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LES DOSSIERS CLÉS
 

XXIème siècle : les visions de 34 écrivains et philosophes

Sa série de romans fantastiques sur les fourmis remporte le succès que l'on sait. Son récent Empire des Anges aussi.
Bernard Werber est loin d'avoir tout dit. Curieux, vif, drôle,
l'ex-journaliste devenu auteur de SF explore inlassablement l'univers de tous les possibles. Il nous en rapporte de grandes visions luxuriantes et quelques inquiétudes. Entretien avec un homme " à cheval entre le 4 et le 5 ".

Entretien avec Bernard Werber,
propos recueillis par Patrice van Eersel

Nouvelles Clés : Votre succès, votre jeunesse, votre attitude accueillante, tout semble indiquer que la vie vous sourit...
Bernard Werber : Elle ne l'a pas toujours fait. Pas en classe, par exemple. J'aurais sans doute commencé à écrire bien plus tôt si je n'avais été obligé de gérer une scolarité fastidieuse et finalement négative. Je suis choqué par la standardisation qu'impose l'école. À partir de 12 ou 13 ans, je me suis mis à trouver plus de choses dans mes lectures qu'à l'école, où l'on me demandait d'apprendre par cœur des choses inintéressantes. Je découvrais une richesse bien plus grande dans Edgar Poe ou Lovecraft que dans Corneille et Racine. Ils ont leur charme aussi, mais c'est un plaisir de vieux ! En imposant à des jeunes des plaisirs de vieux, on les dégoûte de la lecture et ils se retrouvent au cinéma, qui est quand même un endroit passif où l'on vous retire vos propres images de la tête, pour mettre à la place les images de quelqu'un d'autre qui, lui, a lu des livres !

N.C. : Quels livres ont été essentiels pour vous ?
B.W. : Fondations d'Isaac Asimov, Dune de Frank Herbert, Invasion divine de Philip K. Dick, Edgar Poe (le premier qui m'a fait comprendre qu'écrire une histoire revenait à résoudre une problématique intellectuelle), Flaubert dans Salambô, c'est Schwarzennegger contre les Barbares !, Victor Hugo... Mais pour l'essentiel, mon éducation s'est faite sur les trois premiers : Asimov pour l'intelligence, Herbert pour la mystique et K. Dick pour la folie. Avec ces trois auteurs, j'ai abouti à un univers très large, dès l'époque du lycée. Herbert me frappait particulièrement : je lisais une page et je devais refermer le livre, tellement c'était riche. Avec lui, je crois que j'ai appris l'écologie, la psychanalyse, la mystique, la gestion des pouvoirs... des choses essentielles que l'école ne nous apprend pas. Asimov, au fil des sept tomes de Fondations, m'a fait me demander : "Où va notre humanité ?" Il reprend l'idée indienne ou chinoise des cycles : s'il y a des cycles, on doit pouvoir repérer sur un graphique le moment où vont arriver les crises sociales, militaires, économiques, scientifiques, politiques, et donc adopter une attitude préventive. Mais comment prévenir sans provoquer ? Il en tire une vision scientifique éclairée. Moi, lycéen, je me demandais où l'humanité allait réellement se retrouver. Plus tard, dans la Révolution des Fourmis, je me suis retrouvé avec l'idée de "voie de moindre violence" (VMV). Parmi tous les possibles, il y en a forcément un qui se réalise avec moins de violence que les autres. Il se peut qu'il faille un peu de violence à court terme pour éviter beaucoup de violence à long terme. Et alors se pose la question inévitable du despote éclairé. Aujourd'hui, en politique, le sujet est tabou. Les sondages l'interdisent. Dès que la nécessité de mesures pénibles approche, tout le monde se sauve.

N.C. : En psychologie, c'est apprendre à dire non ?
B.W. : Ou accepter une mort-renaissance ­ indispensable si l'on veut évoluer.Pour réfléchir à l'accomplissement de l'homme, un ami m'a raconté un jour une métaphore, paraît-il soufie, que j'aime bien, basée sur les chiffres arabes 1, 2, 3, 4, 5. Le sens de l'évolution de la vie nous serait donné par leur dessin : le trait horizontal signifierait l'attachement, la courbe signifierait l'amour, et le croisement l'épreuve.
J'obtiens ceci :

   - 1 n'a ni trait horizontal, ni courbe, ni croisement, donc ni attachement, ni amour, ni épreuve : c'est le stade basique, on pourrait dire minéral, lié à rien, avant la conscience.

   - 2 a un trait horizontal ­ c'est l'attachement à la terre : la plante est enracinée dans le sol, sa courbe supérieure représente son amour pour le ciel et le soleil.

   - 3 n'a pas de trait horizontal, il est en mouvement permanent, avec deux courbes : c'est le stade animal, qui vit dans l'amour et dans la peur, submergé par ses émotions ­ quand il aime, il embrasse, quand il a peur, il mord. Ce sont les deux bouches du 3.

   - 4 est le stade humain. Il comporte un croisement, la croix, l'épreuve, qui pourrait être : serons-nous capables de passer au 5 ? Le 5 est l'inverse du 2 : une horizontale supérieure ­ attachement au ciel ­, une courbe inférieure ­ amour pour la terre. Le 4 tente donc de muter, pour passer du stade animal au stade spirituel.
On sent bien, à tout moment, les forces d'immobilisme qui veulent nous figer dans le 4, voire même nous ramener au 3. Ce sont toutes les institutions, tous les systèmes à héritage, les châteaux-forts... Ça va des sectes à certains groupes économiques. Ils n'agissent que dans leur propre intérêt, ignorant les soucis globaux...
Globalement, je suis pessimiste. Je pense que les forces du 3 sont exponentielles, alors que celles du 5, par le fait même qu'elles sont spirituelles, ne peuvent être spectaculaires ni avoir de solutions faciles. En fait, il faudrait que j'accepte même la possibilité d'un retour au 3 ­ mais, pour cela, il me faudrait beaucoup plus de sagesse et de maturité : quand je serai plus grand et intelligent, j'accepterai sans doute l'échec (rire).

N.C. : Lâcher prise serait le meilleur moyen de réussir ?
B.W. : Si toute l'humanité a envie de se suicider, je ne vois pas pourquoi il faudrait... c'est peut-être son destin, son karma global. Actuellement, ça me fait peur et je n'arrive pas à l'accepter, mais je suis conscient que c'est un manque de sagesse de ma part. Pour le moment, j'essaie surtout d'ouvrir des horizons. Dans mes livres, il y a cette notion que, quoi qu'on fasse, une sorte de pulsion, d'énergie transcende tout ­ ce que dans La Guerre des étoiles on appelle " La Force " où dans le système chinois " le Tao ". J'essaie d'en faire prendre conscience aux gens : il n'y a pas besoin d'être mystique ni religieux, il suffit de remarquer qu'une petite graine arrive à faire une herbe qui traverse le macadam et on comprend qu'il y a quelque chose qui transcende tout. Et même si l'humanité se suicide, cette énergie restera, au-delà de nous. Il faudrait que j'aie suffisamment la foi dans cette énergie pour rire de tout.

N.C. : De toute façon, dans l'histoire de l'évolution, chaque fois qu'un nouveau stade de complexité a été atteint, il a été impossible de revenir en arrière ! Êtes-vous d'accord pour dire que certains êtres ont atteint le stade 5, durant le temps d'une simple existence humaine ?
B.W. : Oui et ils sont venus justement pour nous montrer qu'on peut devenir des 5. Je ne dis pas "venus" en pensant à des extraterrestres ou à des trucs comme ça... Nous sommes la première génération qui, en Occident, sait ce que sont Bouddha, le Tao, le rêve chamanique, Jésus... c'est juste un problème de libre-arbitre : est-ce qu'on se reconnaît plus dans Gengis Khan ou dans Siddharta ? C'est un choix. La grande chance et le grand malheur de l'humanité, c'est bien ce libre-arbitre, cette possibilité de décider de notre destin, y compris de notre autodestruction. C'est-à-dire que nous avons un dieu très laxiste, qui nous laisse jouer dans la cour de récréation sans nous donner de fessée quand nous faisons des bétises.

N.C. : Vous trouvez !!?
B.W. : Oui, je crois qu'il nous a fait le plus grand cadeau d'amour, qui est de nous laisser nous débrouiller par nous-mêmes. Ce qui fait que si nous arrivons à passer au 5, notre mérite n'en reviendra qu'à nous. Mais peut-être faudrait-il définir les vrais 5. A priori, je dirais qu'ils sont doués de tolérance ­ y compris bien sûr envers les 4 et les 3. Ils ne vont jamais obliger les gens à être des 5. C'est ça la spiritualité, et en ce sens, ils sont volontairement faibles. Ils n'utilisent pas la violence. Je crois même qu'ils n'ont pas de certitude. Je veux dire qu'il ne peut y avoir de 5 sans humour. Le mot amour a été trop trahi, il n'a plus de signification précise. Un être spirituel sait faire rire. L'une des façons de reconnaître les faux 5, c'est qu'ils n'ont pas d'humour, notamment vis-à-vis d'eux-mêmes.

Mes bagages pour l'an 2000:

Musiques : I wish you were here, de Pink Floyd ; le concerto pour flûte piccolo et orchestre en duo de Vivaldi ; et Edge of Twilight du groupe Gentle Giant.

Films : Jonathan Livingstone le Goéland, Blade Runner, Brasil

Une icône : J'ai failli dire L'Enfer et le Paradis de Jerôme Bosch, mais je choisi plutôt La Joconde. Plus ca va, plus je comprends ce tableau. La Joconde, je crois que c'est une 5 idéal. Je crois que quand tu es intelligente, tu as ce genre de sourire. L'humour, Mona Lisa ne pouvait pas appartenir à une secte.

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