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Australie
sous les petits points, le rêve nu
Clifford Possum, le Leonardo australien

Cllifford Possum à Alice Spring en 1988 (photo John Corker)
Clifford Possum Tjapaljarri est né au début des années trente - il ne sait pas exactement quand -, dans le lit du Malliera, une rivière alors asséchée, courant le long du tropique du Capricorne, à 200 km d’Alice Springs, au centre géographique de l’Australie. On n’était pas loin de la grande dépression économique qui frappait alors le monde occidental. Clifford était le plus jeune fils de Long Rose Nangala - Rose Nangala la Grande - et de Jim Tjungurrayi, dit Jim-Livre-Sterling, qui allait devenir le plus connu des Australiens, parce que choisi pour figurer sur les timbres-poste australiens d’une livre, en circulation après la Seconde Guerre mondiale : l’Aborigène torse nu, image stéréotypé du bon sauvage - comme si l’Africain de l’ancien chocolat Banania avait été un vrai personnage, pris en photo.
Quelques semaines avant sa naissance, la famille de Clifford, au sens large, son mob comme on dit là-bas, avait dû fuir les tueries perpétrées par les colons blancs. L’époque est connue de tous comme the killing times, le temps des massacres. Les descendants d’Européens n’y allaient pas par trente-six chemins, plutôt à coup de crosse et de canon. Le mob de Clifford, donc, se réfugie sur une terre aride mais paisible, où tous survivent notamment grâce aux connaissances topographiques de One-Pound-Jim. Jim-Livre-Sterling était un grand connaisseur des rêves.
Très concrètement, cela signifie qu’il savait interpréter des récits millénaires donnant, entre autres, une description détaillée et imagée des trésors du sol et du sous-sol, de la localisation des grottes et des points d’eau indispensables à la survie, ainsi que les chemins empruntés par les animaux. C’est là l’une des fonctions de ces représentations cartographiques de l’espace-temps : aider à la survie dans un milieu extrêmement hostile.
Malgré tout, à l’âge de dix ans, la malnutrition de Clifford Possum est telle que sans les piqûres du pasteur Elbrecht, le missionnaire de la région qui le recueille quelque temps, il ne serait plus de ce monde. Avec cet homme, le jeune Aborigène découvre Dieu et le Christ. “Vous avez Dieu, dit-il aujourd’hui, nous avons le rêve.”
À cet âge, Clifford sculpte déjà des figurines de bois, mais c’est le travail de
“cow-boy” sur les ranchs des blancs, qui occupe la plus grande partie de son temps. Puis le garçon connaît l’initiation : trois mois dans la brousse, pour apprendre, lors de rituels plus ou moins durs - qui choqueront tellement les dames patronnesses des Églises chrétiennes qu’elles feront tout pour les interdire -, les significations secrètes et sacrées des rêves. Ainsi Clifford apprend-il le rêve du wallaby, du kangourou, des fourmis à miel et du serpent. Puis il retourne travailler au ranch. Plus tard, il apprendra et “vivra” d’autres rêves, la Love Story et le rêve de l’émeu, et puis celui qui va sans doute devenir le plus connu de tous ses rêves, Warlugulong, l’histoire des deux frères.
Il faut aussi savoir qu’à chaque rêve correspond une cérémonie, célébrée à un certain endroit et à un moment précis de l’année, et ce depuis la nuit des temps. J’ai été invité, recommandé par Clifford, à suivre la fin d’une cérémonie d’initiation de garçons, tout près de Mount Allan, l’une des régions où Clifford a grandi et vécu. C’était il y a plusieurs années, mais j’en garde un souvenir indélébile. C’est un point d’ancrage auquel je ne cesse de revenir.
Lors des cérémonies, certaines des représentations que l’on trouve aujourd’hui sur les toiles de Clifford sont dessinées dans le sable du désert. Elles servent de “théâtre”, où tout le rituel se déroule. C’est debout, à l’intérieur de l’une de ces représentations, le doigt pointé vers le soleil qui disparaissait au bout d’un long chemin de sable semblant rejoindre le ciel, qu’un vieil homme, lui-même peint de la tête aux pieds, me dit : “ Regarde-par ici ! Cela fait des millénaires qu’il en est exactement ainsi ! ” À la fin de la danse des jeunes initiés, tout disparaît : plus de route vers le ciel et, à la place du mandala géant, rien que le désert.
Mais la trace est là, tel un sceau, gravée dans la mémoire.

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