page d'accueil


Recherche




Sommaire du Numéro
   
Dernier numéro


        
 
  « S'asseoir et faire l'intérieur Net... »   
 
LES DOSSIERS CLÉS
 

XXIème siècle : les visions de 34 écrivains et philosophes

À 92 ans , le Pr. Théodore Monod, doyen des scientifiques français, se dit modestement "apprenti-chrétien". Sa longue fréquentation du désert a rendu son verbe tranchant et il n'est pas tendre pour les institutions ni pour la modernité. Mais quel enthousiasme pour la beauté du monde !

Propos recueillis par Michel Piquemal

Nouvelles Clés : Comment parvenez- vous à concilier le scientifique avec le rêveur qui est en vous ? Votre recherche de la météorite par exemple ne tenait-elle pas autant de la science que du rêve ?
Théodore Monod : Oh du rêve, non. Il y avait un renseignement, il fallait chercher. Cela aurait pu exister...

N.C. : Est-ce qu'on peut être scientifique et utopiste à la fois ?
T.M. : Je fais souvent remarquer que l'utopie, au sens grammatical du mot, ne signifie pas l'irréalisable comme on le croit généralement, mais l'irréalisé, et j'espère que dans certains cas des utopies d'aujourd'hui deviendront les réalités de demain... En fait, ce qui est à la base de toute recherche scientifique, c'est la curiosité. À partir de là, il faut savoir regarder, et puis essayer de comprendre. Une fois qu'on a vu et observé la nature, il faut essayer de l'expliquer et ce n'est pas simple ; il y a des choses qu'on ne saura jamais. Vous connaissez la carotte sauvage ? Une grande ombelle blanche avec des centaines de petites fleurs ; eh bien, si vous regardez attentivement, au centre de l'ombelle il y a une fleur qui est rouge... Il y a une raison certainement, ce n'est pas le hasard qui a mis ça là... Eh bien, je ne sais pas pourquoi...

N.C. : Personne ne sait pourquoi ?
T.M. : Non, personne. Disons qu'on n'a même pas cherché ; même pas les botanistes.
Mais il doit y avoir une raison et je mourrai sans savoir le secret de la fleur rouge de la carotte sauvage...

N.C. : Qui sait ? Peut-être qu'à l'heure actuelle quelqu'un est en train de chercher ?
T.M. : (en souriant) : Alors je voudrais qu'il me prévienne rapidement car je n'ai pas de très longues années à passer sur cette terre... Et le moment approche où il faudra passer l'autre rive, comme disait mon père... fort poétiquement.

N.C. : J'ai dialogué récemment avec l'abbé Pierre et il me disait qu'il lui tardait désormais de mourir après une vie trop bien remplie. Avez-vous, vous aussi parfois, ce sentiment de l'envie de passer sur l'autre berge ?
T. M. : Oui, par curiosité, pour savoir s'il y a quelque chose, car actuellement je ne sais pas. On me questionne souvent à ce propos... et je dis "Je ne sais pas, alors je ne peux pas vous le dire, je n'en sais rien..." L'expérience peut-être me renseignera un jour, mais pour l'instant je ne peux rien en dire. C'est là que j'ajoute que, quand on ne sait pas, il est plus honnête d'avouer qu'on ne sait pas. Savoir et espérer sont deux fonctions différentes. On a tout de même le droit d'espérer...

N. C. : Professeur, vous êtes chrétien et ...
T. M. : Apprenti chrétien !

N. C. : Vous êtes donc apprenti-chrétien et amoureux de la nature. Ne pensez-vous pas pourtant que la destruction de la planète vient en partie de la caution de la phrase de la Genèse qui dit "Emplissez la terre et soumettez-là !"
T. M. : Elle a été en tous cas à la base de l'enseignement des trois monothéismes qui veulent nous faire croire que l'homme est le roi de la création. Or, nous ne sommes pas les rois, nous sommes comme les autres animaux, avec des fonctions un peu particulières certes, mais des mammifères comme tous les autres. En tout cas, si nous étions les rois de la création, nous nous comporterions bien mal : nous ne songeons qu'à la sacrifier et à tuer des êtres vivants. Il y a un autre verset qui est tout aussi scandaleux, c'est dans la Genèse, chapitre 9 verset 2, lorsque Dieu fait alliance avec Noé.
Il est dit : "Soyez la terreur des êtres vivants !" Et c'est là qu'a commencé le carnivorisme dans la tradition hébraïque ; avant, on ne mangeait pas les animaux. Au jardin d'Éden, par définition, on était végétarien ! Mais à partir de là ("Soyez la terreur des animaux !") tout est permis : ils sont livrés entre vos mains ; vous pouvez les dépecer, les abattre, les torturer... On ne s'en est pas privé, et on ne s'en prive pas encore aujourd'hui, hélas.

N. C. : À ce propos, ne trouvez-vous pas que les Églises sont bien silencieuses par rapport à la défense de la nature, pourtant création de Dieu ?
T. M. : Oui, bien sûr , mais ça les gêne ! Tout ce qui pourrait tant soit peu diminuer l'homme les gêne ! Ils ont voulu créer un tel gouffre entre les hommes et les animaux, mettre l'homme à part, que ces questions-là les embarassent. Pour se justifier, ils répètent un verset que je n'ai d'ailleurs jamais compris : "L'homme a été créé à l'image de Dieu." Mais Dieu n'a pas d'image ! C'est sa définition même. Je ne comprends pas. C'est écrit. Je crois que c'est conforme au texte hébraïque. Créé à l'image de Dieu, qu'est-ce que ça veut dire ? C'est un symbole peut-être ! Je ne sais pas.

N.C. : Certains philosophes modernes estiment que le religieux peut-être parfois l'ennemi du spirituel ? Qu'est-ce que vous en pensez ?
T.M. : Disons le théologique, le dogmatique, alors, oui, sûrement ! C'est pour ça que je suis un chrétien pré-nicéen. Le concile de Nicée, c'est 325 ! C'est là que le symbole d'Athanase a défini cette extraordinaire construction que la philosophie grecque a voulu imposer à l'Évangile : la Trinité, les trois hypostases etc. Il n'y a rien de cela dans l'Évangile, dans la Bible, alors j'en reste à l'Évangile...

Page suivante

accès aux autres auteurs


© NouvellesCles.com tous droits réservés