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LES DOSSIERS CLÉS
 



La Tour de Babel
Avec Annick de Souzenelle, propos recueillis par Marc de Smedt.

Annick de Souzenelle lit notre monde et nos êtres à travers le message laissé par les grands mythes de l’humanité. Elle a fait paraître aux éditions du Relié un essai sur l’Éros en nous : L’Arc et la Flèche. (plus d'info sur ce livre)

Nouvelles Clés : Comment lire le mal actuel ?
Annick de Souzenelle : Nous avons à prendre conscience d’une loi très profonde, ontologique, qui veut que l’humanité soit une. Les États-Unis ont ainsi à se voir dans le miroir de cette violence, ils ont à se regarder dans cette horreur inadmissible. C’est la dure loi du talion : ce que nous faisons à l’un nous est renvoyé en boomerang, car l’autre est nous-même. Comme le fait le globule blanc dans notre organis-me pour défendre le territoire, il faudrait intégrer l’ennemi. Ce travail d’intégration de l’adversaire devrait remplacer la tactique du meurtre de l’ennemi, et c’est là une grande différence de conception de la guerre et de la stratégie.
Malheureusement l’humanité n’a vécu jusqu’alors que dans cette vision infantile du meurtre de l’ennemi, sans réaliser qu’ainsi on se tue soi-même. Lorsque le Président Bush se prend pour le parangon du bien, on ne peut qu’avoir un sourire attristé car une grande partie de la culture américaine produit violence, meurtres et cruauté, laisse croupir des peuples entiers dans la misère, n’a pas voulu signer le protocole de Kyoto pour continuer à polluer en gardant son confort… À mon avis, lorsque le Christ dans les Évangiles demande à celui qui a reçu un soufflet sur une joue de tendre l’autre joue, il nous incite en fait à prendre conscience de la gifle que nous avons adressée à autrui dans un moment oublié de notre vie.

DR.

N. C. : Le processus guerrier déclenché après le 11 septembre devrait donc créer une
prise de conscience ?
A. de S. : Oui. La première image symbolique qui s’est imposée à moi en voyant ces tours s’effondrer fut la destruction de la tour de Babel. Déjà lors de l’annonce des projets de clonage humain, je m’étais dit : “Nous allons trop loin, nous allons être arrêtés.” Les mythes bibliques, grecs et ceux d’autres civilisations nous disent bien que lorsque l’humanité va trop loin, elle se trouve arrêtée dans sa course. Le mythe de la chute nous en parle : lorsque Dieu veut empêcher l’homme de manger de l’arbre de vie de peur qu’il ne vive continuellement dans les temps, donc dans le monde extérieur. Le clonage relève de cette chose-là, car qu’est-ce que nous faisons d’un clone ? Nous dispensons la vie (et quelle qualité de vie ?) et touchons à l’arbre de vie. Dans le mythe de la tour de Babel, l’homme est décrit comme s’étant détourné de lui-même, de son intériorité, de son Orient, du noyau fondateur divin ; il s’élance dans une plaine appelée Shinear, qui signifie un lieu où l’on beugle, où l’on pousse des cris d’animaux, où l’on est dans la souffrance, plaine qui sera appelée plus tard Babel, et là, quand les hommes veulent se faire un nom, ils cherchent la renommée plutôt que de découvrir en eux le nom divin qu’ils sont. Là se situe le tragique. Et quand il est dit qu’ils prennent des briques à la place des pierres, il y a en hébreu un jeu de mots intraduisible en français qui signifie qu’au lieu d’être des hommes de l’intériorité, ce sont uniquement des hommes liés à la valeur marchande qui construisent la tour. Et ils font une tour avec ces briques. Aujourd’hui on dit d’ailleurs encore “qu’un homme vaut tant de briques sur le marché”, et ce n’est pas par hasard. Cette tour se trouve détruite, elle s’écroule. Il ne s’agit pas d’un dieu punisseur, mais de l’homme qui transgresse les lois et celles-ci se retournent contre lui. L’homme veut matériellement s’élever au ciel et il va trop loin. Si l’on prend encore un autre mythe, grec celui-là, mais il y en a bien d’autres, nous nous trouvons face à la chute d’Icare.

N. C. : Comment analyser ce qui survient à partir de cet attentat crucial ?
A. de S. : Un mythe va encore nous donner une réponse, celui d’Œdipe. J’ai proposé dans un de mes ouvrages une autre lecture que celle de Freud : la lecture d’un Œdipe qui se réalise pleinement en cherchant son identité. Or nous sommes en pleine recherche identitaire, nous en avons mille preuves. Jusqu’à présent nous sommes restés au niveau du monde animal avec nos instincts gouvernés par le cerveau reptilien (cher à Laborit, ndlr). Au niveau subtil, même si nous nous sommes redressés posturalement, nous continuons à nous comporter pire que des animaux sauvages. Œdipe sent qu’il relève d’une autre identité ; il va trouver la pythie de Delphes et celle-ci lui dit qu’il tuera son père et épousera sa mère. Le voilà parti affolé à l’aventure dans une déambulation labyrinthique, mais nécessaire, et la prédiction se réalise : en route dans un défilé étroit, il tue son vrai père, ce gaucher qu’il ne connaît pas, et apprenant que la reine promet d’épouser celui qui délivrerait Thèbes de la Sphinge, étrangleuse et dévoreuse, il se mesure à celle-ci, est vainqueur et se marie donc avec sa vraie mère, qu’il ne connaît pas davantage. Je crois que nous en sommes à ce stade. Les pères, princes de ce monde, viennent de doublement tomber dans l’effondrement du système communiste, il y a quelques années avec la chute du mur de Berlin, et dans l’effondrement du cœur de l’économie mondiale capitaliste, avec l’effondrement de ces tours bâties par une puissance financière souvent aveugle.
Nous nous dirigeons maintenant vers Thèbes, inexorablement, car l’humanité a une finalité, nous allons rencontrer la Sphinge et nous allons devoir répondre à sa question, nous mettre sur deux pieds et atteindre la vraie verticalisation de l’être. Celle-ci n’est en rien construite sur la vengeance et les réponses guerrières et meurtrières qui reviennent à couper une tête d’une hydre à mille têtes. La réponse se trouve dans le retournement vers l’intérieur, à la fois collectif et personnel. Un retournement fantastique, presque utopique au sens où il n’a pas “lieu” d’être dans l’état d’inconscience actuel, et qu’il faut revenir dans celui du pardon, de l’amour et de la fraternité. Et plus tard nous y arriverons, plus nous souffrirons de destructions qui peuvent saccager la planète entière, nous le sentons bien aujourd’hui. C’est en chacun de nous qu’il faut faire cette révolution d’une façon urgente, et plus nous serons nombreux plus ce levain pourra faire lever la pâte humaine entière. Et si l’Amérique savait ôter son masque de beau visage pour voir son ombre, l’horreur qu’elle recèle et qui lui est renvoyée, beaucoup de choses changeraient. De plus, il est clair qu’il faut régler de façon urgente le problème de la Palestine, berceau de notre culture. Il faut que les Israéliens acceptent les Palestiniens comme leurs frères : l’amorce du retournement serait là, s’il avait lieu. C’est là que bat le cœur du monde.

N. C. : Il faut donc voir dans toute cette situation les aspects éveillants…
A. de S. : Oui, absolument. Nous ne pouvons plus continuer dans la logique qui était la
nôtre jusqu’à aujourd’hui, car c’est une logique de mort. La violence dans les rues et à l’école vient du même problème : la violence qui est à l’intérieur de nous-mêmes et que nous ne savons pas gérer.

N. C. : Votre livre, L’Arc et la Flèche, a bien des aspects prophétiques…
A. de S. : Il s’agit de l’arc et de la flèche intérieurs. Ce dessin est celui de l’idéogramme primitif de la lettre Shin en hébreux, et cette lettre est vraiment celle de l’esprit, c’est-à-dire de la puissance de l’éros, de l’amour, dans l’être humain. Cette puissance se développe dès le sein de la mère et comporte cette flèche, bien représentée par le mythe d’éros, qui va soit aller au cœur de la cible, soit aller à côté de la cible. En grec comme en hébreu, le mot péché veut dire : manquer la cible. La puissance de l’éros nous mène soit à l’accomplissement, soit, si elle manque la cible, au meurtre.
Aujourd’hui, notre comportement se situe dans la seconde option et nous devons sortir de cette dynamique, proprement diabolique (diabolei : se jeter de travers) et nous remettre dans la justesse et la justice de l’acte juste. Retrouver la beauté de la puissance divine qui est en nous et la beauté, immense, de la création. Dans la profondeur de toutes les traditions se trouve un message commun : celui de l’amour. Nous ne devons ni ne pouvons nous détourner de cette vocation fondamentale de l’humanité.


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