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LES DOSSIERS CLÉS
 

XXIème siècle : les visions de 34 écrivains et philosophes

Il restera comme le Descartes de ce siècle, celui qui aura su proposer les quatre volumes La Méthode pour réfléchir à la complexité, et Pour sortir du XXe siècle, Terre-Patrie, aux éditions du Seuil.

« Il y a une sorte de lutte généralisée entre les forces de confédération et les forces de barbarie. »

C'est vrai que le passage à ce troisième millénaire ­ que nous imposons au monde, puisque d'autres cultures ont des calculs de temps différents ­ coïncide avec une montée des périls planétaires, donc pour toute l'humanité, périls qui se sont manifestés de plus en plus clairement depuis les années quatre-vingt. On peut d'ailleurs dire que l'antagonisme "bloc de l'ouest - bloc de l'est " a occulté pendant longtemps une partie de ces dangers. Alors, le péril nucléaire demeure, et il s'est même multiplié puisque l'on peut fabriquer à présent des bombes atomiques de poche, le péril sur la biosphère s'accroît et on ne sait pas s'il est réversible ou pas ; d'autre part, en même temps que se monte l'édification techno-économique de la planète, on voit les phénomènes de dislocation, de balkanisation, des repliements et, à mon avis, il y a une sorte de lutte gigantesque entre les forces de confédération et les forces de barbarie. Au niveau écologique, les conférences de Rio et de Kyoto, par exemple, essayent de créer une instance responsable internationale pour limiter les périls qui touchent la biosphère, mais tout est fait pour que ces entreprises restent embryonnaires et sans autorité. À tous ces niveaux, la situation reste incertaine.
L'angoisse fondamentale est que nous sommes à un moment où tous les problèmes fondamentaux de l'humanité ne peuvent être traités dans le cadre actuel, qu'il soit sociologique, psychologique et même intellectuel : il manque en effet une pensée à la hauteur du défi de la complexité du monde. Toutes les pensées existantes sont fragmentées, compartimentées, manichéennes. Au niveau psychologique, non seulement les peuples ont du mal à se comprendre, mais même au sein de la famille, la compréhension ne passe pas ou rarement, et ne parlons pas du voisinage : il y a une sorte d'aveuglement généralisé. De plus, les structures de la société ne sont plus adaptées : on a libéré de travaux pénibles, mais on a créé du chômage qui est un fléau. Et toutes ces carences sont évidemment liées entre elles.
Alors le problème se pose ainsi : est-ce que les forces de mort et de désintégration, les forces barbares pour résumer ­ et ce que je définis comme barbare ce n'est pas seulement la vieille barbarie qui s'est manifestée tout au cours de l'histoire humaine à travers les asservissements, les massacres, les tortures, les haines, les fanatismes, mais l'alliance de tout cela, avec une autre barbarie qui est technique, inhumaine, froide, quantitative, glacée, qui est celle des technocrates, celle du calcul ­, est-ce que ces deux barbaries-là, dont l'alliance a déjà produit le Goulag et Auschwitz, vont submerger l'humanité pendant un temps et lui faire courir des régressions très grandes, ou bien est-ce que l'humanité pourra surmonter ces périls et arriver à une sorte de mutation dans laquelle on arrive à avoir des formules associatives, confédérales, des compréhensions avec un nouveau mode de pensée et de relation ?

Mon icône : Cette photo d'une sculpture de femme par l'artiste d'origine néerlandaise vivant au Venezuela, Cornelis Zitman. Elle se trouve devant moi sur mon bureau et me fascine : elle est pour moi l'essence
de la féminité.
Y arrivera-t-on ? Voilà le grand problème : mon angoisse vient du fait que l'évolution du monde est très difficile à saisir, tout nous échappe, nous sommes pris dans des processus aveugles. Est-ce que la conscience, la civilisation, l'intelligence seront capables d'assurer une transformation de caractère radical dans laquelle il faut associer les forces de conservation et les forces de changement ? Nous sommes aujourd'hui dans une période où, en Occident, l'on ne croit pas que c'est une révolution de type apocalyptique et violent qui va purifier le monde : mais alors il faut avoir la force de créer un monde neuf ! L'exemple de l'URSS prouve pourtant que ce n'est pas facile... Pourrons-nous supporter cette grande épreuve décisive qui, évidemment, ne se situera pas dans les 2000 exactement, mais sera l'enjeu du prochain siècle et peut-être même du millénaire ?
Toute la question est là.
Certains pensent que la rapidité des communications planétaires du style Internet nous sortira d'affaire : mais ces moyens sont profondément ambivalents. Depuis l'essor de l'informatique ­ que je préfère appeler "computique" ­, il y a certes les aspects extrêmement positifs qui permettent des initiatives individuelles, des contacts, etc., mais la communication au sens technique n'entraîne pas ipso facto la compréhension, qui est autre chose, qui est de comprendre ce que dit autrui. Ce qui peut servir positivement la situation, c'est la prise de conscience : or la conscience humaine est quelque chose de fragile, c'est une petite flamme de bougie qui vacille avec les vents et qui peut s'éteindre, régresser. Et puis il y a la fausse conscience. Par exemple, en ce qui me concerne, je crois en la nécessité d'une pensée ouverte et complexe qui puisse organiser la connaissance sans subir l'actuel chaos de données : la nécessité de cette pensée complexe progresse de façon diasporique à travers des individus que l'on retrouve dans les universités, les syndicats, chez les écrivains scientifiques... Mais ces individus restent isolés, même s'ils sont reliés, et ce qui résiste au changement ce sont les grandes structures institutionnelles, les grandes structures mentales fossilisées sur leur savoir d'un autre âge. Donc, je dirais que les progrès de la conscience sont réels, mais que les progrès de l'inconscience sont tout aussi réels et peut-être plus rapides.
L'évolution de la conscience est liée à un sentiment de participation, de communauté, de communion, qu'on peut appeler amour, qui nous fait nous sentir partie intégrante et indissociable et responsable d'une communauté humaine qui est l'humanité à l'échelle planétaire. Si les gens enracinaient dans leur conscience de façon permanente l'idée de la terre-patrie, c'est-à-dire le fait que nous sommes tous les enfants de cette Terre, avec une identité fondamentalement commune à travers toute la diversité des individus et des cultures qu'il faut absolument sauvegarder, alors cette conscience-là deviendrait un facteur de progrès considérable. Mais de cela, on est malheureusement très loin. Quant à mon action personnelle, en-dehors des idées que je défends et qui sont celles-là, je dirais, comme dans la chanson québécoise : Aujourd'hui, j'ai rencontré l'homme de ma vie, où ce dernier demande à la fille : " Qu'est ce que tu fais dans la vie ? " et où elle répond :
"Je fais mon possible".

Le lieu magique : Dans une soucoupe volante, certainement. J'aime trop de lieux sur le vaisseau spatial Terre et aucun ne s'impose à moi. On verra...

Livres : J'ai déjà joué à ce jeu lorsque j'ai quitté un foyer conjugal en ne désirant emporter que quelques livres. Alors mon choix restera le même : je prendrai l'oeuvre d'Héraclite, peut-être dans une édition des Présocratiques, Pascal, des poèmes de saint Jean de la Croix, Rimbaud, Novalis, Hölderlin... Incontestablement, je prendrai un Dostoïevski, Les Frères Karamazov, et puis j'aimerais bien prendre le Don Quichotte de Cervantès et une cinquantaine d'autres livres si c'est possible !

Musiques : J'ai à la fois des goûts permanents et des goûts violents à certains moments. Je passe par exemple par une phase d'intoxication violente de Bruckner, donc je prendrai ses Symphonies nos 4, 8, 9 et puis, fondamentalement, la Neuvième Symphonie de Beethoven, le Quintet de Schubert, les Quatre derniers lieder de Richard Strauss, le premier acte de la Walkyrie, Woyzeck d'Alban Berg, l'Anthologie du flamenco de Ducrete Thomson qui est une très belle compilation, le Boris Godounov de Moussorgsky, un disque d'Oum Kalsoum, un Beatles, The Fool on the Hill, Angie des Rolling Stones et Sweet dreams du groupe Eurythmics.

Associations : Je privilégie celle que j'ai créée pour la Pensée complexe.

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