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XXIème siècle : les visions de 34 écrivains et philosophes

Journaliste et écrivain, longtemps responsable des "Grands Documents" de Paris-Match, aime mettre sa plume très vive au service de causes souvent très anticonformistes et d'enquêtes aux limites extrêmes du connu, mais menées avec une lucidité acérée.
« Il nous faut repenser notre façon de nous insérer dans un monde dont les anciennes structures s'effondrent. »
Parce que je suis convaincue que la "future grande mutation" dont on parle tant et que beaucoup pressentent n'est pas pour un (très) proche avenir, mais qu'elle est déjà en marche, je suis assez surprise par votre questionnaire. À quoi peut servir de "projeter" ses rêves et ses cauchemars et d'en dresser un énième inventaire ? Psychologues et sociologues ne cessent de le faire. Quel est l'intérêt d'emporter quelque chose : les véritables "incontournables" ne peuvent s'aligner sur des listes et des catégories, ils ne sont pas d'ordre matériel. Notre époque crève de la prolifération des vendeurs de tout, y compris du "spirituel" devenu aujourd'hui plus que jamais l'objet d'un commerce.
Nous sommes confrontés à l'urgence d'un changement de conscience qui doit se traduire par un changement du comportement au quotidien (et non pas par l'acquisition d'un savoir de plus), à la nécessité d'un travail de fourmi à faire sur nous-mêmes. On peut écrire (ou lire) des centaines de pages sur "l'amour universel", la nécessité de savoir voir Dieu en l'autre (même s'il vous fait du mal), de ne plus nourrir de conflits, etc., si cela ne débouche pas sur un vécu autre, ce ne sont que des "paroles, paroles, paroles".

Une icône : ce fragment du Jardin des Délices de Jérôme Bosch.

Lorsqu'il y a quelques siècles, Padmasambhava donna très exactement (en utilisant l'ancien système tibétain) la date correspondant à 1959 pour annoncer l'invasion et l'occupation du Tibet, il précisa qu'à cette époque il faudrait enfouir sous terre les objets de cultes et la doctrine afin de les protéger. Prophétisant un grand conflit mondial postérieur à cette invasion du Tibet, il écrivit qu'alors il ne servirait à rien d'enterrer la doctrine, car un feu sans flamme dévorerait tout :
même les gens perdraient leur peau, précisait-il (un détail seulement compréhensible depuis Hiroshima !). Il faudra au contraire propager la Doctrine entre les hommes afin, expliquait-il, que les survivants puissent continuer à se la transmettre de coeur à coeur.
Sans du tout me situer dans cette optique de catastrophisme, je préfère imaginer un troisième millénaire fonctionnant non pas sur l'accumulation
"d'incontournables", mais sur l'entraide, la solidarité et la communication. Personnellement je rêve (et j'essaye de rêver "activement", c'est-à-dire en partageant mes rêves avec mes proches et mes lecteurs), d'une planète fonctionnant sur ce modèle où il nous faut repenser notre façon de nous insérer dans un monde dont les anciennes structures s'effondrent.

Chaque avancée technologique amène sa contrepartie de peurs : tout "progrès" dans un domaine précis peut être interprété comme une "menace" dans un autre, c'est bien connu. En ce domaine, nous sommes gâtés, et c'est en cela que l'époque est passionnante tant se creuse le fossé entre : d'une part ceux qui s'obstinent à croire en la pérennité d'un système qui s'écroule et, nonobstant leur inquiétude, continuent, selon l'expression de Picasso, de
"voyager avec leurs vieilles valises", et leurs cousins germains, en quête de bouclier contre leurs angoisses, grands consommateurs de thérapeutes ou de gourous..., et d'autre part, les "conspirateurs du verseau" dont, il y a presque trente ans, Marylin Ferguson avait si bien défini l'exigence dans The Aquarian Conspiracy.
À en croire la théorie des transformations d'Ilya Prigogine
1, le nombre des
"conspirateurs" aurait dû s'accroître de façon très significative.
Depuis le livre de Marilyn Ferguson, nous avons eu tout loisir de découvrir de façon plus précise l'état des lieux de la planète : pollution, nouvelles épidémies, démographie, chômage, menace d'un bouleversement économique mondial... Un rapide coup d'oeil sur les rayons des librairies, les nouvelles revues, les sites Internet pourrait laisser croire qu'une gigantesque prise de conscience est en train de bouleverser ce que les adeptes du New Age appellent le "taux vibratoire" de la planète. C'est compter sans l'effet pervers inhérent au New Age où, à force d'à-peu-près-isme, de syncrétisme hâtif et de goût du pittoresque, tout channel est considéré comme le dépositaire d'une vérité "objective", donc d'un enseignement. Il est bien oublié, ce "don de discernement" dont parlait saint Paul, mais ce sont sans doute les scientifiques qui, paradoxalement, permettront la réalisation du mot tant répété de Malraux : « Le XXIeme siècle sera spirituel ou ne sera pas.»

1. Le stress et les perturbations jouent le rôle d'un propulseur vers un nouvel ordre plus élevé, tant dans le domaine de la physique que dans la société.

Une légende hindoue raconte qu'un moine était anxieux de savoir comment finirait l'aventure de la Création qu'il savait fondée sur un pari. Il s'en alla donc voir Krishna pour le lui demander. Le dieu répondit qu'il n'en savait rien, quand bien même il fût de son ressort de soutenir la danse évolutive. Curieux à son tour, Krishna accompagna le moine chez Vishnou qui, n'en sachant pas davantage, proposa d'interroger Brahmâ. Lequel, plantant là les dieux collègues, attira le moine à l'écart : " Ne leur dis rien. Ils croient que je le sais, mais je l'ignore : cela dépend de vous. " Je crois bien que c'est seulement cette phrase que j'aimerais emporter dans mon sac du troisième millénaire.

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