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Attaché
à une sociologie très proche du terrain psychologique, Claude
Fischler a travaillé avec Edgar Morin sur les phénomènes
de rumeur. Voilà plus de vingt ans qu’il s’est spécialisé
dans les comportements alimentaires.
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Nouvelles Clés : Manger est-il forcément criminel ?
Claude Fischler : Tant que nous établissons une distinction
très claire entre l’animal et nous, en disant par exemple que l’homme,
fait à l’image de Dieu, est radicalement différent, nous échappons
à toute culpabilité. Dans la civilisation occidentale, où notre
rapport à l’animalité a constitué pendant longtemps une question
fondamentale, cette distinction est devenue de plus en plus problématique.
Grâce à la science (et non pas, remarquons-le, à cause d’une évolution
des religions ou de la spiritualité), nous nous sommes rendu compte
que l’animal était très proche de nous, comme le montre l’étude
des grands primates. Dans le même temps, nous sommes de plus en
plus nombreux à vivre avec des animaux de compagnie, auxquels nous
reconnaissons une sensibilité, une histoire, des liens affectifs,
tout ce qui constitue un individu. Il devient difficile de continuer
à élever, loin des regards, d’autres animaux dont l’unique fonction
est d’être mangé. La solution la plus réaliste, à mon avis, consiste
à assumer notre condition, celle d’un rameau de l’évolution situé
dans la continuité de la vie animale, et qui a terriblement bien
réussi.
Peut-être devions-nous inventer Dieu pour tendre vers un idéal
et échapper à notre animalité, et nous rendons-nous compte que
nous pouvons être Dieu et que notre devoir est de l’être ?
Quoi qu’il en soit, nous avons acquis des responsabilités qui
nous obligent à revoir nos modes de production.
N. C. :
Quel rapport établir entre nourriture et sacré ?
C. F. : Dans la mythologie grecque, les dieux et les humains
mangeaient à la même table ! Jusqu’au jour où Prométhée, essayant
de leur jouer un tour à sa manière, vola les meilleures parts.
Évidemment, il fut puni, mais il instaura un partage favorable
aux hommes : à eux la chair, les dieux recevant la peau et les
os, brûlés pour que la fumée les atteigne. Cette idée, selon laquelle
manger un animal (ou une personne !) représente un sacrifice fait
à des puissances supérieures et un partage avec elles, est assez
universelle. On retrouve là le cadre problématique de l’animalité.
Dans l’inconscient, les hommes ont toujours su que se nourrir
n’était pas neutre, qu’en prélevant ils privaient la nature de
quelque chose. Si manger du gibier était légitime (la ruse, l’intelligence,
le courage du chasseur prouvent son humanité, de même que le partage
qui généralement suit), un animal d’élevage pose un problème différent.
La ritualisation offre un double avantage : par le sacrifice,
elle détermine notre relation avec le surnaturel et, grâce au
partage, elle symbolise et cristallise les rapports entre l’individu
et les institutions religieuses et politiques.
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N. C. :
Sommes-nous, dès lors, ce que nous mangeons ?
C. F. : Symboliquement, cette idée est profondément ancrée
en nous, et pas seulement sous la forme de croyances ou d’expressions
telles que “manger du lion”. Une étude a montré que les gens ont
tendance à qualifier “ d’agressif et rapide à la course ”
un peuple qu’on leur a décrit en indiquant, parmi les nombreuses
informations, qu’il se nourrissait de sanglier. En revanche, ceux
à qui l’on avait décrit exactement le même peuple en disant qu’il
se nourrissait de tortue, le qualifiaient de “très lent et jamais
pressé” ! Si nous pensons que nous sommes ce que nous mangeons
(ce qui est vrai aussi biologiquement), il devient très important
d’en avoir la maîtrise.
N. C.
: Devrons-nous
revoir le dogme progressiste du pain pour tous, bien manger va-t-il
devenir un luxe ?
C. F. : L’alimentation industrielle nous pose un problème
d’identité radical : comment savoir qui je suis, si je suis ce
que je mange mais ignore de quoi ce que je mange est fait ? Les
produits viennent “d’ailleurs”, ils n’ont pas d’histoire, ils
sont ce que j’appelle “des objets comestibles non identifiés”.
L’industrie pense répondre à l’inquiétude en multipliant les étiquettes,
les labels, les descriptions détaillées du produit. Cette démarche
présuppose que l’on consomme un aliment parce qu’on a confiance.
Je crois que, pour les omnivores, le présupposé est faux, la confiance
n’est jamais acquise. La “traçabilité” est sans doute une bonne
chose, mais elle est très difficile à obtenir, et de toute façon
rien ne vaut la connaissance directe du produit et du producteur.
Il faut donc une évolution de notre mode de production agricole,
qui a déjà commencé. Certains disent que cela reviendra beaucoup
plus cher. Le marché tranchera. Mais en tout état de cause, les
Français accordent tellement d’importance à l’alimentation qu’ils
dépensent déjà davantage que leurs voisins pour des produits de
qualité.
À
lire : De Claude Fischler L’Hommivore,
éd. Odile Jacob, réédition éd. Le Seuil
Du Vin, éd. Odile Jacob.
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