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Les enfants du père Ceyrac
Par Charles Ben Aarsil, photographie d'Yves Fisselier.

Sans argent, sans toit, apparemment sans organisation, un vieux père jésuite français installé dans le Tamil Nadu indien a réussi à arracher de l’abandon 32 000 enfants très pauvres, que son réseau nourrit et soutient scolairement.
Ses outils : l’émerveillement, la joie - et l’immense compassion des jeunes femmes indiennes. Une histoire édifiante qui déstabilise toute idée préconçue.

Ils sont là, cent, deux cents, peut-être trois cents enfants, assis avec une grâce inouïe, chacun une feuille de plastique devant lui, sur laquelle on a déposé du riz et des légumes, et ils attendent, avec calme, que tout le monde soit servi avant de se mettre à manger. Qui a préparé et servi ce repas ? Des jeunes femmes, venues de toute la région pour aider “les enfants du Père Ceyrac”. C’est la première trouvaille géniale de ce prêtre à la retraite et de l’incroyable Kaley, son assistant analphabète et sans logis : faire aider les enfants très pauvres, parfois orphelins, par des jeunes filles ou des jeunes femmes, parfois veuves, condamnées par la tradition à végéter misérablement, alors qu’elles débordent de compétence et de désir de servir. Après le repas et la sieste, elles aideront les petits à faire leurs devoirs et à apprendre leurs leçons - souvent dehors, par terre, dans une cour, parfois dans la rue, le soir à la lumière des réverbères, sans livre ni tableau, mais avec une inconcevable tendresse et une réelle compétence. Au même instant, des scènes identiques se déroulent dans des dizaines d’autres endroits du Tamil Nadu, à Madras et au-delà, jusqu’à Pondichery. En tout, 32 000 enfants sont actuellement concernés - dont trois mille orphelins entièrement pris en charge et logés chez de jeunes veuves...
Avec un million de francs par an (ses mécènes ne lui apportent pas ça pour le moment), le Père Ceyrac pourrait sortir 50 000 mômes de l’enlisement. Mais quand vous l’interrogez sur le “problème de l’immense pauvreté en Inde”, il répond avec un sourire : “La meilleure manière d’entrer en contact avec ce pays, ce n’est pas de l’aborder comme un “immense problème”, mais comme un mystère d’une immense beauté. Aussi beau que ces enfants. Et un mystère, vous savez, ça s’élucide par l’amour, pas par la raison.”
Ce que prouve le Père Ceyrac, c’est que tous les éléments de solution sont là, même sans moyens : d’immenses ressources humaines sont prêtes à se mobiliser, à partir du moment où une forme est esquissée, qui va dans le sens des valeurs d’amour et de compassion.
“Mon assistant Kaley a eu cette idée géniale, dit le vieux prêtre : en sauvant les enfants,
nous sauvons les femmes ; en sauvant les femmes, nous sauvons l’Inde, car elles sont l’avenir de ce pays.”

Un système humblement d’avant garde
Le but du Père Ceyrac : donner la chance de s’instruire à un maximum d’enfants, en les poussant vers le collège, sans les sortir de leur milieu naturel. Son cauchemar : les orphelinats. Inspirateurs de ces pages, Yves Fisselier, président du Club de Budapest/France, et Martine Adam-Roussel, ont visité la quinzaine de foyers que le Père a inspirés dans le Sud de l’Inde. Pleins d’admiration et d’abord quasi incrédules, ils l’ont interviewé et photographié, essayant de comprendre comment son système pouvait fonctionner. Ce qu’ils ont découvert leur à fait penser aux méthodes d’avant-garde de l’Occident : fonctionnement en réseaux, interaction, respect des valeurs féminines, valeur maximale accordée au facteur humain et à l’épanouissement de chaque personne.

Somewhere somebody cares !
Le réseau du Père Ceyrac offre aux enfants : cahiers, crayons et 10 roupies (1,66 F) de droit d’inscription à l’école primaire. Plus un repas quotidien (2,5 roupies, 50 centimes, par repas). “Mais le plus important, dit le vieux prêtre, c’est qu’ils sachent que quelque part quelqu’un se préoccupe d’eux et les aime (Somewhere somebody cares).” À près de 90 ans, le vieux prêtre tout ridé rayonne de bonheur : ces enfants vont vivre ! “ Sauver un enfant, dit-il souvent, c’est sauver le monde. ” Son enthousiasme est communicatif : désormais, des centaines de jeunes filles sillonnent le pays, à la recherche d’enfants abandonnés que l’on pourrait sauver de la même façon.

Orphelins et veuves : le cercle vertueux
Chaque jeune femme bénévole s’occupe de 100 à 200 enfants. Parfois, elles ont des diplômes universitaires. Moyennant un défraiement minuscule (à notre échelle), mais qui leur permet de survivre, le système a fait sortir d’une quasi réclusion des centaines de veuves de 20 à 40 ans.
Baptisés “Mains d’Amour” en tamoul, les foyers du réseau ressemblent à tout sauf à des orphelinats. Dans cet espace hautement improbable, les enfants, qui ont souvent connu un sort terrible, respirent enfin.
Kaley, l'assistant du Père Ceyrac, ne possède qu'une chemise
et n'a pas de maison. Il dort dans la rue depuis toujours.
Contact :
Association Père Ceyrac
66 rue de l'assomption
75016 Paris
http://ceyrac.free.fr


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