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LES DOSSIERS CLÉS
 


Jouer Gagnant-Gagnant, est-ce réaliste ?

La logique qui sait tricoter le tissu de la vie
Par Patrice van Eersel

Connaissez-vous le Jeu du Tao ? Ce jeu de société étonnant démontre de façon magistrale, jusque dans votre salon - ou votre entreprise, ou votre cour de récréation -, que la vraie “loi de la jungle” n’est pas du tout ce que l’on nous a dit jusqu’ici, et que pour accomplir une quête personnelle, rien ne vaut de commencer par écouter et aider celles des autres : c’est parfaitement naturel !
Ne nous laissons plus gruger : à l’échelle de la biosphère - la seule qui compte désormais -, les “réalistes” ne sont ni les égoïstes, ni les machiavéliques, mais les coopérants. Une démonstration en cinq temps, qui mène de l’enfer du jeu au jeu du paradis. Accrochez vos ceintures, c’est un long voyage !

1er temps : Le monde va mal
Rien ne va plus, tout fout le camp, les nantis se pavanent, les puissants écrasent les pauvres, la nature s’écroule, la vertu déserte la scène, nous devenons tous des voleurs, “moi je” s’affiche en devise générale, bientôt la maffia aura transformé la planète en Las Vegas cosmique et les fanatiques ont tout l’avenir pour eux… Que faire ? Que faire ? Mais bon Dieu que faire ?
Imaginons que vous décidiez de prendre un peu de recul, pour considérer le plus calmement possible la myriade de problèmes qui assaillent notre pauvre humanité - l’injustice, la pollution, l’intolérance, la concupiscence, l’ignorance ou encore l’incommunicabilité générale entre conjoints, entre générations, entre gouvernants et gouvernés, entre patrons et employés, ou simplement entre collaborateurs et amis - et que vous tentiez d’imaginer un début de solution à l’une ou l’autre de ces calamités, il est une réponse lapidaire qui risque fort de vous refroidir net : “Tu rêves ! Ne sais-tu pas que la réalité est une jungle et que la loi de la jungle est impitoyable ?” Essayez de vous défendre, parlez par exemple de soif de fraternité ou simplement de besoin de solidarité, et une seconde salve brisera votre élan : “TOUTES les utopies de partage ont systématiquement abouti au totalitarisme. Si le libéralisme occidental reste seul en piste finalement, c’est qu’il s’appuie sur une réalité intangible : les communautés humaines ne peuvent fonctionner que sur l’acceptation de l’égoïsme individuel comme seul véritable fondement de l’existence. Tout le reste n’est que du baratin. Il faut s’incliner.”
On sait que, depuis le XVIIIème siècle, bien des amendements - sociaux, syndicaux, environnementaliste - sont venus modérer cette loi d’airain de l’égo roi, mais sur le fond, nous en sommes bel et bien toujours là. Et l’Organisation Mondiale du Commerce peut, sans sourciller, vous dire, comme Winston Churchill parlant de la démocratie parlementaire :
“La somme des égoïsmes est le pire des systèmes - à l’exception de tous les autres.”

2ème temps : C’est une très, très ancienne histoire
Seulement voilà, le fait même de tout considérer désormais à échelle mondiale fait que, soudain, la situation des humains dans le cosmos s’avère dans les faits très différente…
Avez vous lu ce livre bouleversant, signé Gorbachev : Mon Manifeste pour la Terre ? Déchu de son trône depuis plus de dix ans, l’ex-tsar éclairé y raconte d’abord comment ses yeux d’enfant de paysan s’étaient ouverts, effarés, sur la réalité terrifiante du “communisme” russe, et comment, à mesure qu’il a grimpé dans la hiérarchie de la Nomenklatura, lui furent révélés des secrets de plus en plus terrifiants sur ce que la dictature avait imposé non seulement aux hommes, aux femmes et aux enfants, mais à la nature, aux arbres, aux animaux, dont il parle avec une émotion incroyable à propos du drame des “liquidateurs” qui se sacrifièrent sous Tchernobyl. Tout cela est connu.
La Perestroïka, la Glasnost, la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, toutes ces innovations rigoureusement inattendues appartiennent déjà au passé. Yeltsin a déboulonné Gorbi, avant de sombrer dans la vodka, remplacé par Poutine, et la Russie s’est mise à ressembler à un gigantesque boxon - le KGB servant de cadre idéal à une mafia politico-financière. D’une certaine façon, nous nous disons, nous à l’Ouest, que voilà bien une triste histoire de l’Est... Seulement voilà, Gorbi continue à parler. Et ce qu’il dit nous concerne de plus en plus à mesure que son histoire se déroule. L’horreur n’est pas seulement communiste. Ni russe. Ni sous-développée. Ce carnaval morbide est profondément et irrémédiablement humain - et notamment humain industrieux.
C’est alors, Gorbachev cite le géologue matérialiste Vladimir Vernadsky, qui inspira au jésuite Teilhard de Chardin sa vision de la Noosphère - première formulation savante de ce que nous appelons aujourd’hui, sans toujours bien savoir de quoi nous parlons, le “développement durable”.

Vous connaissez le schéma ?

- Sur une lithosphère (cette boule de métal qu’est la terre, amas de poussières de vieilles étoiles), est venue se greffer, il y a quatre milliards d’années…
- une biosphère (la “ vie ”, c’est-à-dire l’ADN, force colossale, capable de modeler l’écorce terrestre et l’atmosphère à sa guise), dont a fini par émerger, il y a six ou sept millions d’années, une couche particulière :
- l’humanité et sa technosphère (ensemble de toutes les techniques, depuis la hache de pierre jusqu’aux réacteurs nucléaires à fusion). Or, cette technosphère s’est mise à agresser la biosphère, qui était pourtant sa matrice, son nid, son placenta. D’abord à l’agresser si peu que ça ne s’est pas senti pendant plusieurs millions d’années. Puis plus nettement, pendant dix mille ans, quand l’agriculture fut inventée. Ensuite, pendant deux mille cinq cents ans, la corrosion humaine s’est précisée - le Croissant Fertile et l’Afrique du Nord sont, par exemple, devenus des déserts… Avant de s’affirmer franchement biophobe pendant deux-cents ans :
la Révolution industrielle. Enfin l’infection est devenue si rapide que depuis cinquante ans… Vous avez vu tous ces graphiques affolants, avec leurs courbes en asymptote vers l’infini à partir d’une date de plus en plus rapprochée, toutes ces “ fins du monde ” que vrais gurus et faux prophètes disent connaître ? Une seule solution, explique Gorbachev, après Vernadsky et Teilhard de Chardin (sic) :
- l’émergence d’une “noosphère”, ou “sphère de conscience", qui sache enfin rendre la technosphère (c’est-à-dire l’ensemble de nos techniques et de nos comportements) biophile et non plus biophobe.

Voilà donc la question : comment diable peut-on œuvrer à l’émergence d’une logique si radicalement neuve qu’aucun humain ne l’a vraiment imaginée, ni a fortiori mise en application jusqu’ici ? Oui, telle est la terrible, l’impitoyable, la très desséchante question que nous pose l’ex-secrétaire général du parti communiste d’URSS devenu écologiste et, assoiffé de solidarité internationale authentique…

Gorbachev raconte comment lui-même a peu à peu basculé dans l’idéal écologique et comment il s’est mis à parcourir les routes pour convaincre les “responsables” de la planète. Au niveau étatique supérieur où il se situait, ça a donné quoi ? Eh bien, les plus éclairés des maîtres du monde lui ont dit qu’ils savaient bien que le système mondial DEVRAIT évoluer vers la biophilie. Mais ils ont tous été obligés de lui avouer que le “système” lui-même refusait obstinément de changer. Car l’horrible maffia qui achève de transformer la Russie en bidonville cosmique règne, en fait, dans la plupart de nos têtes.
Gorbachev tente de nous faire prendre la mesure de l’angoisse qui s’est saisie de lui quand, ayant “dissout l’URSS” (dixit), qui était censée être LA grande ennemie du progrès capitaliste, il a compris que, malgré tout le cynisme dont il avait dû lui-même faire preuve pour grimper jusqu’au Kremlin, il était demeuré un type incroyablement naïf. Ayant accompli sa tâche de nettoyage herculéen, cet homme s’était-il réellement imaginé que le capitalisme mondial allait devenir pacifique, qu’on allait assister à une grande réconciliation des peuples, détruire toutes les bombes existantes, et enfin se mettre à bâtir la noosphère ? C’est ce qu’il dit. Et son appel a lugubrement résonné dans le vide. Il s’est retrouvé comme un môme en culottes courtes, face à l’immense Amazone d’égoïsme que charrie l’esprit humain. Poussé au désespoir (et bien qu’il se soit engagé corps et âme dans le militantisme, à la tête d’une ONG baptisée Green Cross), Gorbachev dit n’avoir finalement rien trouvé d’autre que l’humour noir. Deux petites histoires qu’il raconte dans son livre…
La première est celle du nénuphar empoisonné dont la surface doublait toutes les nuits.
On savait bien que s’il parvenait un jour à recouvrir tout le lac, ce serait la mort généralisée, et les sages s’alarmaient : "Le temps presse ! le temps presse !” Mais les dirigeants politiques et économiques rassuraient les masses : “Ne craignez rien ! Pas de panique ! Regardez, voyons : la moitié du lac est encore totalement libre !” Faites le calcul : c’était la veille du dernier matin.
L’autre histoire est celle d’une planète bien-portante qui rencontre une planète très malade : “Qu’est-ce qui t’arrive, ma pauvre ? demande-t-elle. - Bah, lui dit l’autre, ne m’en parle pas, j’ai attrapé l’humanité. - Rassure-toi, répond la première, j’ai eu cette infection moi aussi. Eh ben figure-toi, ma chère, que cette maladie part toute seule : elle se mange elle-même !”

3ème temps : Une autre lecture de l’évolution s’impose
Mais voilà qu’une solution étonnante surgit du brouillard chaotique, fondée sur une constatation extrêmement simple : la “loi de la jungle” n’est pas celle que l’on nous a appris. Absolument pas. La réalité du monde naturel ne fonctionne pas sur le mode du “plus fort qui tue le plus faible.”
C’est là une illusion purement humaine. L’étude de la véritable jungle - notamment de celle des bactéries, qui ont régné, seules, sur cette planète pendant plus de deux milliards d’années - prouve que la vie depuis son apparition sur terre, a fonctionné infiniment plus souvent sur le mode de la coopération que sur celui de la domination - sinon, tout serait fini depuis longtemps.
Il se trouve que l’émergence des formes nouvelles de vie obéit à une règle très puissante (que le darwinisme ne semble pas avoir encore tout à fait intégrée) : chaque grande nouveauté intègre, dans sa logique interne, l’intelligence intégrale de ce qui l’a précédée. Cela vaut d’ailleurs déjà pour les manifestations du monde dit “inerte” : à l’aube de l’univers, quand sont apparus les premiers atomes d’hydrogène, il est tout à fait juste de dire que ceux-ci intégraient dans leur organisation “l’intelligence des quarks” qui les avaient précédés ; et quand apparurent les premières molécules, bien après la mort des premiers soleils, on peut pareillement affirmer que celles-ci “connaissaient” parfaitement bien la logique des atomes ; etc.
Eh bien, de la même manière, quand nous, humains, nous lançons dans une nouvelle forme de culture, celle-ci n’a de chance de survie - et c’est ce que l’on appelle aujourd’hui le “développement durable” - qu’à la condition expresse d’intégrer dans sa logique interne l’ensemble des intelligences qui l’ont précédée. Si la biosphère est aujourd’hui en danger de mort - du moins au niveau de raffinement et de diversité nécessaires à notre existence, car les bactéries, elles, s’en moquent totalement -, c’est parce que l’ensemble des techniques humaines (la technosphère), inventées depuis l’aube de la préhistoire, n’ont encore jamais su intégrer la logique du vivant.
La logique du vivant, qu’il faut urgemment intégrer aux activités humaines, est notamment fondée sur cet ensemble très dense de symbiose et d’échange, d’interactivité coopérante et mutualiste qui entre en contradiction frontale avec les principes supposés pragmatiques qui nous font gober, notamment sur la scène économique et dans le monde de l’entreprise, que la “dure réalité des choses” voudrait qu’une logique d’acier serve d’axe premier au gouvernement des êtres et des choses Non. Les réalistes ne sont pas ceux que l’on croit. Certes, rien n’est simple. Prenez la guerre…

4ème temps : Pourquoi la guerre existe-t-elle encore à notre âge ?
J’ai récemment réécouté Le Sud, cette chanson de Nino Ferrer, où du fond du paradis terrestre jaillissent ces mots : “Un jour ou l’autre, on le sait bien, y aura la guerre, on n’y peut rien…” Quand je n’étais encore qu’un enfant, ayant entendu parler du service militaire, que tout jeune homme se devait d’accomplir, je m’étais imaginé que les dirigeants du monde entretenaient volontairement une guerre quelque-part, une sorte de fournaise artificielle, inscrite dans un périmètre précis. Et je pensais : “Un jour, moi aussi, j’irai là-bas” - comme on va à la chasse au lion, quand on est un jeune Massaï. C’était à la fois naïf et réaliste. Quelque-part, au fond de notre cerveau d’Homo technologicus archaïque, nous pensons que la guerre est, à plus ou moins long terme, inévitable.
Comment cela est-il possible ?
Une explication possible. Un scénario de SF rapporte que, dans une planète voisine, à quelques années-lumière de chez nous, la guerre a été éliminée dès l’âge du bronze. Autrement dit, quand les êtres de là-bas eurent développé leur conscience au point de savoir fondre et travailler les métaux, leur organisation interétatique prit aussitôt une forme telle que la guerre fut définitivement exclue de leur règle du jeu. Des déviances et des illégalités purent subsister au niveau individuel, mais pas collectif. Aussi, que la guerre ait duré chez nous, non seulement au-delà de l’âge du bronze, puis du fer, puis de l’acier, et même (c’est vrai, c’est stupéfiant) au-delà de celui du nucléaire, de l’électronique, de l’informatique et des manipulations génétiques, cela hallucine ces voisins - qui, dans le scénario SF dont je parle, annoncent qu’ils vont finir par intervenir, pour faire cesser cet archaïsme et mettre un protectorat général sur cette planète suicidaire… Suicidaire, mais qu’ils trouvent par ailleurs extrêmement passionnante. Pourquoi passionnante ? Pour une bonne raison, mon cher lecteur : figure-toi que si ces êtres-là ont réussi à créer très tôt dans leur histoire un État mondial unique, c’est qu’il n’y a chez eux qu’un seul continent. Un seul ! Car ils n’ont pas de dérive des plaques continentales. Il n’y a chez eux qu’une seule terre émergée. Donc une flore et une faune bien moins variée que chez nous. Donc bien moins de sortes différentes de nourritures. Moins de goûts. Moins d’imagination. Moins de religions. Moins de variétés de cultures humaines. C’est simple : là-bas, ce que nous nommons l’individualité n’existe carrément pas. Et l’une des conséquences les plus étranges en est que l’humour et le rire sont pour eux des notions totalement incompréhensibles - qu’ils étudient, parce qu’ils ne sont pas stupides et qu’en nous observant, ils ont bien remarqué un truc bizarre, qui fait parfois un bruit étrange quand il sort de la bouche, et qu’ils ont appelé "facteur X” (il faut savoir que, technologiquement, ils sont bien plus avancés que nous - leur moteur à inventivité n’étant pas, comme chez nous, la compétition, voire la guerre, justement, mais le goût de la perfection). Oui mais, donc, voilà : ces extra-terrestres ne rient pas.
Où je veux en venir ? À cette thèse provocatrice : la guerre serait, pour nous, humains, un irremplaçable mécanisme d’ajustement global de notre immense diversité culturelle ! Dit très brutalement : pas d’individualisme, ni d’humour, sans guerre. En fait, on s’aperçoit vite que c’est une idée très ancienne. Au moins aussi ancienne que le mythe de la Tour de Babel. Vous connaissez le story-board : en ce temps-là, les descendants d’Adam et Eve ne parlaient qu’une seule langue. Leurs arts et leurs techniques étaient devenus assez performant et ils auraient pu en jouir tranquillement, dans un éternel présent. Mais voilà, à un moment donné, une bouffée générale d’orgueil les fit tant se gonfler d’aise qu’ils voulurent montrer à l’Éternel qu’ils pouvaient très bien se débrouiller tout seuls, y compris pour atteindre le Ciel par leurs propres moyens ! Ils construisirent donc une tour colossale. Une tour plus haute que les nuages les plus hauts, en direction du sanctuaire sacrée où était censée se cacher la Divinité. Alors celle-ci décida de punir ces arrogants d’une façon impitoyable : la tour géante s’écroula et l’humanité, humiliée, se trouva dispersée en une multitude de nations parlant désormais des langues séparées et ne se comprenant plus les unes les autres. Ainsi la guerre fit-elle son apparition …
Reprenant ce thème, le rabbin-philosophe Armand Abécassis en explore les méandres : la guerre, inhérente à la division babélienne de l’humanité en nations, serait consubstantielle à l’idée même de relations libres. Le dépassement de cet état “post-babélien” serait possible, mais il passerait, non pas directement par une paix qui nierai le conflit en le gommant, mais d’abord par la reconnaissance du problème, du différent, de la différence. La force de l’étude d’Abécassis vient de ce qu’il remonte à la racine relationnelle de la guerre “accoucheuse de cultures et de sociétés”. Exemple de conflit : celui qui sépare les trois religions abrahamiques. Analysant le fond du fameux différent entre Sarah, femme d’Abraham et mère d’Isaac (ancêtre des Juifs), et Hagar, concubine du même homme et mère d’Ismaël (en qui se reconnaissent les musulmans) - le savant nous livre cette information qui peut vous laisser songeur : Ismaël, en hébreu, voudrait dire “celui qui rit” (ou qui jouit), alors qu’Isaac signifierait “celui qui rira” (ou qui jouira). Deux approches civilisationnelles bien terrestres toutes les deux et pourtant extrêmement différentes : la première ancrée dans la présence au monde ici et maintenant ; la seconde, entièrement tendue dans l’attende d’un devenir, demain Jérusalem…
Mais voilà : quelle que soit la variété des attitudes et leurs contradictions, la guerre est devenuje un mode de régulation “biosphériquement dépassé”. Tout comme la peine de mort individuelle (qui eut longtemps des justifications très consensuelles), cette peine de mort collective qu’on appelle guerre nous empêche désormais de passer à une nouvelle sorte de civilisation. Or ce passage est devenu vital…
Comment donc concilier l’individualisme et la variété des quêtes personnelles du monde post-babélien, d’une part, et la nécessaire solidarité inter-individuelle, inter-religieuse, inter-culturelle et inter-nationale, d’autre part ? Telle est le koan effrayant, la nouvelle quadrature du cercle.
Et c’est là que notre attention mérite d’être attirée par un outil tout-à-fait remarquable, à la fois nourri des plus récentes recherches en écologie et en systémisme, et enraciné dans les plus anciennes traditions de sagesse : le Jeu du Tao.

5ème temps : Le jeu qui tricote du tissu relationnel et social
J’avais souvent entendu dire que, dans la théorie des jeux, chère à Axelrodt et aux spécialistes de politologie ainsi qu’aux coachs accoucheurs de créativité, l’avenir était au “win-win”, aux jeux “gagnant-gagnant”, c’est-à-dire à ceux où tout le monde gagne - la nature constituant, comme on l’a vu, le meilleur exemple de ce type de jeu. Je savais cela depuis que j’avais moi-même achevé mes études en sciences politiques, il y a une trentaine d’années. Pourtant, j’avoue que j’avais le plus souvent eu tendance à penser que les “vrais” jeux - même entre amis, autour d’une table -, les jeux vraiment opérationnels et excitants, répondaient davantage au cruel mais “réaliste” modèle de la guerre, qu’au sympathique “win win” de la théorie des humanistes bien-pensant. Si je gagne, c’est forcément que quelqu’un d’autre a perdu, non ? Rien ne se perd, rien ne se crée, si c’est dans ma poche, ça ne sera pas dans la tienne, Aristote ne disait-il pas déjà ?
Eh bien, figurez-vous que tout ce vieux mic-mac a été renversé cul par-dessus tête dès que j’ai joué au Jeu du Tao. Ma première partie date de 1996. Depuis, j’ai bien dû faire une cinquantaine de parties de ce truc incroyable - dont quelques-unes avec des personnalités remarquables, telles que Juliette Binoche, Fabien Ouaki, Alexandre Jardin, Mœbius, Denis Marquet, Jean-Louis Etienne, Sanafraj Bey, Jean-Marie Pelt, Bernard Werber ou Vincent Ravalec. Tous - sans exception - ont été aussi ravis que moi par ce qu’ils y ont découvert. Aucun de nous n’avait jamais vu pareille démonstration du “win win”.
Résumons la base en deux mots. Imaginez un parcours fléché à travers quatre mondes : le monde de la Terre, gouverné par la question maîtresse “Que cherches-tu ?” ; le monde de l’Eau, gouverné par la question maîtresse “Quelles sont tes armes ?” ; le monde du Feu, gouverné par la question maîtresse “Quelles sont tes peurs ?” ; le monde de l’Air, gouverné par la question maîtresse “Quel est ton engagement ?”. On y joue à deux, trois, quatre, cinq joueurs, rarement à plus de six. Au cours de la partie, chaque joueur, ayant annoncé une quête (quête de connaisance de soi, quête amoureuse, quête professionnelle, quête artistique, quête spirituelle…) qui lui tient personnellement à cœur (c’est-à-dire aux tripes), doit clarifier son désir, l’ajuster à ses moyens, affronter les obstacles qui le bloquent, s’engager concrètement de multiples façons, en répondant aux questions du jeu et en consultant ses oracles. Fondé sur une connaissance des lois de la synchronicité, bien connue de ceux qui consultent le Yi Jing - le fameux Livre des Transformations de la Chine éternelle -, le Jeu du Tao aide chacun à s’approcher de façon spectaculaire de l’accomplissement de sa quête.
Ainsi voit-on des joueurs ou joueuses poussés - dans les jours ou semaines qui suivent la partie - à changer de métier, à s’engager dans une action audacieuse inimaginable peu avant, à régler un différent jugé jusque-là insoluble, à trouver l’âme-sœur, à faire un enfant, à trouver le geste adéquat, la juste attitude, le comportement harmonieux, bref à créer la situation nouvelle propre à accroître leur bonheur, à élever leur conscience, à enrichir leurs relations…
C’est déjà frappant. Mais là n’est pas le plus étonnant.
Le plus étonnant tient à l’incroyable tissu relationnel qui émerge spontanément du processus en œuvre. Comme si, en amenant chacun des membres d’un groupe humain à énoncer devant les autres son désir, et à explorer les chemins qui y mènent, on suscitait la création d’une solidarité spontanée extrêmement dense. Qui eut prédit, même parmi les inventeurs originels de ce jeu au début des années 80, à quel point la quête des uns capterait l’attention des autres ? Tout le jeu, dans sa version “systémique” - et, pourrait-on dire, “noosphérique” - repose désormais là-dessus : sur l’écoute, puis sur le commentaire, puis sur l’engagement que chacun prend, face à la réponse des autres joueurs, pris chacun dans leur quête. Où l’on voit s’exprimer des gestes de solidarité qui font littéralement penser à ce que l’anthropologie nous a appris des gestes de don et d’échange dans les sociétés primitives ! On a beau être prévenu, on est chaque fois stupéfait de constater à quel point des quêtes pourtant strictement individuelles se marient entre elles, pour donner naissance à un système d’engagements et d’inter-relations chaque fois spécifiques.
Car, sitôt la partie commencée, le problème n’est strictement plus, comme dans les jeux habituels, de faire perdre les autres - quel intérêt cela aurait-il ? -, mais de comprendre ce qu’ils ont dans la tête et de les aider à y voir plus clair. Pourquoi ? Parce qu’en échange, ils vous aideront à leur tour quand ce sera à vous de parler - souvent, les autres voient en effet mieux que vous ce qu’il faudrait faire pour changer et progresser dans le sens de votre quête. Mais aussi parce que, d’une façon qui aurait certainement plu à Jean-Jacques Rousseau, l’être humain semble aimer l’accomplissement du désir de l’autre ! Et toute l’organisation du jeu fait que l’aide à autrui rapporte des points - sans triche possible, parce que les joueurs sont trop clairement en demande de conseils vrais pour qu’une complaisance puisse avoir la moindre chance.
Bref, cela ressemble à une véritable solution à la fameuse quadrature du cercle : marier la diversité des quêtes individuelles et la nécessité d’une conscience collective. Justement ce dont notre planète a aujourd’hui tant besoin…
S’étonnera-t-on que ce jeu ait commencé à servir partout où l’on a le plus urgemment besoin, aujourd’hui, de tricoter du tissu relationnel et du lien social ?
Par exemple dans les entreprises, où le team-building et le travail en équipe sont des valeurs en hausse et où le Jeu du Tao est en train de faire une entrée spectaculaire - y compris dans de grosses boites comme la SNCF, France Télécom, Béghin Say ou Bouyghes, habituées à toutes sortes d’outils mis au point depuis quarante ans par d’innombrables formateurs, animateurs et coachs d’entreprise. Ainsi voit-on un homme comme Alain Gauthier, grand promoteur en France des idées du super guru d’entreprise américain Peter Senje et auteur du best-seller La Cinquième Discipline, rallier avec enthousiasme Taovillage, la société du petit groupe des créateurs de ce jeu…
Par exemple, dans les cours de récréation ou dans les centres aérés, où les enfants, convenablement encadrés, s’avèrent des “joueurs de Tao” débordant de créativité.
Par exemple, dans la “rue”, dans les “quartiers”, dans les associations de jeunes…
Par exemple, dans toute une série de “Cercles de Joueurs de Tao” qui, depuis 2001, connaissent un succès grandissant dans différentes villes, Paris, Bruxelles, Genève, Annecy, Biarritz, Toulouse… Allez-y !
Il faut le voir, ou plutôt le vivre, pour le croire.
La solution la plus simple ? Vous procurer le livre Le Jeu du Tao, en vente dans toutes les bonnes librairies (une coédition Albin Michel/Taovillage).
L’engeance humaine a une nouvelle raison de ne pas perdre espoir.


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