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LES DOSSIERS CLÉS
 


L'intelligence au corps

Rencontre avec Albert Palma

propos recueillis par Patrice van Eersel

On entend souvent dire que, pour devenir “plus humain”, il faudrait remplacer notre froide intelligence mentale par la chaude intelligence de notre cœur, oubliant qu’il y a peut-être une étape entre les deux : l’intelligence du corps, c’est-à-dire du geste. Tout en admirant la gestuelle des peuples plus "primitifs" que lui, l’homme moderne a déserté la sienne. Aujourd’hui, chacun de nos gestes est à reconquérir - ensemble,
ils nous relient au tout. Mais attention au contresens : l’intelligence du corps n’est pas anti-intellectuelle. Discussion avec un philosophe, maître d’art martial.

On peut dire d’un homme (ou d’une femme) qu’il (ou elle) “est vraiment humain(e)”, ou au contraire “gravement inhumain(e).” Comme si notre humanité n’était pas un état acquis, mais devait se gagner - et pouvait se perdre. Nous sommes apparemment les seules créatures soumises à cette indétermination. On ne dit pas : “ Votre chien est vraiment très chien ” ; ou bien : “ Ce chat est terriblement inchat. ” On ne se déchatise pas. Alors qu’on peut se déshumaniser, et que l’inhumanité est une qualité hélas répandue. Se pose alors la question : qu’est-ce qui peut nous humaniser, ou pour reprendre un mot plus anthropologique, qu’est-ce qui nous hominise ? Cette question peut être abordée sous bien des angles...
À écouter Albert-Antoine Palma, philosophe et maître de shintaïdo, tout commence, ou tout peut éventuellement recommencer, par la lente reconquête de notre présence au monde la plus concrète : nos gestes, que la modernité nous a fait déserter.

Nouvelles Clés : Notre civilisation est gravement malade. L’un des symptômes les plus flagrants se trouve résumé par cette expression africaine lapidaire :
“Les Blancs pensent trop.” Notre hypercérébralité nous a desséchés.
Par où commencer, concrètement, pour retrouver l’intelligence du cœur ?
Peut-on oser parler d’amour ?

Albert Palma : Le temps nous apprend à analyser la fiction qu’on appelle ainsi.
Le mot “ amour ” est maudit. Trop de bobards l’ont annihilé. C’est une fiction dans 99 % des cas. Et pourtant, sans l’amour, tout est nul. Un beau paradoxe qui, tout au bout d’une longue route, ne peut qu’aboutir au don. Mais avant d’en arriver au véritable don, il faut apprendre à incarner quelques principes de base : l’axe, l’ouverture, la concentration. Et prendre du recul. Peu de choses résistent au temps.
Ce qu’on appelle généralement la “voie du cœur” n’est qu’un fatras d’émotions.
L’émotion s’évanouit vite. Sauf qu’elle se répète, d’où l’illusion d’une constance.
Si je suis habité parune émotion extrême, je m’efforce immédiatement de ressentir l’émotion exactement inverse, pour en éprouver la solidité.

N.C. : Cela ne vous empêche-t-il pas de vivre vraiment à fond ?
A.P. : Pour vivre, il faut de la distance. C’est ce qui vous rapproche le plus de l’acte juste, car vous pouvez alors faire don non seulement de votre amour, mais aussi de votre lucidité. Le recul, c’est comme en kumité (exercice à deux) sur le dojo : il arrive qu’il faille aggrandir la distance qui vous sépare du partenaire pour mieux vous en rapprocher. Il se peut que ce dernier s’imagine d’abord que vous vous éloignez de lui : il comprendra au moment de l’assaut. Ainsi en va-t-il aussi du miroir : à la fois très proche et à l’infini. René Char a écrit : “Ne te courbe que pour aimer.” S’incliner : le moderne est supposé s’y refuser.
Ce serait “ humiliant ” ! En réalité, il n’y a pas d’êtres humiliés, il n’y a que les illusions que doivent traverser les êtres. C’est la fonction d’éveil du miroir. Celui qui n’est pas capable de supporter le miroir n’est pas digne de mettre le pied sur la première marche de l’éveil. Dans la pratique des arts martiaux, le kata (enchaînement de gestes formant un ensemble, Ndlr) est un miroir. Encore faut-il savoir le lire. Beaucoup de kata sont “ piqués ” , comme on le dit de fruits abîmés. L’étude du ma (notion japonaise sans équivalent français, qui signifie approximativement “ prise de conscience par l’individu de l’espace-temps qui l’entoure et qui lui est vital ”, Ndlr) nous amène à nous poser la question de l’autre. Pourquoi y a-t-il l’autre ? Pourquoi l’objet de mon amour n’est-il pas à l’intérieur de moi ? Beaucoup de traditions voyaient l’homme originel comme hermaphrodite - sinon, le hiatus demeure éternel. À la recherche de Béatrice, le héros de Dante ne peut approcher le paradis que de manière asymptotique : il ne l’atteint jamais.

N.C. : Vous dites que l’on camoufle souvent sous le mot “ amour ” tout un fatras d’émotions illusoires. Mais ne dit-on pas aussi que la sagesse consiste à savoir goûter l’éternité dans l’instant, donc dans l’émotion qui passe ?
A.P. : Le problème, c’est qu’il y a toujours, chez la plupart des gens, ce terrible manque de concentration...

« Le renoncement, qui donne l’inépuisable force de l’infini. » Heidegger

N.C. : On peut y travailler...
A.P. : Vouloir s’améliorer est louable, mais la volonté n’est possible que si elle va dans le sens du grand désir - qui est sublimant, transcendant, élévateur. La seule volonté à laquelle il faut aboutir est de parfaire notre désir. Cela dit, Jung pensait que, dans la psyché humaine, notre colonne vertébrale, se terminait toujours par une “ queue de saurien ”, qui nous rattachait à l’animalité. Selon lui, notre queue de saurien actuelle ne serait plus physique mais mentale. À nous d’agir en sorte qu’une poussée hominisatrice nous fasse nous émanciper de cette queue de saurien. Le lâcher-prise est peut-être un moyen d’y parvenir... C’est une des grandes subtilités de la vie. Bien sûr, ce déterminisme a quelque chose de désespérant. C’est là qu’intervient l’intelligence gestuelle : on peut en effet sortir efficacement du désespoir en constatant qu’il existe des artistes à la recherche d’œuvres axées. Quand un artisan trouve un axe, il fabrique quelque chose de beau et d’utile, et il y a des chances que cet objet dure et qu’on le respecte. On respecte tout ce qui vient de la main. C’est ainsi que notre corps pense le mieux. Les premiers pneumatistes grecs disaient : l’homme pense parce qu’il a une main. C’est l’élément fondateur par excellence, celui qui correspond à l’irruption de la bipédie et à la poussée qui y a conduit. Poussée éminemment hominisante.

N.C. : Voyez-vous, de ce point de vue, une continuité dans l’évolution humaine ?
A.P. : Seulement une constatation : les belles peuplades ont réussi à maintenir de longues traditions de gestes. L’art gestuel est le garant de la beauté des peuples. La simple façon de dire bonjour en dit long. Voyez le namasté oriental. Voyez le salaam arabe, qui porte la main du cœur à la bouche et de la bouche au front, avant d’ébaucher un envol, dans un ricochet qui résume les trois mystères du corps, de la parole et de la pensée. Chez nous, Occidentaux, la pensée s’est trop excentrée, trop éloignée de son centre, trop écartée du corps. Nous nous sommes terriblement dispersés.

N.C. : Pourquoi, au fond ?
A.P. : Le choc de la révélation chrétienne dans la Rome Antique ne fut pas ce que nous pensons. Pour l’époque, ce fut une vaste entreprise de désacralisation. Une entité abstraite - “Dieu fait homme se sacrifiant pour les péchés de l’humanité” - exigeait que l’on supprime tous les dieux. Les manes, les divinités du feu, de l’eau, des arbres, de tous les éléments : complètement éradiquées ! Et tout ce qui était charnel : soudain maudit. Choc gravissime ! On ne s’en est toujours pas remis. C’est ainsi qu’on a inventé la psychanalyse, lointaine répercussion de cet effroyable big-bang. On peut avoir, en même temps, une grande admiration pour les docteurs de la foi chrétienne.
Saint Augustin est à la fois ce génie incomparable qui écrit Les Confessions et, parallèlement, celui qui introduit et dogmatise la notion de péché de chair, instrument diabolique qui va ravager le monde chrétien. Je me plais pourtant à croire que le corps du Christ indiquait toutes les directions. Comme sans doute le comportement de Mahomet. Comme le Bouddha, qui disait : “ La loi ultime de la loi, c’est qu’il n’y a pas de loi ” - voilà aussi qui indique toutes les directions ! Mais si le corps chrétien est massacré, le corps islamique ne vaut pas mieux. Cela se voit bien sur un dojo. Ce qu’il faut faire pour redresser ces deux sortes de corps, c’est incroyable ! Chacun a sa culture, ses traumas, sa civilisation, mais partout le corps est fâcheusement surnuméraire. Et c’est ça, le péché qui crée toutes les maladies. Tout tient alors dans la manière de rassembler les morceaux. L’architecture du corps humain offre matière à une réflexion vraiment intéressante. C’est ça, l’art fondamental. Et c’est lent. Et d’une exigence impitoyable. L’Ecclésiaste dit : “ Puisque tu ignores comment l’âme est unie au corps, tu ignores l’œuvre de Dieu. ” Songez aux gouffres qu’une telle phrase sous-entend !

N.C. : Pourtant, quoi qu’on dise de la “dégénérescence” de l’homme moderne, la culture pousse malgré tout au développement du néocortex !
A.P. : Oui, mais nous sommes sans cesse en scansion, incapables de tenir longtemps le cap sur une même idée. C’est pourquoi il a fallu la dialectique, où Socrate nous apprend qu’il faut “penser ensemble” - tout seul, ce n’est pas possible. Telle est la grande noblesse de la philosophie et en même temps la tragédie de l’homme seul. La réponse est dans cette nouvelle d’Albert Camus, dont le héros est un artiste peintre qui ne sait pas distinguer les mots “ solitaire ” et “ solidaire ”. Chacun de nous est tout seul, mais il existe une solution : accepter qu’autrui nous enrichisse, accepter de nous enrichir mutuellement. Cela dit, voyez comment dans Les Vraies richesses, Giono explique le problème du citadin moderne : “Contenter notre intelligence ou notre esprit, dit-il, n’est pas trop difficile ; contenter notre corps, il semble que cela nous humilie. Lui seul, pourtant, connaît l’éblouissante science.” C’était, il est vrai, à une époque où corps était synonyme de sexe et où, sur ce plan-là, l’humanité vivait une débâcle. Le grand écrivain (l’un des très rares vrais “taoïstes” français) précisait que les formes de société où nous avons vécu ont installé sur terre le malheur des corps. Qui peut avoir assez de liberté pour connaître le monde sans connaître l’herbe, les arbres, les bœufs ? Certains dédaignent même la science et consacrent leur vie à la pure spéculation métaphysique. Quant à Bachelard, autre “taoïste” français fameux, parlant de “l’eau qui berce comme une mère”, il disait : “ L’inconscient ne formule pas son principe d’Archimède, il le vit ” (dans L’Eau et les rêves). Un siècle plus tôt, les chers romantiques avaient d’ailleurs déjà vécu tout cela, à leur manière. La nature, le corps, l’abandon, le renoncement...

« Puisque tu ignores comment l’âme est unie au corps, tu ignores l’œuvre de Dieu. » L’ecclésiaste

N.C. : Renoncer ?
A.P. : Maître Aoki, grand karatéka fondateur de l’école shintaïdo dit à ce propos : “Il faut connaître le verbe“ se rendre ”même au sens militaire.” Lorsque, dans un exercice, l’un des deux partenaires accepte de se laisser “couper” par l’autre, il se rend, corps et âme. C’est alors par le corps, avec une force incomparable, que le sujet peut avoir la chance de vivre une des idées centrales de la philosophie évoquée par Heidegger - où l’on retrouve aussi Ernst Jünger, Husserl, ou Bachelard : la force inépuisable de l’infini ne se donne que par un total renoncement. L’homme ancien résiste jusqu’au bout, refuse de se rendre, ne veut à aucun prix renoncer ; c’est sheïtan, le rigide. Le nouvel homme se laisse au contraire traverser par la vie, comme l’algue se laisse emporter par le flot. Il renonce. Mais ne renonce pas qui veut. Encore faut-il être axé !

Éveiller la jouissance

Brillant dauphin de l’école de karaté shotokaï, Hiroyuki Aoki se sépara de son maître Egami au début des années soixante, pour s’en aller fonder sa propre école - qui allait s’appeler shintaïdo. La métamorphose prit quelques années. Elle se déroula au sein d’un groupe de karatékas de haut niveau, qui avaient accepté de suivre Aoki dans une sorte de retraite, où la pratique se trouva fortement intensifiée... Cette retraite prit le nom de Rakutenkaï, que l’on traduit habituellement en français par
« Club des Optimistes », mais dont Aoki donne ici une définition plus fournie :
«Kaï signifie “groupe en cercle”. Tandis que rakuten nous a été révélé en tant qu’ultime but de l’étude du budo et signifie :
- la jouissance du ciel,
- la jouissance de la vie,
- la jouissance du destin,
- la jouissance de tout sentiment et passion,
- la jouissance d’être naturel,
- la jouissance de ne pas être naturel,
- la jouissance de lutter pour atteindre
  l’état de sainteté,
- la jouissance d’en être bien éloigné. »
Hiroyuki Aoki, fondateur du shintaïdo.

N.C. : Renoncer à quoi,
au fond ?
A.P. : À toutes nos absurdités, mais certainement pas à l’intellect ! La pensée doit aider contre l’épaississement dû à la pensée. On oublie trop souvent que faire de la philosophie, c’est aller, très charnellement, de l’épais au transparent et qu’il nous faut pour cela retrouver le principe des inventeurs de la dialectique. Les présocratiques (Anaximandre, Démocrite, etc.) fondaient leurs philosophies sur les quatre éléments - eau, air, terre, feu - ou plutôt ils s’appuyaient prioritairement sur l’un de ces quatre éléments, les autres entrant en jeu par résonance. Soyons concrets, incarnés. Méfions-nous du verbe qui ne s’incarne pas. Penser n’est pas si simple que cela. Mais c’est toujours possible, et chaque âge, nous dit Gaston Bachelard, a sa sagesse.

N.C. : C’est toujours la même question : par où commencer ?
A.P. : Dans les arts martiaux japonais, une séance de travail au dojo se dit keïko, ce qui signifie “ copier les anciens ”. On ne peut pas être libre si l’on n’a pas étudié ce que les humains qui nous ont précédés ont produit de mieux. Alors seulement peut se profiler l’espoir de devenir créateur. L’école du geidô, la voie des artistes de la grande tradition nippone, a pour devise “ Shu Ha Ri ” : Shu, copier ; Ha, casser le moule ; Ri, accéder à l’indépendance. Voilà la marche à suivre. Quelle consternation quand on pense à ces niais qui croient pouvoir se mettre directement à la peinture abstraite, alors qu’il faut des années de réflexion avant de pouvoir dégager la subtilité de l’abstraction à partir de l’observation de la nature ! Quant à la deuxième étape, Bachelard, encore lui, le disait très clairement dans L’Air et les songes : il faudrait commencer par déconstruire avant de construire. Je rêve d’un Bachelard karatéka ! Il parlait de l’hominisation qui s’effectue au travers de la verticalisation. Or la grande révolution des arts martiaux, c’est cette formidable façon de se redresser - certes sans toujours y réfléchir. C’est évidemment, aussi, une voie dangereuse, car la verticalité vous mène à un endroit où l’on est seul.

N.C. : Et quand on se retrouve vraiment seul, parce que le corps disparaît ?
A.P. : Malgré quelques contacts extrêmement rapprochés avec la mort, je m’interdis de spéculer d’une quelconque manière sur l’au-delà. D’ailleurs, la mort elle-même, la mort concrète m’a toujours clairement renvoyé à la vie et au désir de vivre. Spéculer sur la vie, d’accord. Sur l’au-delà, non. Il y va de la liberté de chacun. J’ai grand respect, en cette matière comme en d’autres, pour les traditions et les grands Anciens qui nous ont précédés. Mais les écoles traditionnelles sont trop diverses pour que l’on puisse en écouter une seule. Qui peut avoir la prétention d’expliquer Dieu ? On peut évidemment être athée, mais on est alors obligé de se poser la question : comment est-il possible que tant d’éléments me traversent et que je sois unique ? Permettez-moi de conclure par ce petit texte issu de la même interrogation : “Tu te nourris sans connaître les lois de l'assimilation. Tu respires sans connaître les lois du souffle. Tu penses sans connaître la nature de la pensée. Tu agis sans connaître la nature du désir. Tu es coupé du centre. Éveille-toi d'abord à l'intelligence de cette coupure. Elle doit guider ton premier pas vers la Voie, où t'attendent le Centre, le Vide et le Souffle, les trois architectes de ta maison dans le monde. ”

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