|
Annick de
Souzenelle lit notre monde et nos êtres à travers le message laissé
par les grands mythes de l’humanité. Elle a fait paraître aux
éditions du Relié un essai sur l’Éros en nous : L’Arc et
la Flèche. (plus
d'info sur ce livre)
Nouvelles
Clés : Comment lire le mal actuel ?
Annick de Souzenelle : Nous avons à prendre conscience
d’une loi très profonde, ontologique, qui veut que l’humanité
soit une. Les États-Unis ont ainsi à se voir dans le miroir de
cette violence, ils ont à se regarder dans cette horreur inadmissible.
C’est la dure loi du talion : ce que nous faisons à l’un nous
est renvoyé en boomerang, car l’autre est nous-même. Comme le
fait le globule blanc dans notre organis-me pour défendre le territoire,
il faudrait intégrer l’ennemi. Ce travail d’intégration de l’adversaire
devrait remplacer la tactique du meurtre de l’ennemi, et c’est
là une grande différence de conception de la guerre et de la stratégie.
Malheureusement l’humanité n’a vécu jusqu’alors que dans cette
vision infantile du meurtre de l’ennemi, sans réaliser qu’ainsi
on se tue soi-même. Lorsque le Président Bush se prend pour le
parangon du bien, on ne peut qu’avoir un sourire attristé car
une grande partie de la culture américaine produit violence, meurtres
et cruauté, laisse croupir des peuples entiers dans la misère,
n’a pas voulu signer le protocole de Kyoto pour continuer à polluer
en gardant son confort… À mon avis, lorsque le Christ dans les
Évangiles demande à celui qui a reçu un soufflet sur une joue
de tendre l’autre joue, il nous incite en fait à prendre conscience
de la gifle que nous avons adressée à autrui dans un moment oublié
de notre vie.
DR.
|
N. C. :
Le processus guerrier déclenché après le 11 septembre devrait
donc créer une
prise de conscience ?
A. de S. : Oui. La première image symbolique qui s’est
imposée à moi en voyant ces tours s’effondrer fut la destruction
de la tour de Babel. Déjà lors de l’annonce des projets de clonage
humain, je m’étais dit : “Nous allons trop loin, nous allons être
arrêtés.” Les mythes bibliques, grecs et ceux d’autres civilisations
nous disent bien que lorsque l’humanité va trop loin, elle se
trouve arrêtée dans sa course. Le mythe de la chute nous en parle
: lorsque Dieu veut empêcher l’homme de manger de l’arbre de vie
de peur qu’il ne vive continuellement dans les temps, donc dans
le monde extérieur. Le clonage relève de cette chose-là, car qu’est-ce
que nous faisons d’un clone ? Nous dispensons la vie (et quelle
qualité de vie ?) et touchons à l’arbre de vie. Dans le mythe
de la tour de Babel, l’homme est décrit comme s’étant détourné
de lui-même, de son intériorité, de son Orient, du noyau fondateur
divin ; il s’élance dans une plaine appelée Shinear, qui signifie
un lieu où l’on beugle, où l’on pousse des cris d’animaux, où
l’on est dans la souffrance, plaine qui sera appelée plus tard
Babel, et là, quand les hommes veulent se faire un nom, ils cherchent
la renommée plutôt que de découvrir en eux le nom divin qu’ils
sont. Là se situe le tragique. Et quand il est dit qu’ils prennent
des briques à la place des pierres, il y a en hébreu un jeu de
mots intraduisible en français qui signifie qu’au lieu d’être
des hommes de l’intériorité, ce sont uniquement des hommes liés
à la valeur marchande qui construisent la tour. Et ils font une
tour avec ces briques. Aujourd’hui on dit d’ailleurs encore “qu’un
homme vaut tant de briques sur le marché”, et ce n’est pas par
hasard. Cette tour se trouve détruite, elle s’écroule. Il ne s’agit
pas d’un dieu punisseur, mais de l’homme qui transgresse les lois
et celles-ci se retournent contre lui. L’homme veut matériellement
s’élever au ciel et il va trop loin. Si l’on prend encore un autre
mythe, grec celui-là, mais il y en a bien d’autres, nous nous
trouvons face à la chute d’Icare.
N. C.
: Comment analyser ce qui survient à partir de cet attentat
crucial ?
A. de S. : Un mythe va encore nous donner une réponse,
celui d’Œdipe. J’ai proposé dans un de mes ouvrages une autre
lecture que celle de Freud : la lecture d’un Œdipe qui se réalise
pleinement en cherchant son identité. Or nous sommes en pleine
recherche identitaire, nous en avons mille preuves. Jusqu’à présent
nous sommes restés au niveau du monde animal avec nos instincts
gouvernés par le cerveau reptilien (cher à Laborit, ndlr). Au
niveau subtil, même si nous nous sommes redressés posturalement,
nous continuons à nous comporter pire que des animaux sauvages.
Œdipe sent qu’il relève d’une autre identité ; il va trouver la
pythie de Delphes et celle-ci lui dit qu’il tuera son père et
épousera sa mère. Le voilà parti affolé à l’aventure dans une
déambulation labyrinthique, mais nécessaire, et la prédiction
se réalise : en route dans un défilé étroit, il tue son vrai père,
ce gaucher qu’il ne connaît pas, et apprenant que la reine promet
d’épouser celui qui délivrerait Thèbes de la Sphinge, étrangleuse
et dévoreuse, il se mesure à celle-ci, est vainqueur et se marie
donc avec sa vraie mère, qu’il ne connaît pas davantage. Je crois
que nous en sommes à ce stade. Les pères, princes de ce monde,
viennent de doublement tomber dans l’effondrement du système communiste,
il y a quelques années avec la chute du mur de Berlin, et dans
l’effondrement du cœur de l’économie mondiale capitaliste, avec
l’effondrement de ces tours bâties par une puissance financière
souvent aveugle.
Nous nous dirigeons maintenant vers Thèbes, inexorablement, car
l’humanité a une finalité, nous allons rencontrer la Sphinge et
nous allons devoir répondre à sa question, nous mettre sur deux
pieds et atteindre la vraie verticalisation de l’être. Celle-ci
n’est en rien construite sur la vengeance et les réponses guerrières
et meurtrières qui reviennent à couper une tête d’une hydre à
mille têtes. La réponse se trouve dans le retournement vers l’intérieur,
à la fois collectif et personnel. Un retournement fantastique,
presque utopique au sens où il n’a pas “lieu” d’être dans l’état
d’inconscience actuel, et qu’il faut revenir dans celui du pardon,
de l’amour et de la fraternité. Et plus tard nous y arriverons,
plus nous souffrirons de destructions qui peuvent saccager la
planète entière, nous le sentons bien aujourd’hui. C’est en chacun
de nous qu’il faut faire cette révolution d’une façon urgente,
et plus nous serons nombreux plus ce levain pourra faire lever
la pâte humaine entière. Et si l’Amérique savait ôter son masque
de beau visage pour voir son ombre, l’horreur qu’elle recèle et
qui lui est renvoyée, beaucoup de choses changeraient. De plus,
il est clair qu’il faut régler de façon urgente le problème de
la Palestine, berceau de notre culture. Il faut que les Israéliens
acceptent les Palestiniens comme leurs frères : l’amorce du retournement
serait là, s’il avait lieu. C’est là que bat le cœur du monde.
N. C. :
Il faut donc voir dans toute cette situation les aspects éveillants…
A. de S. : Oui, absolument. Nous ne pouvons plus continuer
dans la logique qui était la
nôtre jusqu’à aujourd’hui, car c’est une logique de mort. La violence
dans les rues et à l’école vient du même problème : la violence
qui est à l’intérieur de nous-mêmes et que nous ne savons pas
gérer.
N. C. :
Votre livre, L’Arc et la Flèche, a bien des
aspects prophétiques…
A. de S. : Il s’agit de l’arc et de la flèche intérieurs.
Ce dessin est celui de l’idéogramme primitif de la lettre Shin
en hébreux, et cette lettre est vraiment celle de l’esprit, c’est-à-dire
de la puissance de l’éros, de l’amour, dans l’être humain. Cette
puissance se développe dès le sein de la mère et comporte cette
flèche, bien représentée par le mythe d’éros, qui va soit aller
au cœur de la cible, soit aller à côté de la cible. En grec comme
en hébreu, le mot péché veut dire : manquer la cible. La puissance
de l’éros nous mène soit à l’accomplissement, soit, si elle manque
la cible, au meurtre.
Aujourd’hui, notre comportement se situe dans la seconde option
et nous devons sortir de cette dynamique, proprement diabolique
(diabolei : se jeter de travers) et nous remettre dans la justesse
et la justice de l’acte juste. Retrouver la beauté de la puissance
divine qui est en nous et la beauté, immense, de la création.
Dans la profondeur de toutes les traditions se trouve un message
commun : celui de l’amour. Nous ne devons ni ne pouvons nous détourner
de cette vocation fondamentale de l’humanité.
|