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Peut-on donner une âme à la mondialisation ?

Une âme à la mondialisation ?
Par Faouzi Skali


Faouzi Skali

Rendant compte de la première édition des "Rencontres de Fès", en juin 2001, Thierry Verhelst écrit, dans un numéro spécial de la revue Cultures et Développement consacré à l'évènement : “De Seattle à Bruxelles, en passant par Davos et Gênes, la société civile se mondialise face à la mondialisation, ses injustices et ses déprédations, un grand nombre de mobilisations se développent partout dans le monde et sur internet. Avec Fès au Maroc, un autre nom de ville s'inscrit dans la carte de la réflexion citoyenne quant au sens de la mondialisation. On s'y est interrogé : Comment lui donner une âme ? Est-ce là une contradiction ou une réalité à atteindre ?”


La volonté de créer à Fès une autre étape, avec celles de Davos et de Porto Allegre, dans la réflexion sur la mondialisation, est inspirée du sentiment que ce débat devenu incontournable et essentiel ne peut se réduire à une distribution dichotomique entre ceux qui sont "pour" et ceux qui sont "contre". Aborder le problème de la sorte reviendrait à le maintenir à un niveau idéologique masquant par là même l'enjeu réel, et totalement nouveau, de ce débat, aujourd'hui.
Pour Edgar Morin, autre invité de la première édition des Rencontres, ce débat, en Occident même, traduit une mutation des valeurs : “Tout ce qui constitue le visage lumineux de la civilisation occidentale, dit le fameux sociologue français, présente aujourd'hui un envers de plus en plus sombre. Ainsi, l'individualisme, qui est l'une des grandes conquêtes de la civilisation occidentale, s'accompagne de plus en plus de phénomènes d'atomisation, de solitude, d'égocentrisme, de dégradation des solidarités. Autre produit ambivalent de notre civilisation, la technique, qui a libéré l'homme d'énormes dépenses énergétiques pour les confier aux machines, a en même temps asservi la société à la logique quantitative de ces machines.”
De son côté, Thierry de Montbrial, qui est également intervenu lors des premières Rencontres de Fès, il stigmatise l'enfermement dans les “couloirs de pensées uniques” et appelle à une alliance conjuguée de l'expérience pratique et de l'éclairage de la connaissance pour trouver des nouvelles modalités, plus courageuses et plus efficaces, de réformes et de régulation de la mondialisation.
Et François Houtart, du "Centre Tricontinental", à l'instar des théologiens de la libération, d’invoquer la nécessité d'une autre alliance : celle de la spiritualité et de la résistance sociale.
Quant à Jean Paul Carrière, cinéaste, essayiste et organisateur de débats intellectuels prestigieux, il met l'accent sur les périls de la “mondialisation de l'imaginaire”. La conquête de l'imaginaire humain par l'Occident - via Hollywood ou Walt Disney - constitue selon lui un vrai danger pour l'équilibre des autres cultures.
Beaucoup d'autres intervenants, tels que Fattouma Benabdenbi, Jean-Claude Petit, Hassan Zaoual, Jim Morton, Katherine Marshall, Siddartha, Hanna Strong, Jean Staune, André Porto.ont souligné ce qu'ils considèrent comme des dangers intrinsèques au système en cours : la prévalence d'une approche quantitative ; les montées des exclusions, des extrémismes, une marchandisation rampante...


Chacun y déployant une sensibilité et une approche propres, ces débats passionnants ont eu lieu sur des thèmes à la fois divers, originaux, mais surtout liés à de réels enjeux d'actualité : les premières Rencontres se tenaient quelques mois avant la catastrophe du 11 septembre.
A cette époque le sentiment qu'il fallait aborder d'une façon globale, soulignant entre les dimensions économiques, sociales ou politiques celles relatives aux cultures et spiritualités, les questions de la mondialisation, était loin d'être partagée par tout le monde. Beaucoup n'en voyait ni la nécessité ni l'actualité. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Une telle approche peut ouvrir la voie à un dialogue véritable, dépassant les positions de tranchées, acceptant en dehors des a priori, d'aller vers la complexité d'un réel décloisonné pour en tirer les meilleurs enseignements, pour un espace mondial plus juste, plus convivial et respectueux de la diversité de ses cultures et civilisations.
Selon la façon dont elles seront gérées et prises en compte dans le processus de la mondialisation en cours ces cultures seront capables de contribuer efficacement à une mondialisation plus humaine et plus spirituelle ou deviendraient au contraire les points d'appui de nouveaux et redoutables conflits.
Le plus grand danger serait cependant de méconnaître les ressorts et raisons véritables de ces derniers en les prolongeant par des voies nouvelles et détournées.
Un Forum sur les valeurs culturelles de la mondialisation et la nécessité d'orienter celle-ci vers une approche plurielle et équilibrée, nous semble être d'une extrême nécessité : il pourrait constituer un point d'ancrage pour l'émergence de nouvelles idées nourrissant ou inspirant un tel projet.

À chacun des intervenants de ces Rencontres, nous avons demandé d’apporter un objet symbolique. Quel objet ai-je donc apporté quant à moi ? Eh bien, j’ai choisi une lampe traditionnelle. Une lampe qui évoque un verset coranique important du chapitre de la Lumière où il est dit : “Dieu est la lumière des Cieux et de la Terre. Sa lumière est semblable à une lampe, qui se trouve dans une niche. Cette lampe est dans un verre, qui est comme un astre étincellant, qui se nourrit d’un arbre béni : l’olivier, qui est ni d’Orient, ni d’Occident. Son huile pourrait briller même s’il n’était pas touché par le feu. Il est lumière sur lumière….”
Cet objet fragile rappelle aussi la fragilité de l’homme et à mon sens le symbolise, parce que cette lumière est aussi ce que contient le cœur humain. Et l’éclat de cette lumière, ce sont les effets de ce que chacun porte dans son cœur, de cette énergie, de cette huile bénie et universelle qui n’est ni d’Orient ni d’Occident, et qui rejaillit sur notre lucidité, sur notre conscience, sur notre compréhension, sur notre connaissance. Mais l’essentiel, comme dans cette lampe, comme dans l’homme, comme dans le monde, comme dans l’univers, l’essentiel reste caché et mystérieux. Le plus important est ce que l’on porte en soi. C’est cette flamme secrète qui éclaire notre chemin. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons intitulé ces rencontres “Chemins de sagesse”.


Pour en revenir à ma contribution et essayer de voir quelles conjonctions qui peuvent être établies entre le monde tel que nous le connaissons, avec ses agitations, ses joies et ses peines, mais également ce monde de la lumière, de l’esprit, de la spiritualité qui est souvent véhiculé, irrigué par les différentes cultures et traditions, eh bien, je vais évoquer quelques idées dont nous pourrions discuter tous ensemble.
Tout d’abord, il faudrait peut-être différencier, pour une raison de clarté, la notion de mondialisation et celle de globalisation. La première désigne une augmentation grandissante d’interactions entre différents points de la planète, notamment par l’avènement des nouvelles technologies. La seconde renvoie essentiellement à la prééminence, depuis la chute du mur de Berlin, du système économique néo-libéral. Cette différenciation est parfois rendue en anglais par deux termes : “globalism” et “globalisation”. Or, cette globalisation ainsi conçue, est aussi celle d’une vision culturelle, issue d’une tradition historique particulière, essentiellement anglo-saxonne. La question qui se pose dès lors est celle de savoir comment cette vision culturelle spécifique pourrait se retrouver dans une pluralité de visions, c’est-à-dire dans une mondialisation respectueuse de la diversité des cultures. Contrairement à une idée maintenant répandue, ce qui menace l’équilibre des relations internationales n’est pas le “clash des civilisations” dont on parle tant aujourd’hui, mais le clash des ignorances et des intégrismes. Pour donner un exemple, le réductionnisme matérialiste poussé à son extrême suscitera partout un intégrisme idéologique archaïque. Ce dernier pourrait également être décrit comme un expansionnisme culturel unilatéral, niant par principe plus ou moins explicite, tout droit à l’altérité. Mais dans une même aire culturelle, il faut également penser le rapport entre économie et spiritualité. L’idée assez répandue, selon laquelle ces deux termes, ces deux domaines, seraient totalement séparés, n’est pas un fait de nature, mais de l’histoire.
Que l’on pense, par exemple, à Fès, et jusqu’à une période récente, au corps des corporations d’artisans, aux guildes de métiers, qui associaient très spontanément et avec grande finesse valeurs spirituelles et éthiques, liées d’une façon indissoluble au travail. Leur principe de fonctionnement leur faisait notamment rechercher ce qu’ils appelaient le “juste prix”, c’est à dire le prix qui n’était pas simplement celui de l’équilibre conjoncturel entre offre et demande dans le cadre restreint d’un marché particulier, mais qui prenait en compte les autres facteurs concernés, notamment sociaux et environnementaux. Ainsi, un meuble dont le bois aurait nécessité que l’on détruise une forêt, ou un vêtement dont la teinture aurait empoisonné une rivière, auraient-ils vu leurs prix grimper à des hauteurs éventuellement telles que leur production eût été limitée, voire empêchée, et ceci de par un processus non pas arbitraire, mais au contraire d’une très haute rationnalité.


Nous sommes aussi ici pour parler de ce genre de conjonctions, qui ont existé, qui pourraient peut-être réapparaitre sous des formes nouvelles, dans une culture où les valeurs de la solidarité prévaudraient sur celles de la compétition. Trop souvent, aujourd’hui, le non-respect d’un certain rapport entre logique économique et finalité spirituelle, voire même l’inversion pure et simple de ce rapport - par la prévalence du principe “sacro-saint” de la défense par chacun de son propre intérêt économique comme seul critère tangible d’action -, amène à rendre suspicieuse la mise en avant de valeurs, en elles-mêmes louables (démocratie, droits de l’homme, etc.), mais trop souvent prises en flagrant délit d’assujetissement aux lois du marché.
La même question se pose aujourd’hui sur le rapport du politique et du spirituel. En fait, nous assistons à l’entrée en crise de la notion même de démocratie représentative, qui cède de plus en plus de place à la notion nouvelle d’une démocratie plus élargie, ouverte à la participitation, à la multiplication des relais intermédiaires de délibération, à la prégnance des opinions civiles et citoyennes. Cette “démocratie habitée”, informée par l’émergence d’une société civile globale, autorise par là même l’expression des diversités culturelles. Elle pourrait être définie comme une “démocratie globale”, ouverte à la pluralité des cultures et des civilisations.
Mais il est d’autres raisons, spirituelles elles aussi, pour lesquelles la notion devenue trop étroite, de démocratie représentative, peut entrer en crise, et explique le sentiment qu’elle suscite d’une désaffection grandissante. Ces raisons tiennent à la distanciation, considérée désormais comme quasi structurelle, entre le dire et le faire. Or, réduire cette distance n’est-il pas l’un des principes majeurs de toute spiritualité ? Et que dire de la prévalence du paraître, de la politique-spectacle destinée à séduire des électeurs, où la communication/pub joue un rôle de plus en plus grand, dans l’anéantissement des engagements, des profils, des convictions, des charismes dans un même nivellement marketing ?
Ce ne sont là que quelques évocations. Ces mutations globales que nous voyons se produire sous nos yeux augurent peut-être de la naissance d’une citoyenneté plus profonde et plus spirituelle. Même si elles restent encore limitées et confuses quelquefois, de telles aspirations n’en sont pas moins tangibles aujourd’hui. Rééquilibrer un tant soi peu les rapports entre les dimensions économiques, politiques et spirituelles qui sont au cœur des différentes cultures et civilisations, comme cette "Lumière" que nous évoquions tout à l’heure, participe de cette tentative de trouver un chemin de sagesse dont notre monde a tant besoin.


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