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On
entend souvent dire que, pour devenir “plus humain”, il faudrait
remplacer notre froide intelligence mentale par la chaude intelligence
de notre cœur, oubliant qu’il y a peut-être une étape entre les
deux : l’intelligence du corps, c’est-à-dire du geste. Tout en
admirant la gestuelle des peuples plus "primitifs" que
lui, l’homme moderne a déserté la sienne. Aujourd’hui, chacun
de nos gestes est à reconquérir - ensemble,
ils nous relient au tout. Mais attention au contresens : l’intelligence
du corps n’est pas anti-intellectuelle. Discussion avec un philosophe,
maître d’art martial.
On
peut dire d’un homme (ou d’une femme) qu’il (ou elle) “est vraiment
humain(e)”, ou au contraire “gravement inhumain(e).” Comme si
notre humanité n’était pas un état acquis, mais devait se gagner
- et pouvait se perdre. Nous sommes apparemment les seules créatures
soumises à cette indétermination. On ne dit pas : “ Votre chien
est vraiment très chien ” ; ou bien : “ Ce chat est terriblement
inchat. ” On ne se déchatise pas. Alors qu’on peut se déshumaniser,
et que l’inhumanité est une qualité hélas répandue. Se pose alors
la question : qu’est-ce qui peut nous humaniser, ou pour reprendre
un mot plus anthropologique, qu’est-ce qui nous hominise ? Cette
question peut être abordée sous bien des angles...
À écouter Albert-Antoine Palma, philosophe et maître de shintaïdo,
tout commence, ou tout peut éventuellement recommencer, par la
lente reconquête de notre présence au monde la plus concrète :
nos gestes, que la modernité nous a fait déserter.
Nouvelles
Clés : Notre civilisation est gravement malade. L’un des symptômes
les plus flagrants se trouve résumé par cette expression africaine
lapidaire :
“Les Blancs pensent trop.” Notre hypercérébralité nous a desséchés.
Par où commencer, concrètement, pour retrouver l’intelligence
du cœur ?
Peut-on oser parler d’amour ?
Albert Palma
: Le temps nous apprend
à analyser la fiction qu’on appelle ainsi.
Le mot “ amour ” est maudit. Trop de bobards l’ont annihilé. C’est
une fiction dans 99 % des cas. Et pourtant, sans l’amour, tout est
nul. Un beau paradoxe qui, tout au bout d’une longue route, ne peut
qu’aboutir au don. Mais avant d’en arriver au véritable don, il
faut apprendre à incarner quelques principes de base : l’axe, l’ouverture,
la concentration. Et prendre du recul. Peu de choses résistent au
temps.
Ce qu’on appelle généralement la “voie du cœur” n’est qu’un fatras
d’émotions.
L’émotion s’évanouit vite. Sauf qu’elle se répète, d’où l’illusion
d’une constance.
Si je suis habité parune émotion extrême, je m’efforce immédiatement
de ressentir l’émotion exactement inverse, pour en éprouver la solidité.
N.C.
: Cela ne vous empêche-t-il pas de vivre vraiment à fond ?
A.P.
: Pour vivre, il faut de la distance. C’est ce qui vous rapproche
le plus de l’acte juste, car vous pouvez alors faire don non seulement
de votre amour, mais aussi de votre lucidité. Le recul, c’est
comme en kumité (exercice à deux) sur le dojo : il arrive qu’il
faille aggrandir la distance qui vous sépare du partenaire pour
mieux vous en rapprocher. Il se peut que ce dernier s’imagine
d’abord que vous vous éloignez de lui : il comprendra au moment
de l’assaut. Ainsi en va-t-il aussi du miroir : à la fois très
proche et à l’infini. René Char a écrit : “Ne te courbe que pour
aimer.” S’incliner : le moderne est supposé s’y refuser.
Ce serait “ humiliant ” ! En réalité, il n’y a pas d’êtres humiliés,
il n’y a que les illusions que doivent traverser les êtres. C’est
la fonction d’éveil du miroir. Celui qui n’est pas capable de
supporter le miroir n’est pas digne de mettre le pied sur la première
marche de l’éveil. Dans la pratique des arts martiaux, le kata
(enchaînement de gestes formant un ensemble, Ndlr) est un miroir.
Encore faut-il savoir le lire. Beaucoup de kata sont “ piqués
” , comme on le dit de fruits abîmés. L’étude du ma (notion japonaise
sans équivalent français, qui signifie approximativement “ prise
de conscience par l’individu de l’espace-temps qui l’entoure et
qui lui est vital ”, Ndlr) nous amène à nous poser la question
de l’autre. Pourquoi y a-t-il l’autre ? Pourquoi l’objet de mon
amour n’est-il pas à l’intérieur de moi ? Beaucoup de traditions
voyaient l’homme originel comme hermaphrodite - sinon, le hiatus
demeure éternel. À la recherche de Béatrice, le héros de Dante
ne peut approcher le paradis que de manière asymptotique : il
ne l’atteint jamais.
N.C. : Vous dites que l’on camoufle souvent sous le mot
“ amour ” tout un fatras d’émotions illusoires. Mais ne dit-on
pas aussi que la sagesse consiste à savoir goûter l’éternité dans
l’instant, donc dans l’émotion qui passe ?
A.P. : Le problème, c’est qu’il y a toujours, chez la plupart
des gens, ce terrible manque de concentration...
«
Le renoncement, qui donne l’inépuisable force de l’infini. »
Heidegger
N.C.
: On peut y travailler...
A.P. : Vouloir s’améliorer est louable, mais la volonté
n’est possible que si elle va dans le sens du grand désir - qui
est sublimant, transcendant, élévateur. La seule volonté à laquelle
il faut aboutir est de parfaire notre désir. Cela dit, Jung pensait
que, dans la psyché humaine, notre colonne vertébrale, se terminait
toujours par une “ queue de saurien ”, qui nous rattachait à l’animalité.
Selon lui, notre queue de saurien actuelle ne serait plus physique
mais mentale. À nous d’agir en sorte qu’une poussée hominisatrice
nous fasse nous émanciper de cette queue de saurien. Le lâcher-prise
est peut-être un moyen d’y parvenir... C’est une des grandes subtilités
de la vie. Bien sûr, ce déterminisme a quelque chose de désespérant.
C’est là qu’intervient l’intelligence gestuelle : on peut en effet
sortir efficacement du désespoir en constatant qu’il existe des
artistes à la recherche d’œuvres axées. Quand un artisan trouve
un axe, il fabrique quelque chose de beau et d’utile, et il y
a des chances que cet objet dure et qu’on le respecte. On respecte
tout ce qui vient de la main. C’est ainsi que notre corps pense
le mieux. Les premiers pneumatistes grecs disaient : l’homme pense
parce qu’il a une main. C’est l’élément fondateur par excellence,
celui qui correspond à l’irruption de la bipédie et à la poussée
qui y a conduit. Poussée éminemment hominisante.
N.C.
: Voyez-vous, de ce point de vue, une continuité dans l’évolution
humaine ?
A.P. : Seulement une constatation : les belles peuplades
ont réussi à maintenir de longues traditions de gestes. L’art
gestuel est le garant de la beauté des peuples. La simple façon
de dire bonjour en dit long. Voyez le namasté oriental. Voyez
le salaam arabe, qui porte la main du cœur à la bouche et de la
bouche au front, avant d’ébaucher un envol, dans un ricochet qui
résume les trois mystères du corps, de la parole et de la pensée.
Chez nous, Occidentaux, la pensée s’est trop excentrée, trop éloignée
de son centre, trop écartée du corps. Nous nous sommes terriblement
dispersés.
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N.C.
: Pourquoi, au fond ?
A.P.
: Le choc de la révélation chrétienne dans la Rome Antique
ne fut pas ce que nous pensons. Pour l’époque, ce fut une vaste
entreprise de désacralisation. Une entité abstraite - “Dieu fait
homme se sacrifiant pour les péchés de l’humanité” - exigeait
que l’on supprime tous les dieux. Les manes, les divinités du
feu, de l’eau, des arbres, de tous les éléments : complètement
éradiquées ! Et tout ce qui était charnel : soudain maudit. Choc
gravissime ! On ne s’en est toujours pas remis. C’est ainsi qu’on
a inventé la psychanalyse, lointaine répercussion de cet effroyable
big-bang. On peut avoir, en même temps, une grande admiration
pour les docteurs de la foi chrétienne.
Saint Augustin est à la fois ce génie incomparable qui écrit Les
Confessions et, parallèlement, celui qui introduit et dogmatise
la notion de péché de chair, instrument diabolique qui va ravager
le monde chrétien. Je me plais pourtant à croire que le corps
du Christ indiquait toutes les directions. Comme sans doute le
comportement de Mahomet. Comme le Bouddha, qui disait : “ La loi
ultime de la loi, c’est qu’il n’y a pas de loi ” - voilà aussi
qui indique toutes les directions ! Mais si le corps chrétien
est massacré, le corps islamique ne vaut pas mieux. Cela se voit
bien sur un dojo. Ce qu’il faut faire pour redresser ces deux
sortes de corps, c’est incroyable ! Chacun a sa culture, ses traumas,
sa civilisation, mais partout le corps est fâcheusement surnuméraire.
Et c’est ça, le péché qui crée toutes les maladies. Tout tient
alors dans la manière de rassembler les morceaux. L’architecture
du corps humain offre matière à une réflexion vraiment intéressante.
C’est ça, l’art fondamental. Et c’est lent. Et d’une exigence
impitoyable. L’Ecclésiaste dit : “ Puisque tu ignores comment
l’âme est unie au corps, tu ignores l’œuvre de Dieu. ” Songez
aux gouffres qu’une telle phrase sous-entend !
N.C.
: Pourtant, quoi qu’on dise de la “dégénérescence” de l’homme
moderne, la culture pousse malgré tout au développement du néocortex
!
A.P. : Oui, mais nous sommes sans cesse en scansion, incapables
de tenir longtemps le cap sur une même idée. C’est pourquoi il
a fallu la dialectique, où Socrate nous apprend qu’il faut “penser
ensemble” - tout seul, ce n’est pas possible. Telle est la grande
noblesse de la philosophie et en même temps la tragédie de l’homme
seul. La réponse est dans cette nouvelle d’Albert Camus, dont
le héros est un artiste peintre qui ne sait pas distinguer les
mots “ solitaire ” et “ solidaire ”. Chacun de nous est tout seul,
mais il existe une solution : accepter qu’autrui nous enrichisse,
accepter de nous enrichir mutuellement. Cela dit, voyez comment
dans Les Vraies richesses, Giono explique le problème du citadin
moderne : “Contenter notre intelligence ou notre esprit, dit-il,
n’est pas trop difficile ; contenter notre corps, il semble que
cela nous humilie. Lui seul, pourtant, connaît l’éblouissante
science.” C’était, il est vrai, à une époque où corps était synonyme
de sexe et où, sur ce plan-là, l’humanité vivait une débâcle.
Le grand écrivain (l’un des très rares vrais “taoïstes” français)
précisait que les formes de société où nous avons vécu ont installé
sur terre le malheur des corps. Qui peut avoir assez de liberté
pour connaître le monde sans connaître l’herbe, les arbres, les
bœufs ? Certains dédaignent même la science et consacrent leur
vie à la pure spéculation métaphysique. Quant à Bachelard, autre
“taoïste” français fameux, parlant de “l’eau qui berce comme une
mère”, il disait : “ L’inconscient ne formule pas son principe
d’Archimède, il le vit ” (dans L’Eau et les rêves). Un siècle
plus tôt, les chers romantiques avaient d’ailleurs déjà vécu tout
cela, à leur manière. La nature, le corps, l’abandon, le renoncement...
«
Puisque tu ignores comment l’âme est unie au corps, tu ignores
l’œuvre de Dieu. » L’ecclésiaste
N.C.
: Renoncer ?
A.P. : Maître Aoki, grand karatéka fondateur de l’école
shintaïdo dit à ce propos : “Il faut connaître le verbe“ se rendre
”même au sens militaire.” Lorsque, dans un exercice, l’un des
deux partenaires accepte de se laisser “couper” par l’autre, il
se rend, corps et âme. C’est alors par le corps, avec une force
incomparable, que le sujet peut avoir la chance de vivre une des
idées centrales de la philosophie évoquée par Heidegger - où l’on
retrouve aussi Ernst Jünger, Husserl, ou Bachelard : la force
inépuisable de l’infini ne se donne que par un total renoncement.
L’homme ancien résiste jusqu’au bout, refuse de se rendre, ne
veut à aucun prix renoncer ; c’est sheïtan, le rigide. Le nouvel
homme se laisse au contraire traverser par la vie, comme l’algue
se laisse emporter par le flot. Il renonce. Mais ne renonce pas
qui veut. Encore faut-il être axé !
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Éveiller
la jouissance
Brillant
dauphin de l’école de karaté shotokaï, Hiroyuki Aoki se
sépara de son maître Egami au début des années soixante,
pour s’en aller fonder sa propre école - qui allait s’appeler
shintaïdo. La métamorphose prit quelques années. Elle se
déroula au sein d’un groupe de karatékas de haut niveau,
qui avaient accepté de suivre Aoki dans une sorte de retraite,
où la pratique se trouva fortement intensifiée... Cette
retraite prit le nom de Rakutenkaï, que l’on traduit habituellement
en français par
« Club des Optimistes », mais dont Aoki donne
ici une définition plus fournie :
«Kaï signifie “groupe en cercle”. Tandis que rakuten
nous a été révélé en tant qu’ultime but de l’étude du budo
et signifie :
- la jouissance du ciel,
- la jouissance de la vie,
- la jouissance du destin,
- la jouissance de tout sentiment et passion,
- la jouissance d’être naturel,
- la jouissance de ne pas être naturel,
- la jouissance de lutter pour atteindre
l’état de sainteté,
- la jouissance d’en être bien éloigné. »
Hiroyuki Aoki, fondateur du shintaïdo.
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N.C. : Renoncer à quoi,
au fond ?
A.P. : À toutes nos absurdités, mais certainement pas à
l’intellect ! La pensée doit aider contre l’épaississement dû
à la pensée. On oublie trop souvent que faire de la philosophie,
c’est aller, très charnellement, de l’épais au transparent et
qu’il nous faut pour cela retrouver le principe des inventeurs
de la dialectique. Les présocratiques (Anaximandre, Démocrite,
etc.) fondaient leurs philosophies sur les quatre éléments - eau,
air, terre, feu - ou plutôt ils s’appuyaient prioritairement sur
l’un de ces quatre éléments, les autres entrant en jeu par résonance.
Soyons concrets, incarnés. Méfions-nous du verbe qui ne s’incarne
pas. Penser n’est pas si simple que cela. Mais c’est toujours
possible, et chaque âge, nous dit Gaston Bachelard, a sa sagesse.
N.C. : C’est toujours la même question : par où commencer
?
A.P. : Dans les arts martiaux japonais, une séance de travail
au dojo se dit keïko, ce qui signifie “ copier les anciens ”.
On ne peut pas être libre si l’on n’a pas étudié ce que les humains
qui nous ont précédés ont produit de mieux. Alors seulement peut
se profiler l’espoir de devenir créateur. L’école du geidô, la
voie des artistes de la grande tradition nippone, a pour devise
“ Shu Ha Ri ” : Shu, copier ; Ha, casser le moule ; Ri, accéder
à l’indépendance. Voilà la marche à suivre. Quelle consternation
quand on pense à ces niais qui croient pouvoir se mettre directement
à la peinture abstraite, alors qu’il faut des années de réflexion
avant de pouvoir dégager la subtilité de l’abstraction à partir
de l’observation de la nature ! Quant à la deuxième étape, Bachelard,
encore lui, le disait très clairement dans L’Air et les songes
: il faudrait commencer par déconstruire avant de construire.
Je rêve d’un Bachelard karatéka ! Il parlait de l’hominisation
qui s’effectue au travers de la verticalisation. Or la grande
révolution des arts martiaux, c’est cette formidable façon de
se redresser - certes sans toujours y réfléchir. C’est évidemment,
aussi, une voie dangereuse, car la verticalité vous mène à un
endroit où l’on est seul.
N.C.
: Et quand on se retrouve vraiment seul, parce que le corps
disparaît ?
A.P. : Malgré quelques contacts extrêmement rapprochés
avec la mort, je m’interdis de spéculer d’une quelconque manière
sur l’au-delà. D’ailleurs, la mort elle-même, la mort concrète
m’a toujours clairement renvoyé à la vie et au désir de vivre.
Spéculer sur la vie, d’accord. Sur l’au-delà, non. Il y va de
la liberté de chacun. J’ai grand respect, en cette matière comme
en d’autres, pour les traditions et les grands Anciens qui nous
ont précédés. Mais les écoles traditionnelles sont trop diverses
pour que l’on puisse en écouter une seule. Qui peut avoir la prétention
d’expliquer Dieu ? On peut évidemment être athée, mais on est
alors obligé de se poser la question : comment est-il possible
que tant d’éléments me traversent et que je sois unique ? Permettez-moi
de conclure par ce petit texte issu de la même interrogation :
“Tu te nourris sans connaître les lois de l'assimilation. Tu respires
sans connaître les lois du souffle. Tu penses sans connaître la
nature de la pensée. Tu agis sans connaître la nature du désir.
Tu es coupé du centre. Éveille-toi d'abord à l'intelligence de
cette coupure. Elle doit guider ton premier pas vers la Voie,
où t'attendent le Centre, le Vide et le Souffle, les trois architectes
de ta maison dans le monde. ”
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