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Son
livre, La Lumière vient de l’Occident (éd. de l’Aube),
nous a enthousiasmés. C’est un check-up décapant et ultra lucide
de la santé psychique du monde actuel, dont la conscience globale
est devenue “polyphrénique” (schizophrène de façon redoublée).
Darius Shayegan y propose une thérapie : réintégrer le continent
de l’âme par la réhabilitation explicite de la raison. Nous avons
donc rencontré ce savant iranien remarquable, qui est, entre autres
expertises, l’un des grands spécialistes du soufisme et de la
pensée mystique persane.
D.
Shayegan
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Nouvelles
Clés : Comment vous sentez-vous en ces temps de crise ?
Daryush Shayegan : Une malédiction chinoise dit : “Puisses-tu
vivre en des temps intéressants ! ” Pour eux, c’est une malédiction
parce que les Chinois savent que les temps intéressants sont aussi
des temps de trouble et de confusion. Nous vivons donc, aujourd’hui,
un temps très intéressant !
N. C.
: Aussi intéressant - et violent - que la Renaissance ?
D. S. : L’aventure de la modernité a deux aspects. D’un
côté, elle est très positive car elle affranchit l’homme de cette
double tutelle que Kant appelle la sainteté du sacré et la majesté
du pouvoir. Sans l’aventure faustienne de l’Occident, l’homme
n’aurait jamais été le sujet que nous sommes tous devenus aujourd’hui
: des sujets de droit. Sinon, nous serions restés des croyants
en la docta moyenâgeuse ou en la communauté islamique. Innovation
essentielle. L’homme est ainsi devenu sujet auto-fondateur. La
séparation des pouvoirs, la laïcité, tout cela nous a libérés.
Mais ce faisant, d’un autre côté, nous avons perdu le monde magique
et les symboles - ce qu’on appelle le désenchantement, aspect
négatif de la modernité. L’un ne pouvait se faire sans l’autre.
N. C. :
Mais la modernité concerne-t-elle tout le monde au même titre
?
D. S. : Lévi-Strauss disait que l’humanité avait connu
deux grandes révolutions : la révolution néolithique et la révolution
industrielle. La première a été intégrée par toutes les grandes
cultures historiques de la planète, mais la seconde n’a eu lieu
que dans une aire culturelle limitée : l’Italie, la France, l’Allemagne,
l’Angleterre... Nous, Iraniens qui appartenons aux cultures extra-européennes,
nous n’avons connu ce choc qu’à la fin du xixe siècle. Autrement
dit, nous sommes passés à côté de la plaque. Même l’empire Ottoman,
qui était très proche du monde méditerranéen, n’a jamais connu
la Réforme, ni les Lumières, et leur révolution industrielle n’est
venue que tard. Ce fut aussi notre cas, en Perse ; et l’on peut
en dire autant de la Chine et de l’Inde. En étudiant ces grandes
civilisations asiatiques, je me suis rendu compte qu’elles s’étaient
toutes arrêtées au XVIIe siècle - dont leur est resté un immense
stock de valeurs et d’idées, où elles ont indéfiniment puisé leurs
réserves.
Mais le xviie siècle, fut aussi le commencement de quelque chose
de nouveau. Descartes, déjà ! On entrait dans une autre ère, comme
si l’esprit du monde s’était déplacé ailleurs et que les anciennes
ontologies du monde s’étaient effondrées. À partir de là, il n’y
eut bientôt plus de Raison, de Logos, de Vérité commençant par
des lettres majuscules. Le philosophe italien Giani Vattimo appelle
cet effondrement “l’ontologie faible”. C’est-à-dire que la modernité
a évacué la magie du monde. L’homme moderne, en dépit de sa richesse
et de sa grande culture, s’est mis à souffrir d’une lacune spirituelle.
La modernité s’occupe de problèmes économiques ou politiques,
mais laisse en friche tous nos besoins d’essentiel.
N. C. :
Comment les combler ?
D. S. : La littérature et l’art ont joué un grand rôle.
Le roman a en quelque sorte pris en charge ce que la science avait
refoulé. C’est ce que dit Milan Kundera dans L’Art du roman.
Mais actuellement tout cela change. Je crois que ce qu’on appelle
de nos jours la “postmodernité” est justement un moment où la
modernité devient récapitulative, où elle réintègre tous les niveaux
de conscience. Et comme elle est très sûre d’elle-même, en regardant
en arrière et en avant, elle peut tout embrasser. Émerge alors
ce phénomène nouveau qu’on appelle le métissage des cultures.
Car l’effondrement des ontologies a été remplacé par une interconnexion,
au sens très large du terme, qui englobe toutes les sphères de
la connaissance et tous les états de l’être. Au niveau de la culture,
ça se traduit par le multiculturalisme. Au niveau des identités,
par des identités plurielles - parce qu’on a tous désormais plusieurs
identités ; plus personne ne peut dire, par exemple, qu’il est
purement français ou purement américain, ça ne voudrait rien dire.
Au niveau de la connaissance, ça se traduit par des herméneutiques
: quel que soit le domaine, il y a différentes écoles de pensée,
et donc conflit des interprétations - ici, conflit ne veut pas
dire guerre, n’est-ce pas, mais joute, jeu, dialogue… Et au niveau
de la technologie, avec internet, vous avez exactement la même
interconnectique. Ces rhizomes alimentent un véritable animisme
technologique. Le monde redevient magique. Comment cela s’est-il
opéré ? Là, je serai jungien : je dirai qu’il y a eu un phénomène
d’“introjection”. C’est-à-dire que la modernité ayant évacué la
magie de notre monde, notre inconscient est devenu volcanique
et nous a obligés à faire de nouvelles projections qui, dans leurs
irruptions, ont littéralement “réenchanté le monde”.
Mais attention : cet enchantement est très différent de l’ancien
! Comme nous vivons dans un monde ontologique éclaté, les images,
les mythes, les symboles n’ont plus de lieu d’accueil comme autrefois,
quand on savait très bien par exemple où ranger les anges. Aujourd’hui,
les anges peuvent sans doute à nouveau exister, mais on ne sait
plus où les voir, ni à quel niveau ni dans quelle catégorie. N’ayant
plus d’espace attitré, ces nouvelles projections deviennent des
fantômes - d’où le pullulement des différentes sectes et des nouvelles
religions. Il y un immense brassage de toutes les croyances et
de toutes les idées. C’est à la fois intéressant et dangereux.
N. C. :
D’autant que les anciennes religions, en reprenant du poil de
la bête, tentent en quelque sorte “la revanche des dieux”, comme
dit Gilles Kepel.
D. S. : Sauf que ce renouveau religieux ne retrouve jamais
sa forme primitive. C’est impossible. Le monde a changé. Quel
que soit l’en-thousiasme hirsute de ces réémergences, elles sont
d’emblée contaminées par les idées nouvelles. D’où, par exemple,
le phénomène de l’islamisme, qui n’est pas vraiment de l’islam
(parce que celui-ci a été une culture précise), mais une tendance
à retourner en arrière pour tenter d’y trouver les repères d’un
“âge d’or islamique” qui n’a probablement jamais existé - ce faisant,
on évacue mille quatre cents ans de culture et d’histoire.
Huile
sur bois : "Le Passeur", tirée du livre
: Augiéras le peintre. DR.
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N. C. :
Pouvez-vous revenir un instant sur internet ? Quel rôle joue
selon vous la virtualisation du monde ?
D. S. : Elle a déjà créé tout un monde parallèle au nôtre,
ce “cyber-espace” où se passent tant de choses. C’est un monde
à part, aussi riche que le monde mytho-poétique. Deux penseurs
français ont particulièrement critiqué la virtualisation : Paul
Virilio et Jean Baudrillard. Je prends acte de leurs critiques,
qui sont souvent très intelligentes, mais en même temps catastrophistes.
Si on les suit, c’est la fin du monde, l’apocalypse. Pour Virilio
par exemple, nous allons forcément vers un accident généralisé,
dont le crack boursier de 1997 donnait un avant-goût. Avec Baudrillard,
c’est la “mort des illusions”, l’“hyper-réalité”, “la danse des
fossiles après l’orgie”, le “degré xerox de la culture”… enfin
toutes ces images fortes qu’il utilise avec talent. Que répondre
? Leurs critiques sont pertinentes, mais que critique-t-on par
rapport à quoi ? Puisqu’on ne connaît pas encore le futur, on
dévalorise forcément le présent par rapport à un passé, qu’à l’inverse
on ne peut que revaloriser. Devons-nous donc retourner en arrière
?
Mais c’est impossible, puisque ces mouvements sont irréversibles…
Faisons un pas de côté. Et si nous étions pris dans une mutation
dont nul ne connait encore les retombées ? Et si cette virtualisation
allait faire de nous des hommes différents ?
Les enfants qui vont grandir à l’intérieur de cet “animisme technologique”
dont nous parlions vont peut-être devenir des êtres différents
de nous, qui appartenons encore à la galaxie de Guttenberg - particulièrement
quelqu’un comme moi, qui ne suis encore pas du tout digitalisé
et à qui il faut encore un stylo et du papier pour écrire ! Les
enfants, eux, ont d’autres façons de percevoir - ce que McLuhan
appelle des “perceptions multisensorielles”. Dans le monde de
l’écrit règne la tyrannie de l’œil au détriment d’autres facultés
qui ont été atrophiées. Avec l’électronique, les autres facultés
redeviennent interactives. Comment les générations futures percevront-elles
réalité et virtualité ? Peut-être très différemment de nous.
N. C. :
Le virtuel serait-il un lieu qui n’en est pas un ?
D. S. : Les mystiques parlent d’un “lieu du non-lieu” où
l’ange apparaît. Il n’est pas plus repérable dans nos coordonnées
géographiques que le cyber-espace. On voit ce dernier sur nos
écrans, mais en “réalité” où est-il ? On ne sait pas. Paul Virilio
dit d’ailleurs une autre chose très juste : les trois aspects
que l’on attribuait autrefois à la divinité - l’instantanéité,
l’immédiateté et l’ubiquité -, on les attribue aujourd’hui à la
virtualisation. Désormais, vous pouvez être, en temps réel, partout
à la fois dans le monde. Cela fait de nous des êtres exceptionnels.
Nos pères n’y auraient pas cru ! Or, il y a là véritablement une
dimension imaginale. Comment ? Je dirais qu’il y a multiplication
des coalescences entre la mystique et les techniques. Regardez
la série de La Guerre des étoiles, qu’est-ce, sinon une méthode
d’initiation ? Les Jedis sont des chevaliers du Graal ! Ou prenez
ce film américain magnifique que j’ai vu cinq fois, Matrix, on
y trouve l’idée du sauveur messianique et toutes les idées mythiques,
mais dans un cadre très techno. Le mariage est difficile, mais
en fin de compte, les extrêmes se touchent quelque part... Que
ce soit surtout les Américains qui font ça m’étonne. Pourquoi
pas les Européens ? J’ai l’impression que la psyché américaine
est jeune. Elle se projette en avant alors que vous, Européens,
devenez vieux comme nous, en Perse ! Le vieillard a un beau et
grand passé, mais plus il vieillit, plus l’ombre de son passé
s’allonge et plus son avenir se rétrécit.
N. C. :
Dans votre livre, vous parlez aussi beaucoup de l’effet du mathématicien
Moebius...
D. S. : …qui vous fait subrepticement passer de l’extérieur
à l’intérieur et vice versa. C’est étroitement lié à ce que je
vous disais. Finalement, toute l’exégèse spirituelle des lettres
sacrées de l’interprétation est fondée sur cet effet. On passe
de l’apparent au caché et vice versa. Or, avec les techniques
de virtualisation, on passe avec une facilité déconcertante d’un
espace à un autre, notamment de l’intime au public. Ces techniques
offrent quatre modes de conversion : la contraction du temps et
de l’espace, la reconnaissance multisensorielle, l’hétérogénèse
et l’effet Moebius, c’est-à-dire quatre modes très proches du
monde gnostique de la connaissance. Autrement dit, grâce à la
virtualisation, l’homme d’aujourd’hui, sans devenir nécessairement
spirituel, épouse en quelque sorte, à son insu, des modes de dévoilement
très proches des anciens mystiques.
N. C. :
Avec des modes d’utilisation parfois terribles ! Ce qui se passe
actuellement dans le monde, aux États-Unis, au Moyen-Orient, partout,
ressemble à une explosion d’archaïsme très préoccupant, non ?
N’est-ce pas d’ailleurs le signe d’une remontée de ce que René
Girard appelle la “violence du sacré”, qui ressort parce qu’elle
a trop été refoulée ?
D. S. : C’est ce qu’explique Vattimo, que je cite souvent.
Alors que toutes les grandes cultures d’autrefois ont sublimé
cette violence du sacré, le christianisme a voulu en quelque sorte
détruire les structures fortes de sa sublimation. Et maintenant,
nous voyons resurgir le sacré d’une façon complètement irrationnelle,
avec une violence inouie. Quand je dis que “la lumière vient de
l’Occident”, c’est pour rappeler que l’aventure mondiale a commencé
en Occident et que si solution il y a, elle ne peut venir que
de là. Comme dit Parsifal : “Seule guérit la blessure l’arme qui
la fit.”
N. C. :
L’Occident a aussi inventé ce concept incroyable qui s’appelle
l’individu libre, le sujet démocratique, qui a fait exploser tous
les tissus traditionnels, dans le chaos. Il faudra mille ans pour
que ce concept vive partout, non ?
D. S. : Non, les choses vont plus vite que cela. La démocratie
n’est plus une affaire de luxe. Elle est devenue une nécessité
vitale pour accomplir les réformes, pour décoller, pour que les
gens puissent participer - or, sans la participation, on devient
tous des assistés sociaux. En réalité, je ne pense pas qu’il y
ait des “droits de l’homme hindou”, ou chinois, ou chrétien, ou
islamique, il n’y a que les droits de l’Homme. Même si les droits
de l’homme sont souvent servis par un discours à l’eau de rose,
il y a, je crois, des valeurs universelles qui s’imposent. Je
ne suis pas relativiste. Les droits de l’homme, ce sont des concepts
précis : les droits du sujet, l’habeas corpus, la séparation des
pouvoirs. J’y crois dur comme fer et ces idées sont contagieuses.
La preuve : même les pays qui les contestent sont obligés d’utiliser
le même langage. Aujourd’hui, il est question de “droits de l’homme
islamique” ou de “république islamique” - ces concessions de langage
sont lourdes de signification.
Parmi les abcès de fixation urgents à soigner sur la planète,
prenez l’affaire israélo-palestinienne (qui a considérablement
alimenté le ressentiment contre l’Occident) : la non-reconnaissance
des demandes palestiniennes bafoue l’idéal démocratique le plus
élémentaire. Il faut comprendre que la démocratisation n’est plus
seulement un problème occidental, mais un problème planétaire
!
N. C.
: Comment concilier cette généralisation du modèle occidental
et le respect des cultures, jusque dans leurs croyances essentielles
?
D. S. : L’humanité s’édifie elle-même en palimpseste !
Sa culture est faite de différentes couches, anachroniques, hétérogènes,
qui laissent leurs traces au fond de nous et s’interpénètrent
les unes les autres. Ainsi, avec son messianisme, l’ancienne religion
de l’Iran a énormément marqué le judaïsme tardif de la première
diaspora, libérée par Cyrus, et du coup le christianisme et l’islam.
Ce dernier a énormément profité, lui, de l’influence de l’arianisme,
qui a en quelque sorte préparé le terrain de la conquête musulmane
(incompréhensible sinon). Quant à la modernité, il est intéressant
de constater qu’elle a notamment commencé à se développer au Moyen
Âge, en France, au xiiie siècle, quand des averroïstes latins
firent une lecture mal comprise d’Averroès… dont ils tirèrent
la théorie de la “double vérité”, selon laquelle ce qui est théologiquement
vrai ne l’est pas forcément philosophiquement, et vice versa.
Cela débouchait sur deux champs de connaissance (séparés par un
champ creux), qu’ils essayèrent vainement de concilier. Ces averroïstes
jouèrent un rôle essentiel, puisque par cette fracture entre philosophie
et religion ils donnèrent naissance à la nouvelle science qui,
à partir de Descartes, allait s’instituer en instance autonome.
Nous sommes leurs héritiers. De nos jours, il est fondamental
de garder religion et philosophie séparées ! - même si l’on sait
qu’à un autre niveau elles se rejoignent, mais pas avec nos outils
rationnels. C’est pour cela que le pouvoir doit absolument rester
laïc - ne fût-ce que pour sauver la spiritualité, pour ne pas
l’investir dans le relatif. C’est pour cela aussi qu’il est indispensable
d’évacuer l’espace public des mythes et des croyances : pour redonner
à
l’esprit ce qui lui est dû. Certes, quand on va “au-delà du miroir”,
on se rend compte que presque tous les grands mystiques ont dit
la même chose. Comme si l’on passait là par une fenêtre sur l’Inconnu.
N. C.
: Les mystiques ne sont pas souvent du côté du pouvoir...
D. S. : L’histoire de l’islam est jalonnée d’une guerre
larvée permanente entre les mystiques et les docteurs de la loi,
les censeurs, les inquisiteurs, c’est-à-dire entre l’exotérisme
et l’ésotérisme. L’un des arguments simples des mystiques est
que le Coran exotérique est susceptible de sept mille interprétations,
qui ont pu susciter des guerres mortelles, alors que la gnose
inspire un islam sublimé, fondamentalement non-violent.
Dans mon livre, je m’appuie sur quatre mystiques appartenant à
des aires culturelles complètement différentes : un Allemand du
XIIIe siècle, Eckhart ; un hindou du ixe siècle, Shankara ; un
musulman andalou-arabe du XII/XIIIe siècle, Ibn’Arabî ; un Chinois
du ive siècle avant l’ére chrétienne, Tchouang Tseu. Or, passés
leurs décors respectifs, ces gens voient le monde de la même façon
! C’est donc que, dans sa métahistoire, l’humanité est une. Nous
vivons dans un monde de métissage, de syncrétisme et de bricolage,
à la fois très confus et très intéressant, dont la trame profonde
est unique.
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