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C'est
vrai que le passage à ce troisième millénaire que nous imposons
au monde, puisque d'autres cultures ont des calculs de temps différents
coïncide avec une montée des périls planétaires, donc pour toute
l'humanité, périls qui se sont manifestés de plus en plus clairement
depuis les années quatre-vingt. On peut d'ailleurs dire que l'antagonisme
"bloc de l'ouest - bloc de l'est " a occulté pendant longtemps
une partie de ces dangers. Alors, le péril nucléaire demeure,
et il s'est même multiplié puisque l'on peut fabriquer à présent
des bombes atomiques de poche, le péril sur la biosphère s'accroît
et on ne sait pas s'il est réversible ou pas ; d'autre part, en
même temps que se monte l'édification techno-économique de la
planète, on voit les phénomènes de dislocation, de balkanisation,
des repliements et, à mon avis, il y a une sorte de lutte gigantesque
entre les forces de confédération et les forces de barbarie. Au
niveau écologique, les conférences de Rio et de Kyoto, par exemple,
essayent de créer une instance responsable internationale pour
limiter les périls qui touchent la biosphère, mais tout est fait
pour que ces entreprises restent embryonnaires et sans autorité.
À tous ces niveaux, la situation reste incertaine.
L'angoisse
fondamentale est que nous sommes à un moment où tous les problèmes
fondamentaux de l'humanité ne peuvent être traités dans le cadre
actuel, qu'il soit sociologique, psychologique et même intellectuel
: il manque en effet une pensée à la hauteur du défi de la complexité
du monde. Toutes les pensées existantes sont fragmentées, compartimentées,
manichéennes. Au niveau psychologique, non seulement les peuples
ont du mal à se comprendre, mais même au sein de la famille, la
compréhension ne passe pas ou rarement, et ne parlons pas du voisinage
: il y a une sorte d'aveuglement généralisé. De plus, les structures
de la société ne sont plus adaptées : on a libéré de travaux pénibles,
mais on a créé du chômage qui est un fléau. Et toutes ces carences
sont évidemment liées entre elles.
Alors
le problème se pose ainsi : est-ce que les forces de mort et de
désintégration, les forces barbares pour résumer et ce que je
définis comme barbare ce n'est pas seulement la vieille barbarie
qui s'est manifestée tout au cours de l'histoire humaine à travers
les asservissements, les massacres, les tortures, les haines,
les fanatismes, mais l'alliance de tout cela, avec une autre barbarie
qui est technique, inhumaine, froide, quantitative, glacée, qui
est celle des technocrates, celle du calcul , est-ce que ces
deux barbaries-là, dont l'alliance a déjà produit le Goulag et
Auschwitz, vont submerger l'humanité pendant un temps et lui faire
courir des régressions très grandes, ou bien est-ce que l'humanité
pourra surmonter ces périls et arriver à une sorte de mutation
dans laquelle on arrive à avoir des formules associatives, confédérales,
des compréhensions avec un nouveau mode de pensée et de relation
?

Mon icône :
Cette
photo d'une sculpture de femme par l'artiste d'origine néerlandaise
vivant au Venezuela, Cornelis Zitman. Elle se trouve devant
moi sur mon bureau et me fascine : elle est pour moi l'essence
de la féminité.
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Y arrivera-t-on
? Voilà le grand problème : mon angoisse vient du fait que l'évolution
du monde est très difficile à saisir, tout nous échappe, nous
sommes pris dans des processus aveugles. Est-ce que la conscience,
la civilisation, l'intelligence seront capables d'assurer une
transformation de caractère radical dans laquelle il faut associer
les forces de conservation et les forces de changement ? Nous
sommes aujourd'hui dans une période où, en Occident, l'on ne croit
pas que c'est une révolution de type apocalyptique et violent
qui va purifier le monde : mais alors il faut avoir la force de
créer un monde neuf ! L'exemple de l'URSS prouve pourtant que
ce n'est pas facile... Pourrons-nous supporter cette grande épreuve
décisive qui, évidemment, ne se situera pas dans les 2000 exactement,
mais sera l'enjeu du prochain siècle et peut-être même du millénaire
?
Toute la question est là.
Certains
pensent que la rapidité des communications planétaires du style
Internet nous sortira d'affaire : mais ces moyens sont profondément
ambivalents. Depuis l'essor de l'informatique que je préfère appeler
"computique" , il y a certes les aspects extrêmement positifs qui
permettent des initiatives individuelles, des contacts, etc., mais
la communication au sens technique n'entraîne pas ipso facto la
compréhension, qui est autre chose, qui est de comprendre ce que
dit autrui. Ce qui peut servir positivement la situation, c'est
la prise de conscience : or la conscience humaine est quelque chose
de fragile, c'est une petite flamme de bougie qui vacille avec les
vents et qui peut s'éteindre, régresser. Et puis il y a la fausse
conscience. Par exemple, en ce qui me concerne, je crois en la nécessité
d'une pensée ouverte et complexe qui puisse organiser la connaissance
sans subir l'actuel chaos de données : la nécessité de cette pensée
complexe progresse de façon diasporique à travers des individus
que l'on retrouve dans les universités, les syndicats, chez les
écrivains scientifiques... Mais ces individus restent isolés, même
s'ils sont reliés, et ce qui résiste au changement ce sont les grandes
structures institutionnelles, les grandes structures mentales fossilisées
sur leur savoir d'un autre âge. Donc, je dirais que les progrès
de la conscience sont réels, mais que les progrès de l'inconscience
sont tout aussi réels et peut-être plus rapides.
L'évolution
de la conscience est liée à un sentiment de participation, de communauté,
de communion, qu'on peut appeler amour, qui nous fait nous sentir
partie intégrante et indissociable et responsable d'une communauté
humaine qui est l'humanité à l'échelle planétaire. Si les gens enracinaient
dans leur conscience de façon permanente l'idée de la terre-patrie,
c'est-à-dire le fait que nous sommes tous les enfants de cette Terre,
avec une identité fondamentalement commune à travers toute la diversité
des individus et des cultures qu'il faut absolument sauvegarder,
alors cette conscience-là deviendrait un facteur de progrès considérable.
Mais de cela, on est malheureusement très loin. Quant à mon action
personnelle, en-dehors des idées que je défends et qui sont celles-là,
je dirais, comme dans la chanson québécoise : Aujourd'hui, j'ai
rencontré l'homme de ma vie, où ce dernier demande à la fille :
" Qu'est ce que tu fais dans la vie ? " et où elle répond :
"Je fais mon possible".
Le lieu
magique : Dans une soucoupe volante, certainement. J'aime
trop de lieux sur le vaisseau spatial Terre et aucun ne s'impose
à moi. On verra...
Livres
: J'ai
déjà joué à ce jeu lorsque j'ai quitté un foyer conjugal en ne
désirant emporter que quelques livres. Alors mon choix restera
le même : je prendrai l'oeuvre d'Héraclite, peut-être dans
une édition des Présocratiques, Pascal, des poèmes de saint Jean
de la Croix, Rimbaud, Novalis, Hölderlin... Incontestablement,
je prendrai un Dostoïevski, Les Frères Karamazov, et puis
j'aimerais bien prendre le Don Quichotte de Cervantès et
une cinquantaine d'autres livres si c'est possible !
Musiques : J'ai
à la fois des goûts permanents et des goûts violents à certains
moments. Je passe par exemple par une phase d'intoxication violente
de Bruckner, donc je prendrai ses Symphonies nos 4, 8, 9 et puis,
fondamentalement, la Neuvième Symphonie de Beethoven, le Quintet
de Schubert, les Quatre derniers lieder de Richard Strauss, le
premier acte de la Walkyrie, Woyzeck d'Alban Berg, l'Anthologie
du flamenco de Ducrete Thomson qui est une très belle compilation,
le Boris Godounov de Moussorgsky, un disque d'Oum Kalsoum, un
Beatles, The Fool on the Hill, Angie des Rolling Stones et Sweet
dreams du groupe Eurythmics.
Associations :
Je
privilégie celle que j'ai créée pour la Pensée complexe.
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