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LES DOSSIERS CLÉS
 


Vers une écologie spirituelle

Aux racines profondes de l’écologie
Par Patrice van Eersel

Sans doute nos ancêtres auraient-ils été fort étonnés s’ils nous avaient entendus discuter d’écologie. Que nous fassions partie de la grande Nature et soyons obligés, sous peine de mort, de la respecter amoureusement, cela leur était évident. Nos artifices nous ont bouché la vue.

P. van Eersel

Avec nos fabuleuses machines, nous faisons les malins. Notre prétention d’homo technologicus est allée jusqu’à croire que nous pourrions nous guérir de la mort! Mais ne râlons pas trop. La prise de conscience se fait, n’est-ce pas ? Grâce, il faut le dire, à de très bons professeurs : le trou d’ozone en est un, l’effet de serre aussi, ou le sida -qui nous font tout revoir autrement. Mais il y a des professeurs plus anciens, et nettement moins méchants. Prenez l’orque, par exemple. Dans l’océan, ce dauphin géant constitue le bout de la chaîne alimentaire: gros comme deux ou trois éléphants, il est aussi redoutable que le tigre et tous les animaux marins le craignent. Eh bien jamais, de mémoire d’homme, on n’a vu un orque dévorer un humain, même quand celui-ci s’approchait de lui avec un petit couteau assassin. Pourquoi ? Par bêtise ? Les orques sont supérieurement intelligents -largement autant que les tigres ou que les loups, soyez-en sûrs- alors pourquoi ?
Écoutez l’histoire de Paul Spong.

Cela faisait déjà un an que le zoo-psychiatre Paul Spong s’occupait de la femelle orque Skana, au Marineland de Vancouver, au Canada. Une jeune adulte de trois tonnes environ. Tous les deux commençaient tout juste à faire ami-ami. Spong savait qu’on n’avait jamais pu rapporter un seul cas concret d’orque ayant dévoré un homme. Néanmoins, bien que devenu suffisamment proche de Skana pour lui gratter le dos, ou même lui grimper dessus et plonger avec elle sous l’eau, il arrivait qu’elle lui fasse encore peur.
Un matin, alors qu’il était assis au bord du bassin, sur la plate-forme d’entraînement, ses pieds nus trempant dans l’eau, Skana s’approcha de lui, lentement, comme elle avait l’habitude de le faire, et s’immobilisa à quelques centimètres. Soudain, sans prévenir, elle ouvrit son énorme gueule (cinquante centimètres d’une double rangées de petits poignards!) et lui happa les pieds. Spong, pétrifié, sentit la mâchoire géante se refermer, et la pointe des dents lui toucher la peau.
En un éclair, il réussit à se retirer, le cœur battant. Puis, debout sur le ponton, il regarda Skana. Elle l’observait. S’obligeant au calme, le chercheur se rassit et, lentement, remit ses pieds dans l’eau devant le rostre de la géante. Sans attendre, Skana refit son geste. Et de nouveau, Spong extirpa prestement ses pieds de la gueule de l’orque. Il ne pouvait s’y faire.
Onze fois, l’animal et le zoo-psychiatre répétèrent leur manège. À la douzième, Paul Spong parvint à dissoudre sa peur. Quand, de nouveau, l’orque fit mine d’ouvrir la mâchoire, l’homme demeura sincèrement immobile et calme ; il resterait sur place quoi qu’il arrive. Sans se presser, Skana referma la bouche, frotta doucement les pieds de l’homme de la pointe de ses crocs, puis cessa son jeu. Et Spong s’aperçut alors, étonné, qu’il n’avait plus peur d’elle. Ses derniers résidus de crainte avaient disparu. Et il se demanda soudain qui, des deux, était en train d’étudier l’autre.
Tout s’était réellement passé comme si c’était elle qui cherchait à l’apprivoiser! Imaginez que vous décidiez d’apprivoiser un petit animal, que feriez-vous? Sans doute vous approcheriez-vous tout doucement, tendant vers lui ce qui lui ferait le plus peur, vraisemblablement vos mains. Une fois, deux fois, dix fois vous recommenceriez votre manège, jusqu’à ce que sa peur s’évanouisse.
Cet épisode vint parachever des années d’interrogation. Spong, définitivement persuadé d’avoir affaire à un être intelligent et hautement socialisé, pour qui la captivité, même dans un grand bassin, relevait de la barbarie pure, se mit à plaider la libération de Skana. Ses collègues conclurent qu’il était devenu fou, et l’aquarium de Vancouver le licencia.
L’adolescente Skana mourut peu d’années après, toujours captive. Elle devait avoir une quinzaine d’années. Normalement, les orques vivent aussi longtemps que les hommes, jusqu’à quatre-vingts ans. Entre temps Paul Spong, lui, avait changé de vie. Il s’était installé avec sa famille en pleine nature, sur la côte sauvage de la Colombie britannique, à Albert Bay, chez les Indiens Nimpkish.
À sa grande joie, Spong peut désormais observer les tribus d’orques libres en train de jouer et de chanter, des semaines durant. Mais à sa grande tristesse, il s’est aussi aperçu que l’appât du fric attirait jusqu’en ces contrées sauvages des compagnies forestières, venues couper les séquoïas géants, dont certains ont plus de mille ans. Couper des arbres de mille ans ! C’est aussi fou que de tuer les dernières grandes baleines bleues ! Niais hommes modernes, agitant leurs tronçonneuses pour montrer qu’ils sont “libres” ! La rage vous prend... Spong est parti dans la deep ecology.

Qu’est-ce que la deep ecology ?
La deep ecology (expression inventée par le Norvégien Arne Naess en 1973) s’interroge de manière socratique sur la disparition de la sauvagerie -parce que cette perte pourrait signifier, entre autres, la fin de l’humain. La vraie sauvagerie n’est pas la cruauté destructrice que s’imaginent les urbains. L’évolution du vivant constitue une gigantesque chaîne symbiotique. Toutes les espèces vivantes dépendent les unes des autres et la fameuse “loi de la jungle”, qu’eugénistes et nazis prétendirent mettre en œuvre chez les hommes, ne fonctionne jamais, en réalité, au détriment d’une race ou d’une espèce, mais toujours dans le sens d’une coopération générale et de la survie optimale de l’ensemble un animal fou, qui se mettrait à détruire les autres espèces autour de lui, disparaîtrait rapidement, par évanouissement de sa propre matrice. Non que nous vivions dans un conte de fées à la Walt Disney ; les espèces se dévorent aussi les unes les autres et nous ne sommes pas de reste. Mais tiens, justement, parlons-en, de notre façon de manger les animaux.
Essayez donc de parler, à table, de la façon dont a été élevée, puis tuée, l’escalope de veau qui nage dans sa crème de lait ! On ne priera pas l’esprit du buffle, on vous dira : “Taisez-vous, voyons, nous sommes à table !” Que dirait-on d’une planète dont les habitants refuseraient avec dégoût d’évoquer l’origine concrète de ce qu’ils sont en train d’avaler ? Les hommes nagent sans s’en rendre compte dans un océan de sang animal.
Je ne suis pas carniphobe. Je peux me pourlécher d’un lambeau de viande crue, tout juste salée. Mais alors, il nous faut absolument penser à la chaîne de la viande. À l’ensemble de nos processus économico-carnassiers. Depuis les geôles souvent infâmes où les bêtes domestiques modernes passent leurs pâles existences -elles qui aimeraient tant jouer, frotter leur sensualité aux herbes folles!- jusqu’aux blockhaus formellement “interdit d’entrer” où on les abat finalement, après les y avoir traînées, les fers rivés au sol, terrorisées depuis le moment de leur capture, par l’odeur entre toutes reconnaissable de la voiture du maquignon (mais le moment viendra où l’on saura les anesthésier à tel point qu’elles ne ressentiront même plus cette peur, et ce tournant ne sera pas le moins redoutable). Assumer notre état carnassier avant de pouvoir le transcender.

Un jeune boucher américain, récemment frappé par la grâce (il avait failli mourir), me parla un soir de son art. Il y fut beaucoup question de techniques de couteau. Mais il me parla aussi de l’âme des animaux. C’était curieux. Un Yankee de vingt-trois ans, rougeaud et lourd, droit sorti d’une banlieue bien hard, qui vous explique la racine latine du mot animal : anima, l’âme.
Il ignorait qu’en français sa démonstration était immédiate; pour lui, “âme” se disait soul.
Pendant des dizaines de milliers d’années, avant de partir à la chasse, nos ancêtres chantaient et dansaient une prière à l’adresse de l’Esprit de la bête qu’ils allaient tuer.
Nous sommes issus d’une race carnivore. Cela n’est pas laid. Regardez les esquimaux, qui se nourrissent exclusivement de viande. Leurs gestes sont beaux. La bête harponnée aussi...
Mais quoi ? Redevenir chasseur ? Bien sûr, il y en a encore qui s’y croient. Dans les campagnes de France notamment. Mais aussi en Alaska. Ou en Sibérie. Eux, au moins, appellent les choses par leur nom. Et ne blêmissent pas à se raconter, à table, les détails du sacrifice. Ils assument leur humanité: “Boucher, une épaisse tranche de vache, s’il te plaît, et bien gorgée de sang !”
Malheureusement les armes ont forci, et les bêtes sont devenues minces. Et pitoyable la traque -quand bien même les apparences tromperaient encore un peu, prenant l’allure d’un grizzli dans les Rocheuses, ou d’un igre dans le Rajasthân. Ici, le chamanisme s’est évanoui par disparition du terrain. Par évanouissement des possibilités pratiques. Par dématérialisation. À moins de devenir chasseur de rats ! Et d’implorer, en effet, le Seigneur des rats de bien vouloir vous pardonner, juste avant de descendre dans l’égout.
Le jeune boucher yankee avait réfléchi à tout ça. Après les chamanes, me dit-il, sont venus les prêtres. Et eux aussi ont prié la viande qu’on tuait. Je me suis alors rendu compte que je n’avais jamais réfléchi à la nature profonde du geste kasher. C’était d’autant plus impardonnable que j’avais vécu dix-sept ans en terre d’islam, où la distinction entre Hlal (pur) et Hram (impur) a retrempé la tradition hébraïque à la sincérité du désert, jetant quotidiennement son feu sacré sur la nourriture, à commencer par la viande. Cela dit, prétendre que mes copains marocains respectaient plus l’animal que moi...
“Qu’importe! rétorqua le jeune boucher, il est bon que beaucoup d’humains perpétuent ces rituels. Nous, en Occident, nous sommes obligés de réinventer à zéro.
- En devenant végétariens ?
- En mangeant moins de viande, c’est sûr.
Puis il m’a fait lire un texte du poète américain Gary Snyder.
Il y a des bouchers bien singuliers.

La grande torture de l’anima
Il m’a fallu le choc de la rencontre avec l’intelligence animale et le chant des orques pour qu’un immense rideau s’ouvre et que je me rende compte: j’avais jusque-là dormi à poings fermés devant une pièce de théâtre monstrueuse, jouant à vrai dire depuis peu de décennies, mais à guichets fermés, et avec participation active du public.
Cela s’appelle “la grande torture”, ou “le grand massacre” - titre de l’enquête-manifeste d’Alfred Kastler, prix Nobel de biologie, cosignée par Michel Damien et Jean-Claude Nouet, et publiée en 1981, contre l’élevage industriel. Sans effort, se superposèrent dans mon esprit la vision des batteries infâmes, de veaux aveugles ou de poulets aux becs coupés, gonflés d’eau acide, et celle, plus tarabiscotée, de singes et de rats, ligotés dans les labos, le crâne scalpé serti d’électronique. Et l’argument humaniste: “Mais Monsieur, c’est pour sauver des vies humaines !” a soudain sonné faux. À cause de l’anima.

Que mangeons-nous, qui sommes-nous ?
Certains disent que nous sommes ce que nous mangeons. Comment faut-il l’entendre ? Matériellement au moins, le théorème semble juste, et il y aurait déjà de quoi s’inquiéter sur l’affadissement empoisonné qui menace le métabolisme de nos descendants depuis quelque temps. Mais voilà que surgit une autre vision.
14-18. Le début d’un autre genre de boucherie. Exactement contemporaine du corned beef.
La naissance de la viande industrielle. Comme si l’anima était une. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas eu de massacres avant. Mais l’horreur, alors, a franchi un cap -menant droit aux camps qui feront demander au philosophe comment oser penser maintenant ? Quelle bête monstrueuse a soudain surgi, au début du siècle, au beau milieu de la plus “avancée” des civilisations ?
Le jeune boucher américain m’a donné sa réponse: cette bête, c’est notre anima qui fait un cauchemar. Notre propre partie animale, lentement garrottée au fond du cachot de nos refoulements, qui soudain explose. Et la puissance technologique n’y peut rien, bien au contraire: à l’humanité puissante, anima prisonnière forcenée !
Quand donc a commencé le grand refoulement ? Dès le début du judaïsme, diront certains, citant l’injonction divine de la sainte Genèse : croissez et multipliez, et soumettez tout ce qui nage, tout ce qui rampe et tout ce qui vole! L’animal, dans l’Ancien Testament, est surtout cité comme vecteur diabolique. C’est alors qu’on l’a chassé hors du temple. Mais il faut attendre la fin du Moyen-Âge et la réaction paniquée des prêtres chrétiens face à la liberté individuelle naissante, pour que la domestication s’étende à l’âme humaine elle-même -jusqu’au xiiie siècle, les prêtres chrétiens savaient encore aimer l’animal en eux, les Cisterciens priaient avec leur corps, comme des yogis.
Cinq cents ans plus tard, l’existence même du problème -le refoulement animal- sera détecté par Freud, dont tous les descendants, Reich notamment, tenteront d’améliorer la méthode, pour apprivoiser la “pauvre bête” ligotée au fond de l’homme...
Quel choc spatio-temporel nous faudra-t-il pour nous rappeler qu’il ne s’agit pas d’une pauvre bête, mais d’un seigneur, pardon, du “rêve d’un seigneur” ? Quand le choc primitif-futuriste, dont nous n’avons sans doute encore connu que les prémisses, illuminera jusqu’au tréfond de nos cellules.


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