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Dernier-né
de la collection Clés, Geïdô est une pièce rare. Résultat de d’une
recherche existentielle acharnée de plus de trente ans - celle
de l’artiste martial Albert Palma -, c’est à la fois une très
belle présentation des « principes de l’esthétique et de l’art
guerriers du Japon » et une interrogation plus que vivante sur
notre propre gestuelle quotidienne.
Si
vous demandez à un jeune Japonais d’aujourd’hui ce que signifie
le mot
« Geïdo », il risque de caler. Cette expression ancienne
et quelque peu oubliée désigne la double voie des armes et des
arts que tout samouraï digne de ce nom se devait de suivre. Pendant
plus de sept siècles, les vrais chevaliers nippons apprirent parallèlement
: le maniement du sabre, la calligraphie, la danse, la poésie
et l’ikebana ou art du bouquet. Cette volonté d’apprentissage
du “geste juste”dans ses formes les plus complètes et les plus
élevées est devenue légendaire. Par exemple dans la saga de Miyamoto
Musashi - dont on reconnaissait la signature inimitable le à sa
façon de trancher une rose. Ou dans le mythe de Sekyun, le samouraï
qui, après son soixantième combat victorieux, renonça soudain
à tuer et mit toute son énergie à transformer son art de mort
en art de vie. Cela se passait au 18° siècle. Il allait falloir
attendre encore cent cinquante ans, avant que cette métamorphose
se généralise et que presque n’importe qui comprenne qu’un « art
martial » est une sublimation des discipline s guerrières de l’homme
ancien. Désormais au service des gestes de vie.
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Maintenant, si
vous demandez à un jeune Français ce qu’étaient les « Académies
d’équitation » du 17° siècle, vous risquez de ne pas trouver
de réponse non plus. Il sera un peu plus excusable que son homologue
Japonais : cette institution géniale n’a duré qu’un petit siècle.
Encouragée par Montaigne, instituée par Richelieu, elle offrait
aux jeunes chevaliers français une formation tout aussi holistique
que le Geïdô. Mais ces Académies ne purent tenir le coup, face à
la dispersion échevelée de l’esprit moderne, tout à son industrieuse
spécialisation.
Au
21° siècle, l’ambition des successeurs des samouraïs-chevaliers
est de retrouver cette éducation simultanée du corps, de l’esprit
et de l’âme, mais avec un esprit libertaire ! L’homme grâce à
qui Albert Palma, à l’époque jeune et téméraire intellectuel -aventurier
français, s’est retrouvé un jour habité par cette noble quête,
s’appelle Aoki. Dauphin de l’école de karaté Shotokaï - qui constitue
une voie de sagesse, étrangère à tout combat dualiste et à tout
match télévisé -, Aoki aurait pu couler des jours tranquilles.
Son excellence incontestée faisait de lui le futur maître d’une
grande école. Seulement voilà : le souvenir d’Hiroshima, associé
dans sa mémoire à l’incendie au phosphore du port de Yokohama,
où presque toute sa famille avait péri, faisait de lui un mutant.
Obligé de comprendre d’emblée la version humaniste du Geïdô, pareil
homme ne pouvait se contenter de gérer peinardement le legs de
ses maîtres. Il eut très tôt le désir intense de mettre la quintessence
des arts martiaux au service de tous, hommes et femmes, jeunes
et vieux, athlètes et malades. Ainsi inventa-t-il, dans les années
60, le shintaïdo (“nouvelle voie du corps”), dont l’innovation
la plus belle fut sans doute d’introduire l’énergie féminine dans
le karaté, mêlant à la hardiesse des coupes, au sabre ou à main
nue, et à la verticalité de l’axe, le lâcher prise du wakamé (l’algue).
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De son côté,
Albert Palma, maigre Jack London situationniste, philosophe légèrement
surdoué, avait échoué au Japon après une jeunesse enragée et un
accident gravissime qui l’avait laissé à demi-mort, les poumons
brûlés au énième degré. Le shintaïdo le tira miraculeusement d’affaire.
Il en devint le plus vibrant élève, poussant plus loin qu’aucun
Nippon la rigueur de l’esprit samouraï. Pendant dix ans, il vécut
là-bas, le jour à l’université de Tsukuba, comme professeur de
cultures comparées, la nuit sur les dojos, comme apprenti, assistant,
et bientôt maître, officiellement habilité à ouvrir sa propre
école. Transfiguré, il rentra en France et créa la Société des
Gens de Gestes (SGG), s’avouant riche d’une ambition énorme :
enseigner le Geïdô aux Occidentaux, marier l’étude du shintaïdo,
des percussions, de la philosophie, de la danse, du théâtre, de
la calligraphie… Avant de le laisser repartir, maître Aoki, l’avait
prévenu : « Ce sera difficile »…
L’ouvrage
dont il est question ici fait partie de ce rêve en accomplissement.
Préfacé par Tadao Takemoto, ami et traducteur de Malraux (que
l’on voit en contemplation devant la fameuse cascade de Nachi),
illustré de dizaines de photos et d’estampes rares, il est rédigé
dans une écriture sobre et belle, tendue comme un arc entre les
deux extrêmes du jaillissement et de l’abandon.
Patrice
van Eersel
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