Parce
que je suis convaincue que la "future grande mutation" dont on parle
tant et que beaucoup pressentent n'est pas pour un (très) proche
avenir, mais qu'elle est déjà en marche, je suis assez surprise
par votre questionnaire. À quoi peut servir de "projeter" ses rêves
et ses cauchemars et d'en dresser un énième inventaire ? Psychologues
et sociologues ne cessent de le faire. Quel est l'intérêt d'emporter
quelque chose : les véritables "incontournables" ne peuvent s'aligner
sur des listes et des catégories, ils ne sont pas d'ordre matériel.
Notre époque crève de la prolifération des vendeurs de tout, y compris
du "spirituel" devenu aujourd'hui plus que jamais l'objet d'un commerce.
Nous sommes confrontés à l'urgence d'un changement de conscience
qui doit se traduire par un changement du comportement au quotidien
(et non pas par l'acquisition d'un savoir de plus), à la nécessité
d'un travail de fourmi à faire sur nous-mêmes. On peut écrire (ou
lire) des centaines de pages sur "l'amour universel", la nécessité
de savoir voir Dieu en l'autre (même s'il vous fait du mal), de
ne plus nourrir de conflits, etc., si cela ne débouche pas sur un
vécu autre, ce ne sont que des "paroles, paroles, paroles".
Une
icône : ce
fragment du Jardin des Délices de Jérôme Bosch.
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Lorsqu'il y a quelques siècles, Padmasambhava donna très exactement
(en utilisant l'ancien système tibétain) la date correspondant à
1959 pour annoncer l'invasion et l'occupation du Tibet, il précisa
qu'à cette époque il faudrait enfouir sous terre les objets de cultes
et la doctrine afin de les protéger. Prophétisant un grand conflit
mondial postérieur à cette invasion du Tibet, il écrivit qu'alors
il ne servirait à rien d'enterrer la doctrine, car un feu sans flamme
dévorerait tout :
même les gens perdraient leur peau, précisait-il (un détail seulement
compréhensible
depuis Hiroshima !). Il faudra au contraire propager la Doctrine
entre les hommes afin, expliquait-il, que les survivants puissent
continuer à se la transmettre de coeur à coeur.
Sans du tout me situer dans cette optique de catastrophisme, je
préfère imaginer un troisième millénaire fonctionnant non pas sur
l'accumulation
"d'incontournables", mais sur l'entraide, la solidarité et
la communication. Personnellement je rêve (et j'essaye de rêver
"activement", c'est-à-dire en partageant mes rêves avec mes proches
et mes lecteurs), d'une planète fonctionnant sur ce modèle où il
nous faut repenser notre façon de nous insérer dans un monde dont
les anciennes structures s'effondrent.
Chaque avancée technologique amène sa contrepartie
de peurs : tout "progrès" dans un domaine précis peut être interprété
comme une "menace" dans un autre, c'est bien connu. En ce domaine,
nous sommes gâtés, et c'est en cela que l'époque est passionnante
tant se creuse le fossé entre : d'une part ceux qui s'obstinent
à croire en la pérennité d'un système qui s'écroule et, nonobstant
leur inquiétude, continuent, selon l'expression de Picasso, de
"voyager avec leurs vieilles valises", et leurs cousins germains,
en quête de bouclier contre leurs angoisses, grands consommateurs
de thérapeutes ou de gourous..., et d'autre part, les "conspirateurs
du verseau" dont, il y a presque trente ans, Marylin Ferguson avait
si bien défini l'exigence dans The Aquarian Conspiracy.
À en croire la théorie des transformations d'Ilya Prigogine
1, le nombre des
"conspirateurs" aurait dû s'accroître de façon très significative.
Depuis le livre de Marilyn Ferguson, nous avons eu tout loisir de
découvrir de façon plus précise l'état des lieux de la planète :
pollution, nouvelles épidémies, démographie, chômage, menace d'un
bouleversement économique mondial... Un rapide coup d'oeil sur les
rayons des librairies, les nouvelles revues, les sites Internet
pourrait laisser croire qu'une gigantesque prise de conscience est
en train de bouleverser ce que les adeptes du New Age appellent
le "taux vibratoire" de la planète. C'est compter sans l'effet
pervers inhérent au New Age où, à force d'à-peu-près-isme, de syncrétisme
hâtif et de goût du pittoresque, tout channel est considéré
comme le dépositaire d'une vérité "objective", donc d'un enseignement.
Il est bien oublié, ce "don de discernement" dont parlait saint
Paul, mais ce sont sans doute les scientifiques qui, paradoxalement,
permettront la réalisation du mot tant répété de Malraux : «
Le XXIeme siècle sera spirituel ou ne sera
pas.»
1.
Le stress et les perturbations jouent le rôle d'un propulseur
vers un nouvel ordre plus élevé, tant dans le domaine de la physique
que dans la société.
Une légende hindoue raconte qu'un moine était anxieux de savoir
comment finirait l'aventure de la Création qu'il savait fondée
sur un pari. Il s'en alla donc voir Krishna pour le lui demander.
Le dieu répondit qu'il n'en savait rien, quand bien même il fût
de son ressort de soutenir la danse évolutive. Curieux à son tour,
Krishna accompagna le moine chez Vishnou qui, n'en sachant pas
davantage, proposa d'interroger Brahmâ. Lequel, plantant là les
dieux collègues, attira le moine à l'écart : " Ne leur dis rien.
Ils croient que je le sais, mais je l'ignore : cela dépend de
vous. " Je crois bien que c'est seulement cette phrase que j'aimerais
emporter dans mon sac du troisième millénaire.
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