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Petit
Rital Pied Noir, graine de voyou, libertaire, situationniste,
Albert Palma a connu les longs chemins de la rébellion. Mais,
toujours, sa trajectoire est restée instinctivement alignée sur
un axe. L’axe paradoxal du clown acrobate.
Ou du gardien de but en plein vol. Chercheur en anthropologie
et en philosophie
(en France, en Suède), il tombe sur le cri de Kierkegaard (qui
aurait pu être celui de Fernando Pessoa, ou d’Antonin Artaud,
références essentielles pour lui, avec celle de René Daumal et
du “Grand Jeu”1)
: “Un corps ! Donnez-moi un corps !” Côté corps, Palma lui-même
n’était pas le mieux loti : un physique de chat de gouttière,
de surcroît brûlé à tous les feux de l’anarchie.
Et pourtant... à observer (à vivre !) l’atelier-séminaire qu’il
dirige désormais à Paris, après dix années d’initiation intense
au Japon, cet homme-là est en mesure de parler du geste et de
son rôle dans l’existence. C’est qu’avant de parler il agit, et
sait réveiller des corps abandonnés par la vie. Son premier ouvrage
s’intitule simplement La voie du shintaïdo2.
Nouvelles
Clés : La tradition dit : “Au commencement était le Verbe”.
Ne faudrait-il pas dire plutôt que tout a commencé par un mouvement,
un geste, - celui du Big Bang ou de tout autre acte de création
?
Albert Palma : Répondre à cette question paraîtrait pure
folie, car ce serait prétendre se mettre à la place de Dieu !
Heureusement qu’en réalité il n’y a pas de différence : le verbe
est geste. Même au sens trivial : notre appareil phonatoire est
fait de chair. Opposer verbe et geste relève de l’ignorance. Tout
le travail de Marcel Jousse sur l’anthropologie du geste, dont
vous parliez dans votre dernier numéro, l’a assez rappelé. Jousse
fait partie des grands maîtres qui nous font vivre la science
fondamentale à travers les pulsions de vie. Son investigation
va aussi loin que celle initiée par Freud avec la psychanalyse,
mais en se rangeant, elle, résolument
du côté de la joie et de la découverte du monde au travers des
gestes appropriés. Un geste approprié ne peut induire de malversations
mentales - c’est cela, la beauté de l’incarnation du verbe. Cette
fausse dichotomie nous renvoie au vieux débat entre les conceptions
dualistes et les conceptions non dualistes du monde. Je dirais
qu’elles ont toutes raison, et qu’il faut les faire danser ensemble,
joue contre joue ! Le monde est duel et n’est pas duel. Il l’est
parce que nous ne sommes pas dans l’un, indifférenciés ; il ne
l’est pas parce que le multiple ne peut se référer qu’à l’un,
qui l’a provoqué. En fait, la dualité se trouve beaucoup plus
dans nos esprits que dans
la nature... Les fondateurs de l’hindouisme, du bouddhisme et
sous une forme apparentée, ceux du taoïsme et du confucianisme,
exprimaient cela dans la théorie des Trois Mystères : ils disaient
que la pensée, la parole et l’acte étaient intimement liés et
formaient un cercle. Dans l’ordre, ils présentaient d’abord la
pensée ; puis ce qu’il y a de plus proche, la parole ; et avec
la parole venait la main, ouverte, dont les physiologistes
grecs disaient de leur côté qu’il s’agissait de notre second
cerveau. L’harmonieuse
intégration de ces “Trois Mystères”
forme une Geste.
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Les multiples
déclinaisons de la main ont fait l’objet de maints travaux, par
exemple ceux de Jean Piveteau, d’André Leroy Gourhan, et de nombreux
chercheurs du Collège de France travaillant sur le cheminement de
la main et du geste à travers l’histoire. C’est fondamental. On
sait que les plus grands châtiments qui ont existé à travers les
siècles consistaient à couper la main, ou simplement le pouce -
punition toujours perçue comme d’une cruauté infâme parce qu’elle
vous retirait votre dignité d’homme. Durs rappels des fondements
anthropologiques : derrière la main il y a le geste, or le geste
ne saurait mentir.
N.C. : Comment cela ?
A.P. : Aristote aurait dit que c’est “naturel en soi”.
Le moindre de vos gestes vous dénonce complètement. Un psychologue
avisé voit tout de suite quand les gestes de quelqu’un contredisent
ses paroles. L’embarras s’exprime toujours quelque part ; il y
a un pli de votre être qui vous trahit ! Il y aurait beaucoup
à dire sur les interférences du geste dans la parole. Ceux qui
croient qu’ils ne bougent pas quand ils parlent, ceux que René
Daumal appelait les “têtards”, les décapités qui ne parlent qu’avec
la tête, eh bien ceux-là se révèlent malgré tout de manière gestuelle,
car ils sont obligés, même dans l’économie gestuelle la plus extrême,
de mouvoir leur corps, ne serait-ce que leurs cordes vocales !
Alors, bien sûr, on pourrait imaginer de grands acteurs dont les
gestes, mimant la vie, seraient en fait mensongers, mais cela
ne tiendrait pas longtemps : l’étirement de nos comédies dans
l’espace et dans le temps rend leur totale prévision impossible
et, forcément, ça casse quelque part. Nos gestes nous raccordent
vraiment à tout. A la terre comme au ciel. A la terre, c’est notre
animalité, si révélatrice de nos handicaps. Comparés à ceux de
la plupart des hommes, les mouvements du moindre chat de gouttière
suffisent à vous illuminer. Quand on les regarde se mouvoir, il
n’y a pas plus chèvre qu’une chèvre, plus éléphant qu’un éléphant,
plus chat qu’un chat. Alors que les gestes de beaucoup de nos
congénères sont hélas sous-humains. Par nos gestes, nous pouvons
pourtant nous raccorder avec toute la joie de la sensualité. Et
cette joie peut alors se tourner vers le ciel. C’est ce qu’ont
bien compris les cercles Tachikawa ou Shimgon, au Japon, qui pratiquent
la voie sensuelle, et même voluptueuse, vers la bouddhéïté. Car
derrière le geste - grande entité abstraite -, il y a évidemment
tous nos sens, si ignominieusement ignorés, ligotés, empaquetés,
pénalisés, administrés, médicalisés... par tant d’instances qui,
au fil des siècles, sont parties avec des fragments de notre être
dans leur baluchon, nous ôtant du même coup toute possibilité
de réel émerveillement. L’un des axes de l’émerveillement passe
par le centre du corps. Quand on voyage à travers le monde, on
s’aperçoit que le réel est bien peuplé et qu’il y a de belles
choses à y faire. Mais les belles âmes ne se sont jamais réunies
qu’autour d’axes, de valeurs principielles. Pour faire jaillir
et saillir les reliefs de la vie, il faut poser l’énergie, l’incarner,
agir. Le geste est élévateur, il propose toujours une vue anapurnesque
sur le monde. Le regard qui n’a pas travaillé son écrin - c’est-à-dire
le corps - ne peut saisir le relief des choses ; c’est forcément
un regard plaqué au ras du sol.
« Le moindre de vos gestes
vous dénonce complètement.
Un psychologue avisé le voit tout de suite. »
N.C. : D’où vient que les gestes des autres peuples, supposés
“moins civilisés” que nous, soient généralement bien plus beaux
que les nôtres ? L’Européen qui va en Inde ou en Afrique ne peut
manquer de tomber en extase devant le moindre des gestes des humains
de là-bas - si élégants, si justes.
A.P. : Nous avons perdu contact avec les gestes et avec
les produits de ces gestes. L’ethnologue Marc Auger a montré comment
l’absence de geste conduisait à une absence de lieu. Ou à des
“non-lieux”. Exemples de non-lieux : les autoroutes, les périphériques,
les grandes places absurdes, tous ces lieux soi-disant publics
et communs, que Marc Auger oppose aux endroits où l’homme a vécu
pendant des millénaires, à commencer par le village, où s’organisent
les gens de métiers (ensembles de gestes organisés) - le boucher,
le menuisier, le cordonnier, etc. Ces gestes-là avaient pour caractéristiques
à la fois de se transmettre et de s’enrichir, de concerner tout
le monde et de contribuer au bonheur commun. Les “non-lieux”,
eux, sont traversés à la hâte par des fragments d’être. L’homme
s’y sent forcément morcelé. Or, ces non-lieux sont de plus en
plus nombreux.
N.C.
: D’où vient cette maladie sociale ? D’avoir trop voulu jouer
avec des prothèses mécaniques ?
A.P. : La mécanisation en soi n’est pas mauvaise. Kurosawa
a dédié son admirable film Rêves “aux saines mécaniques”. Il entend
par là le moulin à vent, ou à eau, le tour du potier, le rouet,
la charrette, toutes ces inventions si subtiles, qui appartiennent
à un monde où le geste peut encore être “don”. Il n’existe plus
beaucoup d’endroits au monde où cela est encore possible aujourd’hui.
À Bali par exemple, vous vous apprêtez à prendre votre vélo, le
matin, pour aller travailler, et vous trouvez une fleur, ou un
coquillage, ou un bâton d’encens avec quelques grains de riz et
une feuille de lontar, c’est l’offrande minimale, sur la selle
de votre bicyclette : quelqu’un est passé par là et a eu ce “geste”
pour protéger votre journée.
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N.C.
: Peut-on imaginer de tels gestes dans le monde de plus en
plus rapide, de plus en plus électronique, de plus en plus immatériel,
où nous vivons ?
A.P. : Cette question renvoie directement à celle de l’utopie.
On est toujours réduit à cela, en fin de compte. Mais contrairement
à ce que l’on croit souvent, l’utopie est très raisonnable - du
moins pour les gens qui ont décidé de la vivre. Pour eux, bien
sûr, elle cesse d’être utopie et devient un ordre des choses.
Pour l’homme morcelé, elle demeure utopique, c’est-à-dire, par
étymologie, un “non lieu”. Il faut donc dire aux hommes morcelés
que paradoxalement, l’utopie est rentable ; on vit mieux avec
que sans.
N.C.
: Mais une telle “utopie réalisable” peut-elle s’enseigner,
se propager ?
A.P. : Je n’y crois hélas pas. Ici, mon ami Montaigne me
dit de me résigner, de battre en retraite... Pourtant...
N.C.
: Votre itinéraire personnel devrait en tout cas persuader
les sceptiques que la pratique de certains gestes, encadrée par
une stricte discipline, peut aboutir à des miracles. Vous êtiez
quasi-mourant, les poumons brûlés, perclus de pleurésie, lorsque
vous avez débarqué au Japon, à la fin des années soixante-dix.
Là, vous avez eu la chance d’être conduit à des sortes de samouraïs
des temps modernes...
A.P. : J’aurais pu me retrouver en Inde ou en Afrique,
ou chez les Indiens d’Amérique. Mais le destin m’a dirigé vers
les côtes du Japon. Par mille sabords pointaient les casques (rire
pantagruélique). Les “samouraïs” dont vous parlez étaient les
gardiens de la tradition du Souffle. Et ils en avaient assez pour
en offrir à des hommes comme moi - ils avaient rarement vu quelqu’un
entrer dans les arts martiaux dans un état de décomposition plus
avancé ! Dans un tel état, il fallait un axe, un rassemblement
et un souffle à la fois fort et doux. Et cela a marché. Les hémorragies
ont cessé, les pleurésies sont devenues moins fréquentes, je ne
prenais plus de médicaments, je n’avais plus la hantise des tuyaux
perçant la poitrine... Le souffle vous amène d’abord à la prise
de conscience de votre nullité. C’est avec votre chair que vous
faites ce constat.
N.C.
: Faut-il souffrir pour prendre conscience ?
A.P. : Non. Le prétendre serait entretenir la lignée des
poètes maudits. Mais, bien sûr, plus vous êtes délabré, plus il
vous faut fournir d’effort ; plus le passé vous a massacré, plus
il vous faut construire l’avenir. C’est ça, l’humilité, la patience.
Beaucoup de souffle, une bonne dose d’humilité, ce bel alliage
vous permet éventuellement d’entrer dans ce que je n’ose appeler
un “autre royaume”.
N.C.
: Le Ciel ?
A.P. : Le seul miracle que l’homme ait réussi à rapatrier
du Ciel est celui de la main ouverte. Le plus beau des mudras.
Les mudras sont des gestes de recueillement que vous ne pouvez
accomplir si vous ne vous trouvez pas dans un état de concentration
extrême - il faut être le Bouddha lui-même pour le faire au milieu
de la tempête ! Peu à peu, j’ai compris que ces gestes qui me
guérissaient, tous dérivés des grands mudras de l’Inde, étaient
autant de déclinaisons du don. Le don véritable exige une grande
concentration.
« Après moult combats,Sékyun
décida de mettre les techniques de mort au service de la vie.
»
N.C. : Comment passe-t-on de l’Inde au Japon ?
A.P. : C’est toute l’histoire des arts martiaux d’Extrême-Orient
qui, partant du sud de l’Inde, traversent l’Himalaya pour se répandre
à travers la Chine, grosso modo en même temps que les moines bouddhistes,
pour se retrouver dans toutes sortes d’îles - notamment celle
d’Okinawa, d’où finira par sortir l’ancêtre utilitaire du karaté,
que les occupants japonais emporteront ensuite chez eux sous la
forme d’un art... Curieusement, les premiers non-moines à s’intéresser
aux mudras furent des guerriers qui, las de recevoir des raclées,
avaient décidé de consulter des maîtres du geste. Cela ne les
empêcha pourtant pas de revenir manchots des champs de bataille.
Ils finirent alors par se dire, après des myriades de mutilations
et des générations de mutilés, qu’il serait peut-être intéressant
d’arrêter les massacres et de faire passer ces techniques au rang
de jeu. Au Japon, l’un des grands récalcitrants à l’ordre ancien
s’appelait Sékyun. Après de multiples combats, il décida de mettre
fin au carnage et de placer ces techniques de mort au service
de la vie. Cela se passait au début du XVIIIe siècle. C’est donc
assez tardivement qu’une lignée non dualiste est apparue chez
les samouraïs, dont la plupart jusque-là avaient été, il faut
bien l’avouer, de sombres brutes. La révolution de Sékyun a engendré
une école de sabreurs de très haute tenue qui, pendant un siècle
environ - avant que les samouraïs ne soient tous désarmés par
les troupes impériales de la révolution Meïji - acceptèrent de
risquer leur vie dans des combats singuliers contre des archaïques,
alors qu’eux-mêmes s’autorisaient seulement une défensive pacifique
destinée, par l’excellence de sa technique, à donner une leçon
à l’adversaire en l’essoufflant, puis en le graciant. Après quoi,
ils rentraient tranquillement chez eux, pour faire de la calligraphie.
N.C. :Le même geste pourrait donc soit tuer, soit guérir...
Vous en êtes la preuve vivante : arrivé au Japon quasiment sur
une civière, vous en repartez maître d’art martial !
A.P. : Ne trichons pas : je ne suis pas tout à fait guéri.
Mais cela m’a aidé à vivre, oui, par paliers. J’avais hors de
moi, cependant, toute idée de devenir instructeur de shintaïdo.
J’y ai glissé petit à petit. Un jour, mes propres instructeurs
m’ont dit que, bien qu’à l’évidence handicapé, ils me verraient
bien devenir assistant du senseï (du maître). J’ai trouvé ça touchant.
J’étais donc un handicapé qu’ils aimaient bien ! Ils n’avaient
pas honte de moi. Cela m’a renvoyé à des interrogations superbes.
Finalement, quand l’interrogation est belle, la réponse ne peut
être que florissante : cette découverte fut la première étape
importante dans ma nouvelle vie, ma vie consciente. On ne réfléchit
pas assez à la nature de nos interrogations, à leur odeur. Certaines
interrogations empestent l’atmosphère. D’autres dégagent un parfum
qui vous fait danser. Les questions du Bouddha nous poussent,
me semble-t-il, à danser.
N.C.
: Pourtant, ses disciples sont généralement représentés immobiles
autour de lui...
A.P. : À mon avis, la véritable immobilité ne peut s’atteindre
que quand on a parfaitement compris le mouvement, pas avant !
Beaucoup de candidats à la sagesse par l’immobilité vont un peu
vite en besogne... La posture en seïza (posture de méditation,
à genoux, les jambes le plus écartées possible) n’atteint jamais
autant son potentiel qu’après un keïko (séance de mouvements)
actif et dynamique.
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N.C. : On dit aussi que le véritable pacifisme vient après
la violence, pas avant. Vous parliez de Sekyun, le samouraï devenu
pacifique. Le shintaïdo se situe-t-il explicitement dans sa descendance
spirituelle ?
A.P. : Absolument, dans la lignée qui passe par le karatédo,
et plus spécialement par l’école du karaté shotokaï, fondée par
Egami senseï, dans la première moitié de ce siècle. Aoki senseï,
fondateur du shintaïdo, fut d’ailleurs longtemps considéré comme
le dauphin de maître Egami - et l’on a rarement vu élève vénérer
son maître avec autant d’intensité. Quelques grandes caractéristiques
du “geste shintaïdo” sont donc directement issues du karaté shotokaï
- notamment le fait que les attaques y sont totalement ouvertes
et franches, comme aimantées vers l’infini, et que la main grande
ouverte y est considérée comme plus puissante que le poing fermé.
La main ouverte, dans l’histoire du karaté, est le symbole du
hara (siège de l’énergie vitale au centre du ventre), ou mieux,
de sa transmission. Le lien entre hara et main ouverte est extrêmement
puissant. La coupe au sabre, qu’elle soit réelle ou symbolisée
par le tranchant de la main et du bras, se fait toujours avec
le koshi. Le koshi ? Cest le hara plus la poussée des reins...
Aoki senseï a repris tout cela dans le shintaïdo, en accentuant
les ouvertures dans une vision totalement illuminée...
N.C.
: On dit que cette vision eut lieu à l’issue d’une retraite
de plusieurs années...
A.P. : Imaginez le tableau : le jeune Aoki et brillant
successeur présumé de la plus spirituelle des écoles de karaté,
décide de tout quitter et emmène avec lui les trente meilleurs
instructeurs de son école. Ensemble, ils créent le rakkutenkaï
(ou club des optimistes), et s’embarquent dans une retraite très
austère, qui dure plusieurs années et au cours de laquelle ils
explorent, au-delà des possibilités humaines imaginables, tous
les katas (les formes gestuelles) qu’on leur avait enseignés.
Aoki senseï pensait que la longue évolution partie un jour des
mudras du sud de l’Inde ne devait pas s’arrêter là. Avec ses trente
karatékas, deux siècles après la “révolution Sêkyun”, il a provoqué
un sacré coup de grisou dans l’histoire de l’hominisation !
N.C.
: Le fait qu’Aoki soit un grand lecteur des Évangiles, et
qu’il se présente lui-même au moins autant comme un chrétien que
comme un bouddhiste, n’a-t-il pas un rapport avec la révolution
qu’il a apportée dans les arts martiaux ?
A.P. : Bien sûr que si : il a cherché à transmettre la
substantifique moelle de son art à tout le monde, et non pas seulement
aux jeunes gens costauds. Il s’agissait d’universaliser la chose
- la révélation ne pouvant être qu’universelle. Pour cela, il
est parti des mouvements principiels. De même que dans l’islam
il y a les cinq piliers de la sagesse, dans le shintaïdo il y
a cinq gestes fondamentaux, dont l’enchaînement, baptisé “tenshingoso”,
résume des milliers d’années de transmission. Tenshingoso signifie
“cinq mouvements de la vérité cosmique” : l’expression sonne mal
dans nos esprits, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. En Occident,
nous avons beaucoup de mal à comprendre comment quelques gestes
peuvent résumer une civilisation. Pourtant, les Grecs anciens
surnommaient les yogis “gymnosophistes” - littéralement “ceux
qui atteignent la sagesse par le mouvement”. De son côté, dans
la Bible, l’Ecclésiaste dit très clairement : “Puisque tu ignores
comment l’âme est unie au corps, tu ne connais pas l’œuvre de
Dieu”. C’est cinglant. Quant à René Descartes, il dit, dans sa
correspondance avec la princesse Élizabeth, que l’union de l’âme
et du corps est la chose la plus évidente qui soit, mais que,
malheureusement, il n’est guère possible d’en rendre compte de
manière philosophique. Bref, la culture occidentale n’a cessé
de tourner autour du pot. Tout notre travail est là, extrêmement
laborieux, parce qu’il faut remonter chaque maille de ce tissu
dont les deux trames qui s’entrecroisent s’appellent le corps
et l’esprit.
N.C.
: L’un des principaux mouvements du shintaïdo s’appelle “wakamé”
- l’algue, le mouvement de l’algue...
A.P. : Il s’agit, comme dit Lao Tseu, de se laisser baigner
dans un flot d’énergie. Cest le fameux lâcher-prise, le non-agir,
le wu weï chinois. Vu de l’extérieur ce geste semble très facile,
mais de l’intérieur, on découvre qu’il comporte quelques difficultés.
Cest aussi une grande façon de poser un diagnostic, puis de soigner.
Pour des êtres sans cerveau, comme l’algue, cela donne de très
belles ondulations. Il y a aussi des êtres dotés de cerveau, et
qui ondulent bien. Chez l’homme, il semblerait que le fonctionnement
permanent de son gros cerveau l’empêche de se laisser bercer...
Comme si trop de pensées asséchait la perception. On le voit bien
chez les êtres qui sont incapables de rester plus de quelques
secondes sans parler. Ils souffrent d’une hypertrophie cérébrale,
ils pensent trop. Ils ignorent, semble-t-il, qu’un simple geste
silencieux, c’est aussi de la pensée, mais en mouvement. Je dirais
que le corps contribue énormément à l’amélioration de la pensée.
Certes, on ne peut améliorer que ce qui existe déjà. Les gestes
d’un parfait idiot n’élèveront que son idiotie - mais on peut
être un idiot heureux ! C’est plus difficile pour un hypercérébral...
Sa pensée parlyse souvent son corps. Du fait de l’atrophie gestuelle
de notre monde, les gens ne nourrissent plus leurs nerfs. On ne
peut sortir de cette atrophie qu’en retrouvant le chemin des gestes
justes. La pensée seule n’est pas rééducatrice. Il faut qu’elle
soit accompagnée de l’énergie et de la matière, c’est-à-dire du
geste approprié. Tel me semble être le véritable sens du mot “réincarnation”
: réhabiliter les sens, et les sublimer. C’est une tâche titanesque.
Qu’on ne peut même pas envisager si l’on ne se donne pas un axe.
Sans cet axe, vertical - que les Chinois appellent Ciel-Terre-Homme,
et qui régit toute l’esthétique orientale - pas de logos, pas
de discours, pas de raison. L’horizontale, elle, correspond au
fait de répandre ce que l’on a reçu verticalement... Voilà quelques-unes
de ces notions rudimentaires et principielles dont je vous parlais
au début.
N.C. : A l’inverse de cette réincarnation dont vous parliez,
et qui consiste à essayer d’enfin habiter son corps, que penser
de toute cette tendance “astrale” qui passionne bon nombre de
gens, pressés de “sortir de leur corps” ?
A.P. : “Sortir de son corps”, c’est précisément refuser
la réincarnation.
Ce que je crains, c’est qu’on s’embarrasse de beaucoup d’ésotérisme.
Les plus grandes écoles de vie que j’ai rencontrées étaient extrêmement
dépouillées.
Le Tao est dépouillé. Pas le Tao populaire tardif, mais celui
des origines.
Le ciel taoïste est vide de divinités. Il n’y a qu’à suivre les
éléments, en trouvant l’axe médian, la respiration... Aller où
le cosmos vous mène, cela suffit comme tâche ; pourquoi l’encombrer
de mythologies ? Si cela peut aider les gens, tant mieux pour
eux. Ou tant pis. Mais très peu pour moi. Cela n’empêche en rien
de rêver, ni de voir dans le réel la chose la plus fantastique
qui soit ! Regarder quelqu’un, c’est déjà le rêver. Mais, de même
qu’il y a des pensées bien éduquées, il y a des rêves bien
éduqués.
Finalement, il semblerait que Dieu nous dise : “J’ai fait le monde,
rêve-le !”
1.
Mouvement littéraire de l’entre-deux guerres bâti autour de la
revue
Le Grand Jeu, qui évolua du surréalisme à l’ascèse
mystique, et dont les principaux protagonistes furent René Daumal,
Roger-Gilbert Lecomte,
Lanza del Vasto...
2. Éditions Albin Michel.
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