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Professeur
de sociologie à l'Université de Paris VII et directeur du Laboratoire
de changement social, Vincent de Gauléjac est reconnu pour ses
recherches sur le « roman familial » et sur ce qu’il appelle la
« lutte des places », mélange de revendications individuelles
et de déterminismes collectifs, dont il suit avec subtilité les
infiltrations à l’intérieur des inconscients, notamment dans le
biais de la transmission entre générations. Il pose ainsi son
regard sur un puissant moteur de pathologies transgénérationnelles
: la double contrainte constante où se mettent les humains des
sociétés modernes, tiraillés entre leur besoin de loyauté socio-familiale
et leur désir de promotion personnelle (pour eux-mêmes ou pour
leurs descendants). « L'individu, dit Vincent de Gauléjac, est
le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet.
» C’est de cette tension-là, entre déterminisme et liberté, qu’il
sera question, tout au long du septième et dernier entretien de
ce livre - qui se clôt ainsi, non par le regard d’un psychothérapeute,
mais par celui, légèrement distancié, d’un sociologue.
V. de
Gauléjac. DR.
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Une observation
simple de la réalité la plus banale nous apprend que les destins
individuels, même si chacun d’eux comprend effectivement une part
d’irréductible singularité, ne sont pas indépendants du champ
social dans lequel ils apparaissent et évoluent. L’appartenance
sociale, le capital économique et symbolique de la famille, les
transformations sociales des systèmes de valeur et des modes d’éducation,
les conditions historiques de la naissance, tout cela n’est pas
sans influer sur le devenir des individus, qu’il s’agisse de leur
mode d’insertion sociale, de leur trajectoire scolaire ou même
de leurs vies affectives et sexuelles. Pour nous limiter à l’exemple
le plus plat : un fils de cadre supérieur a 80 fois plus de chance
de devenir professeur de l’enseignement supérieur qu’un fils d’ouvrier
- or, nul n’ignore la place prépondérante qu’occupe dans notre
vie la profession que nous exerçons.
Même si elle n’occupe pas forcément la place motrice que lui attribuent
les marxistes, la lutte des classes est une réalité. Les travaux
entrepris par Vincent de Gauléjac montrent combien le souvenir
de la violence sociale passée est une " mémoire vive ", qui perdure
à travers les générations quand bien même les rapports entre classes
ne sont plus de même nature.
L’une des fibres porteuses de cette persistance est le désir des
parents que leurs enfants assument leur héritage et ne rejettent
pas la tradition familiale - un peu comme si le but ultime de
l’éducation était la reproduction de cette tradition. Or, celle-ci
s’inscrit forcément dans un certain contexte social.
Dans le même temps, cependant, tous les parents ont pour leurs
enfants un projet de vie, que les psychosociologues appellent
projet parental et qui peut notamment consister à « réussir »,
c’est-à-dire à connaître une promotion sociale. On voit ainsi
se dessiner les contours d’une contradiction entre, d’une part
le souci de loyauté à la tradition familiale et donc à un certaine
classe sociale, et d’autre part la soif de promotion et donc l’accès
à une autre classe.
Replacée dans le contexte de la problématique transgénérationnelle,
cette contradiction peut avoir des conséquences d’une gravité
insoupçonnée, en particulier si l’échec d’une tentative de promotion
se trouve occulté par la honte sociale et l’humiliation personnelle,
prenant ainsi la forme d’un « non-dit » fantômatique qui peut
aller jusqu’à ruiner le destin, notamment professionnel, de générations
entières.
Pour évoquer ce genre de situation, Vincent de Gauléjac utilise
la notion d’impasse généalogique, étroitement liée à celle du
secret familial dont nous nous sommes entretenus avec Serge Tisseron
: « Le secret mène à une impasse généalogique à partir du moment
où un sujet se retrouve coincé entre des parties de lui-même identifiées
inconsciemment à des ascendants, mais qu’il rejette car elles
sont attachées à des sentiments négatifs ou à des situations détestables,
avec en plus une loyauté familiale invisible qui empêche de s’en
libérer. » Le sujet en question a-t-il une chance tout de même
de se libérer ?
Nouvelles
Clés : Au départ, qu’est-ce qui vous a poussé à travailler
sur le « roman familial » et sur la trajectoire sociale ?
Vincent de Gauléjac : Ma particule ! Je m’appelle de Gauléjac.
Imaginez tout ce qu’une particule véhicule sur votre situation
- culturelle, politique, financière… - dans l’inconscient de votre
entourage. C’est un bon départ, non ?
N. C. :
Avec l’explosion des pratiques transgénéalogiques, on assiste
actuellement à un véritable engouement pour la quête des origines
familiales. Comment un sociologue analyse-t-il cela ?
VdG : Il semble que ce soit dû à deux phénomènes sociaux
majeurs. D’une part, nous éprouvons le sentiment que la société
est beaucoup moins figée. N’oublions pas que, jusqu’à une période
récente, la mobilité sociale était faible et que si vos parents
étaient paysans, vous aviez de fortes probabilités de le devenir
vous-même. Pareil dans le milieu ouvrier, etc.
Les notions de continuité et de transmission étaient inscrites
dans la structure sociale. Aujourd’hui, les enfants suivent bien
souvent une trajectoire sociale différente - en apparence - de
la voie tracée par les anciens. Il n’est donc pas étonnant que
chacun se pose la question du rapport avec son « identité héritée
».
N. C. :
Qu’appelez-vous exactement « identité héritée » ?
VdG : Je développe l’idée que les crises identitaires se
développent avec les décalages qui peuvent exister entre notre
identité héritée, notre identité acquise et notre identité espérée.
L’identité héritée, c’est notre origine sociale, la position de
nos parents. L’identité acquise, c’est la place que nous occupons
dans la société aujourd’hui. Et l’identité espérée, c’est la place
que nous rêverions d’occuper. Des écarts importants entre ces
trois identités engendrent des questions sur soi et sur ses origines.
Le « qui suis-je ? » et le « où vais-je ? » ne sont pas de nouvelles
interrogations. Seulement, elles se généralisent.
N. C. :
Quel est le second phénomène social qui expliquerait l’engouement
de l’époque pour la généalogie ?
VdG : C’est le développement de l’individualisme. Selon
Richard Saynette, un de mes collègues sociologues, le « moi »
de chaque individu est devenu son principal fardeau. Il ne s’agit
pas tant de se situer dans une filiation pour faire comme ses
parents, que d’être autonome. En fait, l’idéologie ambiante repose
sur la notion de réalisation de soi : il s’agit de se construire
et d’être responsable. Il faut « être soi » et pour cela, comprendre
qui l’on est et d’où l’on vient.
N. C. :
Pour vous, que veut dire « être soi » ?
VdG : J’avoue que je ne sais pas très bien… En revanche,
les effets de cette interrogation sont manifestes : au-delà du
désir d’introspection qui, lui, est ancien, celui de faire le
point sur ses origines se répand. Le temps du « j’irai cracher
sur vos tombes » est révolu : un certain nombre de personnes recherchent
dans leur histoire familiale et leur généalogie une justification
de ce qu’ils souhaitent devenir.
N. C. :
Votre approche de l’impact généalogique repose sur l’étude
de ce que vous appelez le « roman familial » et de la trajectoire
sociale, pouvez-vous définir ces notions ?
VdG : D’un point de vue théorique, le roman familial renvoie
à une notion élaborée par Freud.
Ce dernier avait remarqué que les enfants adoptés développaient
un fantasme sur leurs origines. Ils imaginaient souvent être issus
d’une famille prestigieuse, qui les aurait abandonnés pour telle
ou telle raison. D’après Freud, ce fantasme permettait de corriger
la réalité. On idéalise sa famille naturelle pour mieux supporter
sa famille d’adoption. L’enfant se dit : « Peu importent les failles,
puisque ce ne sont pas mes vrais parents ! Je ne suis donc en
rien contraint d’inscrire ma destinée dans la leur. » En fait,
comme son nom l’indique, le roman familial est une construction
ou une reconstruction de l’histoire d’une famille.
Mais, vous savez, le roman familial est en vogue depuis longtemps,
sous différentes formes.
Par exemple celle des contes de fées, qui regorgent d’enfants
à la recherche de leurs origines, la plupart du temps nobles.
En définitive, ce roman familial retrace l’actualité de la famille…
mais évidemment pas en toute neutralité ! C’est la version à la
fois chic et polémique que tous les descendants patentés construisent
autour de l’histoire de leur famille. Par des conversations animées
autour d’une table de Noël ou d’anniversaire, ou par des confidences,
en catimini, la légende familiale donne aux enfants un mode d’emploi
existentiel. On voit poindre par exemple des scénarios qui expliquent
aux enfants pourquoi on est pauvre : « Avant, on était riche,
et puis il y a eu des faillites ! » Le roman familial laisse entendre
que tel oncle ou telle tante sont nés une cuillère en argent dans
la bouche, et puis différents évènements accidentels sont survenus.
Le « roman familial » ne recouvre donc pas toujours la réalité
de ce qui s’est passé, d’où le terme. Tout n’est pas transmissible,
les secrets de famille pèsent leur poids. Mais de toutes façons
c’est un roman qui s’élabore avec le « dit » et avec le « non-dit
».
N. C. :
Vous parlez parfois de l’élaboration du roman familial comme
d’une sorte de « rituel transgénérationnel ». De quelles façons
se célèbre ce culte ?
VdG : Dans chaque famille, vous remarquerez qu’il existe
des lieux et des moments privilégiés pour faire le point, dévoiler
les secrets de famille. J’ai toujours été frappé par les repas
de famille... Que ce soit à Noël ou pour un anniversaire, même
si les membres de la famille disent ne pas avoir envie de s’y
rendre, ni de participer à cette grand’ messe, malgré les simagrées
qui l’accompagnent, pratiquement tout le monde y est présent quand
même. De descendance réfractaire ou pas, chacun éprouve irrésistiblement
le besoin de venir, pour prendre des nouvelles des uns et des
autres, pour s’y montrer et, dans la foulée, sacrifier au rituel
du transgénérationnel - et ainsi poursuivre le tissage du roman
familial ! C’est là que la dimension du récit se mêle à la dimension
inconsciente, toujours dans le but de le transmettre aux générations
suivantes - ou de l’occulter. On se raconte ou on se tait, c’est
selon. Pour illustrer cette grand’ messe familiale je vous renvoie
au film Festen du réalisateur danois Thomas Vinterberg (Prix du
jury 1998 au Festival de Cannes) qui illustre bien ce rendez-vous
familial et le poids des secrets qui y rôdent et, éventuellement,
y explosent.
N. C. :
Revenons à une autre notion qui vous tient à cœur, celle de
« trajectoire sociale ». Comment la définiriez-vous ?
VdG : Les trajectoires des individus sont conditionnées
par un certain nombre d’éléments qui tiennent en particulier à
l’identité héritée, à la position sociale de leurs parents et
de leurs grands parents. Vous aurez beau dévorer des milliers
de livres et faire preuve d’intelligence, si votre capital culturel
est défaillant, vous ne ferez pas un bon client pour les émissions
de Bernard Pivot !
N. C. :
Trajectoire sociale, plans de carrière, transgénéalogie… Pour
prendre un exemple excentrique mais très significatif, comment
interpréter le fait que la fille du célèbre boxeur Mohammed Ali,
Leila Ali, ait vendu son beau salon de manucure new-yorkaise,
pour se lancer dans la boxe professionnelle féminine, décidant
ainsi de suivre, contre toute attente, les traces deson père ?
VdG : Si nous devions trouver un coupable, nous l’appellerions
identité héritée. Il y a là une dimension sociologique importante
pour comprendre quel est le soubassement des destinées individuelles,
comment les gens sont plus ou moins préparés ou aspirent à occuper
telle ou telle place dans la société. Certes, la mobilité sociale
se développe… Mais pas n’importe comment. Autrefois, on prétendait
qu’il fallait plusieurs générations de polytechniciens pour en
faire un. Evidemment, certains peuvent brûler les étapes. On constate
néanmoins que certains parcours professionnels sont déterminés.
Prenons l’exemple des grandes écoles. En général, ce sont des
enfants de familles dites aisées qui les préparent, grâce à ce
que Bourdieu appelle leur « capital culturel ». En fait, ils incorporent
des façons d’être qui les préparent à occuper telle ou telle place,
voire à se marier avec telle ou telle personne. Le plus intéressant
est de voir comment une personne se comporte face à ses déterminations
sociales. Mais attention, bien que ces déterminations existent,
elles ne s’appliquent pas de façon mécaniste. J’en veux pour preuve
que dans une même fratrie, quelle que soit l’origine sociale,
chacun a bien une destinée différente de celle de ses frères et
occupe une place différente dans la société. Mais d’où vient cette
différence, comment se construit une personnalité entre ce qui
vient du social, ce qui vient du familial et ce qui vient du personnel
? Pour moi, il existe un autre élément que le déterminisme social
: le roman familial, dont il ne faut surtout pas négliger l’importance.
N. C. :
Quel rapport entre le roman familial et ce que vous appelez
la « névrose de classe » ?
VdG : La névrose de classe est une notion qui peut paraître
ambiguë. Il ne s’agit pas de penser que chaque classe sociale
produit un type de névrose particulière. Non. Mais je me suis
rendu compte que certains de mes patients avaient le sentiment
que les conflits psychologiques qu’ils rencontraient étaient liés
à leur parcours social et, en particulier à un changement de classe
sociale. Ce changement était pour eux source de « névrose ». On
doit le terme de névrose à Freud, qui a beaucoup insisté sur l’étiologie
sexuelle. Pour lui, il fallait chercher l’explication des conflits
dans les premières relations infantiles, entre le père et la mère.
Pourtant, beaucoup de personnes qui avaient suivi une psychanalyse
se montraient insatisfaites de ces explications. D’après moi,
il peut y avoir une genèse sociale des conflits psychiques. C’est-à-dire
que ceux-ci peuvent être liés à des phénomènes de changement de
classes sociales, que ce soit en promotion ou en déclassement.
Le conflit survient lorsqu’il existe un écart important entre
l’origine sociale et ce que l’on devient, entre l’identité héritée
et l’identité acquise. Prenons l’exemple de quelqu’un qui a connu
une promotion sociale. Ses parents étaient ouvriers, paysans,
concierges, domestiques... Tout petit, l’enfant les a idéalisés,
c’est le fondement du narcissisme, ce qui lui a donné le sentiment
d’être le centre du monde. Plus tard, il a appris à comparer.
S’il a vu dans le regard des autres ses parents humiliés, s’il
les a vus dominés, son image idéalisée s’est effondrée. Lorsque
cet homme, plus tard, devient cadre, il se trouve pris dans une
contradiction forte car, quelque-part, il a l’impression de prendre
la position de l’agresseur de ses parents. Et cette contradiction
prend place au milieu du projet parental qui, par la promotion
sociale, voulait justement lui éviter l’humiliation. En fait,
j'ai montré comment des situations sociales conflictuelles peuvent
venir alimenter des conflits psychologiques et comment se fait
l'articulation entre les enjeux sociaux et les enjeux psychiques
dans le développement de ce que j'ai appelé la névrose de classe.
Je me souviens de l’exemple de François. Il était fils d'ouvrier.
Je lui avais demandé de raconter son histoire de vie et de faire
un dessin. En haut à gauche de la feuille, il a dessiné une classe
d’école, avec une maîtresse qui voudrait qu'il soit un bon élève.
En bas à droite, il y avait un couple sortant d'une église et
en-dessous, la légende : « Faire polytechnique par beau-père interposé
». Au milieu, l'image d’un tronc écorché. Ensuite, il m’a raconté
son histoire...
Son père était donc ouvrier et lui expliquait régulièrement deux
choses : d’un côté, que la population était globalement gouvernée
par une bande de financiers qui exploitaient éhontément les ouvriers
- et que les bourgeois étaient « tous de sacrés salauds d’exploiteurs
» - ; mais de l'autre côté, qu’il ne voulait surtout pas que son
fils connaisse sa vie de chien et qu’il fallait donc qu’il travaille
bien à l'école, pour ne pas devenir ouvrier à son tour, mais qu’il
réussisse pour prendre sa place parmi ces financiers incapables
et immoraux…
N. C. :
On est en pleine injonction paradoxale, ou en plein « double-bind
» comme diraient Bateson et les psys de Palo Alto : l’enfant se
trouve placé devant une alternative, dont chacun des choix le
punit !
VdG : Voilà, on dit à François : « Tous les bourgeois sont
des salauds », et parallèlement : « Deviens bourgeois toi-même
! » Qu’est-ce que cela donne ? Eh bien, François deviens bon élève,
surtout en mathématiques, une matière qu'il n'aime pourtant pas.
Il prépare polytechnique, rate le concours d’entrée, parce qu'il
n'a pas les « facilités bourgeoises » qui lui auraient permis
de réussir. Il passe alors un doctorat d'économie, s'inscrit au
parti communiste, ce qui est logique dans sa trajectoire, puis
déchire sa carte. Lorsque je le rencontre, il a déjà épousé une
fille de polytechnicien, et ils habitent en HLM dans une banlieue
communiste. Ses beaux-parents, de la grande bourgeoisie mais plutôt
de gauche, ont un appartement dans le XVIème et un chalet à Megève.
Et là, un conflit éclate… Sur l’insistance de ses beaux-parents,
il finit par changer d'appartement et se retrouve dans le XVIème.
Mais il vit ça très mal. Il a l’impression affreuse de trahir
ses ancêtres, pris dans un « conflit de loyauté », écartelé entre
sa trajectoire personnelle et son arbre généalogique.
N. C. :
La névrose de classe touche-t-elle tout le monde ?
VdG : Le fait de fantasmer sur une autre origine sociale
est plus courante dans certaines classes que d’autres. Il est
vrai que les nantis et les satisfaits ont moins de raisons de
le faire. Comme je vous le disais, le scénario le plus répandu
dans le roman familial relate la quête d’une origine familiale
prestigieuse. On imagine facilement que, parmi les ancêtres, se
cache un aïeul au destin prestigieux ou un grand noble. Du point
de vue psychanalytique, c'est une revalorisation narcissique simple
à comprendre. Apparemment, certains considèrent leur milieu de
naissance comme minable, et l’idée que leurs ancêtres aient pu
connaître une position sociale plus élevée leur ouvre des perspectives
souvent libératoires.
N. C. :
La névrose de classe se répète-t-elle sur plusieurs générations
?
VdG : Elle n’est pas directement le fruit de répétitions
mais, effectivement, elle ne peut être comprise que si l’on met
en perspective son histoire singulière avec l’histoire familiale
sur plusieurs générations. Une première « quête généalogique de
la honte », orientée autour de la trajectoire sociale, offre aux
arrières petits-enfants de la névrose de classe, une clef vers
leur histoire. C’est une étape pour porter au jour des conflits
liés à des déplacements sociaux.
La sensibilité aux écarts sociaux est d’autant plus vive que ceux-ci
traversent la famille comme des écarts affectifs. Et c’est ce
lien entre le social et l’affectif qui est un des éléments moteurs
du conflit et de la névrose. Ce n'est jamais une répétition simple.
Ce qui se répète de générations en générations, ce sont les contradictions
non résolues par les parents ou les conflits non résolus. Mais
ils ne se répètent pas de la même manière, parce qu'ils ne se
retrouvent jamais exactement dans le même scénario : le contexte
social change et le travail du sujet par rapport à son histoire
fait que les choses évoluent. Sans doute faudrait-il expliquer
pourquoi le père de François a mis son enfant dans une injonction
aussi paradoxale. Il y a beaucoup d'enfants d'ouvriers qui ont
été soumis à ce double message : « Sois solidaire avec les ouvriers,
avec ta classe » et « On ne veut pas que tu connaisses notre vie
difficile, essaye d’échapper à la condition d’ouvrier. » Mais,
en même temps, la condition ouvrière a changé… On ne se retrouve
jamais dans la répétition simple.
N. C. :
Un changement de classe social entraîne-il systématiquement
une telle névrose ? Quelle est notre part de liberté ?
VdG : Abandonnons l’idée d’une relation mécanique entre
ce type de conflit et le fait de développer une névrose. La notion
de névrose de classe n’est pas systématique. Dans la plupart des
cas, ce sont des conflits - et tout problème de déclassement en
crée - qui, s’ils ne sont pas résolus, vont entraîner une névrose.
Pour évoquer une crise de succession notable, et récente, j’oserais
parler de mai 68. Paradoxalement, ce ne fut pas une révolution
prolétarienne, mais une révolution des enfants des classes moyennes,
de la bourgeoisie, qui réfutaient la société de consommation et
ne souhaitaient pas reproduire les schémas de leurs parents. Beaucoup
de ces enfants ont donc refusé de se situer en filiation, et ont
essayé de trouver des issues, non pas pour redevenir ouvriers
ou paysans comme leurs lointains ancêtres, mais gagner pour une
autre qualité de vie. D’autres ont choisi la voie artistique,
dans un souci de déclassement en terme de position sociale. À
cette occasion, beaucoup d’enfants en crise de succession, ont
investi de nouvelles professions qui ne les classaient pas, a
priori, dans une position de dominant. Ce désir de brouiller les
cartes montre bien qu’il y a une part de liberté du sujet qui
peut devenir autre chose que ce qu’il devrait être. Preuve encore
que les déterminismes sociaux ne s’appliquent pas mécaniquement.
N. C. :
Venons-en aux secrets de familles. Dans votre approche, vous
préférez parler d’occultation, plutôt que de secrets de familles.
Pourquoi employer ce terme ?
VdG : Le terme d’occultation définit le processus qui se
met en place autour du secret, qui est à la fois individuel et
collectif. Pour savoir comment il opère, il nous faut revenir
à la source du secret. En définitif, qu’est-ce qu’un secret ?
Un événement est survenu dans une famille, un acte a été commis
et l’on ne souhaite pas le transmettre. Avec le temps, l’expression
qui me paraît la plus pertinente pour parler du secret de famille
est celle de « défaut de transmission ». Et tout le paradoxe est
là : d’un côté on ne veut pas transmettre une histoire, de l’autre
on transmet tout de même quelque chose : le silence et le désir
d’occultation - en quelque sorte une forme inconsciente de loyauté.
Le lien familial se tisse donc sur la méconnaissance et sur le
respect inconscient du secret. Que quelqu’un s’avise de fouiner
pour en savoir plus et mette des mots sur ce que l’on ne doit
pas savoir, il aura toutes les chances d’être rejeté car il remet
en question un pacte familial implicite. La plupart du temps,
le secret touche à l’inceste, à la folie, à des fautes impunies,
à des crimes… bref à des choses graves.
N. C. :
Quelle incidence ce secret, transmis malgré lui, a-t-il sur
la trajectoire sociale ?
VdG : Au regard de la trajectoire sociale, il existe des
petits et des grands secrets, qui contribuent à alimenter le roman
familial, par exemple en faisant émerger l’incontournable « oncle
d’Amérique », qui nous sauve de notre condition médiocre, puisqu’il
peut surgir à tout moment pour assurer la bonne fortune. Sans
compter qu’il offre inconsciemment une issue de secours à la condition
de pauvreté : il est de ma famille et puisque lui a réussi, qu’est
ce qui m’empêche d’en faire autant si je le désire. Tout aussi
classique, mais beaucoup moins glamour, le secret de famille autour
d’un enfant illégitime peut peser sur le destin d’une famille.
Ce vieux fantasme de vouloir redorer son blason en se prétendant
descendant d’aristocrate n’est pas si vieux, celui des enfants
cachés de présidents ou de vedettes encore moins. L’ambivalence
qui accompagne ce secret est forte. Derrière, se dissimule un
véritable ressentiment, de la honte, un désir de vengeance, quand
ce n’est pas de la haine de classe inavouée. Cela peut traverser
des familles sur plusieurs générations.
En même temps le fait de reconnaître cette filiation permet de
se construire sur le désir de retrouver une position perdue. Le
secret influence à son insu les choix que l’on fait dans sa propre
existence. Dans deux des aventures de Tintin, Le Secret de la
Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge, qui racontent l’histoire
du capitaine Haddock devenant propriétaire du château de Moulinsart,
en fournissent un parfait exemple. Inconsciemment, le Capitaine
se retrouve dans la position de son ancêtre le chevalier François
de Hadoque, qui était noble.
Selon la nature du secret, son action peut également se porter
sur les choix amoureux. C’est ainsi que certains épousent une
aristocrate, ou l’équivalent. Ce n’est pas par hasard s’ils ont
eu un coup de foudre l’un pour l’autre. Le choix de l’élu peut
s’être fait en écho à un désir de l’ordre transgénérationnel.
En apparence, il s’agit bien d’une histoire d’amour, en réalité
les deux partenaires étaient travaillés depuis longtemps par quelque
chose qui venait de leurs familles respectives. En décodant ces
signes, un grand nombre d’individus pourraient ainsi à terme retrouver
le « secret » de leurs ancêtres.
N. C. :
Tout ceci ne fait, une fois de plus, qu’affirmer le rôle
prééminent de l’inconscient.
VdG : Oui, mais il ne s’agit pas de l’inconscient au sens
freudien du terme. Cet « inconscient familial » ne fait pas l’objet
de refoulements, comme une pulsion interdite que l’on se refuse
d‘assouvir. Une fois débusqué, ce conditionnement peut devenir
inopérant. Non que l’histoire familiale change - on ne change
pas l’histoire - mais la façon dont cette histoire agit sur nous
se modifie.
Dans tous les cas, le secret finit par se manifester dans un certain
nombre d’actes des générations suivantes. J’en donne un exemple
dans Les sources de la honte. Une femme affirme : « Je préférerais
être la fille de rien ni de personne, plutôt que celle de ses
parents-là ! » Et elle développe tout un discours de type névrose
de classe : « Mes parents sont incultes, pauvres, je n’ai pas
envie d’être leur fille. » Pourtant, elle est réellement leur
fille. Au fur et à mesure de la thérapie, le secret émerge : il
fait référence aux activités criminelles du père de cette femme
pendant la guerre. Or, après avoir subi les non-dits et les silences
de ses parents, elle va en fabriquer elle-même pour ses enfants,
avec le désir de les dégager de cette filiation et de l’histoire
de son père qu’elle porte en elle. Mais, ce faisant, elle transmet
le non-dit quand même. Vous voyez, le secret se perpétue ainsi
sous des formes diverses… en faisant toujours des dégâts. Quand
il y a défaut de transmission, c’est parce qu’il y a ce que j’appelle
une « impasse généalogique » : « Je ne veux pas être ce que je
suis. » C’est le rejet d’une filiation. Les enfants de nazis ou
de juifs déportés se sont souvent retrouvés dans de telles impasses
généalogiques. Je me souviens du cas de Rudolph, qui est devenu
homosexuel parce qu’il ne voulait pas transmettre « cette race-là
», parce qu’il désirait que sa « race » meure avec lui. Il y en
a d’autres qui se suicident, toujours pour cette même raison :
ne pas transmettre.
Derrière l’impasse généalogique, il y a toujours une contradiction.
Si vos parents vous demandent d’assurer la relève, en reprenant
par exemple leur succession à la tête de la ferme, ou du magasin,
ou de l’entreprise, cela peut aller à l’encontre de votre volonté
d’exister et créer une impasse. Pour satisfaire à la demande parentale,
vous allez vous aliéner, vous assujettir au désir de l’autre.
Et si vous avez vu vos parents souffrir de ce qu’ils étaient,
il est évident que vous allez nager en pleine contradiction !
La situation débouche sur une véritable impasse généalogique lorsque
le système se ferme sur lui-même et prend la forme d’une injonction
paradoxale. Le psychanalyste Serge Liebermann pense que, dans
ce cas, le suicide est une erreur d’objet. C’est-à-dire qu’en
voulant supprimer l’enfant qui est en vous, c’est-à-dire l’objet
de la projection du désir de vos parents, vous vous tuez vous
même.
N. C. :
De quelle façon le projet parental s’inscrit-il dans l’arbre
généalogique ?
VdG : En règle générale, l’éclairage est intéressant quand
on remonte trois ou quatre générations. Le projet parental est
déjà fortement inscrit dans le projet des grands-parents.
Quel projet les parents ont-ils pour leurs enfants ? La plupart
du temps, il est explicite : devenir avocat, reprendre la ferme,
poursuivre des études, etc. Mais, il y a aussi toute une partie
implicite qui joue sur des identifications entre parents et enfants,
au niveau du désir inconscient. Par exemple, une mère qui a souffert
d’être femme au foyer peut transmettre un message contradictoire.
Explicitement, elle dira à sa fille d’être une fille bien élevée,
qui sait recevoir, s’occuper de ses enfants, etc.… Bref, elle
lui communiquera un modèle traditionnel, tout en ayant le désir
secret qu’elle fasse autre chose. Mais si la fille réalise ce
projet de femme au foyer, inconsciemment, la mère la condamnera.
En réalité il y a beaucoup d’ambivalence entre les parents et
les enfants. On dit souvent que les parents ne souhaitent que
la réussite de leurs enfants… mais en même temps, ils vivent très
mal que leurs rejetons fassent mieux qu’eux.
Cela peut réveiller chez eux de vieilles rancœurs et d’anciennes
haines, parce qu’ils n’ont pas pu réaliser leurs propres désirs.
N. C. :
Mais le projet parental est issu de deux parents ayant chacun
une lignée différente...
Une lignée prend-elle forcément le pas sur l’autre ?
VdG : Lorsqu’on analyse le projet parental, on distingue
bien le projet maternel du projet paternel. Les deux peuvent être
en concurrence, en étayage réciproque, ou en contradiction. Quand
il y a conflit au sein du couple, avec des injonctions très fortes
du type : « Ne deviens pas comme ta mère », on voit apparaître
des liens avec ce que la psychanalyse nous permet d’apprendre
sur la complexité des enjeux œdipiens et des identifications conscientes
et inconscientes entre parents et enfants. Ce que j’apporte par
rapport à la psychanalyse, ce sont les enjeux sociaux, c’est-à-dire
: faire des études ou non, occuper tel ou tel emploi, épouser
quelqu’un de tel milieu social, etc. Les enfants héritent des
contradictions non résolues par leurs parents.
Pour vous donner un exemple, j’ai vu beaucoup de filles en conflit
avec leurs parents qu’elles trouvaient racistes, tomber amoureuses
d’Africains ou d’Arabes, sans savoir que c’était surtout un moyen
de mettre leurs parents face à leurs contradictions. Le projet
parental n’a rien de mécanique. L’enfant ne devient pas ce que
les parents veulent qu’il soit. En revanche, dans la façon dont
l’enfant vit son devenir, les contradictions qu’il a vues à l’intérieur
du couple parental et dans ses propres rapports avec ses parents
permettent de comprendre une partie des choix qu’il fait, dans
l’ordre amoureux, professionnel, idéologique ou culturel.
N. C. :
Pensez-vous vraiment que nos choix amoureux soient dictés
par des lois transgénérationnelles ?
VdG : Nos choix amoureux sont à la fois affectifs, sexuels
et sociaux. Si le cœur a ses raisons que la raison méconnaît,
il ignore rarement la raison sociale de celui ou de celle pour
lequel il bat. Et là, les scénarios sont multiples. Les trajectoires
peuvent être ascendantes ou descendantes, bien évidemment. Chacun
peut jouer pour l’autre le rôle d’aspirateur social, mais il suffit
que le couple stagne et l’on va reprocher au partenaire de le
freiner dans son évolution. C’est très intéressant de comprendre
en quoi les enjeux affectifs sont liés aux enjeux sociaux. Un
mariage, c’est terrible quand il y a des différences de classes.
Mais les combinaisons possibles sont multiples. Une famille, c’est
toujours deux lignées dérivant de quatre lignées.
Et puis la famille n’est pas stable. À chaque génération quelque
chose se reproduit.
C’est l’enfant qui crée la famille, pas le couple. Il est le trait
d’union entre les parents, le résultat des alliances entre le
père et la mère et aussi de deux familles. Il y a donc un enjeu
généalogique qui traverse l’histoire du couple et celle des enfants.
L’héritage que vous recevez à votre naissance va laisser des traces
importantes sur la façon de construire votre propre identité et
de votre devenir social.
N. C. :
La honte et la haine peuvent-elles aussi être données en
héritage ?
VdG : Bien entendu. Si les parents ont intériorisé le sentiment
de honte lié à des humiliations et qu’ils n’ont pas su s’en dégager,
l’enfant en sera marqué. Mais en aucun cas, il ne sera condamné
à répéter ou à reproduire. Pour Jean-Paul Sartre, la honte naît
sous le regard d’autrui. Il prend l’exemple de Jean Genêt qui,
abandonné, a été placé dans une famille. On lui a dit : « Tu seras
un voleur »… et il devient un voleur. Et en même temps, il va
faire un travail phénoménal pour se dégager de ce déterminisme,
par la créativité, l’écriture, la poésie. Il va écrire pour dénoncer
les normes sociales qui engendrent la honte. Beaucoup d’enfants
construisent leur destinée sur la revanche. Enfants de parents
humiliés, ou pauvres, ils décident qu’ils ne le seront plus jamais.
Si vous prenez l’exemple de Bernard Tapie, c’est l’ambition comme
revers de la honte.
N. C. :
La honte se transmet-elle comme un secret de famille ?
VdG : La honte est indissociable du secret de famille.
Il est intéressant de voir le rapport entre la honte de soi liée
à des événements personnels et la honte familiale. Souvent, quand
il y a secret, il y a honte. C'est tout à fait fascinant d’en
découvrir la démonstration dans notre propre histoire familiale,
que l’on ne connaît pas et surtout que l'on sait ne pas connaître
! On s’aperçoit que les descendants n'ont de cesse d’essayer,
par fidélité ou par loyauté, tout à la fois de maintenir le secret
mais aussi de le dévoiler pour s'en dégager, ou plutôt pour se
dégager de la charge affective qui est souvent lié à la honte.
N. C. :
Et donc à la culpabilité ?
VdG : Effectivement, quoiqu’il puisse y avoir honte sans
culpabilité. Mais cela ne fonctionne pas sur les mêmes registres
psychiques. La culpabilité est liée à quelque chose d’interdit
que l'on a fait. La honte, elle, est plutôt liée à ce que l’on
est. Elle n'est pas du registre de la faute mais beaucoup plus
du registre du narcissisme, de l'idéal du moi. Les psychanalystes
ont du mal à comprendre cette dimension de la honte née sous le
regard d'autrui. Il y a quelque chose d'éminemment social dans
la honte. On voit par exemple émerger des doléances par rapport
à la pauvreté et à l'exclusion, des demandes de considération,
de respect, de dignité, et qui renvoient à la honte. Je pense
aux chômeurs de longue durée, par exemple. Le plus difficile à
supporter, ce n'est pas tant la misère que la honte et le regard
de l'autre. Je pense aussi à ceux qui font la manche dans le métro.
On constate que ces personnes sont beaucoup moins pauvres que
les deux tiers de l'humanité, mais dans nos sociétés, celui qui
se trouve dans cette situation est considéré comme un perdant,
quelqu’un qui a raté sa vie. Si l’on s'intéresse à cette question-là
c'est qu'on voit émerger la honte comme un phénomène qui, il y
a encore quelques années, n'apparaissaient pas aussi important.
Site : www.vincentdegaulejac.com
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