page d'accueil


Recherche




Sommaire du Numéro
   
Dernier numéro


        
 
  « S'asseoir et faire l'intérieur Net... »   
 
LES DOSSIERS CLÉS
 

L'univers de la méthode E.S.P.E.R.E

Où apprendre à communiquer autrement ?
Où apprendre une autre façon de vivre les relations humaines ?

Par Maryse Legrand - Psychologue clinicienne


Jacques Salomé

La méthode ESPERE est un corpus théorique et pratique élaboré par Jacques Salomé pour permettre un apprentissage de la communication et une sensibilisation aux enjeux et aux logiques des relations humaines. Cette approche :

a des applications dans divers domaines de la vie personnelle (relation de couple, relation parents/enfants ou adultes/enfants, relation à soi-même) professionnelle (soin ou relation d’aide, enseignement, entreprise.) ou sociale (relations aux autres.)
est l’œuvre d’une vie. Son auteur l’a tout d’abord fait connaître lors des formations qu’il a animées pendant de nombreuses années, puis à l’occasion des conférences qu’il a données et par le support de productions audio, vidéo ou bibliographiques : publication de nombreux ouvrages dont plusieurs ont connu un succès retentissant, ont été réédités en parution de poche et traduits en quelques 25 langues ; articles ou chroniques régulières dans des revues spécialisées.
est aujourd’hui transmise par des professionnels qui exercent en tant qu’animateurs ou formateurs et qui se sont regroupés en association au sein de l’Institut ESPERE 1 depuis
mai 2002.

Cet article a pour but d’apporter un éclairage sur cette méthode et ses principaux objectifs.
Il se centrera sur les effets pervers et pernicieux de la communication la plus ordinaire, avant d’aborder ce qu’il nous faut bien commencer par désapprendre si nous voulons nous former à une autre façon de communiquer et d’être en relation.

Où ? Quand ? Comment ? apprend-on à communiquer ?

Dans ces lieux de vie que sont nos familles, les écoles que nous fréquentons, le quartier ou le voisinage où nous grandissons. Dès le berceau et tout au long de notre existence. Par imitation, répétition, identification consciente ou inconsciente. C’est dire la responsabilité qui incombe aux aînés par rapport aux nouveaux venus, aux grands vis-à-vis des petits, aux adultes et aux parents eu égard aux enfants dont ils ont la charge à temps plein ou partiel !

Nous apprenons par réception de messages transmis et généralement à partir de la parole des autres sur nous. A la naissance, nous sommes introduits dans le monde des humains à travers un prénom choisi tout spécialement pour nous. Ce nom qui précède le petit d’homme est essentiel pour la constitution de son identité et son sentiment d’appartenance (un animal n’est pas prénommé, on lui donne un nom en fonction de ses caractéristiques propres, une fois qu’il est né). Mais souvent la parole des autres sur nous outrepasse amplement sa fonction de nomination. Elle dérive vers des formes abusives de désignation à base de définition, de disqualification ou de stigmatisation. Elle s’institue alors en ce mode d’expression on ne peut plus courant, que Jacques Salomé appelle le parler sur l’autre : “Tu es bien comme ton père !” “Tu es infernal !” “Arrêter tes études ? Tu n’y penses pas sérieusement, j’espère !”

Il nous faudra parfois traverser bien des épreuves et des crises, atteindre la maturité, pour nous déprendre de ces messages, pour déposer les missions qui nous ont été attribuées et accéder à ce qui nous fonde dans notre unicité : ce Nom intime que nous sommes appelés à devenir, scellé au cœur du meilleur de nous en nous.

Où ? Quand ? Comment ? apprend-on à communiquer en conscience, en prenant pour objet la communication, ses modalités, ses rouages et ses ressorts, ses effets bénéfiques ou ses impacts néfastes et pernicieux sur la croissance et la manière d’être de chacun de nous ?

À de rares exceptions près, à peu près nulle part. Au lieu de quoi, prévaut chez la grande majorité d’entre nous, la solide et ferme croyance que rien n’égale le naturel en la matière.
Ce mythe rousseauiste du spontanéisme a pour origine une idéalisation de la communication et des relations humaines qui, de fait, ne peuvent que se révéler décevantes, à l’usage et engendrer leur lot d’insatisfactions et de frustrations dans l’intimité des couples et des familles. De là, les inévitables attentes impossibles ou non dites qui s’ensuivent, les déceptions et les privations que l’on sait, quand ce n’est pas une forme de terrorisme relationnel exercé sous couvert de chantage, de bouderies, de manipulations ou de reproches.

Où apprend-t-on à communiquer en étant sensibilisés, en parallèle, aux principaux enjeux qui fondent la dynamique des relations humaines ? Où apprend-on des repères qui puissent nous servir de références communes ?

Voilà quelques une des questions ou des observations que Jacques Salomé a coutume d’énoncer à l’appui de sa thèse (ou de son utopie 2), lui qui, depuis des années envisage la communication et les relations humaines comme une matière à part entière qu’il voudrait voir enseignée à l’école, dès la maternelle. Ce sont, tout au moins, les interrogations ou les constats qu’il a réitérés dans sa vie à partir d’une réflexion qu’il a eue tout d’abord, sur lui-même. Il se décrit comme un ancien “handicapé des relations” qui pendant longtemps s’est laissé définir par son entourage, qui ne savait ni refuser ni formuler de véritables demandes et qui a attendu d’être adulte pour oser dire de véritables oui. “C’est en apprenant à dire non, que j’ai appris à dire des vrais oui.” Selon lui, il est possible d’apprendre à communiquer autrement à tout âge. Il n’est jamais trop tard pour commencer à émettre une parole personnelle, quand bien même elle serait balbutiante ou hésitante.

Communiquer autrement au sens où Jacques Salomé le prévoit, ce n’est pas seulement s'exprimer, c’est pouvoir énoncer une parole vivante, créatrice, habitée, nourrie par l’expérience singulière de celui qui parle. Que l’on songe à la différence entre un communiquant ou un beau parleur et un sujet ou une personne parlante. Ou bien à cette différence qu’introduit souvent Jacques Salomé entre communication de consommation et communication relationnelle.

La “communication de consommation” est la communication essentiellement fonctionnelle qui est souvent confondue avec les moyens techniques mis en œuvre pour faciliter ou accélérer la transmission des informations. La communication relationnelle n’a pas tant pour enjeu l’extension des réseaux de communication à travers le vaste monde, mais plutôt, et parallèlement à cette expansion, d’œuvrer pour ouvrir en chacun de nous des espaces insoupçonnés vers plus de conscience de nos possibles (sentiment d’être soi, de prendre part à ce qui nous arrive, d’être créateur, acteur ou auteur de sa propre vie, pour la part qui nous incombe, tout au moins). La communication relationnelle est prônée par ceux qui accordent la préséance à l’humain et au qualitatif sur le technologique et le quantitatif en matière de communication.

Les options et les caractéristiques de la méthode ESPERE.

- Une approche d’ordre pédagogique.
Jacques Salomé présente sa méthode comme essentiellement d’ordre pédagogique. Il insiste par là sur le fait qu’elle s’apprend, qu’elle est transmissible et qu’on s’y forme de manière progressive, par maturation des acquis. Si cette option vise à bien la différencier des approches thérapeutiques ou des pratiques initiatiques ou ésotériques, elle est tout de même particulière, dans la mesure où le contenu des acquis envisagé porte moins sur des savoirs ou des savoir-faire, que sur des savoir-être et des savoir-devenir. En ce sens c’est une pédagogie qui se donne pour objet la part de vécu personnel de celui qui apprend. L’enseignement comprend aussi une réflexion qui porte sur la part d’implication engagée par celui qui enseigne. À ma connaissance les méthodes pédagogiques classiques ne se distinguent pas par leur disposition à accorder un intérêt aussi explicite au registre de l’être, plutôt qu’à celui du faire ou de l’avoir. Ou alors, lorsqu’elles s’y emploient, c’est en mettant en exergue des expériences singulières 3. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’en pareil cas, la part d’investissement personnel envisagée soit tout bonnement ramené à sa dimension purement affective, c’est-à-dire à ce qu’on appelle généralement la vocation.

- Une sensibilisation à destination d’un grand nombre.
Lors d’un séjour d’étude au Canada, Jacques Salomé a été formé au travail de réflexion sur sa pratique (supervision), comme il en témoigne dans son tout premier ouvrage (1972). Les prises de position qu’il a adoptées dès cette époque sont celles auxquelles il est resté attaché, même si son public a changé progressivement. Il a travaillé dans un premier temps “avec des professionnels de tous horizons, représentés par une dominante de travailleurs sociaux, pédagogues, professions para-médicales, dont la formation et la pratique étaient en général plus centrées sur l’animation et la conduite d’activités de groupe que sur les relations individuelles. Ils voyaient dans les stages proposés un moyen d’approfondir les relations interpersonnelles”. Au fil des années, les stages ont été de plus en plus “fréquentés par des participants motivés par un désir existentiel d’améliorer leurs relations quotidiennes, personnelles et familiales. 4” Par la suite, ce mouvement d’ouverture s’est étendu et affirmé en direction d’un public et d’un lectorat plus élargi, composés de toutes celles et ceux qui se sont sentis rejoints dans leurs questionnements par les écrits de l’auteur. “Un livre, dit-il, a toujours deux auteurs :celui qui l’écrit et celui qui le lit.”

- Une approche qui a des impacts thérapeutiques.
Les différentes options prises par Jacques Salomé font que la méthode ESPERE a un impact thérapeutique pour ceux qui la pratiquent régulièrement dans la durée. Cet effet soignant provient du travail d’élucidation, de démêlage, de clarification, de nettoyage et de démystification que permet le recours aux principes, aux balises et aux outils préconisés dans cette approche. Ce qui est favorisé, c’est surtout une réconciliation de soi avec le meilleur de soi en soi, et avec la vie vivante qui circule en chacun. Les changements observés chez ceux qui se réfèrent à la méthode ESPERE correspondent à ce qui est appelé en systémique “changement de niveau deux”. Jacques Salomé résume ce principe à sa manière, dans une formule humoristique : “Ce n’est pas en perfectionnant la chandelle qu’on a découvert l’électricité 5”. La méthode ESPERE propose des alternatives de communication et de positionnement à ceux qui pensent avoir tout essayé en matière de relation.

Les utilisateurs de la méthode
Les postulats fondamentaux de Jacques Salomé, orientés vers un apprentissage de savoir être et de savoir devenir, sont sans doute les pôles d’attraction qui ont incité des professionnels d’horizons divers à se référer à ses travaux. Parmi eux, des enseignants et des soignants qui se sont définis, pour les uns, comme des enseignants relationnels et pour les autres, comme des soignants relationnels. Celles ou ceux qui interviennent dans le domaine de l’entreprise trouvent aussi dans la méthode ESPERE des outils et une conceptualisation pour des interventions qui s’apparentent à certains égards, au coaching. Les thérapeutes dont je suis, peuvent compléter leurs modèles théoriques et pratiques par des outils et des repères concrets, largement utilisables dans le domaine clinique. La méthode ESPERE est cohérente avec le code éthique des thérapeutes.

Une formation à l’écoute
Alors que pour la plupart d’entre nous et le plus souvent, nous pratiquons une communication à base d’explications et de tentatives de persuasion ou de séduction (amener l‘autre à soi), la méthode ESPERE propose une communication à base d’empathie, étayée sur l’écoute, en particulier sur l’écoute active ( aller vers l’autre, entendre ce qu’il tente de dire au-delà des mots et des questions qu’il pose) et l’écoute participative qui invite l’écouté à faire pour lui-même. Dans les formations qu’il a animées, Jacques Salomé s’est souvent exprimé en ces termes : “Ce n’est pas votre problème qui m’intéresse, mais votre propre capacité à faire quelque chose pour votre problème.” Les notions enseignées en matière d’écoute, de même que les attitudes prônées en terme de relation, concernent au premier chef les professionnels de l’accompagnement ou de la relation d’aide, mais ils fournissent aussi des bases précieuses et des repères tout à fait abordables pour des parents qui souhaitent apprendre à entrer en relation avec leurs enfants et exercer une autorité de bon aloi.

Une bonne vulgarisation
Le projet de Jacques Salomé est de ne pas laisser aux seuls thérapeutes l’initiative du travail sur soi pour un changement et un développement personnel. Son idée est de permettre une sensibilisation du plus grand nombre aux enjeux de la communication et des relations humaines. Cet auteur propose une vulgarisation, au bon sens du terme, des connaissances qui peuvent s’appliquer au domaine des échanges interpersonnels : se familiariser avec la réalité de l’altérité 6 de l’autre envisagé comme alter ego, apprendre à différencier besoin et désir, accepter avec tolérance que l’autre, quel qu’il soit, n’est pas au service de nos besoins, faire le deuil de notre illusion de toute-puissance. L’approche ESPERE s’adresse à des personnes qui n’entreprendraient pas nécessairement une démarche thérapeutique au sens strict du terme. Il faut savoir d’ailleurs, que certaines demandes de thérapie ont pour principal motif, le besoin de pouvoir trouver une oreille attentive et disponible, une attitude bienveillante de non jugement et de non intervention. Le support de la méthode ESPERE permet aussi d’organiser des groupes de parole à thèmes pour celles et ceux qui se montrent prêts à approfondir leur réflexion sur eux-mêmes.

Élucidation de nos conditionnements
Envisager de se former à la méthode ESPERE c’est tout d’abord prendre conscience des conséquences négatives, polluantes et même destructrices ou désorganisatrices produites par nos façons habituelles de communiquer. Se spécialiser dans cette approche c’est envisager une alternative concrète au contexte culturel antirelationnel dans lequel nous vivons. Il est appelé Système SAPPE dans la mesure où il est considéré comme Sourd, Aveugle, Pervers, Pernicieux et Energétivore. C’est un système qui produit des Souffrances, des Aliénations, des Pathologies, des Problèmes et des Ennuis. Ou encore un système Symptomatique d’une Ambiance et de Phénomènes Profondément Enracinés. Le sigle peut sembler forcer le trait mais il est pourtant plein de vérité. Il suggère les tourments et les misères, les saccages et les ravages invisibles qui font le lit d’une clinique du mal-être et du mal-à-dire au quotidien.

L’étude du système SAPPE vise en premier lieu, à élucider nos aveuglements et nos surdités. Cependant, la dénonciation que Jacques Salomé propose se veut surtout un appel à la responsabilisation et à l’engagement de chacun à son niveau. L’interpellation qu’il prononce s’adresse individuellement à chacun de nous : “De quelle manière est-ce que j’entretiens à mon niveau l’incommunication et le système anti-relationnel ambiant ?” Il ne s’agit ni d’accuser les autres de ce qui ne va pas, ni de s’entretenir dans une position de victime mais de s’auto-responsabiliser. Entre autre, il nous appartient de prendre conscience des multiples messages répétitifs, ambigus, paradoxaux et conflictuels que nous avons reçus ou ingurgités au “biberon relationnel” mais aussi, et réciproquement, de ceux que nous risquons d’adresser et de diffuser à notre tour, si nous n’y prêtons pas garde.

Les messages “ Tu ” “ On ” “ Faut pas rêver ! ” “ C’est la vie ! ”
Parmi les messages que nous recevons ou que nous émettons, les messages “TU” sont légion. Ils dévoient la communication. Ce sont tous ceux qui dérivent du parler sur l’autre et qui se reconnaissent à deux pratiques principales : le parler sur l’autre indirect et le parler sur l‘autre direct.

Le parler sur l’autre indirect correspond au fait de parler d’un tiers en son absence. Il consiste à mettre dans une relation des informations, voire des confidences, qui proviennent d’une autre relation. Dans ce sens, le parler sur l’autre indirect correspond à la pratique du commérage qui est à l’origine des rumeurs. Il porte atteinte à notre besoin d’intimité et dénature le précieux de l’intime en l’exposant à devenir une affaire “d‘extimité 7” poreuse, ouverte à toutes les intrusions possibles et autres fuites imaginables.

Le parler sur l’autre direct est une formulation générique qui sert à désigner l’ensemble des messages que Jacques Salomé désigne de façon métaphorique et humoristique ( quoi que peut-être pas toujours !) comme typiques de la relation Klaxon : Tu tu tu… Ce sont tous les échanges introduits par TU. Pour ne citer que les principaux :

• Les désignations ou les jugements d’attribution et leurs abus : ils consistent à mettre des étiquettes, à formuler des critiques ou des remarques désobligeantes qui portent sur l’apparence physique, les réactions, le caractère : “Tu es malade/folle/cinglée” (“un peu, à moitié, vraiment, carrément” c’est selon…). L’exact contraire ne vaut guère mieux. Les désignations censées êtres valorisantes ne sont pas toujours plus faciles à entendre quand elles nous assignent à un rôle ou à une place à tenir : “Heureusement que tu es là. Je sais que je peux compter sur toi ! Toi au moins, tu es fidèle ! Tu ne me décevras pas !” “Tu es une chic fille. Je suis vraiment rassurées de voir que mon fils est tombé sur quelqu’un comme toi !” “Tu es ma raison de vivre !”

• Les disqualifications et les dévalorisations sont les modalités dénigrantes des désignations. Elles portent sur la personne ou ses actes, mais surtout sur l’autoperception, les affects ou les sensations. Elles sont une forme d’anti-reconnaissanc. Globalement, elles signifient à celui à qui elles sont adressées qu’il n’est rien ou pas grand chose. “Tu dis n’importe quoi ! Tu n’as vraiment rien dans la tête !” “Tu es un vrai fainéant !” “Tu ris comme une bécasse !”

• Les ordres ou les exigences : “Vas me chercher ton cartable et vite !” “Eteins moi cette lumière.” “Arrête de bouger. Mais reste donc tranquille cinq minutes !” Malgré tout, les ordres laissent apparaître clairement la hiérarchie des acteurs. En désignant un dominant et un dominé ils permettent un éventuel espace pour la révolte; le refus ou la position “ contre ” et l’opposition.

• Les injonctions se caractérisent par l’économie que fait celui qui émet le message, de l’accord volontaire de celui à qui il s’adresse. Elles verrouillent beaucoup plus les issues créatrices que les ordres ou les exigences. Elles mettent sous le joug : “Sois indulgent ! Pardonne-lui, tu auras la conscience tranquille !” “Ne fais donc pas ton timide !”

• Les culpabilisations : “Tu me pourris la vie !” “Tu me fatigues !” “Tu as vu dans quel état tu as mis ta mère !”

• Les menaces : “Tu verras ce que tu vas voir !” “Je te préviens ! Tu vas avoir affaire à ton père ce soir quand il va rentrer !”

• Le chantage qui ajoute des conditions aux menaces ou qui habitue au troc relationnel :
“Tu vas voir si tu continues !” “Si tu as une bonne note, je t’achète un jeu vidéo.” “Si tu n’as pas une bonne note, tu peux toujours courir pour l’argent de poche cette semaine !”

• Les reproches : “Tu n’es jamais libre quand j’ai besoin de te parler !” “C’était à ton tour d’appeler, tu ne l’as même pas fait…”

Ce sont les formes les plus courantes de ce qui pourrait s’appeler les banaltraitances du système SAPPE. La liste n’est pas exhaustive, loin s’en faut. Il y aurait à ajouter parmi les autres pratiques les plus pernicieuses :

• La mystification : “Tu ne peux pas ressentir ce que tu ressens. C’est moi qui sais ce que tu ressens vraiment.” La mystification est une disqualitfication assortie d’un déni du ressenti. Elle agit comme une machine à influencer qui nous désapproprie de notre parole, et qui, au-delà, finit par nous couper de notre ressenti ou de nos perceptions. A la longue elle produit de véritables états de dissociation et de clivage équivalents aux états de stress post-traumatique.

• La rétorsion : “Si tu parles, tu n’auras qu’à t’en prendre à toi !” “Tu connais les conséquences !” “Tu fais comme tu veux mais tu sais ce qui te pends au bout du nez !”
La rétorsion est plus troublante que la menace. Elle fait vivre une expérience étrange, semblable à la situation de quelqu’un qui serait ligoté et qui en essayant de se détacher provoquerait son propre étouffement.

Le parler sur l’autre est une manifestation de l’anti-communication. Il porte atteinte au sentiment d’être soi, quand ceux qui sont en position d’élever des enfants (dans le sens noble de les aider à grandir), leur imposent, en dépit des bons sentiments qu’ils invoquent, des censures à leur expression spontanée, au lieu de leur proposer des invitations et des stimulations à prononcer une parole libre et singulière. Le parler sur l’autre réduit l’autre, à des degrés divers, au statut de chose ou d’objet, il l’infantilise au lieu de l’éveiller et de l’agrandir dans sa position de sujet.

Les messages “ON” sont tous ceux qui cantonnent l’échange dans une espèce de flou indéfini et qui le suspendent dans l’inconsistance des généralités, sans que celui qui les énonce se positionne personnellement ou clairement. “On peut dire que…” “On a le sentiment que…” “On souffre !” Dans chacun de ces contextes, celui qui s’exprime est seul et parle de lui et en son nom, mais il ne peut pas se définir en tant que personne individuée, différenciée. C’est comme s’il n’existait pas à part entière. Il est à la fois présent et absent, quasiment inaccessible, non saisissable. Plus couramment, les messages ON trahissent les multiples façons que nous avons de nous illusionner dans la similitude (idée que seul un autre semblable pourrait nous comprendre) ou d’idéaliser la relation fusionnelle à base de ON ON ON. Les relations amoureuses ou de couple se prêtent tout particulièrement à l’éclosion de tels malentendus : “On a voulu se marier…” “Qui a voulu ?” - Eh ben, tous les deux ! - Plutôt lequel des deux ? - Ah oui, c’est vrai, c’est plutôt moi… ”Plus sournoisement, l’usage du ON constitue une des modalités d’expression de la relation d’emprise, quand, dans certains contextes vous vous trouvez pris en position de complice de celui qui s’exprime, qui ? sans vous demander ni votre avis ni votre accord vous englobe dans ses constatations: “Vous savez… quand on se sent forcé à dire des choses qu’on n‘a pas envie de dire. Vous voyez ce que je veux dire ?”

Les messages TU et les messages ON, nous sont inculqués très tôt dans la vie. Ils sont souvent assortis de messages de contrainte ou de solutions qui nous ont été assénées comme des évidences, tant et si bien qu’ils nous font faire l’économie d’expériences précieuses d’appropriation. Ils nous laissent croire que nous sommes bien “bêtes” de ne pas y arriver puisque tout semble si facile et évident : “Ben oui…Y a qu’à… T’as qu’à… On est bien obligé de… Faut bien qu’on… Faut faire avec….Faut pas rêver… C’est la vie !” Pareils messages contribuent à bloquer l’accès à nos propres repères internes. Ils pervertissent le droit à l’erreur. En fin de compte, le fait de se tromper n’est pas expérimenté comme une étape du processus d’apprentissage, ni comme un moment de recherche et de création, mais il est souvent vécu comme un instant angoissant, risquant de faire de tout choix un véritable dilemme. Ils nuisent gravement au sentiment d’être sujet et, par voie de fait, ils rognent la confiance en soi, dévaluent l’estime et le respect de soi. Ils conduisent à adopter des modes d’adaptation en surface qui font le lit des conformismes de toutes sortes par adhésion aux idées toutes faites, au prêt à penser et aux idéologies qui sont ni plus ni moins que “pensées sans sujet pensant.

A l’âge adulte ces messages sont intériorisés en mode de relation à soi et aux autres. Ils forgent nos croyances sur la vie, l’amour, les hommes, les femmes ou les relations. Ils émaillent ostensiblement nos propos sans que nous ne nous en rendions compte, bien souvent, tant que nous n’avons pas de point de comparaison à leur opposer. Ainsi, nous censurons très tôt une partie de nos possibles (en particulier l’émotionnel qui est comme banni de notre culture). “Je ne voudrais pas avoir l’air de me plaindre en disant ce que je vais dire… Y a plus malheureux que moi… J’ai pourtant tout pour être heureuse…J’ai toujours été trop sensible… Vous savez, je suis une vraie tête de mule !…. C’est mon caractère, je suis comme ça…On me l’a toujours dit…” Sans compter toutes celles et ceux qui s’excusent ou demandent pardon quand ils se mettent à pleurer, comme s’ils se surprenaient en flagrant délit de transgression d’une loi implicite : “Quand on est grand / un homme, on ne pleure pas” “On ne pleurniche pas pour rien…” De tels messages finissent par obérer en nous toute créativité et toute possibilité de penser que nous pouvons y être pour quelque chose dans ce qui nous arrive. Nous avons alors tôt fait d’incriminer le destin, le hasard, la fatalité, l’accidentel, l’hérédité, le biologique ou que sais-je encore ? pour expliquer ou comprendre nos maladies, nos difficultés, nos épreuves ou ces autres événements qui font le quotidien de nos vies.

Une alternative à l’anticommunication
Ce serait une vraie révolution mentale silencieuse si nous pouvions déjà, chacun à notre niveau, nous abstenir de collaborer au système SAPPE. Ce serait une conquête inestimable si nous acceptions de nous remettre un tant soit peu en cause dans nos habitudes. Si de surcroît, nous pouvions apprendre à mettre en pratique quelques principes d’écologie relationnelle, le monde en serait profondément changé. Parmi ces principes, quelques règles d’hygiène relationnelle qui structurent la méthode ESPERE. A titre d’exemple :

Passer du TU et du On au JE : Non pas “Tu es folle !” mais “Je suis dérouté par ton comportement.” Non pas “On s’est quittés" mais “J’ai été quitté ou “j’ai quitté…” Non pas “Maman, elle est pas contente…” mais “Je ne suis pas contente."

Passer du désir sur l’autre au désir vers l’autre en se confrontant à notre illusion de toute-puissance infantile, en acceptant de pouvoir être démuni face à l’autre, sans pour autant être désespéré. Parfois, lorsque nous arrêtons de vouloir pour l’autre nous lui permettons de commencer à vouloir pour lui et à faire à son niveau.

Passer de l’inflation d’explications qui saturent beaucoup d’échanges (en particulier les relations parents-enfants et adultes-enfants) à la confirmation du point de vue de l’autre.
“Oui, j’entends que tu me vois comme méchante, quand je ne suis pas d’accord avec tout ce que tu me demandes…” Pour pouvoir confirmer l’autre et reconnaître que nous avons accusé réception de ses idées, de son ressenti, de ses attentes ou de ses désirs, sans pour autant les approuver, il nous faut pouvoir être suffisamment individué et différencié pour ne pas nous confondre avec lui, avec ses besoins, ses attentes ou ses désirs. Il nous faut pouvoir ne pas prendre au pied de la lettre tout ce qu’il nous dit ou nous reproche. Pour ce faire, la frontière doit pouvoir être suffisamment étanche et stabilisée dans nos esprits, entre ce qui est de l’ordre du rêver, du penser, du dire et du faire.

La méthode ESPERE comporte encore bien d’autres règles, principes, repères ou messages de vie relationnelle.

Apprendre à différencier autorité et pouvoir, sanction et punition.

Dans une relation donnée, différencier ce qui relève du niveau des sentiments (l’amour, l’affection, voire l’ambivalence et la haine ) et ce qui appartient à la relation : le donner, le demander, le recevoir et le refuser.

Différencier les façons de donner (dont la gamme varie entre l’imposer et l’offrir) de demander (entre l’exiger et le proposer) de refuser (entre s’opposer et se positionner) de recevoir (entre prendre et accueillir) Et tendre vers les formes les plus matures de la relation (offrir, proposer, se positionner, accueillir) plutôt que de s’enferrer dans ses modalités infantilisantes ou régressives (imposer, exiger, s’opposer, prendre).

Accepter de développer nos compétences relationnelles, comme mettre en pratique les principes de base de la méthode ESPERE reviendrait à développer une véritable prophylaxie de bien des maux, des souffrances, et des violences sourdes ou explosives qui s’exercent dans l’intimité et qui se propage et se démultiplient sur la scène sociale et notamment le monde du travail. Encore nous faut-il accepter, dans un premier temps, une mise à nu de nos vulnérabilité, de nos blessures voire de nos détresses et de nos désarrois.

Les règles d’hygiène relationnelle forment un ensemble de principes ou de propositions qui sont énoncés non pas sur le mode normatif du “Il faut que” mais plutôt sur le mode transitionnel du "Il est possible de… si vous le faites”. Elles s’expérimentent en s’appuyant sur des outils et des médiations. Parmi eux l’écharpe, le bâton de parole, la visualisation de la situation-problème, et le pratique des actes symboliques.

Pour conclure, un dernier point.
Les repères, les outils et les médiations de la méthode ESPERE ne s’emploient pas de façon automatique, plaquée ou systématique comme des solutions magiques, des recettes ou des tours de passe-passe. Ils font partie d’un tout et s’inscrivent dans un processus global dont la responsabilisation de soi est l’axe majeur, mais aussi l’appropriation, l’implication et l’engagement, de même que la différenciation. De ce fait, si les écrits de Jacques Salomé ou les supports pédagogiques qu’il rend disponibles sont des aides précieuses pour découvrir la méthode ESPERE, il est tout de même recommandé de pouvoir bénéficier par ailleurs, d’une sensibilisation plus concrète avec des professionnels qui proposent, soit des entretiens individuels inspirés de cette approche, soit des ateliers ou des groupes à thème. Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir leurs connaissance ou expérimenter concrètement les outils de la méthode, des formations sont maintenant proposées par les membres de l’Institut ESPERE qui s’est fixé comme objectif de promouvoir cette approche et de regrouper les professionnels de la communication et des relations humaines qui s’y référent explicitement et clairement, ce qui suppose qu’ils l’aient intégrée et suffisamment digérée eux-mêmes, qu’ils ne l’emploient pas de façon éclectique ou en l’amalgamant confusément avec d’autres pratiques.


Livres ressources :
Charte de vie relationnelle à l‘école, Editions Albin Michel 1995
Pour ne plus vivre sur la planète TAIRE, Albin Michel 1997
Une vie à se dire, Editions de l’Homme, 1998 & Pocket
Le courage d’être soi, Editions du Relié 1998 & Pocket
Passeur de vies, Editions Dervy 2000 & Pocket

NB : de nombreux ouvrages de Jacques Salomé sont disponible au Club Nouvelles Clés.


1 - Institut ESPERE, 13-15 rue d'Italie, 75013 Paris. Site web : www.institut-espere.com
2 - En se rappelant que utopie signifie "le lieu qui n'est pas" et qu'il suffit de trouvez un lieu à l'utopie pour qu'elle ne soit pas pure vue de l'esprit. Ces lieux pourraient être "les oasis relationnelles" que Jacques Salomé appelle de ses voeux.
3 - Voir le succès du documentaire Etre et avoir, de Nicolas Philibert, sorti 2002.
4 - Dans Relation d'aide et formation à l'entretien, Ed revue et augmentée, Septentrion 2003
5 - Sous titre de son livre Une vie à se dire.
6 - Cette altérité qui nous "altère" et nous laisse indemne.
7- En reprenant le titre d'un livre de Michel Tournier "Journal extime", La Musardine 2002.

Contact : maryselegrand@wanadoo.fr

Site officiel de Jacques Salomé : www.j-salome.com

 

Les autres dossiers

retour à la page d'accueil


© NouvellesCles.com tous droits réservés