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Le Dr Vigne,
psychiatre, en Inde depuis quinze ans, vit une recherche intense
sur les processus de méditation vus à la lumière de la tradition
hindoue, de la science médicale et de son expérience. Il a publié
aux éditions Albin Michel un livre fondamental sur l’union des
contraires : Le Mariage intérieur.
Dr
Jacques Vignes
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Nouvelles
Clés : Vous étiez en ermitage dans l’Himalaya lors des événements
du 11 septembre : comment les avez-vous appris ?
Jacques Vigne : Oui, je vis une partie de l’année en ermitage
en Inde, mais je suis le principe du Vedanta qui parle de l’unité
du monde, et pour le vivre je trouve normal d’être au courant
de ce qui se passe dans le monde. On me porte donc un journal
en hindi qui donne les nouvelles internationales. Vous savez,
en Inde on est habitué au terrorisme : au Cachemire il y a entre
dix et vingt morts par jour, et aussi des attentats tel celui
de Bombay en 1992 qui a fait 800 morts et 3000 blessés ; à Delhi
des bombes sautent ou sont désamorcées régulièrement, c’est un
problème quotidien depuis quinze ans. Au niveau politique les
Indiens ont donc été heureux que le monde soit alerté par le danger
croissant du terrorisme et décide de réagir : ils ne se sentent
plus seuls à lutter contre la menace des camps afghans et pakistanais
d’islamistes fanatiques. Dans l’histoire il y a des moments où
les choses vont trop loin et alors s’inversent. Y compris chez
les musulmans : ainsi le 10 septembre, veille de l’attentat et
au lendemain de l’attentat qui a coûté la vie à Massoud, ce héros,
une organisation islamiste fanatique avait décrété au Cachemire
que les femmes qui ne mettraient pas le durkha afghan, le voie
complet, seraient descendues à la mitraillette. Cela a semé la
terreur dans le pays et tout le monde râlait, y compris d’autres
militants qui disaient : “C’est trop, ce n’est pas ce que demande
l’islam !” Mais comme l’on sait que ces fous passent à l’acte,
les femmes ont été obligées de mettre le durkha. Heureusement,
en une semaine tout s’est inversé, le Pakistan est passé du côté
des Américains et ce terrorisme d’État s’est mis à craquer. Le
4 octobre, quand je suis parti, les femmes avaient encore peur
d’ôter le voile, mais on sentait que les choses changeaient dans
les mentalités avec la destruction programmée des camps de terroristes.
À long terme les effets vont se révéler positifs.
N. C. :
Le Cachemire va donc, espérons-le, vivre un islam plus tolérant
?
J. V. : Il y a eu dans le passé d’excellents rapports entre
l’hindouisme et l’islam, grâce à des écoles spirituelles soufies
et yogiques qui héritaient du shivaïsme du Cachemire. Et les fanatiques
musulmans qui voulaient la stricte application de la shari’a pour
tous se sont attachés à détruire ces groupes spirituels ouverts…
N. C. :
Exactement comme en Afghanistan où Arnaud Desjardins nous
a dit voir tous les groupes soufis qu’il connaissait détruits,
et beaucoup de leurs membres et maîtres assassinés…
J. V. : Oui, la même tactique, qui consiste à démolir les
vrais groupes mystiques pour imposer une shari’a idéologique et
intolérante. Et les Cachmiris souffraient beaucoup de cela, car
ils réalisaient que la riche identité du Cachemire se trouvait
laminée par une poussée de talibanisation inculte venue de l’étranger.
Le processus devrait à présent pouvoir s’inverser.
N. C. :
Quels sont les rapports entre l’hindouisme et le christianisme
?
J. V. : Il existe certaines tensions. L’Inde, malgré ses
problèmes interreligieux, reste un pays libéral : ainsi, c’est
l’un des seuls pays au monde où toutes les branches de l’islam
peuvent être représentées (la plupart du temps une secte supplante
les autres et impose sa loi). Les tensions avec le christianisme
viennent du fait que les missionnaires prennent pour cible de
leurs conversions les gens les plus pauvres et visent les basses
castes ou les tribus hors-castes très peu hindouisées. Les hindous
disent que c’est là de l’achat de conversion avec des fonds de
l’étranger, et des États-Unis en particulier. Il n’y a que 3 à
4 % de chrétiens en Inde, mais il y une région où les conversions
marchent bien, c’est l’Assam Tripura au nord de l’Inde : faiblement
hindouisée cette région animiste a été convertie à 95 % par les
missionnaires, et cela a terriblement envenimé les choses, car
à présent, cet État veut l’indépendance, comme les Cachemiris
musulmans. De plus, ils cherchent à exclure les hindous par une
véritable politique terroriste ; il y a eu 1 700 prises d’otages
d’hindous par des chrétiens avec demandes de rançons, assassinats
de swâmis hindous et création d’une sorte de nettoyage ethnique
avec des attentats divers, tels des ponts reliant à l’Inde qui
sautent. Un mouvement de libération du Tripura a même fait sauter
un temple hindou et un temple bouddhiste en disant : “On veut
que tout l’État soit chrétien”. C’est l’Église baptiste qui se
trouve impliquée dans ces affaires et cela n’a évidemment pas
bonne presse. Cette Église se trouve accusée par le ministère
de l’Intérieur d’encourager ces violents mouvements de libération
du Tripura.
N. C. :
Nous sommes loin du message christique ! Jean Daniel a raison
qui disait récemment à un colloque interreligieux : si la paix
se fait, ce sera malgré les religions !
J. V. : Oui, les problèmes sociaux et ethniques se compliquent
du fait des religions qui n’arrivent pas à s’entendre. C’est ce
qui se passe en Inde et c’est une réalité qu’il faut prendre en
compte car on ne peut malheureusement pas demander aujourd’hui
aux populations arriérées de comprendre l’unité transcendante
des religions ! Ce devrait être plus facile en Occident. Heureusement,
des mouvements de plusieurs millions de personnes tels que ceux
des Radas swâmis, des Udasins, de la Religion de l’humanité des
Sikhs… font tampons entre les diverses communautés hindoues, musulmanes
et chrétiennes. Elles assurent le liant entre les grandes religions.
Le mouvement de Saï Baba, par exemple, regroupe 50 millions de
personnes et son message se révèle très universaliste : il accueille
les musulmans en commentant le Coran, parle des Vedas aux hindous,
du Christ aux chrétiens, etc : cela a un réel effet apaisant entre
les religions.
Une phrase de son maître, dont on n’a jamais su s’il était hindou
ou musulman, figure pourtant en Inde sur les taxis, les bus :
le Seigneur est Un. C’est très positif sur les mentalités.
N. C. :
Comment Jésus est-il considéré en Inde ?
J. V. : Pour les hindous évolués, c’est un Avatar, donc
une descente du divin. Mais ils récusent la notion de fils unique,
car alors il ne pourrait y avoir d’autres avatars, ce qui leur
semble impossible, car ceux-ci apparaissent dans l’histoire suivant
des périodes et des cultures différentes. Cette notion d’avatar
pourrait servir d’exemple et ouvrir de meilleurs rapports entre
les religions. Les notions bouddhistes selon laquelle tout le
monde a la nature de Bouddha et le philosophe Nagarjuna disant
que ceux qui adorent le Bouddha historique se trompent et devraient
le trouver en eux même, pourraient aussi servir d’exemple. Chez
les chrétiens on devrait se fonder sur la phrase du Christ : le
Royaume des cieux est en vous. Voici trois piliers possibles pour
un dialogue religieux.
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