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LES DOSSIERS CLÉS
 

XXIème siècle : les visions de 34 écrivains et philosophes
(suite)

N.C. : Vous revenez aux sources.
T.M. : Non, je n'y reviens pas, parce que je ne les ai tout bonnement jamais quittées.

N.C. : Les Béatitudes par exemple...
T.M. : Ah, les Béatitudes, je les récite tous les jours, dans le texte grec de Matthieu. Car une chose est curieuse, c'est qu'il y a deux versions des Béatitudes dans l'Évangile, celle de Matthieu et celle de Luc. Elles ne sont pas pareilles. C'est d'ailleurs un exemple des difficultés que soulèvent les textes sacrés, il y a des contradictions entre les différentes versions. Alors, que nous dit la première Béatitude dans Matthieu ? "Heureux ceux qui ont l'esprit de pauvreté car le royaume des cieux est à eux !" Et dans Luc : "Heureux les pauvres car le royaume des cieux est à eux !" Mais "les pauvres" au sens usuel, matériel du mot, c'est beaucoup plus radical. Alors, naturellement, je ne saurai jamais si Jésus a dit l'un ou l'autre ou ni l'un ni l'autre. Mais les Béatitudes restent quand même le cœur de la révélation chrétienne. Si on les écoutait... Parce que, a contrario, il y a des choses très singulières dans le Nouveau Testament : il n'y a par exemple rien contre la guerre en tant qu'institution, rien contre l'esclavage, rien contre la torture, rien contre la cruauté, (cela faisait partie sans doute des données de la civilisation de l'époque, qu'il n'y avait pas lieu de contester). Il y a dans le Nouveau Testament une chose très curieuse, c'est une épître de saint Paul qui est intitulée l'Épître à Philémon.. C'est une lettre, une lettre à un propriétaire d'esclaves dont un des esclaves s'était évadé et avait rejoint saint Paul, qui était je crois prisonnier à Rome à ce moment-là. Saint Paul est donc un peu embêt, et il écrit à Philémon pour lui dire qu'il lui renvoie son esclave, en ajoutant : " Je l'aurais bien conservé car il me rendait grand service, mais enfin il est à toi, je dois te le rendre, je te le rends. " Et dans des termes charmants : " Reçois le comme un frère. Il te sera encore plus utile maintenant qu'il nous a rejoint, etc. " D'autant plus que ce malheureux esclave s'appelait Onésime (il y a même un jeu de mot sur ce nom, car Onésime veut dire utile en grec ). Mais, il n'y a pas un mot contre l'esclavage ! Cela devait aller de soi ! L'institution était un symbole accepté, comme faisant partie de ce que Dieu a voulu. Naturellement, il était recommandé de ne pas être brutal avec les esclaves...

N. C. : Exactement comme on soigne un animal lorsqu'on veut l'utiliser pour un travail
de bât.
T. M. : Oui. Il y a d'ailleurs dans l'Ancien Testament un verset là-dessus : "Tu n'emmuselleras pas le bœuf qui foule le grain." Cela va de soi, mais ça ne va pas loin. J'ai fait il y a quelques années un travail sur ce sujet : l'animal devant la foi chrétienne... Ce n'est pas glorieux. J'ai cherché chez les Pères de l'Église par exemple, et je n'ai pas trouvé grand chose. Il n'y en a qu'un quand même que je cite souvent, c'est Isaac de Ninive ; c'était un évêque nestorien du vie siècle qui a dit : " Il faut prier pour les animaux ", et il ajoutait : " même pour les reptiles ! " C'est magnifique, non ? Cela en fait un en deux mille ans...

N. C. : On peut aussi songer à saint François d'Assise...
T. M. : Oui, c'est vrai, mais il sert un peu d'alibi aux bons chrétiens d'aujourd'hui. Il n'a d'ailleurs pas été suivi, même dans sa famille spirituelle, les franciscains. Et c'est dommage.

N.C. : Professeur, êtes-vous pessimiste sur l'avenir de l'humanité, en général ?
T.M. : Très ! Tant que les hommes aimeront la guerre (ce qui est le cas malheureusement) leur avenir sera très menacé. Il serait temps qu'ils acceptent de s'hominiser. Mais ils refusent. Ils préfèrent la barbarie ancestrale. C'est absurde, parce que les menaces grandissent au fur et à mesure de l'avancée technologique. La bombe atomique par exemple, celle d'Hiroshima, on nous a toujours raconté que c'est elle qui avait fini la guerre et ce n'est pas vrai ; on en a aujourd'hui historiquement la certitude. Il y a des ouvrages en Amérique du Nord qui le démontrent. On sait fort bien que le 6 aout 1945 ­ Je dis que cette nuit-là, nous sommes passés de l'ère chrétienne à l'heure nucléaire ­ eh bien le 6 aôut 1945, le dernier verrou qui protégeait le Japon des armées américaines (je veux parler d'Okinawa) avait sauté... C'était terminé. La guerre était finie. Et il semble que les Américains n'aient fait cet abominable massacre d'Hiroshima que dans le seul but de réaliser un essai à l'échelle réelle. Pour des chrétiens, tout ceci n'est pas vraiment remarquable. J'ai rencontré un jour l'aumonier catholique qui avait osé bénir les bombardiers atomiques américains. Il m'a dit : " J'ai fait ça parce qu'on me l'a demandé. Je n'avais rien compris. Depuis, j'ai réfléchi et je me suis repenti. " Et cet homme était en route à pied pour un pèlerinage à Bethléem, mais la grande presse française n'en a pas beaucoup parlé. C'était inconvenant à l'époque.

N.C. : Dans un entretien télévisé, je vous ai entendu critiquer le syncrétisme religieux des temps modernes. Pourtant vous même quand vous parlez des religions, vous utilisez l'image d'une montagne unique qu'on gravit tous par des chemins différents.
N'est-ce pas là une forme de syncrétisme religieux que de reconnaître que toutes les religions mènent au même but ?
T.M. : Le syncrétisme consiste à mélanger les religions ! On ne mélange pas les sentiers qui nous mènent en haut de la montagne unique. Le bouddhiste monte par son sentier, le chrétien par le sien et le musulman, le shintoïste par le leur propre. Mais toutes ces grandes religions, il faut le remarquer, ont une origine asiatique. Même le christianisme, car n'oublions pas que la Palestine est en Asie. Et même sans doute les Indiens d'Amérique du Nord, avec leur très belle vision du monde (" La terre est notre mère ! ") sont eux aussi venus d'Asie. La base de leur pensée semble bien asiatique.

N.C. : Professeur, avez-vous d'autres projets de voyage ?
T.M. : Oui, notamment à cause d'une " récolte " que j'ai faite le 18 mars 1940 en Libye (on n'avait pas le droit d'y aller, car à cette époque le territoire était contrôlé par les Italiens, mais j'y allais quand même). J'étais alors caporal- chef au Tibesti et j'ai voulu aller voir un gisement d'un feldspath qui m'intéressait, qu'on appelle l'amazonite. Les gens de la fin de la préhistoire, au Sahara, ont beaucoup utilisé l'amazonite ; ils en fabriquaient notamment de très belles perles colorées. J'ai donc voulu voir un des endroits d'où venaient ces perles...
J'y suis allé (sans pouvoir rester trop longtemps, car j'avais aperçu une piste de camions italiens et je ne voulais pas être arrété, ils m'auraient amené à Tripoli et cela aurait fait un incident diplomatique ridicule). Et lors de mon retour sur Aozou, je découvre, le 18 mars, un endroit avec de l'eau abondante qui sortait d'une falaise ; j'y trouve des fougères et, sous ces fougères, une petite plante minuscule, pas vraiment extraordinaire. Je l'ai prise quand même. Malheureusement, je n'en ai pris qu'un seul exemplaire. Or ensuite, elle a été étudiée et on a découvert que c'était non seulement une espèce nouvelle, mais un genre nouveau.
Il n'y en a donc qu'un seul exemplaire qui est au Musée national. L'année dernière, nous avons réussi à retourner à l'endroit même où j'avais trouvé la plante la première fois (dans le sud de la Libye), mais il n'y avait plus rien, plus d'eau, plus de source. Cela avait complètement séché. Il y avait encore quelques fougères, mais rien au dessous. Or, si l'on veut étudier une plante, il faut plusieurs spécimens, c'est indispensable (pour compter les chromosomes, étudier les grains de pollen, etc.). Il y a à l'université de Neuchâtel, en Suisse, un groupe qui se spécialise dans l'étude de la famille des gentianacées (dont fait partie la plante que j'ai découverte : la monodiela ). Ils attendent donc que je leur fournisse du matériel, mais il faut d'abord le retrouver. Nous allons donc repartir le 23 octobre dans le grand massif sahélien de l'Ennedi...

N.C. : Et vous espérez y trouver un autre exemplaire ?
T.M. : Oui, j'ai six stations sur lesquelle on peut espérer la trouver. J'irai donc sur chacune de ces six stations. Si on trouve, c'est réglé, si on ne trouve pas, il faudra aller ailleurs, et je pense au parc national du Tassili ; la fougère y est présente, il y a donc encore une chance, sinon...

N.C. : C'est donc votre prochaine quête.
T.M. : Oui, c'est un graal botanique.

N.C. : Pas d'autre expédition en vue ?
T.M. : Si, je repartirai ensuite avec des scientifiques allemands étudier une roche qu'on appelle le verre libyque, une roche très mystérieuse du Miocène, qui a l'apparence du verre et dont on ignore la provenance. Nous voudrions en ramasser avec des bulles d'air, des inclusions ; peut-être y trouverons-nous des spores qui nous éclaireront sur le mystère de cette roche.

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