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Pourquoi
certains enfants aiment l’école alors que d’autres la détestent
? Pourquoi certains réussissent bien leur scolarité alors que
d’autres sont en difficulté voire en total échec ? Pourquoi notre
école est-elle en crise ? Comment l’en faire sortir ? Voici ma
réponse, fondée sur plus de trente ans de réflexion et de pratique
du système scolaire en tant qu’élève, parent d’élève et professeur
: les enfants aiment l’école et réussissent quand elle permet
leur épanouissement, ils la détestent et sont en échec quand elle
l’entrave. C’est pourquoi je pense qu’il serait bon d’introduire
les différentes techniques du développement personnel à l’école,
à toutes les étapes du cursus scolaire. Mais pourquoi ne pas repenser
complètement le système scolaire pour qu’il permette directement
le développement personnel des jeunes ? Si notre école est en
crise, ce n’est pas parce que les professeurs ne savent pas enseigner
ou parce que les élèves ne veulent pas apprendre, c’est parce
qu’elle ne respecte pas assez le désir essentiel des êtres humains,
le désir d’être heureux.
Le
sens de l’éducation
Je l’ai vécu en tant qu’élève tout au long de ma scolarité, je
le vois aujourd’hui avec mes quatre enfants âgés de dix à dix
neuf ans, je l’ai aussi constaté avec des milliers d’adolescents
quand j’étais professeur en lycée : l’école ne réussit que si
elle permet à un élève de se sentir progresser dans le sens de
son désir. La première motivation des élèves n’est pas la culture
ni la formation en vue d’un travail, c’est le mieux-être : devenir
plus compétent, plus puissant, plus libre, plus épanoui. Comme
tout être humain, un enfant est un être de désir. Il n’accomplit
une action que s’il y trouve un intérêt, que s’il se sent motivé
dans son être par cette action et le fruit de cette action. Or
le désir essentiel de l’homme est d’être heureux, d’acquérir tout
ce qui lui permet d’être plus heureux. L’école doit certes transmettre
les bases du savoir, mais le but fondamental de l’éducation est
selon moi de développer l’aptitude au bonheur. Une école doit
être comme une famille : un lieu où les enfants s’épanouissent,
où ils se sentent bien, parce qu’ils se sentent progresser sur
leur chemin de vie.
La
finalité de l’école
Le but de l’école n’est pas seulement de transmettre des connaissances
ou de socialiser les enfants, il est de transformer un être immature
en personne autonome, responsable et épanouie, capable de bien
vivre avec les autres, conformément à son désir.
Quel est le critère d’une bonne école ? Je n’en connais qu’un,
mais il suffit : c’est qu’il y règne la joie d’apprendre. L’expérience
montre qu’un apprentissage réussit lorsque les élèves aiment ce
qu’ils apprennent et la manière dont ils l’apprennent. Lorsqu’ils
comprennent la légitimité et l’intérêt de ce qu’on leur enseigne
et qu’ils peuvent en tirer une satisfaction. L’acquisition d’un
savoir ne va certes jamais sans effort ni difficulté. Il faut
du courage pour étudier une discipline, faire des exercices, suivre
un programme, accepter des contraintes. Mais il est impossible
de bien apprendre quoi que ce soit sans une forte motivation personnelle.
Le drame de l’éducation scolaire, c’est qu’elle ne tient aucun
compte du désir des élèves. La plupart ne sont absolument pas
intéressés par ce qu’on leur enseigne. Beaucoup ne comprennent
même pas pourquoi on leur apprend certaines matières comme les
mathématiques, l’histoire ou la philosophie, voire le français,
les langues ou la musique. C’est que le système scolaire met au
centre le savoir et non l’être humain. Il donne la priorité à
ce qui est secondaire, le savoir du maître à transmettre avec
son objectivité et sa rigueur, et il néglige l’essentiel, le désir
de s’améliorer de l’élève, avec toute sa subjectivité, sa singularité,
sa personnalité. Les grands pédagogues le disent depuis Rousseau
: Pestalozzi, Montessori, Freinet, Steiner… Tous savent qu’il
faut mettre le désir d’évoluer de l’enfant au cœur du processus
éducatif. Mais les meilleurs témoins sont les élèves. Ils savent
immédiatement reconnaître les « bons profs » des « mauvais profs
». La distinction est certes caricaturale, mais elle n’est pas
sans pertinence.
Les
bons et les mauvais profs
Les bons profs sont ceux qui aiment enseigner et réussissent à
transmettre leur savoir « en intéressant leurs élèves », comme
ils disent, et cela marche quels que soient le niveau et la matière.
Ils savent s’adresser non seulement à l’esprit mais aussi au cœur
de leurs élèves, ils n’ont pas peur de s’impliquer dans des relations
authentiques, sont attentifs à leurs besoins, font évoluer leurs
cours, savent adapter leurs méthodes. Est-ce un hasard si la plupart
d’entre eux ont eu une démarche de développement personnel dans
leur vie privée ? Les « mauvais profs » sont ceux avec qui les
élèves n’aiment pas étudier parce que leurs cours ne sont pas
vivants. Ils se contentent de réciter leurs connaissances de manière
impersonnelle et sont ennuyeux malgré la meilleure volonté pédagogique
du monde. J’ai bien peur qu’ils soient les plus nombreux dans
l’éducation nationale. Mais ils font ce qu’on leur demande et
ce qu’on leur a appris. Les universités et les IUFM sont centrés
sur le savoir et l’efficacité de sa transmission, non sur l’être
humain et son épanouissement. Comment pourrait-il en être autrement
à l’école?
Une
pédagogie du désir
La pédagogie est pourtant une science bien simple. Le principal
moteur de l’apprentissage est le même que n’importe quelle action
humaine : c’est la recherche de ce qui est bon, c’est l’amour
de la vie. « Le désir est l’essence de l’homme », comme le dit
Spinoza. C’est parce qu’on néglige cette vérité anthropologique
fondamentale que tout va si mal dans le grand navire de l’Education
Nationale. Tant de professeurs ne s’intéressent pas au désir de
leurs élèves, ne les aiment pas, et souvent, les méprisent… Comment
cela ne serait-il pas réciproque ?
Tout se passe mieux lorsqu’un professeur entre en dialogue avec
ses élèves, qu’il les valorise et adapte son enseignement de manière
à satisfaire leur désir de bonheur. Quand il leur montre l’intérêt
de sa matière dans l’optique de la vie. L’enseignement réussit
surtout bien lorsqu’il procure à l’élève une joie d’apprendre
: joie d’augmenter son savoir et son savoir-faire, d’accroître
son autonomie, de devenir meilleur, plus estimable, plus vivant.
C’est la leçon qu’on peut tirer de l’extraordinaire expérience
pédagogique du petit Arthur relatée dans « mon école buissonnière
» : un enfant normal apprend tout très vite quand il travaille
dans l’amour et la joie : stimulé par ses parents, Arthur a eu
son bac à 11 ans et une licence de math à 13 sans aller à l’école,
avec beaucoup d’équilibre et de bonheur.
Une telle réussite demande une tout autre manière d’enseigner
que celle à laquelle nous sommes habitués. Je le vois bien avec
mes enfants, je l’ai également vu pendant mes dix années passées
dans l’éducation nationale, d’abord comme professeur de sciences
en collège, puis comme professeur de philosophie en lycée.
Mon
expérience d’enseignant
Le scénario se répétait chaque année, avec toutes mes classes.
Les élèves arrivaient avec des années de conditionnement éducatif
derrière eux. Ils étaient habitués à rester passifs et à travailler
sans motivation, par contrainte. Il y avait bien toujours une
petite poignée d’élèves sérieux et motivés, mais la grande masse
était démotivée, découragée, avec un noyau grandissant de jeunes
en échec et dégoûtés par le travail, qui rendaient la classe impossible
à gérer. Alors que tous sont si pleins de vie et désireux d’apprendre
! Que fait l’enseignant classique ? Il fait ce qu’on lui demande
et ce pour quoi on le paye : il fait son cours en s’adressant
de la même manière à tous les élèves. Il sait que seule la petite
partie motivée et au niveau peut le suivre, mais il a un programme
à respecter… Je ne crois pas exagérer en disant que la majorité
des élèves n’écoutent pas les cours de leurs professeurs. C’est
ce qui est si décourageant quand on est enseignant : tous ces
efforts, pour si peu de résultats…
C’est aussi ce qui se passait dans mes classes au début, quand
je faisais mes cours sans m’intéresser aux élèves. Des dizaines
d’heures de préparation, toute mon énergie en classe pour les
intéresser, mais ils ne se sentaient pas concernés. Ils s’ennuyaient,
se mettaient à dessiner, à bavarder entre eux, dormaient ou faisaient
leurs devoirs pour les autres matières. Je n’ai été efficace que
lorsque j’ai commencé à concevoir mes cours comme des séances
de développement personnel : en impliquant les élèves dans leur
être, en m’intéressant à tous, individuellement, surtout les plus
faibles, en étant attentif à leur demande éducative. J’ai multiplié
les initiatives pour rencontrer leur désir, susciter leur motivation,
stimuler leur goût de comprendre. Cela supposait surtout que je
m’intéresse à eux personnellement, que je sache les impliquer
existentiellement, que je leur montre que mon enseignement pouvait
les aider à résoudre leurs problèmes de vie. Mes cours marchaient
bien quand ils ne se contentaient pas de transmettre un programme
de sciences ou de philosophie mais qu’ils leur apportaient un
plus dans leur vie. Je suis ainsi devenu le professeur à part,
celui qu’on préfère parce qu’on peut dialoguer librement, étudier
ce qu’on désire, travailler dans la joie et même, parfois, jouer,
rire et se reposer.
Un
professeur de bonheur
Avant d’être un professeur face à des élèves, je me sentais un
être humain face à d’autres êtres humains. Plus compétent, certes,
mais pas nécessairement supérieur. Et je suis devenu peu à peu
un professeur heureux, avec des élèves heureux d’étudier la philosophie
avec moi comme un moyen d’épanouissement personnel et regrettant
de ne pas avoir commencé bien plus tôt.
Ce travail était passionnant, mais épuisant. Les élèves que j’accueillais
en terminale étaient trop conditionnés par le système scolaire,
et j’entendais beaucoup de critiques de la part des collègues
et de l’administration. Après des années d’efforts pour faire
mes cours dans l’esprit du développement personnel, j’ai pris
congé de l’éducation nationale et j’ai créé ma propre école de
philosophie. Une école ouverte à tous, jeunes et moins jeunes,
dans laquelle je m’épanouis en enseignant librement la philosophie
pratique à tous ceux qui désirent progresser en sagesse et en
bonheur.
Le
besoin de philosophie pratique
Il est bien dommage que l’école de la République ne puisse faire
profiter les élèves d’un tel enseignement. Ce n’est pas en terminale,
en une année et pendant la période du bachotage que l’on peut
profiter pleinement d’un enseignement philosophique. C’est tout
au long de la scolarité et dès le plus jeune âge qu’il est essentiel
d’apprendre à penser par soi-même, à dialoguer, à comprendre sa
vie, à développer son éthique, à réfléchir librement sur l’homme
et le monde, la connaissance et la vérité, la pratique et les
valeurs… Et même tout au long de la vie.
Les initiatives pour introduire la philosophie à l’école ont toutes
été des succès. Pourquoi ne pas les généraliser ? Pourquoi ne
pas introduire la philosophie comme matière obligatoire dans toutes
les formations d’enseignants et dans toutes les écoles, à tous
les niveaux ? Il n’y a qu’un piège à éviter, dans lequel les professeurs
de terminale tombent trop souvent : rester trop conceptuel, général
et théorique, trop loin de la vie pratique et des préoccupations
des jeunes. Philosopher, c’est apprendre à mieux penser pour mieux
vivre. La philosophie est avant tout un exercice spirituel destiné
à s’améliorer soi-même, comme l’a bien montré Pierre Hadot. C’est
en fait la discipline par excellence du développement personnel.
Pourquoi ne pas la pratiquer ainsi à l’école ?
Des
méthodes non orthodoxes
Au lycée, je commençais toujours mes cours par un témoignage personnel.
J’invitais un élève à exposer un problème existentiel à ses camarades
puis nous cherchions ensemble le problème philosophique en jeu
et les solutions possibles : dois-je dire à mes parents que je
me drogue ? Comment lutter contre mon racisme ? Est-ce que je
crois toujours en Dieu ? Puis-je tromper mon petit ami ? Pour
qui voter ? Comment vaincre ma peur de l’avenir ?
Je n’hésitais pas non plus à parler de ma vie personnelle pour
montrer comment la réflexion philosophique me permettait de résoudre
des difficultés pratiques. Tous les élèves écoutaient alors avec
intérêt, sans exception. Quand ils étaient saturés de paroles,
de concepts et de théorie, je profitais de la liberté totale qui
est laissée aux enseignants pour introduire des exercices pratiques
comme on en trouve dans les stages de développement personnel
: séances de relaxation, exercices de sophrologie, tests psychologiques,
dialogues à deux, séances de massage, scène de théâtre, jeux comiques,
écriture de lettres d’amour, rêves lucides, mouvements de Tai
Chi, postures de Yoga, jeux divers, méditation, travail avec vidéo,
exercices de Biodanza, chansons, séances de blagues et même des
parties de football… J’y consacrais quelques séances par trimestre
ou quelques dizaines de minutes dans un cours pour dynamiser la
classe ou illustrer des parties du programme. L’intimité et la
confiance ainsi créée permettait de pratiquer autrement et plus
joyeusement la philosophie, sans perdre la rigueur de la pensée
et l’exigence de la raison. Ces séances très vivantes et créatrices
étaient adorées par les élèves mais mal vues par mes collègues
et l’administration lorsqu’elle en avait vent. C’est que je ne
me contentais pas de leur enseigner la liberté de penser, je les
invitais à la liberté d’agir. Cela supposait parfois des pratiques
non orthodoxes : nous abandonnions les livres, enlevions les tables
pour nous asseoir en rond, nous sortions parfois de la classe
pour rejoindre la salle de documentation ou de gym, trouver un
coin de nature ou aller sur le terrain de sport. Le plus souvent,
il suffisait d’inviter les élèves à une expérience sans rien modifier
à la classe : quelques minutes de relaxation assise avant de commencer
le cours, quelques blagues pour détendre l’atmosphère et en tirer
une règle de sagesse, ou un exercice pratique pour « vivre » un
thème du programme.
De
la philosophie en acte
L’école traditionnelle privilégie beaucoup trop l’apprentissage
théorique, conceptuel et abstrait. Au contraire, le développement
personnel propose des voies d’intégration de toutes les potentialités
humaines, notamment les plus négligées par notre éducation : la
pratique, le corps, l’action. Ses possibilités d’application à
l’enseignement sont infinies. Voici trois exemples tirés de ma
pratique.
1. Terminale scientifique, cours sur la superstition. Laurent
s’enflamme et me dit qu’il est certain que les esprits existent.
Je lui demande de sortir pour chercher de la craie et demande
à son meilleur copain de se cacher dans une armoire. Il revient
et je propose de faire une séance de spiritisme en classe. Il
s’enthousiasme et propose de l’organiser. Il demande le silence,
fait l’obscurité et interroge : esprit es-tu là ? « L’esprit de
l’armoire » se met alors à frapper et à répondre avec pertinence
à toutes ses questions. C’est le triomphe : « vous voyez bien
que ça existe ! » Il ouvre même l’armoire et ne voit pas son copain
qui était pourtant bien visible. Toute la classe s’écroule de
rire… Esprit critique, es-tu là ? Il était ensuite facile d’expliquer
les mécanismes de l’illusion à l’œuvre dans la superstition et
ses dangers.
2. Terminale économique, cours sur le langage. Qu’est-ce
qu’un concept ? Les élèves font la moue. Je leur demande alors
de venir au tableau un par un pour mimer un concept, du plus simple
au plus subtil. Soudain, grand intérêt, climat de joie et beaucoup
d’étonnement de voir la difficulté de communiquer sans langage.
Stupéfaction parfois devant les gestes absurdes de certains élèves
pourtant intelligents, alors que d’autres plus faibles se révèlent
très doués pour la communication non verbale. Tous se rendent
compte de la nécessité du langage pour exprimer certaines réalités.
Je commence alors mon cours, mais un élève me demande de le mimer…
En un quart d’heure de gesticulation des plus comiques, je parviens
à leur faire comprendre une phrase complexe : la définition d’un
concept. Tous s’en sont souvenus.
3. Terminale technique, cours sur autrui. J’explique l’importance
du dialogue authentique pour créer l’amitié. C’est une classe
très difficile dont tous les professeurs se plaignent (à part
moi). Un élève me dit que tout le monde se déteste dans cette
classe depuis un conflit en début d’année et que personne ne parle
jamais à personne. Je propose alors à chacun de choisir un camarade
avec qui il est en conflit, de se mettre à côté de lui et d’écrire
sur une feuille « pourquoi est-ce que tu ne m’aimes pas ?
». Malgré quelques réticences, tous s’exécutent, les feuilles
et les réponses s’échangent pendant une demi heure, avec la consigne
d’éviter tout reproche, de ne parler que de soi et de terminer
sa réponse par une question à l’autre pour faire sa connaissance.
L’atmosphère change : le silence devient intense dans cette classe
d’habitude chahuteuse voire violente. Des rires, des larmes, puis
lecture à la classe de quelques dialogues. Analyse en commun de
la situation : le conflit venait d’une incompréhension, et l’incompréhension,
d’une mauvaise communication. Tout est allé mieux ensuite. Le
cours d’après, un élève vient me voir pour me dire qu’il a fait
faire l’exercice à ses parents qui n’arrêtaient pas de se disputer
et que ça avait « incroyablement marché ».
Ce n’est qu’un petit échantillon de ce qu’on peut faire pour introduire
l’esprit du développement personnel dans l’enseignement. Les résistances
au changement sont fortes dans notre système, mais les besoins
sont immenses. Plus d’une fois des collègues sont entrés dans
ma classe en croyant que je n’étais pas là parce qu’ils entendaient
trop de rires ou de cris. Beaucoup n’aimaient pas mes méthodes
jugées « fantaisistes ». Mais le fait est là : mes élèves aimaient
venir dans mes cours, ils réussissaient aussi bien au bac sinon
mieux, et ils avaient avec moi le sentiment de savoir pourquoi
ils venaient à l’école. Par chance, mon proviseur était compréhensif.
Il m’a seulement demandé une lettre de l’inspecteur d’académie
pour légitimer mes méthodes après qu’une parente d’élève lui ai
téléphoné pour savoir s’il était normal que le cours de philosophie
se déroule sur le terrain de sport. Je n’ai plus ce genre de problèmes
depuis que je ne travaille plus en lycée mais je me sens toujours
concerné par le devenir de notre école.
Un
problème de société
J’ai bien peur que les professeurs compétents qui aiment ce métier
et réussissent avec leurs élèves ne soient amenés comme moi à
se marginaliser dans le système éducatif ou à s’en exclure d’eux-mêmes
pour pouvoir enseigner dans de bonnes conditions. Notre ministre
philosophe Luc Ferry a absolument raison de vouloir réformer en
profondeur le système scolaire, mais il risque de s’y casser les
dents comme ses prédécesseurs s’il n’est pas attentif aux véritables
désirs des acteurs de l’école. A mon sens, le problème scolaire
dépasse largement la question de l’éducation. Il prend sa racine
dans l’idéologie diffuse qui règne dans toute notre société. Idéologie
du « progrès » et de « l’humanisme », certes, mais bien éloignée
des désirs et de la raison. Notre système éducatif ne donne pas
la priorité au désir de culture, de sagesse et de bonheur des
individus. Il suit la tendance de la société à privilégier des
valeurs comme la rentabilité économique, la compétition sociale,
la puissance technique, la réussite médiatique ou le progrès scientifique.
Changer
le système ?
Si j’étais ministre de l’éducation nationale, je proposerais de
faire ce que la grande majorité des élèves, parents et professeurs
demande, ou plutôt désire sans oser le demander : totalement changer
le système éducatif. J’entends souvent dire que la France a le
meilleur système éducatif du monde. C’est peut-être vrai, mais
selon quels critères ? Les 80 % de réussite atteint au baccalauréat
sont un leurre. J’ai vu des milliers de candidats avoir leur baccalauréat
avec un niveau déplorable : aucune culture solide, une intelligence
médiocre, une totale immaturité.
La majorité des bacheliers ont moins de sept en philosophie, malgré
l’augmentation constante des barèmes de notation. Ils ne savent
pas penser par eux-mêmes, ne comprennent pas ce qu’ils disent,
ne savent pas maîtriser les concepts de base. Comment pourrait-il
réussir ensuite à l’université ? Et que dire de tous ceux qui
n’arrivent pas au bac ? La vérité, c’est que notre système éducatif
est catastrophique. Il est construit depuis la maternelle pour
fabriquer une élite pour les grandes écoles et non pour épanouir
la totalité des enfants et en faire des êtres heureux, des hommes
intelligents et des citoyens responsables. La plupart des élèves
perdent leurs capacités, leur intérêt pour le savoir, leur désir
de progresser durant leur scolarité.
La majorité des professeurs se sentent en échec. Mais ce n’est
pas une fatalité. L’école peut changer. Ce n’est qu’une question
de volonté. Qui sait quel animal merveilleux le Mammouth pourrait
devenir si on savait écouter son désir ?
L’école
de rêve
Il ne s’est pas passé une année sans que je demande à mes élèves
de répondre à la question « quelle serait pour vous l’école
idéale ? ». Les réponses étaient toujours très originales, pertinentes
et réalistes. Tous rêvaient à peu près de la même chose, une école
au service de leur épanouissement : moins de travail en quantité
mais plus en qualité, de bons profs, de l’écoute, une ouverture
sur la vie, et surtout, plus de joie… Quel ennui dans la plupart
des classes… Et quelle tristesse… Une mesure très simple (mais
scandaleuse) permettrait d’améliorer grandement l’école : laisser
les élèves choisir leurs professeurs. Beaucoup d’enseignants se
retrouveraient peut-être sans élèves et n’auraient plus qu’à changer
de métier ou à l’apprendre auprès des meilleurs d’entre eux. Mais
les élèves y gagneraient. Il est bon en principe de réduire les
effectifs par classe et d’augmenter les horaires par matière.
Mais il vaut mieux une heure de cours excellente dans un amphi
avec cinq cent élèves qu’une heure médiocre donnée par cinquante
profs avec des classes de dix.
Et pour nous, quelle serait l’école idéale ? Qu’est-ce qui nous
empêche de la créer, de la maternelle à l’université ? Je pense
personnellement que presque tout doit être changé : les horaires,
les matières, les programmes, les formations des professeurs,
les modalités d’examens, les méthodes pédagogiques. Mais l’essentiel
n’est pas là. Il est « invisible pour les yeux », comme dit le
petit Prince : c’est ce qui se passe dans le cœur de l’élève,
et dans la qualité de la relation entre les enseignants et les
enseignés.
Du
réalisme
Un tel projet demande autant de courage que de prudence. Il ne
s’agit pas de révolutionner l’école mais de la réformer progressivement
en exploitant ses ressources pour qu’elle réponde mieux aux besoins
de tous. Nous disposons d’une magnifique invention pour cela :
la démocratie. L’État n’a jamais demandé au peuple de se prononcer
sur l’école qu’il désire. Pourquoi ne pas lancer une réflexion
nationale sur l’école ? Pourquoi ne pas lancer une enquête pour
demander à tous les français de se prononcer sur l’école qu’ils
désirent, sans oublier les premiers concernés : les enfants ?
Nous pouvons nous inspirer des autres systèmes éducatifs dans
le monde, des institutions parallèles comme les écoles Steiner
ou Krishnamurti, des essais innovants tels que la « méthode Arthur
».
Introduire quelques heures de développement personnel et de philosophie
dans les classes serait excellent, comme il serait bon de développer
les pratiques artistiques et le sport à l’école, mais cela serait
insuffisant pour supprimer le malaise des enseignants, donner
aux élèves le goût de travailler et éliminer l’échec scolaire.
C’est toute la philosophie de l’éducation qu’il faut changer dans
notre pays, toute la manière d’envisager la scolarité, dans l’esprit
de tous. Utopie ? Non, si on s’en donne les moyens, et si on sait
poser les bonnes questions. Quelle société désirons-nous ? Quelle
humanité désirons-nous créer ? Soyons réalistes : c’est ce débat
philosophique qu’il faut avoir le courage d’ouvrir si nous voulons
vraiment améliorer le système éducatif. « Seul un dieu peut encore
nous sauver », disait Holderlïn. Ce dieu, c’est peut-être l’école
du bonheur.
Sur le
web : Le PARADIS : Ecole philosophique de Bruno Giuliani :
www.ecolephilo.com
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