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Nouvelles
Clés : Quel itinéraire vous conduit-il
ici ?
Xavier
Emmanuelli : D'abord anesthésiste réanimateur, j'ai participé
à la création du SAMU médical. J'ai été ainsi, dans mon petit
véhicule pim-ponnant, l'instrument de la destinée pour des dizaines
de gens, dont j'ai littéralement sauvé la vie. Pourtant, je ne
sais pas qui ils étaient. Je n'ai retenu aucun nom, aucun visage.
Ni insensible ni indemne, j'étais endormi. Eux ne se souviennent
pas de moi, ils ne m'ont jamais rencontré.
Puis j'ai vu la mort en grand nombre, comme médecin sans frontière.
Devant ces spectacles inouïs de milliers de cadavres et de mourants,
je ne pouvais qu'être ébranlé, et me demander : Dans quel territoire
inhumain, dans quel espace atemporel de l'Histoire suis-je tombé
? Rencontrer l'être humain derrière le patient s'avérait encore
plus impossible. L'un des événements qui m'ont transformé eut
lieu à la frontière thaïlandaise, où les camps de réfugiés étaient
régulièrement soumis à des tirs de mortiers. J'étais occupé à
catégoriser les blessés selon l'urgence de leur état, lorsqu'on
m'apporta une jeune femme avec un éclat d'obus dans l'abdomen.
La jugeant visiblement condamnée, je me dirigeai aussitôt vers
d'autres blessés, mais le collègue qui travaillait avec moi s'arrêta.
Je le regardai, surpris. Que pouvait-il bien vouloir tenter ?
Il s'installa, prit la tête de la jeune fille sur ses genoux,
et se mit à lui parler, tout doucement. Ils échangèrent un regard.
Je jetai un oeil à la ronde, pour savoir où était la caméra, tant
ce geste était incongru, insensé, transgressif. Là où je n'avais
vu qu'un organisme face auquel j'étais impuissant, il restait
quelque chose à faire pour l'être humain. Et cette jeune femme
absolument terrorisée, et seule dans sa détresse, a tout à coup
rencontré quelqu'un, dans cet Occidental qui lui tenait la main
et lui parlait lentement pendant que sa vie la quittait. Elle
ne comprenait évidemment pas ce qu'il disait. J'ai alors réalisé
ce qu'était la communication : un acte totalement gratuit, transgressif,
qui
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s'inscrit
en creux car il est inutile, incompréhensible, interprétable uniquement
par ceux qui le vivent. Mon ami savait qu'il devait être là, qu'il
faisait un acte juste, un acte d'homme, en ne la laissant pas
seule à cet instant. Dès qu'elle est morte, il a repris ses activités,
comme si de rien n'était, naturellement, sans jamais expliquer
ce qui l'avait poussé à accomplir ce geste. J'ai compris beaucoup
plus tard que ce n'était pas de l'accompagnement. C'était un acte
d'une compassion totale, intime, unique et solitaire. Ils étaient
pris tous deux, sans compte à rendre ni personne pour regarder,
dans un échange absolument gratuit.
Le travail d'homme que nous avons à faire n'est pas difficile,
notre mission est évidente. Mais je ne l'ai pas vu tout de suite,
il a fallu que me rappellent à l'ordre, tout doucement, à plusieurs
reprises, de petites expériences dont je ne sais quelles furent
celles qui m'ont le plus touché. Un jour, pendant une épidémie
de choléra, nous roulions en convoi le long d'un mur de morts,
lorsqu'un camion a écrasé un petit garçon qui marchait sur la
route. Tout le monde continuait sans s'arrêter. Mais un journaliste
qui nous accompagnait m'a demandé ce que nous allions faire, ce
que l'enfant allait devenir, et j'ai été soudain surpris que l'on
puisse s'intéresser ainsi à une seule personne, au milieu de ce
cataclysme inouï. Cela m'a réveillé, nous nous sommes approchés
et occupés de l'enfant qui n'était que blessé et qui s'en est
sorti.
Mais il avait fallu que quelqu'un me rappelle qu'il s'agissait
d'une personne vivante, au milieu de milliers d'autres mortes,
pour que là aussi la personne humaine commence à émerger.
J'ai longtemps dirigé une consultation à l'hospice de Nanterre,
où les clochards parisiens étaient emmenés jusqu'à la loi de
1992, souvent contre leur gré. À ma grande surprise, ils ne se
plaignaient jamais de la douleur, alors que les plaies et les
ulcères dont ils souffraient, purulents, mal soignés, parfois
même remplis de vers, auraient fait s'évanouir n'importe quelle
personne normale. L'explication par l'élévation de leur
seuil de douleur ne me satisfaisait pas. J'ai compris qu'il
s'agissait d'un problème d'image : ils ne se voyaient pas. Ils
ne se regardaient jamais, par exemple, dans les miroirs que j'avais
fait installer dans ma salle. Le blocage était à l'intérieur d'eux-mêmes.
Nous avons tous, à tout moment, une vague idée de notre corps,
qu'on appelle représentation inconsciente du corps. Pourquoi
l'avaient-ils perdue ? Parce qu'ils n'avaient pas été suffisament
regardés, ils étaient devenus transparents, des hommes invisibles,
comme je les ai nommés. L'appellation générique de clochard ne
laisse aucune place pour le sujet. Ces gens-là sont juste
barbus et hirsutes, couverts de loques, ils boitent. Mais l'un
vaut l'autre, ils errent dans la grisaille de notre indifférence,
regardés par personne. Ils connaissent le vide qu'ils créent
autour d'eux, seulement par leur odeur ! Ils savent très bien
que bars, restaurants ou cinémas leur sont interdits. Même dans
la salle d'attente d'un cabinet médical, leur entrée provoquerait
le départ des patients ! Personne ne veut les voir, ils sont gommés
du reste des humains. Pour survivre moralement, ils se gomment
peu à peu à leurs propres yeux. Ils perdent l'idée de ce qu'ils
sont. C'est pourquoi on ne les réconcilie pas en les rasant, en
les lavant ou en les habillant de propre, mais seulement quand
l'image est réparée, c'est-à-dire quand ils cherchent de nouveau
à avoir une surface aux yeux des autres. Je prétends que
si l'on n'existe pas dans un échange avec l'oeil d'autrui, il
est impossible d'avoir une idée cohérente de soi-même. J'ai compris,
en voyant de jeunes infirmières penchées sur ces vieilles épaves,
ce que signifiait le rituel du lavement des pieds : Je t'offre
l'hospitalité, tu peux être tranquille, laisse-moi te toucher.
Et tout d'un coup ces personnes, d'ordinaire farouches et repliées
sur elles mêmes, s'ouvraient, demandaient une cigarette et parlaient.
Et ainsi, de lavement de pieds en lavement de pieds, quelque chose
se passait qui leur faisait retrouver leur corps, ainsi qu'une
symbolique liée à lui. Les jeunes qui errent avec leurs chiens,
par exemple, souffrent d'une projection symbolique de leur corps
dans l'animal. C'est une peluche, c'est l'immaturité, mais vous
remarquerez qu'ils ne demandent jamais rien pour eux-mêmes, l'animal
leur sert d'écran. Et lorsqu'ils viennent consulter pour leurs
chiens, nous savons qui a réellement besoin de soins.
J'ai ainsi appris deux choses : d'abord que l'on existe uniquement
si d'autres nous regardent, ensuite que l'on a besoin d'être touché,
avec gentillesse et délicatesse. Je ne parle pas de gestes professionnels,
encore moins sensuels, mais d'actes purs et gratuits, dénués de
sens productif, motivés uniquement par l'envie de rassurer. Ce
sont d'abord les autres qui vous disent qui vous êtes.
N.C. :
Il y a quelques années, vous avez écrit un livre intitulé Dernier
avis avant la fin du monde. Parlant de ce livre, vous dites aujourd'hui
que l'apocalypse est terminée. Que voulez-vous dire ?
X.E. : Le summum du non-sens a été atteint et dépassé.
Lorsque plus rien n'a de sens et ne veut plus rien dire, c'est
qu'un monde s'écroule et qu'un autre se prépare. Apocalypse veut
dire révélation. Nous sentons tous que tout a du sens,
même ce qui nous semble le plus insensé. Les exclus que nous rencontrons
aujourd'hui, la nuit, dans Paris, l'expriment clairement. Ils
nous disent : Je suis ainsi parce que je n'ai pas été aimé.
Aimez-moi, je veux être un homme. On sent maintenant ce changement
partout. Il y a aujourd'hui de nombreux signes montrant que la
technique n'est rien, qu'il n'y a qu'une possibilité : la médiation,
vraie, d'homme à homme, sans médias ni caméras, et que là se trouve
tout le mystère de l'incarnation. Croyez-vous que j'aurais pu
imaginer, il y a quelques années, me retrouver à une tribune devant
un millier de personnes venues parler de tendresse ?
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