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Les musulmans et la modernité
Par Patrice van Eersel.

Dans ce schéma quelque peu expressionniste, articulant les trois “religions du Livre” non de manière causale mais de manière finale, beaucoup de musulmans, surtout chez les intellectuels, se plaignent d’avoir été injustement traités par le destin : “Les chrétiens, disent-ils, suivent l’enseignement d’un maître dont le royaume n’est “pas de ce monde” ; les juifs attendent la “Jérusalem Céleste” ; finalement, nous, musulmans, nous sommes les plus pragmatiques, les plus terrestres ; or c’est à nous que la modernité est refusée”. Ils ajoutent aussitôt, tel le prix Nobel de physique pakistanais Abdus Salam à Venise en 1985 : “Pourtant, la modernité aurait dû venir de chez nous, puisque nous avons eu Averroes cinq siècles avant que les chrétiens n’aient Descartes et les juifs Spinoza. Qu’avons-nous donc fait au Ciel pour que cette avance considérable ne nous serve finalement à rien et que nous demeurions englués dans l’âge religieux avec tous les néo-archaïsmes intégristes que cela suppose ?”

Étonnant, en effet, Ibn Ruchd, dit Averroes,
grand connaisseur d’Aristote, pose dès le XIIe siècle, entre Séville et Marrakech, la coupure métaphysique essentielle grâce à laquelle, au XVIIe, Descartes pourra fonder la pensée moderne : le Ciel aux religieux, la Terre aux scientifiques et entre les deux un rideau bien étanche ! Et pourtant, non, la modernité n’est pas venue des terres islamiques, où l’on continue, un petit millénaire après Averroes, à considérer le

Dans la théologie musulmane, Muhammad est le sixième prophète. Le cercle de ses prédécesseurs - Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus - constitue le "Sceau de la Saintetée", ici présent au moment de son "ascencion nocturen".
Ciel spirituel et la Terre matérielle (Dîn u Dunya) comme un continuum soumis à des lois uniques. Et les intellectuels arabo-musulmans de se lamenter, en deuil de coupure métaphysique. Et les enragés du continuum de les assassiner désormais. D’où vient l’erreur ?
Pas forcément de la lenteur d’un processus qui, automatiquement, devrait conduire l’Islam vers la modernité, comme un Moyen-Âge musulman attendant sa Renaissance. Ce serait là une vision bigrement linéaire et peu créatrice de l’histoire.
Le grand islamologue Henri Corbin répondait que le “mystère de l’infertilité d’Averroes” n’en était pas un, dans la mesure où sa pensée n’annonce la modernité qu’a posteriori, contemplée depuis le XXe siècle dans un Occident triomphant, alors que, comprise dans le mouvement de sa logique propre, cette pensée mènerait en réalité tout à fait ailleurs. Où donc ?

La logique des Orientaux
Corbin répondait par l’Imaginal - immense domaine intérieur à l’humain, particulièrement exploré par les grands maîtres du soufisme, dont Ibn Arabi et Sorhavardi, que Christian Jambet, élève de Corbin, a continué d’étudier après la mort de ce dernier. Comme si, contrairement à une rumeur largement répandue, la pensée n’avait pas cessé de créer ni d’ouvrir des voies nouvelles, en Islam, après la chute andalouse, notamment grâce au soufisme - assurant à l’humain une liberté individuelle largement aussi forte que celle offerte par la société industrielle (or cette liberté est le seul enjeu réel de la modernité). Mais ces voies soufies, corporelles, mentales, spirituelles, seraient de nature tellement différentes du matérialisme occidental, si lourdement impérial, qu’il faudrait beaucoup de finesse pour les deviner, et pour oser leur accorder autant d’importance qu’aux triomphes de la technologie industrielle. Cette subtilité manque à l’évidence aux intégristes islamistes, qui ravagent du coup bestialement toute possibilité pour les vrais créateurs musulmans de poursuivre leurs recherches, dans ce que Jambet appelle “la logique des Orientaux”.
Heureusement, on sait que même les pires fascismes ne durent pas. Ils ne sont pas viables. Et puis, les explorateurs de l’Imaginal ont aussi des alliés. En décembre 1994, le Dalaï-Lama a rendu officiellement visite, pour la première fois, à une grande mosquée : celle de Paris, où le recteur Boubakeur l’accueillit non sans bravoure. Le chef du bouddhisme tibétain nous expliqua les points communs entre le bouddhisme et l’islam : discipline intérieure, compassion manifestée en actes par la charité, ouverture vers le prochain. Le recteur Boubakeur précisa que “notre devenir est dans la voie de Dieu, principe qui s’enrichit du fait que l’homme doit être bon : c’est donc le même engagement personnel qui, dans le bouddhisme, résonne en moi. Il faut regarder en nous-mêmes et écarter les scories qui troublent le miroir de la vérité qui est en nous, et nous permet d’accéder aux connaissances suprêmes de la foi”. L’entente entre le leader bouddhiste et les quelques vrais chercheurs musulmans présents semblait s’établir à un niveau autrement plus fin que le lourd catéchisme des fanatiques. Puisse “Ce qui n’a pas de nom, mais dont le visage est partout”, aider les artistes de la Vie.


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