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La pensée, la parole, le geste

Entretien avec Albert Palma

propos recueillis par Patrice van Eersel et Thomas Johnson

Petit Rital Pied Noir, graine de voyou, libertaire, situationniste, Albert Palma a connu les longs chemins de la rébellion. Mais, toujours, sa trajectoire est restée instinctivement alignée sur un axe. L’axe paradoxal du clown acrobate.
Ou du gardien de but en plein vol. Chercheur en anthropologie et en philosophie
(en France, en Suède), il tombe sur le cri de Kierkegaard (qui aurait pu être celui de Fernando Pessoa, ou d’Antonin Artaud, références essentielles pour lui, avec celle de René Daumal et du “Grand Jeu1) : “Un corps ! Donnez-moi un corps !” Côté corps, Palma lui-même n’était pas le mieux loti : un physique de chat de gouttière, de surcroît brûlé à tous les feux de l’anarchie.
Et pourtant... à observer (à vivre !) l’atelier-séminaire qu’il dirige désormais à Paris, après dix années d’initiation intense au Japon, cet homme-là est en mesure de parler du geste et de son rôle dans l’existence. C’est qu’avant de parler il agit, et sait réveiller des corps abandonnés par la vie. Son premier ouvrage s’intitule simplement La voie du shintaïdo2.

Nouvelles Clés : La tradition dit : “Au commencement était le Verbe”. Ne faudrait-il pas dire plutôt que tout a commencé par un mouvement, un geste, - celui du Big Bang ou de tout autre acte de création ?
Albert Palma : Répondre à cette question paraîtrait pure folie, car ce serait prétendre se mettre à la place de Dieu ! Heureusement qu’en réalité il n’y a pas de différence : le verbe est geste. Même au sens trivial : notre appareil phonatoire est fait de chair. Opposer verbe et geste relève de l’ignorance. Tout le travail de Marcel Jousse sur l’anthropologie du geste, dont vous parliez dans votre dernier numéro, l’a assez rappelé. Jousse fait partie des grands maîtres qui nous font vivre la science fondamentale à travers les pulsions de vie. Son investigation va aussi loin que celle initiée par Freud avec la psychanalyse, mais en se rangeant, elle,
résolument du côté de la joie et de la découverte du monde au travers des gestes appropriés. Un geste approprié ne peut induire de malversations mentales - c’est cela, la beauté de l’incarnation du verbe. Cette fausse dichotomie nous renvoie au vieux débat entre les conceptions dualistes et les conceptions non dualistes du monde. Je dirais qu’elles ont toutes raison, et qu’il faut les faire danser ensemble, joue contre joue ! Le monde est duel et n’est pas duel. Il l’est parce que nous ne sommes pas dans l’un, indifférenciés ; il ne l’est pas parce que le multiple ne peut se référer qu’à l’un, qui l’a provoqué. En fait, la dualité se trouve beaucoup plus dans nos esprits que dans la nature... Les fondateurs de l’hindouisme, du bouddhisme et sous une forme apparentée, ceux du taoïsme et du confucianisme, exprimaient cela dans la théorie des Trois Mystères : ils disaient que la pensée, la parole et l’acte étaient intimement liés et formaient un cercle. Dans l’ordre, ils présentaient d’abord la pensée ; puis ce qu’il y a de plus proche, la parole ; et avec la parole venait la main, ouverte, dont les physiologistes grecs disaient de leur côté qu’il s’agissait de notre second cerveau. L’harmonieuse intégration de ces “Trois Mystères” forme une Geste.
Les multiples déclinaisons de la main ont fait l’objet de maints travaux, par exemple ceux de Jean Piveteau, d’André Leroy Gourhan, et de nombreux chercheurs du Collège de France travaillant sur le cheminement de la main et du geste à travers l’histoire. C’est fondamental. On sait que les plus grands châtiments qui ont existé à travers les siècles consistaient à couper la main, ou simplement le pouce - punition toujours perçue comme d’une cruauté infâme parce qu’elle vous retirait votre dignité d’homme. Durs rappels des fondements anthropologiques : derrière la main il y a le geste, or le geste ne saurait mentir.


N.C. :
Comment cela ?
A.P. : Aristote aurait dit que c’est “naturel en soi”. Le moindre de vos gestes vous dénonce complètement. Un psychologue avisé voit tout de suite quand les gestes de quelqu’un contredisent ses paroles. L’embarras s’exprime toujours quelque part ; il y a un pli de votre être qui vous trahit ! Il y aurait beaucoup à dire sur les interférences du geste dans la parole. Ceux qui croient qu’ils ne bougent pas quand ils parlent, ceux que René Daumal appelait les “têtards”, les décapités qui ne parlent qu’avec la tête, eh bien ceux-là se révèlent malgré tout de manière gestuelle, car ils sont obligés, même dans l’économie gestuelle la plus extrême, de mouvoir leur corps, ne serait-ce que leurs cordes vocales ! Alors, bien sûr, on pourrait imaginer de grands acteurs dont les gestes, mimant la vie, seraient en fait mensongers, mais cela ne tiendrait pas longtemps : l’étirement de nos comédies dans l’espace et dans le temps rend leur totale prévision impossible et, forcément, ça casse quelque part. Nos gestes nous raccordent vraiment à tout. A la terre comme au ciel. A la terre, c’est notre animalité, si révélatrice de nos handicaps. Comparés à ceux de la plupart des hommes, les mouvements du moindre chat de gouttière suffisent à vous illuminer. Quand on les regarde se mouvoir, il n’y a pas plus chèvre qu’une chèvre, plus éléphant qu’un éléphant, plus chat qu’un chat. Alors que les gestes de beaucoup de nos congénères sont hélas sous-humains. Par nos gestes, nous pouvons pourtant nous raccorder avec toute la joie de la sensualité. Et cette joie peut alors se tourner vers le ciel. C’est ce qu’ont bien compris les cercles Tachikawa ou Shimgon, au Japon, qui pratiquent la voie sensuelle, et même voluptueuse, vers la bouddhéïté. Car derrière le geste - grande entité abstraite -, il y a évidemment tous nos sens, si ignominieusement ignorés, ligotés, empaquetés, pénalisés, administrés, médicalisés... par tant d’instances qui, au fil des siècles, sont parties avec des fragments de notre être dans leur baluchon, nous ôtant du même coup toute possibilité de réel émerveillement. L’un des axes de l’émerveillement passe par le centre du corps. Quand on voyage à travers le monde, on s’aperçoit que le réel est bien peuplé et qu’il y a de belles choses à y faire. Mais les belles âmes ne se sont jamais réunies qu’autour d’axes, de valeurs principielles. Pour faire jaillir et saillir les reliefs de la vie, il faut poser l’énergie, l’incarner, agir. Le geste est élévateur, il propose toujours une vue anapurnesque sur le monde. Le regard qui n’a pas travaillé son écrin - c’est-à-dire le corps - ne peut saisir le relief des choses ; c’est forcément un regard plaqué au ras du sol.

« Le moindre de vos gestes vous dénonce complètement.
Un psychologue avisé le voit tout de suite. »

N.C. : D’où vient que les gestes des autres peuples, supposés “moins civilisés” que nous, soient généralement bien plus beaux que les nôtres ? L’Européen qui va en Inde ou en Afrique ne peut manquer de tomber en extase devant le moindre des gestes des humains de là-bas - si élégants, si justes.
A.P. : Nous avons perdu contact avec les gestes et avec les produits de ces gestes. L’ethnologue Marc Auger a montré comment l’absence de geste conduisait à une absence de lieu. Ou à des “non-lieux”. Exemples de non-lieux : les autoroutes, les périphériques, les grandes places absurdes, tous ces lieux soi-disant publics et communs, que Marc Auger oppose aux endroits où l’homme a vécu pendant des millénaires, à commencer par le village, où s’organisent les gens de métiers (ensembles de gestes organisés) - le boucher, le menuisier, le cordonnier, etc. Ces gestes-là avaient pour caractéristiques à la fois de se transmettre et de s’enrichir, de concerner tout le monde et de contribuer au bonheur commun. Les “non-lieux”, eux, sont traversés à la hâte par des fragments d’être. L’homme s’y sent forcément morcelé. Or, ces non-lieux sont de plus en plus nombreux.

N.C. : D’où vient cette maladie sociale ? D’avoir trop voulu jouer avec des prothèses mécaniques ?
A.P. : La mécanisation en soi n’est pas mauvaise. Kurosawa a dédié son admirable film Rêves “aux saines mécaniques”. Il entend par là le moulin à vent, ou à eau, le tour du potier, le rouet, la charrette, toutes ces inventions si subtiles, qui appartiennent à un monde où le geste peut encore être “don”. Il n’existe plus beaucoup d’endroits au monde où cela est encore possible aujourd’hui. À Bali par exemple, vous vous apprêtez à prendre votre vélo, le matin, pour aller travailler, et vous trouvez une fleur, ou un coquillage, ou un bâton d’encens avec quelques grains de riz et une feuille de lontar, c’est l’offrande minimale, sur la selle de votre bicyclette : quelqu’un est passé par là et a eu ce “geste” pour protéger votre journée.

N.C. : Peut-on imaginer de tels gestes dans le monde de plus en plus rapide, de plus en plus électronique, de plus en plus immatériel, où nous vivons ?
A.P. : Cette question renvoie directement à celle de l’utopie.
On est toujours réduit à cela, en fin de compte. Mais contrairement à ce que l’on croit souvent, l’utopie est très raisonnable - du moins pour les gens qui ont décidé de la vivre. Pour eux, bien sûr, elle cesse d’être utopie et devient un ordre des choses. Pour l’homme morcelé, elle demeure utopique, c’est-à-dire, par étymologie, un “non lieu”. Il faut donc dire aux hommes morcelés que paradoxalement, l’utopie est rentable ; on vit mieux avec que sans.

N.C. : Mais une telle “utopie réalisable” peut-elle s’enseigner, se propager ?
A.P. : Je n’y crois hélas pas. Ici, mon ami Montaigne me dit de me résigner, de battre en retraite... Pourtant...

N.C. : Votre itinéraire personnel devrait en tout cas persuader les sceptiques que la pratique de certains gestes, encadrée par une stricte discipline, peut aboutir à des miracles. Vous êtiez quasi-mourant, les poumons brûlés, perclus de pleurésie, lorsque vous avez débarqué au Japon, à la fin des années soixante-dix. Là, vous avez eu la chance d’être conduit à des sortes de samouraïs des temps modernes...
A.P. : J’aurais pu me retrouver en Inde ou en Afrique, ou chez les Indiens d’Amérique. Mais le destin m’a dirigé vers les côtes du Japon. Par mille sabords pointaient les casques (rire pantagruélique). Les “samouraïs” dont vous parlez étaient les gardiens de la tradition du Souffle. Et ils en avaient assez pour en offrir à des hommes comme moi - ils avaient rarement vu quelqu’un entrer dans les arts martiaux dans un état de décomposition plus avancé ! Dans un tel état, il fallait un axe, un rassemblement et un souffle à la fois fort et doux. Et cela a marché. Les hémorragies ont cessé, les pleurésies sont devenues moins fréquentes, je ne prenais plus de médicaments, je n’avais plus la hantise des tuyaux perçant la poitrine... Le souffle vous amène d’abord à la prise de conscience de votre nullité. C’est avec votre chair que vous faites ce constat.

N.C. : Faut-il souffrir pour prendre conscience ?
A.P. : Non. Le prétendre serait entretenir la lignée des poètes maudits. Mais, bien sûr, plus vous êtes délabré, plus il vous faut fournir d’effort ; plus le passé vous a massacré, plus il vous faut construire l’avenir. C’est ça, l’humilité, la patience. Beaucoup de souffle, une bonne dose d’humilité, ce bel alliage vous permet éventuellement d’entrer dans ce que je n’ose appeler un “autre royaume”.

N.C. : Le Ciel ?
A.P. : Le seul miracle que l’homme ait réussi à rapatrier du Ciel est celui de la main ouverte. Le plus beau des mudras. Les mudras sont des gestes de recueillement que vous ne pouvez accomplir si vous ne vous trouvez pas dans un état de concentration extrême - il faut être le Bouddha lui-même pour le faire au milieu de la tempête ! Peu à peu, j’ai compris que ces gestes qui me guérissaient, tous dérivés des grands mudras de l’Inde, étaient autant de déclinaisons du don. Le don véritable exige une grande concentration.

« Après moult combats,Sékyun décida de mettre les techniques de mort au service de la vie. »

N.C. : Comment passe-t-on de l’Inde au Japon ?
A.P. : C’est toute l’histoire des arts martiaux d’Extrême-Orient qui, partant du sud de l’Inde, traversent l’Himalaya pour se répandre à travers la Chine, grosso modo en même temps que les moines bouddhistes, pour se retrouver dans toutes sortes d’îles - notamment celle d’Okinawa, d’où finira par sortir l’ancêtre utilitaire du karaté, que les occupants japonais emporteront ensuite chez eux sous la forme d’un art... Curieusement, les premiers non-moines à s’intéresser aux mudras furent des guerriers qui, las de recevoir des raclées, avaient décidé de consulter des maîtres du geste. Cela ne les empêcha pourtant pas de revenir manchots des champs de bataille. Ils finirent alors par se dire, après des myriades de mutilations et des générations de mutilés, qu’il serait peut-être intéressant d’arrêter les massacres et de faire passer ces techniques au rang de jeu. Au Japon, l’un des grands récalcitrants à l’ordre ancien s’appelait Sékyun. Après de multiples combats, il décida de mettre fin au carnage et de placer ces techniques de mort au service de la vie. Cela se passait au début du XVIIIe siècle. C’est donc assez tardivement qu’une lignée non dualiste est apparue chez les samouraïs, dont la plupart jusque-là avaient été, il faut bien l’avouer, de sombres brutes. La révolution de Sékyun a engendré une école de sabreurs de très haute tenue qui, pendant un siècle environ - avant que les samouraïs ne soient tous désarmés par les troupes impériales de la révolution Meïji - acceptèrent de risquer leur vie dans des combats singuliers contre des archaïques, alors qu’eux-mêmes s’autorisaient seulement une défensive pacifique destinée, par l’excellence de sa technique, à donner une leçon à l’adversaire en l’essoufflant, puis en le graciant. Après quoi, ils rentraient tranquillement chez eux, pour faire de la calligraphie.

N.C. :Le même geste pourrait donc soit tuer, soit guérir... Vous en êtes la preuve vivante : arrivé au Japon quasiment sur une civière, vous en repartez maître d’art martial !
A.P. : Ne trichons pas : je ne suis pas tout à fait guéri. Mais cela m’a aidé à vivre, oui, par paliers. J’avais hors de moi, cependant, toute idée de devenir instructeur de shintaïdo. J’y ai glissé petit à petit. Un jour, mes propres instructeurs m’ont dit que, bien qu’à l’évidence handicapé, ils me verraient bien devenir assistant du senseï (du maître). J’ai trouvé ça touchant. J’étais donc un handicapé qu’ils aimaient bien ! Ils n’avaient pas honte de moi. Cela m’a renvoyé à des interrogations superbes. Finalement, quand l’interrogation est belle, la réponse ne peut être que florissante : cette découverte fut la première étape importante dans ma nouvelle vie, ma vie consciente. On ne réfléchit pas assez à la nature de nos interrogations, à leur odeur. Certaines interrogations empestent l’atmosphère. D’autres dégagent un parfum qui vous fait danser. Les questions du Bouddha nous poussent, me semble-t-il, à danser.

N.C. : Pourtant, ses disciples sont généralement représentés immobiles
autour de lui...
A.P. : À mon avis, la véritable immobilité ne peut s’atteindre que quand on a parfaitement compris le mouvement, pas avant ! Beaucoup de candidats à la sagesse par l’immobilité vont un peu vite en besogne... La posture en seïza (posture de méditation, à genoux, les jambes le plus écartées possible) n’atteint jamais autant son potentiel qu’après un keïko (séance de mouvements) actif et dynamique.

N.C. : On dit aussi que le véritable pacifisme vient après la violence, pas avant. Vous parliez de Sekyun, le samouraï devenu pacifique. Le shintaïdo se situe-t-il explicitement dans sa descendance spirituelle ?
A.P. : Absolument, dans la lignée qui passe par le karatédo, et plus spécialement par l’école du karaté shotokaï, fondée par Egami senseï, dans la première moitié de ce siècle. Aoki senseï, fondateur du shintaïdo, fut d’ailleurs longtemps considéré comme le dauphin de maître Egami - et l’on a rarement vu élève vénérer son maître avec autant d’intensité. Quelques grandes caractéristiques du “geste shintaïdo” sont donc directement issues du karaté shotokaï - notamment le fait que les attaques y sont totalement ouvertes et franches, comme aimantées vers l’infini, et que la main grande ouverte y est considérée comme plus puissante que le poing fermé. La main ouverte, dans l’histoire du karaté, est le symbole du hara (siège de l’énergie vitale au centre du ventre), ou mieux, de sa transmission. Le lien entre hara et main ouverte est extrêmement puissant. La coupe au sabre, qu’elle soit réelle ou symbolisée par le tranchant de la main et du bras, se fait toujours avec le koshi. Le koshi ? Cest le hara plus la poussée des reins... Aoki senseï a repris tout cela dans le shintaïdo, en accentuant les ouvertures dans une vision totalement illuminée...

N.C. : On dit que cette vision eut lieu à l’issue d’une retraite de plusieurs années...
A.P. : Imaginez le tableau : le jeune Aoki et brillant successeur présumé de la plus spirituelle des écoles de karaté, décide de tout quitter et emmène avec lui les trente meilleurs instructeurs de son école. Ensemble, ils créent le rakkutenkaï (ou club des optimistes), et s’embarquent dans une retraite très austère, qui dure plusieurs années et au cours de laquelle ils explorent, au-delà des possibilités humaines imaginables, tous les katas (les formes gestuelles) qu’on leur avait enseignés. Aoki senseï pensait que la longue évolution partie un jour des mudras du sud de l’Inde ne devait pas s’arrêter là. Avec ses trente karatékas, deux siècles après la “révolution Sêkyun”, il a provoqué un sacré coup de grisou dans l’histoire de l’hominisation !

N.C. : Le fait qu’Aoki soit un grand lecteur des Évangiles, et qu’il se présente lui-même au moins autant comme un chrétien que comme un bouddhiste, n’a-t-il pas un rapport avec la révolution qu’il a apportée dans les arts martiaux ?
A.P. : Bien sûr que si : il a cherché à transmettre la substantifique moelle de son art à tout le monde, et non pas seulement aux jeunes gens costauds. Il s’agissait d’universaliser la chose - la révélation ne pouvant être qu’universelle. Pour cela, il est parti des mouvements principiels. De même que dans l’islam il y a les cinq piliers de la sagesse, dans le shintaïdo il y a cinq gestes fondamentaux, dont l’enchaînement, baptisé “tenshingoso”, résume des milliers d’années de transmission. Tenshingoso signifie “cinq mouvements de la vérité cosmique” : l’expression sonne mal dans nos esprits, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. En Occident, nous avons beaucoup de mal à comprendre comment quelques gestes peuvent résumer une civilisation. Pourtant, les Grecs anciens surnommaient les yogis “gymnosophistes” - littéralement “ceux qui atteignent la sagesse par le mouvement”. De son côté, dans la Bible, l’Ecclésiaste dit très clairement : “Puisque tu ignores comment l’âme est unie au corps, tu ne connais pas l’œuvre de Dieu”. C’est cinglant. Quant à René Descartes, il dit, dans sa correspondance avec la princesse Élizabeth, que l’union de l’âme et du corps est la chose la plus évidente qui soit, mais que, malheureusement, il n’est guère possible d’en rendre compte de manière philosophique. Bref, la culture occidentale n’a cessé de tourner autour du pot. Tout notre travail est là, extrêmement laborieux, parce qu’il faut remonter chaque maille de ce tissu dont les deux trames qui s’entrecroisent s’appellent le corps et l’esprit.

N.C. : L’un des principaux mouvements du shintaïdo s’appelle “wakamé” - l’algue, le mouvement de l’algue...
A.P. : Il s’agit, comme dit Lao Tseu, de se laisser baigner dans un flot d’énergie. Cest le fameux lâcher-prise, le non-agir, le wu weï chinois. Vu de l’extérieur ce geste semble très facile, mais de l’intérieur, on découvre qu’il comporte quelques difficultés. Cest aussi une grande façon de poser un diagnostic, puis de soigner. Pour des êtres sans cerveau, comme l’algue, cela donne de très belles ondulations. Il y a aussi des êtres dotés de cerveau, et qui ondulent bien. Chez l’homme, il semblerait que le fonctionnement permanent de son gros cerveau l’empêche de se laisser bercer... Comme si trop de pensées asséchait la perception. On le voit bien chez les êtres qui sont incapables de rester plus de quelques secondes sans parler. Ils souffrent d’une hypertrophie cérébrale, ils pensent trop. Ils ignorent, semble-t-il, qu’un simple geste silencieux, c’est aussi de la pensée, mais en mouvement. Je dirais que le corps contribue énormément à l’amélioration de la pensée. Certes, on ne peut améliorer que ce qui existe déjà. Les gestes d’un parfait idiot n’élèveront que son idiotie - mais on peut être un idiot heureux ! C’est plus difficile pour un hypercérébral... Sa pensée parlyse souvent son corps. Du fait de l’atrophie gestuelle de notre monde, les gens ne nourrissent plus leurs nerfs. On ne peut sortir de cette atrophie qu’en retrouvant le chemin des gestes justes. La pensée seule n’est pas rééducatrice. Il faut qu’elle soit accompagnée de l’énergie et de la matière, c’est-à-dire du geste approprié. Tel me semble être le véritable sens du mot “réincarnation” : réhabiliter les sens, et les sublimer. C’est une tâche titanesque. Qu’on ne peut même pas envisager si l’on ne se donne pas un axe. Sans cet axe, vertical - que les Chinois appellent Ciel-Terre-Homme, et qui régit toute l’esthétique orientale - pas de logos, pas de discours, pas de raison. L’horizontale, elle, correspond au fait de répandre ce que l’on a reçu verticalement... Voilà quelques-unes de ces notions rudimentaires et principielles dont je vous parlais au début.

N.C. : A l’inverse de cette réincarnation dont vous parliez, et qui consiste à essayer d’enfin habiter son corps, que penser de toute cette tendance “astrale” qui passionne bon nombre de gens, pressés de “sortir de leur corps” ?
A.P. : “Sortir de son corps”, c’est précisément refuser la réincarnation.
Ce que je crains, c’est qu’on s’embarrasse de beaucoup d’ésotérisme. Les plus grandes écoles de vie que j’ai rencontrées étaient extrêmement dépouillées.
Le Tao est dépouillé. Pas le Tao populaire tardif, mais celui des origines.
Le ciel taoïste est vide de divinités. Il n’y a qu’à suivre les éléments, en trouvant l’axe médian, la respiration... Aller où le cosmos vous mène, cela suffit comme tâche ; pourquoi l’encombrer de mythologies ? Si cela peut aider les gens, tant mieux pour eux. Ou tant pis. Mais très peu pour moi. Cela n’empêche en rien de rêver, ni de voir dans le réel la chose la plus fantastique qui soit ! Regarder quelqu’un, c’est déjà le rêver. Mais, de même qu’il y a des pensées bien éduquées, il y a des rêves bien éduqués.
Finalement, il semblerait que Dieu nous dise : “J’ai fait le monde, rêve-le !”


1. Mouvement littéraire de l’entre-deux guerres bâti autour de la revue
Le Grand Jeu, qui évolua du surréalisme à l’ascèse mystique, et dont les principaux protagonistes furent René Daumal, Roger-Gilbert Lecomte,
Lanza del Vasto...
2. Éditions Albin Michel.

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