|
N.C.
: Vous revenez aux sources.
T.M.
: Non, je n'y reviens pas, parce que je ne les ai tout bonnement
jamais quittées.
N.C. :
Les Béatitudes par exemple...
T.M. : Ah, les Béatitudes, je les récite tous les jours,
dans le texte grec de Matthieu. Car une chose est curieuse, c'est
qu'il y a deux versions des Béatitudes dans l'Évangile, celle
de Matthieu et celle de Luc. Elles ne sont pas pareilles. C'est
d'ailleurs un exemple des difficultés que soulèvent les textes
sacrés, il y a des contradictions entre les différentes versions.
Alors, que nous dit la première Béatitude dans Matthieu ? "Heureux
ceux qui ont l'esprit de pauvreté car le royaume des cieux est
à eux !" Et dans Luc : "Heureux les pauvres car le royaume des
cieux est à eux !" Mais "les pauvres" au sens usuel, matériel
du mot, c'est beaucoup plus radical. Alors, naturellement, je
ne saurai jamais si Jésus a dit l'un ou l'autre ou ni l'un ni
l'autre. Mais les Béatitudes restent quand même le cur de
la révélation chrétienne. Si on les écoutait... Parce que, a contrario,
il y a des choses très singulières dans le Nouveau Testament :
il n'y a par exemple rien contre la guerre en tant qu'institution,
rien contre l'esclavage, rien contre la torture, rien contre la
cruauté, (cela faisait partie sans doute des données de la civilisation
de l'époque, qu'il n'y avait pas lieu de contester). Il y a dans
le Nouveau Testament une chose très curieuse, c'est une épître
de saint Paul qui est intitulée l'Épître à Philémon.. C'est une
lettre, une lettre à un propriétaire d'esclaves dont un des esclaves
s'était évadé et avait rejoint saint Paul, qui était je crois
prisonnier à Rome à ce moment-là. Saint Paul est donc un peu embêt,
et il écrit à Philémon pour lui dire qu'il lui renvoie son esclave,
en ajoutant : " Je l'aurais bien conservé car il me rendait grand
service, mais enfin il est à toi, je dois te le rendre, je te
le rends. " Et dans des termes charmants : " Reçois le comme un
frère. Il te sera encore plus utile maintenant qu'il nous a rejoint,
etc. " D'autant plus que ce malheureux esclave s'appelait Onésime
(il y a même un jeu de mot sur ce nom, car Onésime veut dire utile
en grec ). Mais, il n'y a pas un mot contre l'esclavage ! Cela
devait aller de soi ! L'institution était un symbole accepté,
comme faisant partie de ce que Dieu a voulu. Naturellement, il
était recommandé de ne pas être brutal avec les esclaves...
N. C.
: Exactement comme on soigne un animal lorsqu'on veut l'utiliser
pour un travail
de bât.
T. M. : Oui. Il y a d'ailleurs dans l'Ancien Testament
un verset là-dessus : "Tu n'emmuselleras pas le buf qui
foule le grain." Cela va de soi, mais ça ne va pas loin. J'ai
fait il y a quelques années un travail sur ce sujet : l'animal
devant la foi chrétienne... Ce n'est pas glorieux. J'ai cherché
chez les Pères de l'Église par exemple, et je n'ai pas trouvé
grand chose. Il n'y en a qu'un quand même que je cite souvent,
c'est Isaac de Ninive ; c'était un évêque nestorien du vie siècle
qui a dit : " Il faut prier pour les animaux ", et il ajoutait
: " même pour les reptiles ! " C'est magnifique, non ? Cela en
fait un en deux mille ans...
N. C.
: On peut aussi songer à saint François d'Assise...
T. M. : Oui, c'est vrai, mais il sert un peu d'alibi aux
bons chrétiens d'aujourd'hui. Il n'a d'ailleurs pas été suivi,
même dans sa famille spirituelle, les franciscains. Et c'est dommage.
N.C.
: Professeur, êtes-vous pessimiste sur l'avenir de l'humanité,
en général ?
T.M. : Très ! Tant que les hommes aimeront la guerre (ce
qui est le cas malheureusement) leur avenir sera très menacé.
Il serait temps qu'ils acceptent de s'hominiser. Mais ils refusent.
Ils préfèrent la barbarie ancestrale. C'est absurde, parce que
les menaces grandissent au fur et à mesure de l'avancée technologique.
La bombe atomique par exemple, celle d'Hiroshima, on nous a toujours
raconté que c'est elle qui avait fini la guerre et ce n'est pas
vrai ; on en a aujourd'hui historiquement la certitude. Il y a
des ouvrages en Amérique du Nord qui le démontrent. On sait fort
bien que le 6 aout 1945 Je dis que cette nuit-là, nous sommes
passés de l'ère chrétienne à l'heure nucléaire eh bien le 6
aôut 1945, le dernier verrou qui protégeait le Japon des
armées américaines (je veux parler d'Okinawa) avait sauté... C'était
terminé. La guerre était finie. Et il semble que les Américains
n'aient fait cet abominable massacre d'Hiroshima que dans le seul
but de réaliser un essai à l'échelle réelle. Pour des chrétiens,
tout ceci n'est pas vraiment remarquable. J'ai rencontré un jour
l'aumonier catholique qui avait osé bénir les bombardiers atomiques
américains. Il m'a dit : " J'ai fait ça parce qu'on me l'a demandé.
Je n'avais rien compris. Depuis, j'ai réfléchi et je me suis repenti.
" Et cet homme était en route à pied pour un pèlerinage à Bethléem,
mais la grande presse française n'en a pas beaucoup parlé. C'était
inconvenant à l'époque.
N.C.
: Dans un entretien télévisé, je vous ai entendu critiquer le
syncrétisme religieux des temps modernes. Pourtant vous même quand
vous parlez des religions, vous utilisez l'image d'une montagne
unique qu'on gravit tous par des chemins différents.
N'est-ce pas là une forme de syncrétisme religieux que de reconnaître
que toutes les religions mènent au même but ?
T.M. : Le syncrétisme consiste à mélanger les religions
! On ne mélange pas les sentiers qui nous mènent en haut de la
montagne unique. Le bouddhiste monte par son sentier, le chrétien
par le sien et le musulman, le shintoïste par le leur propre.
Mais toutes ces grandes religions, il faut le remarquer, ont une
origine asiatique. Même le christianisme, car n'oublions pas que
la Palestine est en Asie. Et même sans doute les Indiens d'Amérique
du Nord, avec leur très belle vision du monde (" La terre est
notre mère ! ") sont eux aussi venus d'Asie. La base de leur pensée
semble bien asiatique.
N.C.
: Professeur, avez-vous d'autres projets de voyage ?
T.M. : Oui, notamment à cause d'une " récolte " que j'ai
faite le 18 mars 1940 en Libye (on n'avait pas le droit d'y aller,
car à cette époque le territoire était contrôlé par les Italiens,
mais j'y allais quand même). J'étais alors caporal- chef au Tibesti
et j'ai voulu aller voir un gisement d'un feldspath qui m'intéressait,
qu'on appelle l'amazonite. Les gens de la fin de la préhistoire,
au Sahara, ont beaucoup utilisé l'amazonite ; ils en fabriquaient
notamment de très belles perles colorées. J'ai donc voulu voir
un des endroits d'où venaient ces perles...
J'y suis allé (sans pouvoir rester trop longtemps, car j'avais
aperçu une piste de camions italiens et je ne voulais pas être
arrété, ils m'auraient amené à Tripoli et cela aurait fait un
incident diplomatique ridicule). Et lors de mon retour sur Aozou,
je découvre, le 18 mars, un endroit avec de l'eau abondante qui
sortait d'une falaise ; j'y trouve des fougères et, sous ces fougères,
une petite plante minuscule, pas vraiment extraordinaire. Je l'ai
prise quand même. Malheureusement, je n'en ai pris qu'un seul
exemplaire. Or ensuite, elle a été étudiée et on a découvert que
c'était non seulement une espèce nouvelle, mais un genre nouveau.
Il n'y en a donc qu'un seul exemplaire qui est au Musée national.
L'année dernière, nous avons réussi à retourner à l'endroit même
où j'avais trouvé la plante la première fois (dans le sud de la
Libye), mais il n'y avait plus rien, plus d'eau, plus de source.
Cela avait complètement séché. Il y avait encore quelques fougères,
mais rien au dessous. Or, si l'on veut étudier une plante, il
faut plusieurs spécimens, c'est indispensable (pour compter les
chromosomes, étudier les grains de pollen, etc.). Il y a à l'université
de Neuchâtel, en Suisse, un groupe qui se spécialise dans l'étude
de la famille des gentianacées (dont fait partie la plante que
j'ai découverte : la monodiela ). Ils attendent donc que je leur
fournisse du matériel, mais il faut d'abord le retrouver. Nous
allons donc repartir le 23 octobre dans le grand massif sahélien
de l'Ennedi...
N.C. :
Et vous espérez y trouver un autre exemplaire ?
T.M. : Oui, j'ai six stations sur lesquelle on peut espérer
la trouver. J'irai donc sur chacune de ces six stations. Si on
trouve, c'est réglé, si on ne trouve pas, il faudra aller ailleurs,
et je pense au parc national du Tassili ; la fougère y est présente,
il y a donc encore une chance, sinon...
N.C. :
C'est donc votre prochaine quête.
T.M. : Oui, c'est un graal botanique.
N.C. :
Pas d'autre expédition en vue ?
T.M. : Si, je repartirai ensuite avec des scientifiques
allemands étudier une roche qu'on appelle le verre libyque, une
roche très mystérieuse du Miocène, qui a l'apparence du verre
et dont on ignore la provenance. Nous voudrions en ramasser avec
des bulles d'air, des inclusions ; peut-être y trouverons-nous
des spores qui nous éclaireront sur le mystère de cette roche.
Page
précedente
accès
aux autres auteurs
|