|
Dans
ce schéma quelque peu expressionniste, articulant les trois “religions
du Livre” non de manière causale mais de manière finale, beaucoup
de musulmans, surtout chez les intellectuels, se plaignent d’avoir
été injustement traités par le destin : “Les chrétiens, disent-ils,
suivent l’enseignement d’un maître dont le royaume n’est “pas
de ce monde” ; les juifs attendent la “Jérusalem Céleste” ; finalement,
nous, musulmans, nous sommes les plus pragmatiques, les plus terrestres
; or c’est à nous que la modernité est refusée”. Ils ajoutent
aussitôt, tel le prix Nobel de physique pakistanais Abdus Salam
à Venise en 1985 : “Pourtant, la modernité aurait dû venir de
chez nous, puisque nous avons eu Averroes cinq siècles avant que
les chrétiens n’aient Descartes et les juifs Spinoza. Qu’avons-nous
donc fait au Ciel pour que cette avance considérable ne nous serve
finalement à rien et que nous demeurions englués dans l’âge religieux
avec tous les néo-archaïsmes intégristes que cela suppose ?”
Étonnant, en effet, Ibn Ruchd, dit Averroes, grand
connaisseur d’Aristote, pose dès le XIIe siècle, entre Séville
et Marrakech, la coupure métaphysique essentielle grâce à laquelle,
au XVIIe, Descartes pourra fonder la pensée moderne : le Ciel
aux religieux, la Terre aux scientifiques et entre les deux un
rideau bien étanche ! Et pourtant, non, la modernité n’est pas
venue des terres islamiques, où l’on continue, un petit millénaire
après Averroes, à considérer le
Dans
la théologie musulmane, Muhammad est le sixième
prophète. Le cercle de ses prédécesseurs
- Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus
- constitue le "Sceau de la Saintetée",
ici présent au moment de son "ascencion nocturen".
|
Ciel spirituel
et la Terre matérielle (Dîn u Dunya) comme un continuum soumis à
des lois uniques. Et les intellectuels arabo-musulmans de se lamenter,
en deuil de coupure métaphysique. Et les enragés du continuum de
les assassiner désormais. D’où vient l’erreur ?
Pas forcément de la lenteur d’un processus qui, automatiquement,
devrait conduire l’Islam vers la modernité, comme un Moyen-Âge musulman
attendant sa Renaissance. Ce serait là une vision bigrement linéaire
et peu créatrice de l’histoire.
Le grand islamologue Henri Corbin répondait que le “mystère de l’infertilité
d’Averroes” n’en était pas un, dans la mesure où sa pensée n’annonce
la modernité qu’a posteriori, contemplée depuis le XXe siècle dans
un Occident triomphant, alors que, comprise dans le mouvement de
sa logique propre, cette pensée mènerait en réalité tout à fait
ailleurs. Où donc ?
La
logique des Orientaux
Corbin répondait par l’Imaginal - immense domaine intérieur à
l’humain, particulièrement exploré par les grands maîtres du soufisme,
dont Ibn Arabi et Sorhavardi, que Christian Jambet, élève de Corbin,
a continué d’étudier après la mort de ce dernier.
Comme si, contrairement à une rumeur largement répandue, la pensée
n’avait pas cessé de créer ni d’ouvrir des voies nouvelles, en
Islam, après la chute andalouse, notamment grâce au soufisme -
assurant à l’humain une liberté individuelle largement aussi forte
que celle offerte par la société industrielle (or cette liberté
est le seul enjeu réel de la modernité). Mais ces voies soufies,
corporelles, mentales, spirituelles, seraient de nature tellement
différentes du matérialisme occidental, si lourdement impérial,
qu’il faudrait beaucoup de finesse pour les deviner, et pour oser
leur accorder autant d’importance qu’aux triomphes de la technologie
industrielle. Cette subtilité manque à l’évidence aux intégristes
islamistes, qui ravagent du coup bestialement toute possibilité
pour les vrais créateurs musulmans de poursuivre leurs recherches,
dans ce que Jambet appelle “la logique des Orientaux”.
Heureusement, on sait que même les pires fascismes ne durent pas.
Ils ne sont pas viables. Et puis, les explorateurs de l’Imaginal
ont aussi des alliés. En décembre 1994, le Dalaï-Lama a rendu
officiellement visite, pour la première fois, à une grande mosquée
: celle de Paris, où le recteur Boubakeur l’accueillit non sans
bravoure. Le chef du bouddhisme tibétain nous expliqua les points
communs entre le bouddhisme et l’islam : discipline intérieure,
compassion manifestée en actes par la charité, ouverture vers
le prochain. Le recteur Boubakeur précisa que “notre devenir est
dans la voie de Dieu, principe qui s’enrichit du fait que l’homme
doit être bon : c’est donc le même engagement personnel qui, dans
le bouddhisme, résonne en moi. Il faut regarder en nous-mêmes
et écarter les scories qui troublent le miroir de la vérité qui
est en nous, et nous permet d’accéder aux connaissances suprêmes
de la foi”. L’entente entre le leader bouddhiste et les quelques
vrais chercheurs musulmans présents semblait s’établir à un niveau
autrement plus fin que le lourd catéchisme des fanatiques. Puisse
“Ce qui n’a pas de nom, mais dont le visage est partout”, aider
les artistes de la Vie.
|