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Combien
de vérité peut supporter la fragile âme humaine ? ", se demandait
Jean Rostand. C'est la question, certes, d'un coeur compatissant.
Et pourtant (comme on le dit d'un malade atteint d'un mal incurable,
soit de chacun de nous : "Il a le droit de savoir sur lui-même
la vérité"), il m'apparaît que toute transformation ne se fera
qu'au prix de cette vérité.
Quelle
vérité ? Une vérité qui n'est aussi terrible que parce qu'elle
ne laisse rien à sa place lorsqu'elle nous atteint, et que nous
aimons tous, fragiles que nous sommes, garder les choses à leur
place. Alors, cette vérité ? Eh bien la voici : le monde du dehors
ne reflète que l'état du monde intérieur.
Devant toute souffrance, toute violence, toute dégradation monte
la question harcelante : qu'y a-t-il en moi qui souffre, qui mord,
qui frappe, qui tue, qui dégrade ?
Quelle part en moi aquiesce à l'humiliation, à la mort d'autres
humains ?
Et dès que la question est là dans sa terrifiante clarté , alors
quelque chose d'infiniment mystérieux se met en place dont je
ne saurais dire après l'avoir observé tant de fois que ceci :
cette force agit dans un espace où ni le regard ni la volonté
ni l'intention ne pénètrent. Seule la certitude se met en place,
ardente, irrécusable : de chacun de nous dépend en toute dernière
instance l'état du monde.
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Il ne s'agit
de rien d'autre que de "réparer le monde en nous" (François Cervantès).
Non pas de nous réparer nous-mêmes pour notre bien-être ou même
notre salut (tâche d'ailleurs impossible vu l'irréparable, l'irrémédiable,
l'absolue porosité de notre être), mais de "réparer le monde en
nous" ! Quelle aventure ! Plus folle que la traversée des terres
de feu ou des glaciers éternels ! Plus pétrie de merveilles et
de miracles que toutes les légendes du monde ! Entreprise qui
n'est d'ailleurs possible que sans attente de gain, sans espérance
autre que de nous rapprocher de notre nature véritable de faire
un pas "avec moi" pour mes soeurs et avec elles, pour mes frères
et avec eux dans la direction de la vie.
J'ai
vu, en toutes ces années, des couples "réparés" par le travail
d'un seul (on pourrait dire "gagnés" par le travail d'un seul
comme on dit d'un incendie qu'il "gagne" la forêt), des familles,
des longues dynasties de vivants et de morts, "réparées", pansées,
apaisées par le travail d'un seul, des bureaux, des classes d'écoles,
des hôpitaux "réparés" par le travail d'un seul... et j'ai aussi
vu ce que ne voit que l'oeil du coeur, des effets invisibles qui
de l'extérieur semblaient des échecs et n'en étaient pas.
La réalité, avec ses causes et ses effets, n'est que la croûte
du réel. Le réel, lui, pousse ses rhizomes souterrains jusqu'au
bout du monde. Dans la réalité, j'ai un bleu lorsque je me heurte
à un meuble. Dans le réel, j'ai un bleu parce que quelqu'un au
bout du monde s'est heurté à un meuble ou à un coeur endurci.
Dans la réalité, je suis cousue dans ma peau et mes représentations.
Dans le réel, rien jamais ne me sépare de rien ni de personne.
Dans cette vision modifiée, dans ce passage de la réalité au réel,
ma vie, ce lieu hanté par les représentations d'une époque, les
jugements, les échecs, les blessures, devient peu à peu un lieu
de transmutation, un lieu alchimique d'où part dans toutes les
directions " l'information " (au sens de ce mot en homéopathie)
d'une autre manière d'être au monde. Cette prise de conscience
(oh, il ne s'agit pas d'être effleuré par cette "thèse intéressante",
mais d'être atteint dans la chair de sa chair !), m'apparaît le
vrai début d'un processus d'humanisation.
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Ma pire
crainte ? L'asphaltage ! L'asphalte prolifère sur notre
terre, recouvre dans son avancée pétrifiante et mortifère ce qui
hier encore était un verger, une prairie ! Le chiffre de la superficie
gagnée chaque jour par cette marée noire est si effrayant que
je me suis hâtée de l'oublier. Asphalte dehors, asphalte en nous.
Mon épouvante, c'est l'asphaltage de nos terres intérieures, les
coupes sombres dans la forêt tropicale de nos imaginaires, la
lente fossilisation de "cette merveille que je suis Seigneur,
et que tu as créée !" (Psaume 143), la dictature techno.
Mon
rêve secret : Mon espérance ? Mon espérance la
plus vive, c'est l'eau vive, l'eau qui court de coeur à coeur,
"ce chevelu de ruissellements" dont naissent les fleuves.
Le
Lieu source : Parmi ceux que j'aime, présents ou invisibles.
Chaque jour, j'ai rendez-vous avec un des mille visages de la
vie. Chaque jour je reçois un message de la Présence. Il n'y a
pas un jour de ma vie, malgré tous les bouleversements d'une biographie,
où il ait manqué. Cette confiance ne contredit pas le regret que
j'ai de quitter le millénaire. Elle est seulement l'autre versant
de l'essentielle fidélité.
Livres,
musiques, trucs, techniques... Comme
je quitte à regret ce deuxième millénaire où habitent tous mes
amis ! Comme je quitte à regret cette maison de mille ans où j'ai
croisé saint Augustin, Villon, Abélard, Héloïse, Saint Jean de
la Croix, Raphaël, Benvenuto Cellini, Louise Labé, Stendhal, Saint
John Perse et tant d'autres ! Ah, comme j'ai aimé vivre avec Bach
et Mozart, avec Beethoven et Mahler ! Je ne veux rien emporter
d'autre que l'émerveillement qu'ils m'ont mis au coeur et aux
yeux !
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