|
L’engagement
spirituel peut et doit être doublé par l’engagement écologique
:
ils sont complémentaires.
"Aussi
nombreux que soient les êtres, je fais le vœu de les faire tous
parvenir à la délivrance”, tel est le premier des quatre grands
vœux que prononcent les moines zen. Ces êtres, ce ne sont pas
seulement les hommes, mais tous les êtres vivants, y compris,
dit un commentaire, le moindre brin d’herbe. Ces vœux sont ceux
du bodhisattva, de celui qui, parvenu à l’Éveil, refuse la récompense
ultime, la délivrance définitive, le nirvâna, afin de se mettre
encore
et encore au service des autres. Il est bien précisé que le bodhisattva
fait passer les autres avant lui.
Tel est pour nous l’exercice de la compassion, qui est d’abord
identification à autrui, non-reconnaissance, dit maître Dôgen,
du mien et du tien. Pour s’identifier, encore faut-il exactement
connaître l’autre. Autrement dit, compassion et connaissance ne
peuvent aller l’une sans l’autre. Un maître a dit : “Sagesse sans
compassion n’engendre que l’orgueil, mais, sans sagesse, la compassion
est aveugle.” Ce qui signifie qu’il faut connaître la nature pour
la respecter et l’aimer.
Un vrai bouddhiste est de toute nécessité un écologiste.
Un Occidental
qui aborde le bouddhisme doit nécessairement réviser ses vues
sur le rapport de l’homme avec la nature. Il ne peut plus admettre
que l’homme soit “la mesure de toute chose”, comme le soutenait
Protagoras, et moins encore les absurdes propos de Descartes sur
les animaux-machines. Descartes pratiquait lui-même la vivisection,
puisque les animaux ne pouvaient souffrir. Un bouddhiste ne peut
pas non plus accepter la déclaration de Descartes qui est d’ailleurs
un sacrilège “Grâce à la science, l’homme sera désormais le maître
et le possesseur de l’univers.” D’une telle prise de position,
nous voyons aujourd’hui les conséquences.
Si je devais donner quelques-unes unes des raisons qui m’ont,
pendant un temps, écarté du christianisme, je devrais mentionner
le passage bien connu de la Genèse, où Yahvé dit à Noé et ses
fils après le déluge : “Soyez la crainte et l’effroi de tous les
animaux de la Terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout
ce dont la Terre fourmille et de tous les poissons de la mer;
ils sont livrés entre vos mains.” Le traducteur de la Genèse de
la Bible de Jérusalem, le P. de Vaux ajoute : “L’homme est de
nouveau béni et consacré roi de la création comme aux origines,
mais son règne pacifique devient une loi de crainte. En suite
du péché de l’homme, le nouvel âge qui commence sera un âge de
lutte des animaux avec l’homme et des hommes entre eux.”
Un tel propos me scandalisait déjà quand j’étais enfant. Je ne
pouvais admettre que la chute de l’homme ait entraîné celle de
toutes les autres créatures, la Terre elle-même était devenue
pécheresse, peccamineuse, comme on disait naguère.
Comment fonder
une écologie sur de telles bases ?
Si je me suis tourné vers le bouddhisme, c’est un peu, pas seulement
bien sûr, à cause de cela: son respect absolu de la vie, de toute
vie, sa condamnation de toute violence à l’égard de qui que ce
soit. Ce principe éthique s’appuie sur l’interdépendance, la solidarité
de tous les êtres et l’interdépendance est, je souligne, un concept
majeur de l’écologie.
Un autre différence essentielle entre christianisme et bouddhisme,
qui n’est pas sans relation avec la précédente, concerne le problème
du Bien et du Mal, cette dichotomie radicale, ce dualisme absolu
sur lequel, pour ne prendre que l’exemple du christianisme, a
tant insisté saint Augustin qui était, avant sa conversion, manichéen.
Ce dualisme radical s’est infiltré dans la doctrine même de l’Église:
les élus et les damnés. Cette position est à l’origine de l’abominable
prédestination, mais aussi des guerres et pas seulement des guerres
de religion -mais toutes les guerres ne sont-elles pas des guerres
de religion, comme le prouveraient nombre d’exemples contemporains
? L’ennemi, c’est le Mal incarné.
La position du bouddhisme est tout à fait autre, et même presque
opposée. Il n’existe pas de Bien ni de Mal en soi, le Bien et
le Mal sont des notions seulement relatives et même subjectives,
elles reposent sur un jugement. D’ailleurs, ne savons-nous pas
que d’un mal peut naître un bien, mais aussi d’un bien un mal
? De cela nous faisons tous l’expérience quotidienne.
À ce propos, je citerai un exemple historique bien connu, celui
de l’Empereur Ashoka qui régnait au IIIe siècle avant notre ère.
Peu après avoir triomphé de ses ennemis, Ashoka fut pris d’horreur
par les souffrances qu’il venait d’infliger. Alors il se convertit
au bouddhisme et s’employa dès lors à faire régner dans tout son
empire la paix et le bien-être de tous ses sujets, y compris les
animaux. Il proscrivit les sacrifices sanglants des brahmanes.
Lui-même cessa de chasser et devint végétarien. Ashoka fit construire
nombre d’hôpitaux et d’hospices pour les hommes mais aussi pour
les animaux.
Le bouddhisme prohibe la chasse, le sort des animaux dans les
abattoirs et, bien sûr, la vivisection. Il ne peut pas non plus
admettre le concept d’animal nuisible et, comme on dit dans nos
campagnes, d’ennemis des cultures, qui sont des prétextes à une
extermination radicale, à l’usage massif de pesticides qui sont
dangereux pour la santé humaine et deviennent inefficaces contre
les insectes visés.
Ici, je me
permettrai de vous citer un exemple que j’ai moi-même vécu. Au
cours d’un séjour en Chine, au printemps 1981, je m’étonnais de
ne pas entendre le moindre chant d’oiseaux. J’en demandai la raison
et on me répondit qu’auparavant, le président Mao avait décrété
les oiseaux ennemis du peuple puisqu’ils en dévoraient les récoltes.
En conséquence, on les avait exterminés. Vous pouvez vous représenter
le désastre écologique qui en résultait.
Or le bouddhiste comme l’écologiste soutient que le concept même
d’animal nuisible n’a pas de sens. On parle d’infestation, mais
quand il y a infestation, c’est toujours l’homme qui en est le
responsable, direct ou indirect. Nous savons maintenant que tout
animal, aussi insignifiant qu’il nous paraisse, est indispensable
à l’équilibre du milieu où il vit. De cela le bouddhiste est tout
autant persuadé que l’écologiste. Pour le bouddhisme, la condition
humaine n’est qu’une des six conditions d’existence possibles
dans le cycles des naissances et des morts, le samsâra, que chacun
d’entre nous a à parcourir tout entier jusqu’à la délivrance finale,
le nirvâna. Telle est la loi du karma qui régit tous les êtres
sans exception. Cet aspect essentiel de la doctrine est beaucoup
plus développé dans le bouddhisme tibétain que dans le zen, je
laisse donc le soin au lama Dordje de vous l’exposer plus complètement.
Je me bornerai à en tirer les conséquences qui sont pour moi évidentes
sur le plan qui fait le sujet de ces entretiens. Ce qui ressort
de la loi du karma, c’est que nous avons été, ou serons, pas seulement
des êtres humains, mais, par exemple, des animaux, ceci en fonction
de nos actes (karma signifie “acte”). Suivant nos actes, nous
progressons ou nous régressons. Pour le bouddhisme, la condition
humaine est à la fois la plus noble et la plus périlleuse, elle
est marquée par la souffrance mais elle seule peut conduire à
l’Éveil. Tout être humain dispose du pouvoir de choisir, lui seul
peut dépasser le samsâra, l’abandonner et atteindre la délivrance.
Cette liberté de choix, nous l’appelons la conscience.
L’idée d’une transmigration des âmes de vie en vie n’est point
du tout étrangère à l’histoire spirituelle de l’Occident et elle
y a eu des répercussions comparables à celles qu’elle a engendrées
dans le bouddhisme: le respect de toute vie, le respect en particulier
de l’animal. L’orphisme, la spiritualité des mystères, a parcouru
toute la civilisation grecque des origines à son absorption dans
le monde chrétien, grâce aux relais qu’ont été Pythagore et Platon,
et finalement les néoplatoniciens. L’orphisme condamnait radicalement
les sacrifices sanglants qui constituaient le fondement du culte
collectif officiel, il prohibait la consommation de toute chair
animale. La principale justification de ces interdictions, sans
lesquelles il ne pouvait y avoir de vie spirituelle était la croyance
en la métensomatose qui peut être rapprochée, mais non confondue,
avec la rétribution karmique.
Je vous rappelle, par exemple, la fameuse déclaration d’Empédocle
dans ses Purifications : “Car je fus, pendant un temps, garçon
et fille, arbre et oiseau, et poisson muet dans la mer. J’ai pleuré
et sangloté à la vue de cette demeure inaccoutumée.” Or cet état
d’esprit s’est prolongé longtemps, même après la venue du christianisme
dont elle a influencé certains penseurs, par exemple Origène.
Dans un de ses textes majeurs, Porphyre dit que si l’on veut mener
la vie spirituelle on ne doit ni tuer les animaux ni consommer
leur chair.
Certains biologistes
actuels se demandent s’il n’y aurait pas lieu de rapprocher karma
et hérédité. Quant à la notion de d’évolution, elle était courante
dans le bouddhisme qui n’a pas attendu Darwin, comme, pour ce
qui est de l’inconscient, le bouddhisme n’a pas attendu Freud
et Jung. La conscience, c’est ce qu’a développé aux IVe-Ve siècle
de notre ère l’école Vijnâvâda, l’école de l’enseignement sur
la conscience, d’Asanga et Vasubandhu.
La conscience, pour nous, est le réseau d’appréhension privilégié
de nous-même en tant qu’être indépendant qui n’existe que par
les autres et pour les autres, elle est le réseau de relation
avec l’autre et avec le monde, ce mode de communication, ou plutôt
de communion.
Or, cette conscience peut être somnolente et lucide, claire et
troublée. Et cela dépend de nous. L’exercice de la méditation
quotidienne vise à cela: la purification de la conscience jusqu’à
ce qu’elle devienne le miroir dans lequel se reflète l’univers
ou, pour le croyant, Dieu.
C’est cela que nous appelons l’Éveil. Et encore une fois, il ne
dépend que de nous. Nous sommes entièrement responsable de cette
évolution. Pour le zen, l’Éveil est l’accomplissement de l’homme,
de ses potentialités, de leur réalisation. Un homme non éveillé
n’est pas encore un homme.
Tels sont, en bref, les principes du zen, du moins tels que je
les ai compris et tels que je les enseigne. Mais le zen n’est
lui-même que l’enseignement fondamental du Bouddha Çâkyamuni et
sa mise en pratique. Cette pratique est pour nous le zazen, la
méditation/contemplation dans la posture du Bouddha lors de son
Éveil, posture qui réalise le parfait équilibre du corps, et par
voie de conséquence celle de l’esprit, à partir duquel la conscience
purifiée par l’ascèse peut percevoir différemment la réalité,
dans la mesure où par elle-même, la posture permet de laisser
de côté le mental et ses déformations, qui sont les fondements
même du moi.
Le zen est donc le reflet de cet enseignement fondamental, comme
en est un autre le Vajrayâna, le bouddhisme tibétain, représenté
ici par le lama Dordje.
J’en viens
maintenant à des considérations plus pratiques et, je vous prie
de m’en excuser, plus personnelles. Je vous ai dit que, devenu
bouddhiste, j’étais néanmoins resté chrétien, ce qui demande,
je crois, quelques explications.
Ma femme, Simonne Jacquemard, et moi-même, nous avons été tous
deux élevés dans le catholicisme le plus authentique et le plus
rigoureux, elle par des religieuses et moi par des prêtres. Nous
avons été l’un comme l’autre des enfants très pieux, très croyants.
Je dois ajouter que de cette éducation nous avons gardé un excellent
souvenir: elle nous a épanouis spirituellement. Elle nous a aussi
donné quelques guides de conduite auxquels nous sommes restés
fidèles, essentiellement l’amour du prochain.
Mais, devenus grands (nous nous sommes connus très jeunes, nous
avions 17 et 19 ans) et pouvant disposer de nous-mêmes, nous sommes
devenus spontanément naturalistes et, bien que nous ayons étudié
au Muséum national d’histoire naturelle à Paris, essentiellement
des naturalistes de terrain, ce que l’on appelait alors non pas
encore des écologistes, mais des protecteurs de la nature. Il
nous semblait en effet urgent, dans les années 50, de protéger
une nature que l’homme moderne et la civilisation dite de consommation
ne cessaient de dégrader.
Depuis lors, nous avons vécu à la campagne, dans les bois, et
nous avons consacré toutes nos ressources à la constitution de
réserves naturelles, où la vie animale comme la vie végétale serait
intégralement non seulement protégée, mais soutenue et aidée.
Ainsi, nous avons élevé quantités de bêtes dites sauvages de toutes
espèces. Par exemple, ma femme a élevé et apprivoisé vingt-cinq
renards. Ceci pour mieux connaître cette wildlife qu’est la nature.
Notre intimité avec elle ne nous permettait plus de considérer
la nature comme pécheresse, ce qui pour nous était d’ailleurs
une offense au Créateur.
Aujourd’hui, j’enseigne conjointement et alternativement le bouddhisme
zen et l’écologie, pas toujours d’ailleurs aux même personnes.
Mais mes élèves dans le zen sont aussi des écologistes pratiquants.
La plupart l’étaient déjà spontanément. Je n’ai eu qu’à les encourager
dans cette voie. Quelle que soit leur profession: éducateurs ou
danseurs, artistes ou infirmières, tous vivent à la campagne,
cultivent leur jardin et leur potager, nourrissent les oiseaux,
sont des opposants à la chasse. Nous formons une petite communauté
monastique sdf. Je m’explique: notre communauté n’a pas, en tout
cas pas encore, de domicile fixe. Les périodes de pratique intensive,
en langage zen les sesshins, qui sont plus ou moins longues, ont
lieu là où on nous invite, par exemple au centre tibétain Dhagpo
Kagyu Ling, dirigé en Dordogne par mon ami Jigme Rinpoché que
représente ici lama Dordje, mais aussi dans les monastères catholiques,
par exemple, l’abbaye bénédictine de Ligugé dont je connais bien
l’abbé qui est devenu un ami.
Du bouddhisme lui-même, je n’ai pu vous donner qu’un aperçu très
partiel, et très partial, même, puisque c’est le mien.
Moine zen,
Jacques Brosse a publié de nombreux ouvrages sur la nature
et sur la pratique du bouddhisme. Citons : Satori,
L'Arbre et L'Eveil, Le Bouddha et
Poème zen de maître Dôgen aux
éditions Albin Michel. - Dictionnaire des arbres
de France aux éditions Bartillat. - L'Aventure
des forêts en Occident, aux éditions Lattès....
|