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LES DOSSIERS CLÉS
 



Les Transmodernes et la Crise
Avec Marc Luyckx, propos recueillis par Bobby Lœwenstein.

Comment réagir face à l’engrenage guerrier quand on est féministe, écologiste, libertaire, engagé dans une quête de l’essentiel ? Pas évident. À la rédaction de Nouvelles Clés, depuis le 11 septembre 2001, nous avons reçu moult e-mail pacifistes, émanant notamment d’amis américains préoccupés par les flux grégaires. Dans le numéro 33 (printemps 2002), nous vous présentions le travail du sociologue Paul Ray et de la psychologue Sherry Anderson, sur l’émergence, aux États-Unis, d’une nouvelle population, dite des “Créatifs culturels”, ouverte à quatre ensembles de valeurs : l’écologie, le féminisme, la solidarité sociale et la quête de soi.
Il n’est pas facile de dire ce que deviennent ces valeurs quand s’impose la logique de guerre. Pour en parler, nous sommes allés voir à Bruxelles Marc Luyckx, qui fut pendant dix ans chargé d’observer l’évolution des “contre-cultures”, pour la Cellule Prospective de la Commission européenne. Luyckx, qui a publié Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme 1, un essai préfacé par le Prix Nobel Ilya Prigogine, estime que, conte toute apparence, la crise mondiale ne peut qu’accélérer la mutation.


Marc Luyckx

Nouvelles Clés : Vous avez été l’un des premiers Européens à parler
des Créatifs culturels américains…
Marc Luyckx : C’est un groupe qui s’ignore lui-même mais qui, par sa seule existence, commence à faire pression sur l’évolution. “Tide is reversing”, disent certains, la marée change de sens. Je fais partie des gens qui pensent que capitalisme et patriarcat nous ont énormément apporté, mais qu’ils constituent désormais un coktail trop faible pour assurer l’avenir.
Les anti-mondialistes le prennent violemment. Ils ont raison sur plus d’un point. En prenant du recul, même à la Commission européenne, tous ceux qui continuent à propager le modèle en cours savent qu’il n’a pas de futur. Mais nous n’avons pas encore de système de remplacement viable. C’est comme si, sous le pont, la moitié des fondements de notre culture avaient déjà fondu, alors que, parallèlement, les créateurs de nouvelles cultures sont déjà en train de construire les fondements d’un nouveau pont, valeurs d’un nouveau consensus. C’est une œuvre de longue haleine. Même si beaucoup de gens, surtout des femmes, y pensent depuis longtemps.

N. C. : Votre livre propose plusieurs schémas dont le plus frappant est celui qui montre trois courbes qui se succèdent en se chevauchant : celle des prémodernes, celle des modernes et celle des transmodernes. Selon vos références, dont celles de l’Institute of Noetic Sciences, nous arriverions à un grand tournant. Comme si la modernité était obligée de s’ouvrir à ce qu’elle a jusqu’ici évacué : l’interconnexion entre économique et vivant, entre profane et sacré...
M. L. : Ce qui est intéressant dans ce schéma, c’est que les transmodernes, qui sont absolument invisibles pour le moment, peuvent tout d’un coup apparaître à la surface et devenir hégémoniques, alors que les modernes au pouvoir peuvent, eux, devenir marginaux - comme les théologiens des monastères du Moyen Âge ont continué à enseigner dans leurs universités, sans se rendre compte que les jésuites, de leur côté, étaient en train de construire des écoles humanistes dans toute l’Europe. En quelques décennies, nous risquons d’assister à une marginalisation des cols blancs - universitaires, intellectuels, technocrates, techniciens, tellement rivés au système qu’ils ne verront pas le changement. Sans parler des médias : aujourd’hui, mine de rien, il vaut mieux regarder les journaux féminins ! Évidemment, le moment où le nombre des transmodernes dépasse soudain celui des modernes constitue une période dangereuse. C’est le moment où ont lieu les révolutions. Quand une classe sociale sent le pouvoir lui échapper, elle résiste ! Mais n’oubliez pas que les transitions peuvent aller vite. Voyez à quelle vitesse l’empire soviétique est tombé... Certains ne comprendront jamais le nouveau paradigme et s’y opposeront de toutes leurs forces. Si vous pensez que la modernité est le stade ultime de l’histoire, et que “hors de la modernité pas de salut”, vous reprenez paradoxalement les réflexes et l’épistémologie des prémodernes. C’est très curieux d’ailleurs de découvrir combien la modernité est au fond intolérante. Elle ne peut penser un au-delà d’elle-même. D’où une grosse difficulté pour les intellectuels européens, qui l’ont inventée. Pour eux, les non-modernes sont forcément des archaïques ou des barbares.

VERS UN ISLAM TRANSMODERNE
N. C. : À intervalles réguliers, le monde interroge les musulmans sur leurs capacités et sur leurs motivations à devenir - enfin ! - modernes. Cela ne fait apparemment qu’exacerber les blocages. Vous estimez que cette exigence de modernité est, en fait, impérialiste. Le passage à la “transmodernité” permettrait en revanche de dépasser ces contradictions.
M. L. : Lors d’un séminaire à Bruxelles, organisé par la Commission européenne en mai 1998, sur le thème “Gouvernance et Civilisations”, fut abordée cette question. En tant qu’animateur de ce séminaire, j’ai été particulièrement frappé par l’intervention de Ziauddin Sardar, qui abondait dans notre sens. Professeur à la Middlesex University et directeur de la revue londonienne Futures, il est lui-même d’origine pakistanaise et il pense que l’avenir des musulmans n’est pas de s’aligner sur le modèle moderne, mais d’inventer un modèle propre, qui convergerait avec celui de la transmodernité et des Cultural Creatives.

N. C. : Les Européens ont-ils encore un rôle à jouer ?
M. L. : Oh oui, à condition de ne pas s’essouffler à essayer de redevenir une “grande puissance industrielle”. L’Histoire nous attend ailleurs. À son insu, l’Union Européenne est en train d’inventer les premières structures politiques transmodernes. Pas moyen de nous en sortir avec les catégories d’hier ! Les citoyens européens ne peuvent se contenter d’être un “marché”. Nous sommes acculés à l’innovation. Sur tous les plans. Nous devons inventer une économie à la fois écologique et éthique, redéfinir le progrès en termes qualitatifs, résoudre le passage à une cyber-société qui respecte le sujet privé et le multiculturel. Plus globalement, il s’agit de dépasser la logique patriarcale de domination. Quant au dépassement des formes connues de “violence du sacré”, rien n’est faisable si l’on continue à tout refouler dans un non-dit “moderne”. L’Europe peut devenir la première “puissance de sagesse”.

1. éd. L’Harmattan/Le Club de Rome.

Nous sommes responsables
de la bifurcation qui s’annonce
Par Ilya Prigogine, Prix Nobel de Chimie

Dans tous ces conflits, que peuvent faire les scientifiques ? Aider leurs congénères à prendre conscience qu’il faut aller d’une culture de guerre à une culture de paix. Cela demande des efforts que les sociétés occidentales n’ont pas consentis jusqu’ici. Quand vous voyez les actes terroristes dont on parle tant, il faudrait aussi penser aux raisons de ces actes, de cette haine.
Les scientifiques ont un rôle fondamental : notre vie entière n’est plus concevable sans électronique, sans médecine, sans ingénierie… Mais ce poids énorme n’est pas sans danger. Il est indispensable que chacun puisse exercer son droit de réaliser où la science va. Certaines décisions (clonages, par exemple) constituent de véritables bifurcations d’évolution, au-delà desquelles rien ne sera plus comme avant. Quand il s’agit de lutter contre le terrorisme, les décisions géopolitiques, et donc planétaires, peuvent être aussi déterminantes...
Je pense que les humains tiennent une belle part de leur destin entre leurs mains. Certes, dans une vision déterministe de l’évolution, par exemple dans certaines approches darwiniennes, l’homme n’a aucune responsabilité. J’adhère plutôt, quant à moi, à une vision probabiliste et non linéaire, qui nous donne une responsabilité. Hegel disait : “Il est plus facile d’être esclave que maître.” Plus nous comprenons l’univers, plus nous avons de responsabilité, vis-à-vis de l’homme mais aussi vis-à-vis de la nature, de la végétation, des animaux. Nous sommes à un moment charnière. Les questions se posent par anticipation, souci de l’avenir. Automatiquement se pose celle de la mort, donc de la signification de la vie. Mais nous avons aussi une immense créativité.

À lire : La Fin des certitudes et L’Homme devant l’incertain, aux éditions Odile Jacob.


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