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LES DOSSIERS CLÉS
 


Peut-on donner une âme à la mondialisation ?

Où les danseurs chancellent de joie
Fernand Cloutier

Tandis que dans le monde inquiet se multiplient les conflits les plus terriblement variés, on ne compte plus les colloques et les conférences qui, réunissant des aréopages de toutes sortes, tentent de travailler au quadruple objectif :
- de la pacification (collective et individuelle) ;
- du développement (quantitatif et qualitatif, immédiat et durable) ;
- des droits (et les devoirs) de l’homme (qui est majoritairement une femme) ;
- et finalement de la renaissance de la spiritualité, quintessence de l’humain (que celle-ci soit laïque et agnostique, ou enracinée dans une croyance en la divinité).
Souvent, ces colloques et ces conférences s’agitent en vain. C’est si long, si difficile, d’évoluer et d’aider autrui à en faire autant ! Or, s’il est vrai que la caractéristique première de l’humain est le Verbe, il s’avère que la meilleure manière de faire s’asseoir ensemble des hommes et des femmes de tous les horizons, n’est pas forcément de les faire palabrer - du moins si la question est de vraiment partager un moment de “rappel à soi” fondamental, condition sine qua non d’une émergence de la nouveauté : non, le Verbe, à l’aube des temps, fut sans doute d’abord chanté. En communion avec la nature - dont la beauté dépasse en luxuriance tout ce que les hommes ont pu inventer de plus fou -, les musiciens ouvrent la voie à l’humanité. Et la danse des artistes continue de porter le plus sûr espoir que notre espèce ne s’annihilera pas, mais poursuivra sa quête mystérieuse et enchantée. L’art vrai n’est-il pas un pont entre nous et le Mystère des mystères ? Rien ne peut mieux servir la paix, le développement, la fraternité et la connaissance de soi qu’un rassemblement de musiques sacrées. Le Festival de Fès, magnifique enfant de dix ans, remplit cette mission à merveille. Souhaitons-lui très longue vie !

Je suis arrivé au Festival de Fès par la petite porte
Au Festival de Fès, la petite porte est celle des Rencontres du matin, où des intellectuels, chercheurs, chefs d’entreprise, hommes politiques, ou thérapeutes, - et aussi artistes - se retrouvent quotidiennement, au cœur palpitant de la sublime première cité du royaume, pour débattre des grandes questions du monde. Mission formidablement ambitieuse, voire téméraire… pourrait-on penser. Pourtant, dès le premier débat du premier jour, je fus frappé par une dimension inédite : après que ce fussent affrontés des points de vue abruptement opposés (pour et contre la planétarisation du libéralisme, par exemple, ou Nord contre Sud, ou encore écologistes contre industriels), une troisième voix se faisait chaque fois entendre, si subtile qu’on sentait, avec une impression parfois indicible, qu’elle détenait le secret du dépassement des chocs dualistes et manichéens, “bloc contre bloc”. Or, cette voix tierce émanait presque systématiquement d’orateurs/trices marocains, c’est-à-dire de personnalités proches des organisateurs du Festival de Fès. Comme si le fait d’œuvrer à la réunion des musiques sacrées du monde leur avait donné, par je ne sais quelle osmose, une intelligence très fine - à la fois percutante et pleine d’humour - de ce que nos contemporains devraient comprendre et faire, pour travailler à un monde nouveau.

Alpinisme et Soufisme
Un maître soufi du Rif profond nous parla un jour de la Montagne du réel, que les humains escaladent depuis la nuit des temps. Tous les montagnards savent qu’un sommet peut s’atteindre par différentes voies. “Chaque voie a sa valeur, disait le sage, certaines sont très lentes et en pente douce, passant par de nombreuses vallées. D’autres sont rapides, mais abruptes, exigeant une grande discipline. Les plus audacieuses s’élèvent à la verticale et ne sont accessibles qu’aux esprits très aguerris. L’illusion serait de croire que l’on peut grimper par plusieurs voies à la fois. Mais plus on monte, plus les voies se rapprochent. Arrivé en haut, on s’aperçoit qu’il n’y en a qu’une seule. D’où l’intérêt d’écouter ce que nous dit le dialogue entre les très grands alpinistes.”
L’histoire de l’humanité abrite des lieux, rares et précieux, où un tel dialogue a pu exister.
Le Maroc, bout du monde où d’innombrables cultures arrêtèrent leur course, offrit plusieurs fois un tel espace-temps - en résonance, notamment, avec la grande Andalousie d’il y a mille ans, où, dit-on, musulmans, juifs et chrétiens poussaient l’estime réciproque jusqu’à collaborer activement à la même quête théologique, scientifique et artistique. L’Esprit de Fès est de cette veine-là. Dialogue sans bavardage. Conspiration entre musiciens œuvrant dans un même souffle. Musiques marocaines, bien sûr, mais aussi syriennes, mauritaniennes, irakiennes, turques, égyptiennes, persanes, serbo-bosniaques, indiennes, mais aussi amérindiennes - ou plutôt précolombiennes -, japonaises, espagnoles, coptes, irlandaises, bulgares, chinoises… et célébrant toutes la magnificence de la création et le lent cheminement humain. Seigneur, que de souvenirs lumineux je garde des concerts intimes de l’après-midi, sous l’arbre géant du palais Batha, ou de ceux du soir, grandioses, à l’abri des murailles ocre de Bab Makina !
Et dire que cela se passait dans le même temps que les plus atroces déflagrations entre “intégrisme ” et “ modernité”…

Au début des années 80, le philosophe Mohamed Arkoun nous apprit que la plupart des cadres du mouvement intégriste algérien sortaient des facultés de sciences et des instituts de technologie - bien plus que des écoles traditionnelles, littéraires, philosophiques, et encore moins théologiques, comme aurait pu nous le faire croire notre naïve ignorance. C’est poussés par une immense déception frustrée, que ces hommes, s’estimant floués (à juste titre le plus souvent) par le “Nord” (indifféremment communiste ou capitaliste), se trouvaient emportés dans la fièvre d’un pseudo-retour aux sources. Les nazis prétendaient revenir aux sources du “génie germanique”. Tout le monde sait aujourd’hui que c’était une gigantesque escroquerie.
Quelle que soit leur religion d’origine, les dirigeants des courants intégristes prônant l’ultra violence trempent dans une tricherie analogue, n’hésitant pas à trafiquer à leur guise textes et rituels de haute spiritualité.
Le seul vrai problème est celui de l’échange inégal et du non-partage des fruits du travail planétaire. Comme les nazis dans les années 1930, les intégristes extrêmes des années 2000 recrutent leurs troupes dans la terrible multitude des damnés de la terre. Le seul moyen de freiner leur élan suicidaire serait de désamorcer l’égoïsme général qui accentue chaque année un peu plus la misère de ces derniers. À sa manière, le Festival de Fès a entamé une vraie recherche collective dans ce sens… Fasse l’Éternel que cette recherche progresse efficacement - et vite !

Lorsque Mohamed et Jésus se rencontrent.... en moi
Ce que j’ai ressenti à Fès a réveillé en moi plusieurs souvenirs infiniment chers à mon cœur et fait résonner de formidables pressentiments.
Je suis né catholique dans la vieille cité portugaise de Safi, puis j’ai vécu jusqu’à l’âge du baccalauréat à Marrakech, spirituellement guidé par les Franciscains de l’Atlas - hommes dénués de tout prosélytisme, uniquement désireux de servir et de soigner autrui. Je ne me rendais absolument pas compte, alors, de la chance que j’avais de vivre dans une zone de paix exceptionnelle. Le mellah, quartier juif de la médina, bruissait encore de dizaines d’artisanats et l’on pouvait très bien s’y retrouver - chez les meilleurs marchands de brochettes de la ville - entre musulmans, juifs et chrétiens, qui se mélangeaient dans le plus pacifique brouhaha. Certes, loin à l’Est, le conflit israélo-arabe commençait à répandre ses métastases malignes… Avec ce paradoxe effrayant : au fil des années, c’était les Arabes (et ex-Andalous) de religion juive (globalement désignés en Israël sous le terme de “Marocains”) qui allaient se retrouver pris dans les mâchoires d’une double contrainte si férocement aliénante, qu’ils fourniraient bientôt leurs troupes aux tendances israéliennes les plus anti-musulmanes.
Heureusement, les juifs du Maroc ont gardé la mémoire de siècles de cohabitation, parfois franchement cordiale, comme lors de la seconde Guerre Mondiale, quand le souverain chérifien fit s’asseoir à ses côtés la délégation du grand rabbin de Fès, pour recevoir - puis congédier- la délégation vichyste venue lui demander de collaborer à la politique raciale des nazis…
Pour ma part, comme tant de somnambules, j’ai mis une éternité à comprendre pourquoi et comment les descendants d’Abraham/Ibrahim avaient pu se diviser en branches si méchamment rivales. J’ignorais tout, évidemment, de la théorie du “désir mimétique” de René Girard (qui dit en gros : je ne te désirerais jamais tant, si un autre ne te désirait aussi). Nous ne savions rien du fossé entre chiites et sunnites. Et j’oubliais un peu vite quatre siècles de férocité entre catholiques et protestants - alors même que mon père était des premiers et ma mère des seconds. Mais tout cela nous semblait du passé. Nous vivions, de loin, la naissance de la communauté de Taizé, où Frère Roger rassemblait sous un même toit protestants et catholiques, ce qui nous remplissait de joie…
Depuis ces années 50, tant de passerelles ont été lancées entre les différentes approches spirituelles ! Il faudrait un livre entier, pour raconter ne serait-ce que les plus belles, reliant l’humanité à elle-même… dans l’espace et dans le temps.

Désabusés par les pires horreurs collectives du 20ème siècle, beaucoup de jeunes Occidentaux, qui avaient 20 ans en mai 68, sont allés chercher des réponses, non pas aux sources des grandes religions, mais aux sources de l’humain tout court, approchant les derniers chamans survivants des âges préhistoriques - dont les techniques “psychothérapeutiques” ouvraient les voies de la perception à ces pauvres urbains modernes menacés d’un dessèchement définitif de l’âme. À la fin du siècle dernier, en avril 1997,
j’ai personnellement eu la chance de participer, en Savoie, à une grande réunion œcuménique qui, à l’initiative du Dalaï Lama (et à l’instar du pape Jean-Paul II, à Assise, en 1986), fit s’asseoir ensemble des représentants de toutes les religions du monde - y compris des hommes-médecine, des chamanes et d’autres vénérables représentants de nos ancêtres les plus lointains.
Autre exemple remarquable de dialogue fraternel : au début du siècle actuel, j’ai passionnément suivi l’itinéraire et écouté la prédication d’Émile Shoufani, curé palestinien de Nazareth, emmenant avec lui des centaines de musulmans, de chrétiens et de juifs, se recueillir à Auschwitz…
Dernière connexion inouïe, que je voudrais saluer : celle qu’en anglais on appelle “jou-bou” (jewish buddhist), où des Orientaux rappellent aux Occidentaux qu’au centre, même au plus intime de notre intimité, le Divin demeure essentiellement inconnaissable et que le Tétragramme ne se prononce vraiment pas. En retour, les représentants des monothéismes posent aux bouddhistes la mystérieuse question “périphérique” de la personne unique et individuelle, tout aussi insoluble que celle du Centre !
Les poussées intégristes, furieuses résistances à l’idée que chaque âme contient librement
le Divin, n’y peuvent rien. Nous avançons vers l’Inconnu. C’est-à-dire vers Nous-Mêmes.
Dans mon cinéma personnel, je me figure cela ainsi : Muhammad avançant pragmatiquement vers Jésus, figure virtuelle à l’horizon : quand Il l’atteint, resplendit ce que les Juifs appellent le Messie. Et les danseurs chancellent de joie.

Lorsque les cœurs s’emplissent de joie
Cet incroyable mouvement de dialogue inter religieux, qui touche désormais le monde entier, c’est cela, je crois, que l’Histoire retiendra de notre époque. La violence, même extrême, n’est que la toile de fond routinière de la lenteur humaine : la guerre, les attentats, le sang, la souffrance, la mort, le deuil, la tristesse, c’est la routine. Rien que du déjà vu, déjà entendu, déjà senti. La grisaille de l’inaccomplissement humain. Or, ce qui nous intéresse, ce qui marque une époque, comme participant de l’Histoire, ce n’est pas la triste et ennuyeuse routine. C’est la nouveauté ! C’est-à-dire la création ! La vraie création n’a pas besoin de s’exprimer spectaculairement sous forme d’objets chers ou compliqués. La vraie création peut même ne pas se voir du dehors - par exemple s’il s’agit de la création d’un sentiment nouveau à l’écoute d’une musique nouvelle… ou très ancienne.
Le seul critère que je connais, qui permet de reconnaître une vraie création d’une fausse, c’est qu’elle fait gratuitement bondir les cœurs de joie.


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