|
Sans doute
nos ancêtres auraient-ils été fort étonnés s’ils nous avaient
entendus discuter d’écologie. Que nous fassions partie de la grande
Nature et soyons obligés, sous peine de mort, de la respecter
amoureusement, cela leur était évident. Nos artifices nous ont
bouché la vue.
P.
van Eersel
|
Avec nos fabuleuses
machines, nous faisons les malins. Notre prétention d’homo technologicus
est allée jusqu’à croire que nous pourrions nous guérir de la
mort! Mais ne râlons pas trop. La prise de conscience se fait,
n’est-ce pas ? Grâce, il faut le dire, à de très bons professeurs
: le trou d’ozone en est un, l’effet de serre aussi, ou le sida
-qui nous font tout revoir autrement. Mais il y a des professeurs
plus anciens, et nettement moins méchants. Prenez l’orque, par
exemple. Dans l’océan, ce dauphin géant constitue le bout de la
chaîne alimentaire: gros comme deux ou trois éléphants, il est
aussi redoutable que le tigre et tous les animaux marins le craignent.
Eh bien jamais, de mémoire d’homme, on n’a vu un orque dévorer
un humain, même quand celui-ci s’approchait de lui avec un petit
couteau assassin. Pourquoi ? Par bêtise ? Les orques sont supérieurement
intelligents -largement autant que les tigres ou que les loups,
soyez-en sûrs- alors pourquoi ?
Écoutez l’histoire de Paul Spong.
Cela faisait
déjà un an que le zoo-psychiatre Paul Spong s’occupait de la femelle
orque Skana, au Marineland de Vancouver, au Canada. Une jeune
adulte de trois tonnes environ. Tous les deux commençaient tout
juste à faire ami-ami. Spong savait qu’on n’avait jamais pu rapporter
un seul cas concret d’orque ayant dévoré un homme. Néanmoins,
bien que devenu suffisamment proche de Skana pour lui gratter
le dos, ou même lui grimper dessus et plonger avec elle sous l’eau,
il arrivait qu’elle lui fasse encore peur.
Un matin, alors qu’il était assis au bord du bassin, sur la plate-forme
d’entraînement, ses pieds nus trempant dans l’eau, Skana s’approcha
de lui, lentement, comme elle avait l’habitude de le faire, et
s’immobilisa à quelques centimètres. Soudain, sans prévenir, elle
ouvrit son énorme gueule (cinquante centimètres d’une double rangées
de petits poignards!) et lui happa les pieds. Spong, pétrifié,
sentit la mâchoire géante se refermer, et la pointe des dents
lui toucher la peau.
En un éclair, il réussit à se retirer, le cœur battant. Puis,
debout sur le ponton, il regarda Skana. Elle l’observait. S’obligeant
au calme, le chercheur se rassit et, lentement, remit ses pieds
dans l’eau devant le rostre de la géante. Sans attendre, Skana
refit son geste. Et de nouveau, Spong extirpa prestement ses pieds
de la gueule de l’orque. Il ne pouvait s’y faire.
Onze fois, l’animal et le zoo-psychiatre répétèrent leur manège.
À la douzième, Paul Spong parvint à dissoudre sa peur. Quand,
de nouveau, l’orque fit mine d’ouvrir la mâchoire, l’homme demeura
sincèrement immobile et calme ; il resterait sur place quoi qu’il
arrive. Sans se presser, Skana referma la bouche, frotta doucement
les pieds de l’homme de la pointe de ses crocs, puis cessa son
jeu. Et Spong s’aperçut alors, étonné, qu’il n’avait plus peur
d’elle. Ses derniers résidus de crainte avaient disparu. Et il
se demanda soudain qui, des deux, était en train d’étudier l’autre.
Tout s’était réellement passé comme si c’était elle qui cherchait
à l’apprivoiser! Imaginez que vous décidiez d’apprivoiser un petit
animal, que feriez-vous? Sans doute vous approcheriez-vous tout
doucement, tendant vers lui ce qui lui ferait le plus peur, vraisemblablement
vos mains. Une fois, deux fois, dix fois vous recommenceriez votre
manège, jusqu’à ce que sa peur s’évanouisse.
Cet épisode vint parachever des années d’interrogation. Spong,
définitivement persuadé d’avoir affaire à un être intelligent
et hautement socialisé, pour qui la captivité, même dans un grand
bassin, relevait de la barbarie pure, se mit à plaider la libération
de Skana. Ses collègues conclurent qu’il était devenu fou, et
l’aquarium de Vancouver le licencia.
L’adolescente Skana mourut peu d’années après, toujours captive.
Elle devait avoir une quinzaine d’années. Normalement, les orques
vivent aussi longtemps que les hommes, jusqu’à quatre-vingts ans.
Entre temps Paul Spong, lui, avait changé de vie. Il s’était installé
avec sa famille en pleine nature, sur la côte sauvage de la Colombie
britannique, à Albert Bay, chez les Indiens Nimpkish.
À sa grande joie, Spong peut désormais observer les tribus d’orques
libres en train de jouer et de chanter, des semaines durant. Mais
à sa grande tristesse, il s’est aussi aperçu que l’appât du fric
attirait jusqu’en ces contrées sauvages des compagnies forestières,
venues couper les séquoïas géants, dont certains ont plus de mille
ans. Couper des arbres de mille ans ! C’est aussi fou que de tuer
les dernières grandes baleines bleues ! Niais hommes modernes,
agitant leurs tronçonneuses pour montrer qu’ils sont “libres”
! La rage vous prend... Spong est parti dans la deep ecology.
Qu’est-ce
que la deep ecology ?
La deep ecology (expression inventée par le Norvégien Arne Naess
en 1973) s’interroge de manière socratique sur la disparition
de la sauvagerie -parce que cette perte pourrait signifier, entre
autres, la fin de l’humain. La vraie sauvagerie n’est pas la cruauté
destructrice que s’imaginent les urbains. L’évolution du vivant
constitue une gigantesque chaîne symbiotique. Toutes les espèces
vivantes dépendent les unes des autres et la fameuse “loi de la
jungle”, qu’eugénistes et nazis prétendirent mettre en œuvre chez
les hommes, ne fonctionne jamais, en réalité, au détriment d’une
race ou d’une espèce, mais toujours dans le sens d’une coopération
générale et de la survie optimale de l’ensemble un animal fou,
qui se mettrait à détruire les autres espèces autour de lui, disparaîtrait
rapidement, par évanouissement de sa propre matrice. Non que nous
vivions dans un conte de fées à la Walt Disney ; les espèces se
dévorent aussi les unes les autres et nous ne sommes pas de reste.
Mais tiens, justement, parlons-en, de notre façon de manger les
animaux.
Essayez donc de parler, à table, de la façon dont a été élevée,
puis tuée, l’escalope de veau qui nage dans sa crème de lait !
On ne priera pas l’esprit du buffle, on vous dira : “Taisez-vous,
voyons, nous sommes à table !” Que dirait-on d’une planète dont
les habitants refuseraient avec dégoût d’évoquer l’origine concrète
de ce qu’ils sont en train d’avaler ? Les hommes nagent sans s’en
rendre compte dans un océan de sang animal.
Je ne suis pas carniphobe. Je peux me pourlécher d’un lambeau
de viande crue, tout juste salée. Mais alors, il nous faut absolument
penser à la chaîne de la viande. À l’ensemble de nos processus
économico-carnassiers. Depuis les geôles souvent infâmes où les
bêtes domestiques modernes passent leurs pâles existences -elles
qui aimeraient tant jouer, frotter leur sensualité aux herbes
folles!- jusqu’aux blockhaus formellement “interdit d’entrer”
où on les abat finalement, après les y avoir traînées, les fers
rivés au sol, terrorisées depuis le moment de leur capture, par
l’odeur entre toutes reconnaissable de la voiture du maquignon
(mais le moment viendra où l’on saura les anesthésier à tel point
qu’elles ne ressentiront même plus cette peur, et ce tournant
ne sera pas le moins redoutable). Assumer notre état carnassier
avant de pouvoir le transcender.
Un jeune boucher
américain, récemment frappé par la grâce (il avait failli mourir),
me parla un soir de son art. Il y fut beaucoup question de techniques
de couteau. Mais il me parla aussi de l’âme des animaux. C’était
curieux. Un Yankee de vingt-trois ans, rougeaud et lourd, droit
sorti d’une banlieue bien hard, qui vous explique la racine latine
du mot animal : anima, l’âme.
Il ignorait qu’en français sa démonstration était immédiate; pour
lui, “âme” se disait soul.
Pendant des dizaines de milliers d’années, avant de partir à la
chasse, nos ancêtres chantaient et dansaient une prière à l’adresse
de l’Esprit de la bête qu’ils allaient tuer.
Nous sommes issus d’une race carnivore. Cela n’est pas laid. Regardez
les esquimaux, qui se nourrissent exclusivement de viande. Leurs
gestes sont beaux. La bête harponnée aussi...
Mais quoi ? Redevenir chasseur ? Bien sûr, il y en a encore qui
s’y croient. Dans les campagnes de France notamment. Mais aussi
en Alaska. Ou en Sibérie. Eux, au moins, appellent les choses
par leur nom. Et ne blêmissent pas à se raconter, à table, les
détails du sacrifice. Ils assument leur humanité: “Boucher, une
épaisse tranche de vache, s’il te plaît, et bien gorgée de sang
!”
Malheureusement les armes ont forci, et les bêtes sont devenues
minces. Et pitoyable la traque -quand bien même les apparences
tromperaient encore un peu, prenant l’allure d’un grizzli dans
les Rocheuses, ou d’un igre dans le Rajasthân. Ici, le chamanisme
s’est évanoui par disparition du terrain. Par évanouissement des
possibilités pratiques. Par dématérialisation. À moins de devenir
chasseur de rats ! Et d’implorer, en effet, le Seigneur des rats
de bien vouloir vous pardonner, juste avant de descendre dans
l’égout.
Le jeune boucher yankee avait réfléchi à tout ça. Après les chamanes,
me dit-il, sont venus les prêtres. Et eux aussi ont prié la viande
qu’on tuait. Je me suis alors rendu compte que je n’avais jamais
réfléchi à la nature profonde du geste kasher. C’était d’autant
plus impardonnable que j’avais vécu dix-sept ans en terre d’islam,
où la distinction entre Hlal (pur) et Hram (impur) a retrempé
la tradition hébraïque à la sincérité du désert, jetant quotidiennement
son feu sacré sur la nourriture, à commencer par la viande. Cela
dit, prétendre que mes copains marocains respectaient plus l’animal
que moi...
“Qu’importe! rétorqua le jeune boucher, il est bon que beaucoup
d’humains perpétuent ces rituels. Nous, en Occident, nous sommes
obligés de réinventer à zéro.
- En devenant végétariens ?
- En mangeant moins de viande, c’est sûr.
Puis il m’a fait lire un texte du poète américain Gary Snyder.
Il y a des bouchers bien singuliers.
La
grande torture de l’anima
Il m’a fallu le choc de la rencontre avec l’intelligence animale
et le chant des orques pour qu’un immense rideau s’ouvre et que
je me rende compte: j’avais jusque-là dormi à poings fermés devant
une pièce de théâtre monstrueuse, jouant à vrai dire depuis peu
de décennies, mais à guichets fermés, et avec participation active
du public.
Cela s’appelle “la grande torture”, ou “le grand massacre” - titre
de l’enquête-manifeste d’Alfred Kastler, prix Nobel de biologie,
cosignée par Michel Damien et Jean-Claude Nouet, et publiée en
1981, contre l’élevage industriel. Sans effort, se superposèrent
dans mon esprit la vision des batteries infâmes, de veaux aveugles
ou de poulets aux becs coupés, gonflés d’eau acide, et celle,
plus tarabiscotée, de singes et de rats, ligotés dans les labos,
le crâne scalpé serti d’électronique. Et l’argument humaniste:
“Mais Monsieur, c’est pour sauver des vies humaines !” a
soudain sonné faux. À cause de l’anima.
Que
mangeons-nous, qui sommes-nous ?
Certains disent que nous sommes ce que nous mangeons. Comment
faut-il l’entendre ? Matériellement au moins, le théorème semble
juste, et il y aurait déjà de quoi s’inquiéter sur l’affadissement
empoisonné qui menace le métabolisme de nos descendants depuis
quelque temps. Mais voilà que surgit une autre vision.
14-18. Le début d’un autre genre de boucherie. Exactement contemporaine
du corned beef.
La naissance de la viande industrielle. Comme si l’anima était
une. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas eu de massacres avant.
Mais l’horreur, alors, a franchi un cap -menant droit aux camps
qui feront demander au philosophe comment oser penser maintenant
? Quelle bête monstrueuse a soudain surgi, au début du siècle,
au beau milieu de la plus “avancée” des civilisations ?
Le jeune boucher américain m’a donné sa réponse: cette bête, c’est
notre anima qui fait un cauchemar. Notre propre partie animale,
lentement garrottée au fond du cachot de nos refoulements, qui
soudain explose. Et la puissance technologique n’y peut rien,
bien au contraire: à l’humanité puissante, anima prisonnière forcenée
!
Quand donc a commencé le grand refoulement ? Dès le début du judaïsme,
diront certains, citant l’injonction divine de la sainte Genèse
: croissez et multipliez, et soumettez tout ce qui nage, tout
ce qui rampe et tout ce qui vole! L’animal, dans l’Ancien Testament,
est surtout cité comme vecteur diabolique. C’est alors qu’on l’a
chassé hors du temple. Mais il faut attendre la fin du Moyen-Âge
et la réaction paniquée des prêtres chrétiens face à la liberté
individuelle naissante, pour que la domestication s’étende à l’âme
humaine elle-même -jusqu’au xiiie siècle, les prêtres chrétiens
savaient encore aimer l’animal en eux, les Cisterciens priaient
avec leur corps, comme des yogis.
Cinq cents ans plus tard, l’existence même du problème -le refoulement
animal- sera détecté par Freud, dont tous les descendants, Reich
notamment, tenteront d’améliorer la méthode, pour apprivoiser
la “pauvre bête” ligotée au fond de l’homme...
Quel choc spatio-temporel nous faudra-t-il pour nous rappeler
qu’il ne s’agit pas d’une pauvre bête, mais d’un seigneur, pardon,
du “rêve d’un seigneur” ? Quand le choc primitif-futuriste, dont
nous n’avons sans doute encore connu que les prémisses, illuminera
jusqu’au tréfond de nos cellules.
|