou capitaliste),
se trouvaient emportés dans la fièvre d’un pseudo-retour aux sources.
Les nazis prétendaient revenir aux sources du “génie germanique”.
Tout le monde sait aujourd’hui que c’était une gigantesque escroquerie.
Quelle que soit leur religion d’origine, les dirigeants des courants
intégristes prônant l’ultra violence trempent dans une tricherie
analogue, n’hésitant pas à trafiquer à leur guise textes et rituels
de haute spiritualité.
Le seul vrai problème est celui de l’échange inégal et du non-partage
des fruits du travail planétaire. Comme les nazis dans les années
1930, les intégristes extrêmes des années 2000 recrutent leurs
troupes dans la terrible multitude des damnés de la terre. Le
seul moyen de freiner leur élan suicidaire serait de désamorcer
l’égoïsme général qui accentue chaque année un peu plus la misère
de ces derniers. À sa manière, le Festival de Fès a entamé une
vraie recherche collective dans ce sens… Fasse l’Éternel que cette
recherche progresse efficacement - et vite !
Lorsque
Mohamed et Jésus se rencontrent.... en moi
Ce que j’ai ressenti à Fès a réveillé en moi plusieurs souvenirs
infiniment chers à mon cœur et fait résonner de formidables pressentiments.
Je suis né catholique dans la vieille cité portugaise de Safi,
puis j’ai vécu jusqu’à l’âge du baccalauréat à Marrakech, spirituellement
guidé par les Franciscains de l’Atlas - hommes dénués de tout
prosélytisme, uniquement désireux de servir et de soigner autrui.
Je ne me rendais absolument pas compte, alors, de la chance que
j’avais de vivre dans une zone de paix exceptionnelle. Le mellah,
quartier juif de la médina, bruissait encore de dizaines d’artisanats
et l’on pouvait très bien s’y retrouver - chez les meilleurs marchands
de brochettes de la ville - entre musulmans, juifs et chrétiens,
qui se mélangeaient dans le plus pacifique brouhaha. Certes, loin
à l’Est, le conflit israélo-arabe commençait à répandre ses métastases
malignes… Avec ce paradoxe effrayant : au fil des années, c’était
les Arabes (et ex-Andalous) de religion juive (globalement désignés
en Israël sous le terme de “Marocains”) qui allaient se retrouver
pris dans les mâchoires d’une double contrainte si férocement
aliénante, qu’ils fourniraient bientôt leurs troupes aux tendances
israéliennes les plus anti-musulmanes.
Heureusement, les juifs du Maroc ont gardé la mémoire de siècles
de cohabitation, parfois franchement cordiale, comme lors de la
seconde Guerre Mondiale, quand le souverain chérifien fit s’asseoir
à ses côtés la délégation du grand rabbin de Fès, pour recevoir
- puis congédier- la délégation vichyste venue lui demander de
collaborer à la politique raciale des nazis…
Pour ma part, comme tant de somnambules, j’ai mis une éternité
à comprendre pourquoi et comment les descendants d’Abraham/Ibrahim
avaient pu se diviser en branches si méchamment rivales. J’ignorais
tout, évidemment, de la théorie du “désir mimétique” de René Girard
(qui dit en gros : je ne te désirerais jamais tant, si un autre
ne te désirait aussi). Nous ne savions rien du fossé entre chiites
et sunnites. Et j’oubliais un peu vite quatre siècles de férocité
entre catholiques et protestants - alors même que mon père était
des premiers et ma mère des seconds. Mais tout cela nous semblait
du passé. Nous vivions, de loin, la naissance de la communauté
de Taizé, où Frère Roger rassemblait sous un même toit protestants
et catholiques, ce qui nous remplissait de joie…
Depuis ces années 50, tant de passerelles ont été lancées entre
les différentes approches spirituelles ! Il faudrait un livre
entier, pour raconter ne serait-ce que les plus belles, reliant
l’humanité à elle-même… dans l’espace et dans le temps.
Désabusés
par les pires horreurs collectives du 20ème siècle, beaucoup de
jeunes Occidentaux, qui avaient 20 ans en mai 68, sont allés chercher
des réponses, non pas aux sources des grandes religions, mais
aux sources de l’humain tout court, approchant les derniers chamans
survivants des âges préhistoriques - dont les techniques “psychothérapeutiques”
ouvraient les voies de la perception à ces pauvres urbains modernes
menacés d’un dessèchement définitif de l’âme. À la fin du siècle
dernier, en avril 1997,
j’ai personnellement eu la chance de participer, en Savoie, à
une grande réunion œcuménique qui, à l’initiative du Dalaï Lama
(et à l’instar du pape Jean-Paul II, à Assise, en 1986), fit s’asseoir
ensemble des représentants de toutes les religions du monde -
y compris des hommes-médecine, des chamanes et d’autres vénérables
représentants de nos ancêtres les plus lointains.
Autre exemple remarquable de dialogue fraternel : au début du
siècle actuel, j’ai passionnément suivi l’itinéraire et écouté
la prédication d’Émile Shoufani, curé palestinien de Nazareth,
emmenant avec lui des centaines de musulmans, de chrétiens et
de juifs, se recueillir à Auschwitz…
Dernière connexion inouïe, que je voudrais saluer : celle qu’en
anglais on appelle “jou-bou” (jewish buddhist), où des Orientaux
rappellent aux Occidentaux qu’au centre, même au plus intime de
notre intimité, le Divin demeure essentiellement inconnaissable
et que le Tétragramme ne se prononce vraiment pas. En retour,
les représentants des monothéismes posent aux bouddhistes la mystérieuse
question “périphérique” de la personne unique et individuelle,
tout aussi insoluble que celle du Centre !
Les poussées intégristes, furieuses résistances à l’idée que chaque
âme contient librement
le Divin, n’y peuvent rien. Nous avançons vers l’Inconnu. C’est-à-dire
vers Nous-Mêmes.
Dans mon cinéma personnel, je me figure cela ainsi : Muhammad
avançant pragmatiquement vers Jésus, figure virtuelle à l’horizon
: quand Il l’atteint, resplendit ce que les Juifs appellent le
Messie. Et les danseurs chancellent de joie.
Lorsque
les cœurs s’emplissent de joie
Cet incroyable mouvement de dialogue inter religieux, qui touche
désormais le monde entier, c’est cela, je crois, que l’Histoire
retiendra de notre époque. La violence, même extrême, n’est que
la toile de fond routinière de la lenteur humaine : la guerre,
les attentats, le sang, la souffrance, la mort, le deuil, la tristesse,
c’est la routine. Rien que du déjà vu, déjà entendu, déjà senti.
La grisaille de l’inaccomplissement humain. Or, ce qui nous intéresse,
ce qui marque une époque, comme participant de l’Histoire, ce
n’est pas la triste et ennuyeuse routine. C’est la nouveauté !
C’est-à-dire la création ! La vraie création n’a pas besoin de
s’exprimer spectaculairement sous forme d’objets chers ou compliqués.
La vraie création peut même ne pas se voir du dehors - par exemple
s’il s’agit de la création d’un sentiment nouveau à l’écoute d’une
musique nouvelle… ou très ancienne.
Le seul critère que je connais, qui permet de reconnaître une
vraie création d’une fausse, c’est qu’elle fait gratuitement bondir
les cœurs de joie.
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